Discernement théologique en Eglise. La décision ecclésiale

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Une décision en Eglise est essentiellement un acte d’obéissance : elle est une mise en oeuvre de la mission qu’elle reçoit de Dieu. Vu que cet acte d’obéissance est aussi un acte de liberté, un discernement théologique doit accompagner les décisions ecclésiales.

Définition dogmatique de L’Eglise

Traditionnellement, la théologie protestante se réfère à l’article 7 de la Confession d’Augsburg (1530) quand il s’agit de penser la définition de ce qu’est l’Eglise :

L’Eglise est l’assemblée des saints, dans laquelle l’Evangile est enseigné dans sa pureté et les sacrements sont administrés dans les règles.

André Birmelé et Marc Lienhard (éds.), La foi des Eglises luthériennes, Paris-Genève, 1991, p. 46

“Assemblée des saints” désigne l’assemblée de ceux qui, par Jésus-Christ, sont dans la présence de Dieu – la “sainteté” étant ce qui est particulier à Dieu. Depuis Augustin, une grande partie de la théologie chrétienne insiste sur le fait que l’Eglise est un “corps mélangé” (corpus permixtum) et qu’il n’appartient pas aux autorités humaines d’essayer de la “purifier”.

La mission de l’Eglise est d’annoncer l’Evangile, car c’est en lui qu’est donné et qu’agit le Dieu qui sauve. On dit parfois que l’Eglise est créature de la Parole (creatura verbi) L’Evangile est un acte de communication de Dieu envers le monde et l’Eglise par son service concret rend témoignage de cet acte, car c’est lui qui la constitue premièrement. L’Evangile se résume à un nom et une personne : Jésus-Christ.

La théologie protestante récente insiste particulièrement sur le statut de “témoins” : le “témoins” n’est pas cellui qui fait, mais cellui qui atteste de ce qui s’est passé et qui en annonce la vérité. En ce sens, l’Eglise est toujours “témoins” de l’Evangile et non l’Evangile-même. Elle insiste également sur la dimension communautaire, sociale et institutionnelle de l’Eglise.

La décision ecclésiale

La responsabilité de l’Eglise est délimitée par son obéissance à la mission qu’elle reçoit de Jésus-Christ lui-même. La Pentecôte marque le début de cette mission :

6 Ceux qui étaient réunis auprès de Jésus lui demandèrent : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu rétabliras le règne pour Israël ? » 7 Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de savoir quand viendront les temps et les moments, car le Père les a fixés de sa seule autorité. 8 Mais vous recevrez une force quand l’Esprit saint descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’au bout du monde. »

Actes des Apôtres 1,6-7 (NFC)

Toute décision de l’Eglise doit servir la mission qui est constitutive de son existence. La reconnaissance de cette mission est constitutive de sa capacité décisionnelle. C’est seulement sous ces conditions qu’elle sera un acte d’obéissance et qu’elle engagera réellement sa responsabilité.

Dans le contexte de cette mission, l’Eglise dispose d’une importante marge de décision et d’action : les seules institutions qu’elle reçoit en tous temps sont celles de la Cène et du Baptême. Pour tout autre institution, elle est tenue responsable des dispositifs qu’elle adopte avec le concours de l’Esprit-Saint. La mise en place de tels dispositifs est nécessaire – car l’Eglise est soumise à la Loi – mais leur forme concrète n’est jamais définitive.

Les Principes Constitutifs de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud, sur la base de ce qui vient d’être dit, cadrent son dispositif institutionnel de la manière suivante :

Selon la Constitution cantonale et la Loi ecclésiastique, qui respectent sa liberté spirituelle et garantissent sa liberté d’organisation, elle est reconnue par l’Etat comme une institution de droit public. Elle collabore au bien de tous.

Principes Constitutifs, article 4

Ainsi, la responsabilité de l’EERV se constitue à partir de trois horizons distincts : (i) la mission qu’elle reçoit du Christ (article 1 des principes constitutifs) ; (ii) sa forme institutionnelle reconnue publiquement et légalement ; (iii) son organisation interne, régie par les règlements dont elle s’est dotée avec l’aide de l’Esprit-Saint et en dialogue avec la reconnaissance publique.

Théologiquement, l’obéissance à sa mission prime sur sa reconnaissance publique. Mais ces formes d’engagements concrètes peuvent aussi faire partie de sa mission.

Le discernement théologique

Les décisions prises par l’Eglise, dans le cadre qui vient d’être esquissé, sont des actes de sa liberté. Ces décisions seront toujours une réponse à sa mission et donc un acte théologique. La décision ecclésiale est la mise en oeuvre du témoignage rendu à l’Evangile dans le monde.

Dans cette perspective, le discernement théologique accompagne la décisions ecclésiale. Son but est de permettre que celle-ci soit un acte d’obéissance à la mission qui est la sienne – sans quoi l’Eglise cesserait d’être Eglise.

Il s’effectue en fonction des coordonnées concrètes de l’existence ecclésiale à un moment donné. Les formes de décisions institutionnelles officielles font partie de ces coordonnées.

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Discernement théologique en Eglise. Quelques coordonnées.

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Il me semble que nous avons de la peine avec notre pratique de la “théologie” dans l’EERV.

Cela ne veut pas dire que nous n’en faisons pas. Mais j’ai l’impression que nous sommes peu conscients de ce que nous faisons – ce qui fait que nous ne savons pas structurer le débat de manière non aliénante et inclusive, ni reconnaître ou aménager des lieux pour des disputes théologiques pertinentes pour la décision ecclésiale.

Pourtant, le synode de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud a bel et bien une responsabilité théologique. L’article 18.1 de son Règlement d’organisation l’indique clairement.

Depuis les dernières discussions synodales sur la “vision” du conseil synodal de l’EERV (cf. les documents de la session du synode extraordinaire du 5 septembre 2020), je potasse à nouveau le problème du discernement théologique en Eglise.

Après avoir déjà discuté avec quelques personnes, je vais me risquer à quelques articles à ce sujet.

Disclaimer : je n’ai jamais assisté en présence à une discussion synodale. Je n’ai aucune prétention d’autorité avec ce que je propose. Ceci n’est qu’un petit caillou à côté de bloc de marbres bien plus imposant.

Ici je veux prendre le temps de présenter trois coordonnées qui me semblent essentielles face à ce problème.

Le pluralisme théologique

Depuis le dernier quart du 19e siècle, il n’y a plus de confession de foi contraignante pour la plupart des Eglises réformées en Suisse. Ceci permet en régime protestant qu’une pluralité d’expressions théologiques se tiennent sous un même toit ecclésial. Ceci impose entre autre un exercice institutionnel du discernement théologique et la mise en place des conditions pour l’exercice de ce discernement au-travers de la pluralité des expressions théologiques.

L’absence de confession de foi officielle et contraignante ne veut pas dire pour autant que l’espace de la dispute théologique au sein d’une Eglise donnée soit laissé à l’arbitraire des préférences individuelles. Dans le cadre d’une dispute théologique interne à l’EERV, les Principes Constitutifs (09 avril 2005) offrent un balisage du terrain de jeu à investir. Les disputants-es trouvent en ces principes les points de référence pour situer leur propre position, que ce soit par affiliation ou par opposition.

Celui ou celle qui refuse de reconnaître une forme de légitimité aux Principes Constitutifs, refuse aussi de se situer comme partie prenante de la dispute théologique interne à l’EERV.

Pour que les Principes Constitutifs puissent jouer leur rôle régulateur, il faut que les participants-es du discernement théologique et de la décision ecclésiale aient l’occasion de s’approprier ce texte – d’en assurer une réception personnelle et argumentée.

Le caractère excessif du théologique

La théologie n’appartient pas aux théologiens-nes. Il y a des personnes auxquelles on reconnaît un statut de théologien-ne et une compétence théologique, souvent en fonction d’une formation publique. Mais le théologique ne leur appartient pas. La théologie ne se limite pas à être un ensemble de connaissance ou un set de compétences. Elle transgresse le statut des experts pour se manifester et s’actualiser dans la parole, la vie et les actes, de toute personne prête à engager personnellement sa parole pour un autre.

Le théologien protestant français Raphaël Picon (1968-2016) avait aussi développé cet universalisme de la théologie dans son petit livre Tous théologiens! aux éditions Van Dieren.

Ceci est une évolution notable par rapport à une théologie protestante traditionnelle. Celle-ci considérait que la “théologie” appartient aux professionnels de l’Eglise uniquement (pasteurs, dirigeants, enseignants, etc.).

Cette évolution ouvre le cercle des personnes qui peuvent participer au discernement théologique. Ce point est implicitement reconnu au moment où l’on pose que l’organe ecclésial décisionnel est composé d’une majorité de laïcs. On peut le considérer comme une chance.

Cela implique par contre de clarifier le statut de ceux qui sont reconnus officiellement comme théologiens-nes. Vu que la “théologie” est fondamentalement en excès sur leur statut officiel, la posture des théologiens et théologiennes ne pourra pas être celle d’une “autorité théologique” – ils ou elles pourront être experts d’une thématique ou d’un problème spécifique, mais pas de la théologie “en général”.

Leur spécificité réside peut-être dans leur capacité conjointe à prendre la parole lorsqu’on l’attend d’eux sur des questions dîtes “théologiques” et à aménager un espace de prise de parole théologique pour d’autres lorsque le besoin se présente – par exemple lorsqu’un discernement théologique au sujet d’une décision ecclésiale est en jeu.

Le caractère théologique de la décision ecclésiale

Il est possible et peut-être souhaitable de faire la distinction entre le débat politique et la dispute théologique. L’un est orienté sur les conflits en cours entre différents partis, l’autre sur l’annonce et la réalisation du Royaume en Jésus-Christ (ce qui implique aussi une forme de conflit, mais d’un autre ordre).

Cependant dans la mesure où un synode adopte une forme démocratique et un principe de représentativité par élection pour prendre ses décisions, le débat politique sera nécessairement un moment d’une décision ecclésiale. Il y aura des jeux de pouvoir et différents partis vont se constituer.

Ainsi, l’église réformée du canton de Berne assume directement la présence de 6 fractions au sein de son Synode. Sauf la fraction qui concerne l’espace francophone jurassien, elles représentent toutes des options théologiques spécifiques. Ici la discussion théologique assume directement la forme du débat politique démocratique – sans qu’il ne puisse y avoir de prise de pouvoir d’une fraction sur l’autre (si j’ai bien compris l’organisation du Synode).

Sous ces conditions, le politique ne peut pas être dissocié du théologique. Il n’est pas possible, ni souhaitable de reléguer le théologique à l’espace extra-institutionnel et de réserver l’espace institutionnel au débat politique. Une décision ecclésiale affirmera forcément quelque chose au sujet du Dieu de Jésus-Christ et de son évangile. En conséquence, sa décision sera nécessairement théologique.

Sous les conditions du pluralisme théologique, il devient donc nécessaire que le débat et la délibération politique ecclésiale soit comprise comme une occasion de discernement spirituel – ce qui impliquera l’exercice et la mise en place d’espace de discernement théologique.

On peut d’une part souhaiter qu’à ce moment l’on puisse s’assurer de la compétence théologique générale des différents membres du synode – ou tout du moins d’assurer qu’ils bénéficient d’une préparation adéquate au discernement théologique en cours afin qu’ils puissent endosser la responsabilité qui est la leur.


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Le mal de l’institution

Procès

[Cet article suit l’idée de l’écriture itérative de Thierry Crouzet. Vos commentaires, réflexions et critiques participeront de l’écriture continue de cet article]

En matière d’institution je me sens bien dans le même bateau que de nombreuses personnes. Peu expert et peut-être franchement impertinent, voir incompétent. Mais j’ai envie de donner écho à cette question qui vient d’un conseiller synodal de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud.

Si, malgré la bienveillance et la bonne volonté individuelle, une institution est maltraitante, c’est que la loi a pris le pouvoir sur l’humain?

Laurent Zumstein, Facebook, 16.05.2020, 08:03

La plainte à l’égard de l’institution est un basso continuo dans l’EERV, depuis que je la fréquente – c’est-à-dire depuis toujours en ce qui me concerne. Mes deux parents étant pasteurs de cette église, on peut dire qu’arrivant dans ce monde en 1992, je suis né dans cette Eglise. J’ai pour ainsi dire grandi avec le projet d’Eglise à venir vivant directement dans ma famille les turbulences qu’il occasionne et a occasionné.

Sur ce qu’est Eglise à venir voir :

Dans ce qui suit, je vais reprendre chacune des phrases de la question du conseiller synodal Laurent Zumstein et donner une ouverture sur la notion de “discernement des esprits”.

Bienveillance et bonne volonté

Le début de cette question montre une situation de procès. Il y a un jugement qui a lieu et un verdict qui doit être rendu. L’institution et ses acteurs sont convoqués au tribunal. Il va falloir rendre des comptes.

Cette situation de jugement n’est pas étrangère à l’Eglise. Elle y est soumise depuis son origine. C’est le jugement qui porte sur Israël depuis le début de son existence en tant que peuple élu par Dieu pour manifester sa gloire dans le monde. Cf. Amos 3,2 ; Matthieu 25,31-46 ; Romains 2,12-16. Israël remplit-il ou ne remplit-il pas sa part du marché ? La question est aussi adressée à l’Eglise.

La bienveillance et la bonne volonté : la recette du succès dans les relations professionnelles. Un ingrédient essentiel à la mission de l’Eglise. Mais voilà que “malgré” la bienveillance et la bonne volonté, il y a quand même de la maltraitance.

Si la bienveillance et la bonne volonté semblent faire partie de ce que l’on peut attendre de la vie de l’Eglise, la maltraitance ne devrait pas en faire partie. Si l’Eglise maltraite, c’est qu’elle brise son contrat, c’est qu’elle manque sa raison d’être.

Un procès implique des témoins. Que vont-ils dirent ? Vont-ils confirmer ou infirmer la bienveillance et la bonne volonté affirmées par certains ? Vont-ils confirmer ou infirmer l’accusation de maltraitance qui motive le procès ? Au bout du compte, quel sera le verdict du juge ?

C’est un procès embêtant. L’Eglise est remise en cause dans sa tâche. La bienveillance et la bonne volonté ne semblent pas suffirent pour qu’elle ne tombe pas sous l’accusation.

L’Eglise devrait être la communauté de témoins dans le procès qui oppose Jésus-Christ et le monde. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle-même est mise au rang des accusés, que cette accusation provient de l’intérieur de l’Eglise elle-même ?

Mais la question posée par Laurent Zumstein est peut-être plus précise que ce que je viens de développer et permettrait une issue favorable au procès : ce n’est pas l’Eglise, mais l’institution qui est maltraitante. Peut-être l’Eglise est-elle quand même blanche de ce dont on l’accuse ? Peut-être que les individus sont quand même saufs ?

Institution maltraitante

Dans la question posée par Laurent Zumstein, c’est l’institution qui est inculpée.

Là aussi, qu’est-ce que ça veut dire ? Que dit-on quand on dit que l’institution maltraite ?

L’institution est une personne collective formée par nos interactions et objectifiées par des textes fondateurs. C’est pour cela qu’elle a un statut légal. C’est ce que l’on entend par le terme de personne morales.

Quand on parle de l’institution dans ce procès, on parle de l’Eglise EERV, son fonctionnement et son existence.

Au niveau du droit elle est bien une personne morale. La LEERV (RSV 180.11) le dispose clairement en son article 3.1 : “L’EERV est une institution de droit public dotée de la personnalité morale”. Son identité est définie par ses Principes Constitutifs (LEERV art 2). Elle s’organise librement (LEERV art. 4.1). Le synode (délibératif) se dote d’un Règlement Ecclésiastique en conformité avec les conditions générales données par la LRCR (180.51).

Quand on parle de l’institution, c’est donc de l’EERV comme personne morale dont on parle. Pragmatiquement, cette personne morale ce n’est rien d’autre que le jeu auquel nous jouons ensemble en fonction d’un ensemble de règles reconnues. À ces règles reconnues se rajoutent tout un set de règles implicites, connues ou inconnues, explicitées ou cachées.

L’institution EERV, celle à laquelle on peut imputer quelque chose, celle que l’on accuse de tant de maux depuis tant d’années, c’est cet ensemble de personnes individuelles et collectives (les paroisses ont aussi la personnalité morale) qui acceptent de jouer à un même jeu. On reconnait ceux qui participent à ce jeu du fait de leur adhésion (explicite ou implicite) à un certain nombre de règles communes, dont la partie objective est donnée dans des documents publiques. Si elle est inculpée, ce sont par extension tous les joueurs qui sont inculpés – heureusement que le droit Suisse fait la distinction entre personne physique et personne morale ! Cette artifice semble retarder un peu l’issue du jugement…

Le récit d’Actes 15 donne dans les grandes lignes une base narrative biblique pour réfléchir ce processus et comment “Dieu” y joue un rôle. Il y a même la production d’un texte officiel : Actes 15,23-29, la lettre qui est transmise aux communautés de Syrie. Mais ce n’est pas autre chose qui se passe lorsque Dieu donne sa Loi à son peuple. Exode 19,1-9.

En conséquence, j’aimerais interpréter de la façon suivante l’accusation dont se fait porteuse la question de Laurent Zumstein. Je parle en “nous” parce que je m’inclus dans ce qu’est l’institution EERV.

Lorsque nous disons qu’il y a maltraitance de la part de l’institution, nous disons que dans notre manière de jouer ensemble au même jeu nous nous maltraitons les uns les autres.

L’accusation porte sur la manière de jouer au même jeu. Dans un jeu, il y a plusieurs manières d’être maltraitant.

  • en utilisant les règles au désavantage d’autrui pour avoir l’avantage à soi.
  • en utilisant les règles pour battre l’autre
  • en ignorant les règles (intentionnellement ou par paresse).
  • en brisant les règles reconnues pour son propre avantage – c’est ce qu’on appelle tricher.
  • en cachant une partie des règles du jeu – celles qui ne sont pas écrites, ni connues.

Il y a tant de manières pour l’institution d’être maltraitante. Nous avons tant de manière d’être maltraitants les uns avec les autres. Mais il ne faut pas nous voiler la face sur qui est à accuser dans ce processus.

La faute à la Loi?

À vrai dire, la question de Laurent Zumstein me semble un peu désespérée : quand nous nous maltraitons les uns les autres dans le jeu que nous jouons ensemble, est-ce que ce ne serait pas la faute de la Loi? Si l’institution maltraite, ne serait-ce pas parce que la Loi nous déshumaniserait?

En fait, nous nous serions trompés depuis le début! Si l’institution ecclésiale est mise au rang des accusés ce ne serait pas de sa faute. C’en est une autre qu’il faudrait accuser !

Ma réponse : Non.

Non, ce n’est pas la faute de la Loi si nous nous maltraitons les uns les autres. Si l’on remet la faute sur la Loi nous voilons notre propre responsabilité dans les faits en causes.

Si l’institution est maltraitante, si le jeu que nous jouons ensemble est maltraitant, c’est que le mal et la division ont pris le dessus sur l’humain. La Loi ici ne fait que mettre en lumière la souffrance, la malveillance et l’injustice qui traverse le jeu que nous jouons de fait.

Certains ne disent pas tout. Certains cachent leurs cartes. Certains n’ont pas la paix s’ils n’ont pas gagné. Certains disent jouer, mais ont en fait cessé de jouer. Certains sabotent le jeu. Certains refusent de jouer à un jeu où chacun a sa place, le jeu annoncé dans l’Evangile et qui est Evangile. Certains refusent de jouer au jeu où la connaissance du Bien et du Mal ne nous appartient pas, mais appartient à Dieu uniquement.

Dans cette situation, remettre la faute sur la Loi, c’est remettre la faute sur le don de Dieu. Le don qui, malgré le fait que nous soyons pressés par la connaissance du Bien et du Mal, nous dit que nous pouvons choisir la vie, que nous ne sommes pas enfermés dans la spirale de la mort. Deutéronome 30,15-20. Le don de la Loi n’est autre que le don de l’Evangile, la réalité de la grâce. L’Esprit-Saint que je reçois par l’Evangile donne la Loi de la vie. Romains 8,1-11.

La Loi comme don de Dieu, c’est la promesse d’une vie ensemble, entre-nous, avec les autres, avec Dieu dans le monde. Une vie heureuse, bonne et concrète. Non pas une vie idéalisée pour plus tard, mais la vie éternelle ici et maintenant. Une vie où l’on continue à jouer, non pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres, avec Dieu et avec toute la Création.

La Loi de Dieu nous libère de l’autoritarisme mortel des règles abstraites pour nous engager dans la liberté ouverte par des règles concrètes et toujours provisoires – parce qu’au final c’est un jeu où le but n’est pas de gagner contre les autres joueurs, la victoire étant donnée dans la grâce. Les règles que nous suivons, qu’elles soient explicites ou implicites, nous permettent d’incarner l’amour, de vivre le Royaume. Ces règles ne sont pas la Loi. Mais le don de la Loi permet toujours la découverte de ces règles de vie.

En conséquence, accuser la Loi, c’est nous voiler la face, c’est nous boucher les oreilles à la voix de Dieu dans l’Evangile. C’est voiler le fait que nous avons des comportements exécrables les uns avec les autres, des comportements suffisants et méprisants, des comportements craintifs et fuyants, des comportements dominants et étouffants, des comportements qui trichent et qui aliènent, des comportements qui tuent et asservissent, alors que nous devrions avoir des comportements guérissants et édifiants, encourageants et aimants, accueillants et consolants, des comportements qui témoignent du combat de Dieu pour les êtres-humains et non du combat de l’être-humain pour lui-même.

Si l’institution est maltraitante, c’est parce que le mal et la division ont pris le dessus sur l’être-humain. Tout comme la bienveillance et la bonne volonté n’apparaissent qu’à la lumière du témoignage qu’on leur rend, il en va de même de l’injustice et de la malveillance.

Que ce soit par orgueil, par paresse ou par mensonge, malgré une intention qui se veut bienveillante, malgré une bonne volonté affichée, le corps ecclésial est de fait traversé de malveillances et de volontés mauvaises. Le corps est divisé, tout comme la conscience l’est, malgré elle-même. 1 Corinthiens 1,10. Romains 7,15-17. Mais dire que c’est là la faute de la Loi, c’est murmurer contre Dieu, conspirer contre lui. Nombres 14,1-10. Marc 14,1-2 et par.

La Loi ce n’est rien d’autre que le don qui permet d’habiter une tension qu’il ne s’agit pas de vaincre. La Loi se donne dans des règles. La formulation de ces règles n’est jamais absolue. Mais le mal c’est de refuser de jouer selon des règles qui permettent d’exister ensemble, de vivre ensemble, d’avoir un espace de liberté délimité. C’est vouloir connaître le bien de l’autre à sa place et sans lui ou vouloir son propre bien contre celui de l’autre.

La réponse à donner à l’accusation légitime d’une maltraitance institutionnelle n’est pas d’accuser en retour la Loi, mais de pratiquer avec rigueur le discernement des esprits.

Le discernement des esprits

Les règles sont explicites et implicites : elles sont inévitables. Tout joueur peut tricher. C’est ce que le jeu de Dieu permet. Il peut même selon les situations y avoir des tricheries salutaires. Jean 8,2-11. Luc 8,1-8. Mais toute tricherie n’est pas le fruit de l’Esprit-Saint, tout comme ne l’est pas toute application des règles. Marc 2,23-28.

L’usage ou le détournement d’une règle peut être inspiré par des esprits mauvais, ou impurs. D’où la nécessité de discerner : discerner les esprits à l’oeuvre dans le jeu qui est joué. 1 Jean 4,1-6. Il ne s’agit pas de discerner au niveau de l’idée que l’on se fait du jeu, mais au niveau du jeu tel qu’il se joue concrètement.

La notion de “discernement des esprits” est très importante dans la tradition jésuite. Mais elle remonte déjà aux premières communautés chrétiennes. 1 Corinthiens 12,10. La théologie protestante est aussi en train de se le réapproprier.

À ce sujet, j’invite à la lecture des textes de la théologienne luthérienne Corinna Dahlgrün. D’une part le chapitre consacré au discernement des esprits dans son Christliche Spiritualität. Formen und Traditionen der Suche nach Gott (Walter de Gruyter, 2018) pp. 251-298 et l’article “Die Gabe, die Geister zu unterscheiden” dans le collectif Spiritualität im Diskurs (TVZ, 2012) pp. 81-97, édité par les théologiens Ralph Kunz et Claudia Kohli Reichenbach. Mon seul regret par rapport aux propositions de Corinna Dahlgrün c’est qu’elle n’explore pas assez le discernement des esprits dans sa dimension collective et institutionnelle. Mais les critères qu’elle donne pour le discernement de la “spiritualité” chrétienne offrent une base pour penser les critères du discernement spirituel dans l’institution.

Face à la maltraitance effective, lorsque le procès mène à une reconnaissance de culpabilité, Dieu appelle le récit de la réconciliation : une repentance et une annonce de la grâce. Lorsque c’est l’institution qui est accusée de maltraitance, c’est collectivement que la réconciliation se fait. En Jésus-Christ nous sommes libérés de devoir trouver un bouc émissaire (Lévitique 16,7-10) et de le mettre à mort pour vivre la réconciliation – que ce bouc émissaire soit un conseil synodal, des ressources humaines, les paroisses, le synode, la société, le monde, les ministres, les paroissiens, un office, les autres est complètement égal. Spirituellement, nous avons accès à un autre mode d’existence, à une autre gestion de la souffrance : c’est ce qui est négocié dans la vie chrétienne, dans l’administration des sacrements et la prédication.

Mais la réconciliation ne se décrète pas au milieu du jeu. Il n’y a que Dieu qui, dans la résurrection du Crucifié, la proclame. Dans l’intervalle, en attendant que le procès de notre vie se termine, notre tâche est de discerner au cas par cas et concrètement l’usage des règles qui permettent un jeu saint et non un jeu maltraitant.

Le discernement aussi est un jeu : celui de l’écoute de la parole, de l’écoute du témoignage, de la méditation et de la table partagée. 1 Corinthiens 11,27-32. C’est le jeu qui nous fait être disciple ensemble. C’est aussi une forme d’institution, celle qui se développe dans l’ouverture constante à Dieu dans ce qui se joue entre nous.

En Jésus-Christ, le jeu que nous jouons implique la victoire du bien sur le mal, de la vie sur la mort. Cette victoire s’est définitivement accomplie et manifestée sur la croix. C’est dans la résurrection qu’elle nous rejoint, qu’elle nous est révélée, qu’elle nous est annoncée. C’est ce que nous dit et nous fait vivre l’Esprit-Saint aujourd’hui.

Si nous l’invoquons et l’écoutons, non seulement dans nos intentions, mais aussi par la manière concrète que nous avons de jouer ensemble, d’être les uns avec les autres, de communiquer et d’interagir, alors nous serons dans la lutte contre la maltraitance, contre toute maltraitance.

Alors que peut être, par la grâce de Dieu, notre intention de bienveillance et de bonne volonté sera confirmée dans le témoignage rendu à notre sujet lors du jugement dernier.


Pour lire des articles connexes voir :

Pour des thèses inspirantes sur la spiritualité, qui prend en compte son déploiement en institution, voir Une spiritualité bonne et bienveillante du pasteur Armin Kressmann.


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