Communication pascale (IV) – La “spiritualité” comme lieu commun

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Dans cet article, j’essaie de présenter l’intérêt théologique du terme “spiritualité” si on le comprend comme “lieu commun”. Ceci permet de mettre en lien différents champ de signification, qui se rassemble autour de ce terme.

Le “lieu commun”

En rhétorique, un “lieu commun” est une idée sur laquelle un grand nombre de personne sont d’accords. Il permet de rapidement gagner un auditoire, car il fonde sur assentiment général préalable.

Le mot “spiritualité” n’est pas un “lieu commun” en ce sens restreint. L’idée que la “spiritualité” s’oppose à la “religion” pourrait en revanche être considéré comme un “lieu commun”. 

En revanche, dans le discours, il est en général un formidable générateur d’assentiment. Pragmatiquement, il a une fonction analogue à celle du “lieu commun”. Je reprends ici l’un des résultats de l’étude de Heinz Streib et Barbara Keller.

Pour les personnes religieuses qui souhaiteraient parler de leur propre expérience, pour celles et ceux qui ne s’identifient que partiellement, voire pas du tout, à la “religion”, mais qui aimeraient s’exprimer au sujet d’expériences “particulières”, la plus-value de la “spiritualité” se trouve dans le fait qu’elle ouvre un espace de jeu pour l’articulation et l’exploration de la transcendance, expérimentée personnellement.

H. Streib & B. Keller, Was bedeutet Spiritualität?, Göttingen, 2015, pp. 245-6 (ma traduction)

Je fais le pari que pour la théologie, il est possible d’offrir une interprétation du terme “spiritualité” qui permette de conserver son caractère “lieu commun”, tout en respectant le caractère “déterminé” de la “spiritualité” pour la foi chrétienne. Celle-ci n’est en effet pas le fruit de l’arbitraire humain, mais s’inscrit à la suite de l’action souveraine de Dieu, prétend y faire signe et contribuer à son rayonnement.

Comme “lieu commun”, la notion de “spiritualité” met en résonance un ensemble de champ de signification, dont les titres peuvent être identifiés comme tant de synonymes du terme “spiritualité”. Il s’agit des termes suivants :

  • Religiosité
  • Vie chrétienne
  • Foi vécue
  • Développement personnel

Religiosité, Religion

Une catégorie analytique

“Religion” est avant tout une catégorie analytique. C’est un terme du discours scientifique qui vise à donner sens d’un certain nombre de phénomènes et de réalités de la vie humaine, surtout en ce qui concerne son rapport à l’ultime, à la transcendance (dans les différentes manières de l’exprimer).

J’émet ici l’hypothèse que pendant tout un temps, le terme de “religion” était lui-même utilisé comme une forme de “lieu commun” – surtout dans le contexte des querelles confessionnelles. Le terme avait dans l’antiquité un sens plus spécifique que ce qu’il a maintenant. Du sein de ces querelles s’est progressivement imposer l’idée de développer une approche scientifique de la “religion”, ce qui dans ses développements récents mène à en souligner le caractère de construit.

La “religion” est une réalité qui est à définir, sans quoi elle ne se “donne” pas de manière évidente. L’intérêt de ce terme est qu’il nous permet de faire sens et de mettre en lien un ensemble de discours et de pratiques qui mettent en évidence le rapport à l’ultime dans la culture humaine, indépendamment de toute réduction historique ou biologique.

Dans son ouvrage Qu’est-ce que la religion? (Genève, 2019) Nicolas Meylan offre un panel instructif de définitions scientifiques de la “religion”. L’enjeu n’est pas de trouver “la” définition universel, mais de consentir au jeu de la définition heuristique, au sein d’un projet de recherche méthodologiquement balisé.

La “spiritualité” comme phénomène religieux

En conséquence, sur le plan de l’enquête empirique la notion de “spiritualité” n’apporte rien de plus que celle de “religion”, si ce n’est de la confusion. En revanche, en tant que son usage fait partie du champ religieux elle est une catégorie religieuse intéressante à investiguer, la théologie elle-même participant à la formation de cette catégorie.

C’est sous ces conditions qu’il peut être intéressant théologiquement de distinguer “religion” et “spiritualité”, même s’ il faudra dire que l’on a affaire à du “religieux”.

Le défis de l’usage de cette catégorie analytique, c’est précisément qu’elle doit rendre compte de la distinction entre “religion” et “spiritualité”, en tant qu’elle a un impact sur des dispositifs institutionnels et juridiques (comme c’est le cas, par exemple, dans le développement du spiritual care).

Vie chrétienne, vivre en disciple

Théologiquement, la notion de “vie chrétienne” désigne sans doute de manière la plus compréhensible l’extension du terme “spiritualité” pour le christianisme. Exprimer et pratiquer sa “spiritualité”, c’est vivre à la suite du Christ dans la puissance de l’Esprit-Saint.

Cette conception est intéressante, parce qu’elle permet justement d’intégrer la “critique de la religion”, que l’on peut observer dans les récits sur la vie de Jésus, comme on l’observe dans les discours du christianisme antique.

Dans l’antiquité, le christianisme pouvait se comprendre lui-même comme une “philosophie”, un art de vivre. La notion de “vie chrétienne” met en évidence la concrétude d’une vie personnelle intégrée, au sein d’une même communauté.

S’intéresser théologiquement à la “spiritualité”, ce ne sera s’intéresser à rien d’autre qu’à la vie chrétienne, dans la mesure où cette vie est issue de la révélation de Dieu qui a eu lieu en Jésus-Christ.

En ce sens, elle est une vie clairement orientée par Dieu, ce qui invite à formuler certaines “règles de vie” (tout en pouvant assumer la contingence et la relativité de ces règles).

La limite de ce terme, c’est qu’il semble fermer ce qui précisément a pour vocation d’être ouvert.

Théologiquement, le problème ici c’est que la “vie chrétienne” ne prétend pas être autre chose que la “vie humaine”, pleinement humaine, en dehors de toute appartenance circonscrite, si ce n’est l’appartenance de l’être-humain à Dieu.

L’enfermement du mouvement des disciples de Jésus sous l’étiquette “christianisme” est une tendance que l’usage “chrétien” du terme “spiritualité” voudrait essayer de contrer.

Vie de foi, vécu de foi

C’est l’expression privilégiée dans la théologie des Eglises protestantes de langue allemande pour parler de la “spiritualité”, ou de la “vie chrétienne”.

La vie de foi, ce n’est rien d’autre que vivre sa vie, en tant qu’elle est fondamentalement fondée dans la relation à Dieu et sur la primauté de l’action de Dieu. La possibilité de vivre cette vie s’offre à nous dans l’humanité de Jésus-Christ. Mais il s’agit bien de quelque chose qui s’offre à tout être humain. La “foi” est à comprendre comme une dimension fondamentale de l’être-humain comme tel, une dimension dont on peut faire l’expérience et où la liberté humaine prend ses contours.

L’Eglise est la communauté concrète formée par celles et ceux qui ont été appelée à vivre dans la foi, à vivre dans la confiance fondamentale à l’égard “Dieu” – qui n’est autre que ce “Père” que Jésus priait.

Le problème ici c’est que le terme de “foi” apparaît trop vite comme un principe abstrait, un peu hermétique. Il recouvre et met en lien un ensemble de termes comme “confiance”, “certitude”, “connaissance”, “relation”. La foi tend souvent à être réduit à l’idée de certitude.

Il faudrait pouvoir parler de la “spiritualité” comme du “vécu de la foi”, sans que par là on puisse parler de la foi comme d’une possession. Là foi n’est pas quelque chose que l’être humain possède, mais qui lui est donné à vivre, pour qu’il puisse vivre.

Là où j’ai bon espoir, c’est que le discours sur la “spiritualité” mène précisément à redéfinir le discours sur la “foi”.

Développement personnel, personnalité intégrée

Si l’on voulait parler de la “spiritualité” en des termes non-religieux, ce serait sans doute avec ce langage. Cela concerne aussi la théologie chrétienne.

Ce qui se passe dans la “spiritualité”, ce n’est rien d’autre que l’advenue de la personne à elle-même. Il me semble que c’est bien ce que vise tout le discours sur le développement personnel, mais aussi ce qu’on appelle les approches “centrées sur la personne”. Celle-ci est inspirée de la méthodologie développée par Carl Rogers.

La pratique et le développement de la “spiritualité” fait cheminer la personne vers l’intégration des différentes parties de son existence. Dans ce processus se dit l’identité d’une personne. Le “développement personnel” a son assise dans une pensée humaniste. Ceci fait que la notion de “personne” pourrait être l’équivalent de celle d'”être-humain”, mais en laissant ouvert ce que ce terme recouvre exactement.

Cette compréhension de la “spiritualité” a l’avantage de consoner avec un système juridique où la “personne” (sujet porteur de droits et de devoirs) est un élément clef.

Théologiquement, il me semble que cette intégration est précisément ce qui a lieu en Jésus-Christ et qui est promis dans l’Evangile. Dieu crée l’être-humain à son image, comme son propre vis-à-vis, suivant l’existence relationnelle qui est la sienne. “Dieu est amour” ou “Dieu est trine”, désigne l’existence de Dieu comme personne, c’est-à-dire comme existence particulière et irréductible dans un ensemble infini de relations.

Le risque ici, c’est de voiler l’aspect religieux du “développement personnel”, ce qui laisse la porte ouverte à toute une série de dérives possibles, si elle n’est pas réfléchie critiquement à ce niveau.

Penser la “spiritualité”

Penser théologiquement la “spiritualité”, en tant qu’il s’agit d’un “lieu commun”, c’est essayer de rendre compte du réseau formé par les différents champs de signification que je viens d’exposer.

L’intérêt du terme, tel qu’il est utilisé en ce moment, est qu’il invite à penser les relations entre ces différents champs de signification (religion, vie chrétienne, foi vécue, développement personnel).

Le défi est de ne pas produire une vision totalisante, ce qui empêcherait à la “spiritualité” d’opérer comme “lieu commun”. Pour moi, il s’agirait théologiquement à approfondir le sens de ces relations à l’aune de la foi chrétienne, mais de maintenir l’ouverture qui caractérise l’usage du terme “spiritualité”. C’est ce que j’essaie de faire avec l’idée de “communication pascale“.

Et pour toi, quel est le champ de signification principal du mot “spiritualité”?

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Vous pouvez lire aussi :

Billet de reconnaissance (#2)

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2020 fût une année riche, pour laquelle je veux manifester de la reconnaissance.

Dans mon précédent billet de reconnaissance j’avais prévu de faire un bilan au 14 septembre. Il faut croire que ce n’était pas le moment !

Je saisis ce premier post de l’année pour faire le point sur cette année passée et regarder ce qui se présente à moi pour 2021.

En 2020

Le privé

J’ai déménagé à Moudon et appris à connaître un peu cette ville.

J’ai soutenu et accompagné ma femme dans la fin de son stage pastoral et dans son entrée en poste à la paroisse de Moudon-Syens. (avec un certain nombre d’épreuves et de défis !)

Je suis partis en vacances en péniche sur la Charrente et en Allemagne dans l’appartement familial.

J’ai pu passer du temps en famille et avec des amis-es.

J’ai pu participer à la vie de mes paroisses (cultes, temps de prière), lire quotidiennement la Bible et avoir des temps “spi.” avec mon épouse.

J’ai pu aller régulièrement au fitness.

J’ai fait une infection urinaire qui m’a mis à terre pendant deux semaines (en fin d’année. Le signe que j’en ai peut-être fait trop cette année).

Le professionnel

Faculté de théologie

J’ai accompagné les cours du bachelor en théologie à distance pour la théologie systématique (1x par semestre).

J’ai réalisé des tâches ponctuelles pour Christophe Chalamet.

J’ai avancé dans l’écriture de ma thèse (pas autant que ce que je souhaite).

J’ai contribué à l’organisation de la semaine interdisciplinaire 2020. Cette semaine a été particulièrement marquante (pallier qualitatif en termes d’interdisciplinarité et d’objectifs pédagogiques, passage du programme en visio-conférence).

J’ai écris deux textes qui devraient être publiés, l’un sur théologie, religion et spiritualité et l’autre sur la relation personnelle à Dieu.

Engagements en Eglise

J’ai baissé mon activité au séminaire de culture théologique et ai fait la transition avec Jodie Sangiorgio, qui devrait reprendre en pleine autonomie l’accompagnement des étudiants-es cette année.

J’ai contribué à des formation en ligne des offices de formation des églises réformées de la CER (suisse romande), de l’UEPAL (Alsace-Lorraine) et de l’ERF (France) (cf. L’utilisation des media par l’Eglise, À la maison).

Protection civile

J’ai fait la formation et le paiement de galon pour atteindre le grade de caporal / chef de groupe.

J’ai assisté aux supervisions de la cellule de soutien de la PCi-VD.

Je suis intervenu un certain nombre de fois en tant que pair debriefer au profit des astreints-es de la PCi-VD.

J’ai été engagé quelques fois sur le terrain (traçage de personnes, radio, etc.)

Activités et engagements

Société vaudoise de théologie

J’ai contribué au renouvellement du comité de la SVTh et initié la mise en place d’une gouvernance partagée.

J’ai assuré la présidence des séances du comité et de l’assemblée générale.

J’ai mis sur pied le site internet de la SVTh, une publication mensuelle sur le site, ainsi qu’une newsletter mensuelle.

J’ai assuré la tenue technique de la soirée Traduire la Bible : à quoi bon ? (gain énorme en expérience).

J’ai co-organisé, animé et assuré la tenue de la demi-journée Bienheureux-ses Ministres! (passage d’un programme en présence à un programme à distance, gain important en expérience).

J’ai contribué à la tenue des rencontre du groupe de travail Bénir le mariage civil pour tous (réussite d’assurer un contexte de travail structuré et sécure, garantissant l’expression d’un pluralisme théologique).

J’ai suivi la mise en place d’une rencontre autour de l’oeuvre Hans Joas, qui aura lieu en mai 2021.

Theologus

J’ai initié et formé une équipe autour du projet de site collaboratif theologus.ch. (beaucoup de joie à voir naître ce projet).

J’ai contribué à la mise sur pied du site internet pour theologus ainsi que monitoré et édité les premiers dossiers thématiques. (une grosse partie du travail revient à Philippe Golaz!)

J’ai écris deux articles pour theologus.

Réseau Protestant

Je me suis engagé dans le projet Réseau Protestant. (initié par Nicolas Friedli et Marc Pernot).

J’ai présidé les rencontres du groupe (Etienne Guilloud, Marc Pernot, ainsi que Jean-Marc Leresche pour un temps)

J’ai contacté de nombreux sites pour initié la co-construction d’un web réformé romand engagé et solidaire.

Unphased Project (et autre projets musicaux)

J’ai contribué à la reconversion de notre projet musical, en direction de la production de morceau instrumentaux et de la collaboration avec d’autres domaines artistiques.

J’ai créé le site internet du projet, ainsi que contribué à l’édification du site du studio dans lequel nous travaillons ( Underoak Studio)

J’ai contribué à la composition d’un morceau pour un concours proposé par Spitfire Audio. Cf.

J’ai contribué à l’écriture et l’enregistrement de nos propres compositions.

J’ai contribué à la collaboration avec l’artiste Now ! (Noémie Harant), pour l’enregistrement de son premier EP.

J’ai joué un rôle dans le clip Doppelgänger du groupe Jian, enregistré à Underoak Studio.

J’ai fait un concert avec Eusèbe, dans le jardin de la cure de Gingins, pour la sortie du semi-confinement du printemps.

Prédications, témoignages et messages

J’ai prêché une fois cette année. (le 14 juin 2020 à Saint-Cierge, sur Jn 6,51-58)

J’ai contribué aux capsules vidéos de la paroisse de Vufflens-la-Ville (EERV) (cf. Les Paroles qui disent du bien ; Prier, toucher ; Le motif de la conversion ; La danse de la responsabilité)

J’ai participé à une séance de catéchisme pour la paroisse de Lonay-Préverenges-Vuillerens. (cf. La Bible pour moi)

J’ai initié une discussion avec différentes instances de l’EERV (Conseil Synodal, Bureau du Synode).

Mon blog

Depuis le 13 janvier 2020, je tiens une publication hebdomadaire sur ce blog. Depuis l’automne, je fais une pause toutes les sept publications (Sabbat).

Pour 2021

Le privé

Je vais me ménager un rythme de vie plus sain. Je ne me suis pour ainsi dire jamais arrêté en 2020.

Continuer à aller au fitness et à garder le rythme de ma vie spirituelle.

Continuer à assurer ma part du maintien du foyer familiale.

Soutenir mon épouse dans son travail.

Participer à la vie de ma paroisse et de ma commune.

Le professionnel

Je vais prioriser ma thèse cette année, avant tout. Je compte la rendre en printemps 2022.

Je contribue à l’organisation de la retraite d’écriture de la CUSO (janvier 2021)

Je vais accompagner des cours du cursus à distance en théologie. (normalement qu’un seul cette année).

Je vais exécuter les tâches ponctuelles demandées par Christophe Chalamet.

Début de l’été, je vais contribuer à une formation continue des ministères de l’Eglise Réformée de France (si elle est maintenue).

Je poursuis mon engagement à la PCi-VD (cellule de soutien, supervisions).

Activités

Collaborer à l’établissement de la gouvernance partagée pour la Société Vaudoise de Théologie.

Faire le lien avec l’événement sur Hans Joas (SVTh).

Assurer les publications sur le site de la et la newsletter (SVTh).

Editer les articles pour Theologus.

Stimuler la création de dossier thématiques et trouver d’autres personnes pour faire ce travail (theologus).

Entretenir la dimension communautaire du projet Theologus.

Etoffer l’équipe du Réseau Protestant.

Initier des activités qui favorisent un web réformé romand engagé et solidaire (RP).

Tenir la liste à jour et entretenir les liens (RP).

Monter un projet de crowdfunding pour Unphased Project, afin de financer les artistes visuels que nous souhaitons solliciter pour nos propres compositions.

Continuer la discussion avec les instances de l’EERV.

Continuer le rythme de publication hebdomadaire avec Sabbat (mon blog).

Constat

Il y a tendance à baptiser 2020 “pire année” de ce siècle. Les mots d’ordre général semblaient être “annulation”, “ralentissement” et “contraintes” – avec toutes les crises que cela entraîne pour le monde de la culture et de l’hôtellerie-restauration. De mon côté je retiens cependant trois mots fondamentaux : liberté, initiative et créativité.

En revanche si 2019 me voyait confronté à mes angoisses, 2020 m’aura confronté à mon orgueil !

Voilà ce que j’aurai à méditer et à travailler durant 2021.

Au vu du programme qui s’annonce déjà pour 2021, et de l’impossibilité de l’honorer pleinement si je veux prioriser ma thèse, je vais avoir à pratiquer la lenteur et le lâcher prise.

Puisse le Saint-Esprit me faire grâce de ces dons!

Seigneur

Merci pour cette année 2020

Que toute gloire te soit remise

Je te remets 2021

Que cette année soit tienne !


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Avent IV Lumière

Lumière

L’Avent est un cheminement. Une fois dans l’année, mais pour toute la vie, dans l’attente que Dieu vienne et accomplisse ce qu’il a promis.

En marche, à l’écoute de ce qui s’est passé, et de ce qui est promis.

En Texte

Tu attends

Est-ce que tu te prépares?

Ce que tu attends, tu l’as déjà rencontré,

C’est au départ de ta vie, de ton existence,

Elle l’a traversée, dans les pulsations de ton sang, dans les vibrations de ta voix, dans les replis de ton esprit.

Elle vient à toi dans le souffle qui remplit tes poumons, dans les mots que l’on t’adresse, dans les contacts bienfaisants, protecteurs ou guérissants.

C’est déjà arrivé, et cela arrivera encore : et tu te prépares.

La lumière arrive

Pour le dire comme Israël le disait en son temps : Christ arrive.

Comme les anges l’ont annoncé et l’annoncent de tout temps,

Présence dans l’obscurité, amour dans l’adversité, réponse aux questions sans fin,

Seul roi, seul seigneur et seul maître de toute éternité,

Porteur de lumière, de joie, de justice et de paix dans le monde, sur la terre comme au ciel.

Et tu l’attends.

Annie Lennox – Into the West

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Avent III Flamme

Flamme dans le noir

L’Avent est un cheminement. Une fois dans l’année, mais pour toute la vie, dans l’attente que Dieu vienne et accomplisse ce qu’il a promis.

Que feras-tu de ce que tu reçois, quand ça arrivera ?

Flamme

En texte

Petite lumière.

Tu tiens dans ma main.

Je pourrais t’utiliser. Faire de toi un fanal, un soleil qui briserait les ténèbres de la nuit. Tu serais à mon service.

Je pourrais te mettre dans mon poêle, ou dans mon four, pour produire de l’énergie, maximiser ce que tu me donnes.

Je pourrais te garder chez moi, au secret, pour que personne ne sache que je te possède, pour profiter de ta chaleur.

Je pourrais aussi te lâcher dans la nature, te laisser consumer, tout embraser et mettre un terme à tout.

Je pourrais te laisser là, te laisser te consumer et partir, ailleurs.

Je pourrais…

… je peux faire une chose ou l’autre.

Petite lumière.

Que dois-je faire de toi ?

The Unforgettable Fire – U2

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Avent II Lampes

Une ville de lampes

L’Avent est un cheminement. Une fois dans l’année, mais pour toute la vie, dans l’attente que Dieu vienne et accomplisse ce qu’il a promis.

Où se trouve l’obscurité ? Nous avons tout pour nous en défaire : lampes, guirlandes et led à foison. Et pourtant, une ligne semble se maintenir, troublant les fronts de la lutte.

Lampes

Musique d’arrière-fond “Vacation”, Alan Wake OST, de Petri Alanko.

Alan Wake

En écrivant mon article aujourd’hui, j’avais particulièrement à l’esprit le jeu Alan Wake, auquel j’avais joué sur Xbox 360, il y a maintenant déjà quelques années.

Je vous recommande de visionner ce petit bijou. ça se laisse suivre comme un film !

Visionage complet du jeu Alan Wake en Fr.

En texte

Depuis la dernière fois qu’on s’est vu, dans l’obscurité, je me suis fait une réflexion. En fait, il ne fait jamais nuit. Tant qu’on a des batteries.

Armement

Nos lampes nous permettent de faire fuir la moindre tache d’ombre. Un seul click et le combat est gagné.

Tout le long de l’année, les led dans nos vitrines et les lampadaires le long de nos rues, ou sur le bord de nos routes, sont une vigile quotidienne : un rempart contre la nuit.

Mais en décembre, chaque année, on assiste à quelque chose de spécial, comme un armement généralisé. Lorsque les nuits se rallongent, nos murs, nos fenêtres, nos portes, nos arbres et les haies de nos jardins se bardent d’instruments de combats. Chaque couleur criante supplémentaire est comme une munition rajoutée à un arsenal intarissable.

Et ça fait rêver. On est en sécurité : l’obscurité a perdu.

L’obscurité a perdu ?

Lutte onirique

On rêve.

Dans certains jeu vidéo (du style du survival horror), ton arme ou ta ressource la plus vitale est une lampe de poche.

Dans des mondes où règne l’obscurité, où des créatures monstrueuses te traquent et t’attendent dans le noir, ta plus grand angoisse sera de ne plus avoir assez de pile ou de batterie pour arriver au bout de ton chemin.

Au bout d’un moment tu comprends les mécaniques du jeu. Tu galères, mais tu arrives à finir les scènes d’action en vie, voire même avec de la réserve pour attaquer la suite et au bout d’un moment tu finis le jeu.

Mais en fait, quand tu joues à ces jeux, tu remarques que tu ne fais pas que de “jouer” (un en sens un peu trivial) : tu vis une histoire, souvent avec les codes littéraire du fantastique – ou alors plus spécifiquement, avec ceux de l’horreur. En général, la clef de ces genres, c’est que précisément tu ne sauras jamais tout : ni du protagoniste, ni du monde que tu arpentes, ni de ce qui s’est passé.

Il demeure toujours un de mystère et une ligne d’obscurité infranchissable. Par contre, le protagoniste – toi-même? – a été mis en lumière au fil de cette histoire. L’obscurité n’était pas où on l’attendait et le monstre que tu combattais, n’était pas celui qu’on pensait.

La fin de ces jeux laisse une note douce-amère, où tu ne sais pas vraiment ce que tu as réussi, ou même si tu as réussi…

L’histoire se raconte

Du coup, quand je regarde les guirlandes qui clignotent à tous les coins de rue, les lampes qui traversent l’obscurité de leur trait, je suis tenaillé par une question : que se passera-t-il quand il n’y aura plus de batterie?


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Avent I Obscurité

Photo de Lucas Pezeta provenant de Pexels

L’Avent est un cheminement. Une fois dans l’année, mais pour toute la vie, dans l’attente que Dieu vienne et accomplisse ce qu’il a promis.

La première étape, c’est de dire là où l’on se trouve.

Assis dans l’obscurité

Avent I – Obscurité

Psaume 137

Assis, perdus, détruits, en pleurs, nous nous souvenons de la vie des temps heureux avec Dieu.

Nous avons pendu nos instruments de musique aux saules pleureurs. Ceux qui nous ont mis là nous réclament des chansons entraînantes. Ils nous disent : “Allez! Chantez-nous un gospel qui donne la pêche!”

Comment pourrions-nous le faire alors que nous ne savons plus où nous en sommes?

Si je t’oublie ma patrie spirituelle, alors que j’oublie aussi tout le reste ! Que je devienne muet si je t’efface de mes pensées, si je ne te fais plus passer avant tout le reste.

N’oublie pas mon Dieu, ceux qui voulaient tout détruire de ce que nous avons construit avec toi.

Mais éliminer autrui, c’est se mettre en posture d’être éliminé à son tour. Comment ne pas nous réjouir de la destruction future de ceux qui nous ont détruits? Et la loi du plus fort finit par avoir raison des fruits qu’elle a elle-même engendrés.

Heureux qui en fera table rase!

Christian Vez, Les Psaumes comme je les prie, 2019

Merci à Céline Jaillet pour la lecture de ce psaume !

Une reprise parmi une autre…

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Libérer le langage ?

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Dans l’Evangile, j’entends que je suis infiniment plus que ce que l’on a projeté sur moi. Je suis aussi infiniment plus – et autre – que ce que j’ai moi-même pu dire de moi. Mon langage s’en trouve libéré. Je peux créer et inventer. Mais cela n’a rien d’évident.

26 Car vous êtes tous enfants de Dieu par la foi qui vous lie à Jésus Christ. 27 Vous tous, en effet, vous avez été unis au Christ dans le baptême et vous avez ainsi revêtu la manière d’être du Christ. 28 Il n’y a plus ni Juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni citoyen libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; en effet, vous êtes tous un, unis à Jésus Christ.

Galates 3,26-28 (NFC)

L’explosion du langage

Cette affirmation de l’épître aux Galates témoignent d’une libération. Les codes qui m’assignaient une certaine place, une certaine identité, une certaine fonction, etc. sont explosés par l’identité que je reçois de la part de Dieu lui-même.

Je pense que cette libération n’est pas seulement une affirmation de principe un peu abstraite. Elle vient se glisser au coeur de notre langage.

Les chrétiens et chrétiennes, portent avec eux une force subversive immense, par le simple fait de parler de “Jésus-Christ”. On le fait peut-être avec une certaine innocence. On n’a pas besoin réfléchir bien loin à ce que l’on dit quand on dit ce nom. Mais il s’agit pourtant bien du “nom au-dessus de tout nom” (Philippiens 2,9b)

L’association en un nom, “Jésus-Christ” de la figure historique “Jésus de Nazareth” et du titre divin de “Christ” ou “Messie” – sans même parler du fait qu’on lui attribue le titre impérial “Seigneur” – est déjà une modification fondamentale de la langue – et ainsi une modification fondamentale de la vie.

Que cet homme, mort sur une croix, soit le sauveur de l’humanité, cela devrait imposer un mutisme général. Et pourtant, ce n’est pas ce qui s’est passé : la parole a été libérée et s’est répandue dans le monde.

La voie formelle

Dans un post précédent, j’ai voulu parler de la figure de “Dieu, le Père“. Je crois que dans ce nom de Dieu, il y a plus que simplement une assimilation de Dieu au sexe et au genre masculin. En conséquence, j’ai souhaité couper dans ce qui, à mon avis, voile la richesse d’une connaissance de “Dieu” comme “Père”.

Du coup j’ai produis des phrases, comme la suivante : “Le Père ici, c’est celle qui donne son Nom.” Ce genre de geste va de paire avec l’utilisation de nouveau pronoms, comme “ielle ou celleux “. On trouve un bon exemple de cette écriture dans ce conte écrit par la théologienne Noémie Emery.

C’est une manière de mettre en évidence un travail de notre langue à un niveau formel. Dans d’autres contextes, ce travail formel a une dimension militante – voir par exemple cet article d’Alex Benjamin sur la création de pronoms neutres.

La création de nouveaux pronoms permet à toute personne de trouver une voix pour exprimer son identité, par-delà les codes de la langue que nous recevons. Ce geste fonde sur l’affirmation que notre identité n’est pas enfermé par le pronom que nos parents nous ont assigné à la naissance.

Créer de nouveaux pronoms ou altérer l’organisation de notre langue a un effet non seulement pour celleux qui, ainsi, trouvent une nouvelle manière de s’exprimer. Ces changements formels mettent en évidence notre part de responsabilité dans la manière de “nommer”.

Il n’y a pas d’évidences qui tiennent. Il n’y a que des choix et des possibles.

Ou… ?

Hésitations

Lorsque j’ai écris mon article, j’ai eu le droit à quelques réactions, que je redonne en résumé.

  • Cette manière de faire dé-range. (en bien ou en mal)
  • L’écriture pollue et masque la potentielle richesse du propos
  • La création de pronoms “neutre” contient une tentation, un désir de fusion. Elle masque la séparation et la différenciation.

Ces différentes réactions me font hésiter.

Il y a effectivement une facilité dans l’approche formelle : pour moi il me semble assez simple d’effectuer quelques modifications d’usage dans un langage qui grosso modo reste le même dans sa structure.

Il y a également une autre tentation : celle de maîtriser le langage. Je ne sais pas si c’est à cela qu’on a affaire en ce moment, mais comme toute entreprise systématique, une refonte des pronoms contiendra cette tentation de maîtrise.

Le “il ‘n’y a plus ni… ni…” de Ga 3,28 a quelque chose de formel, et de puissant dans sa formalité. En revanche, l’affirmation du nom de “Jésus-Christ” ouvre encore à une autre direction. Elle ne se laisse maîtriser par aucune systématisation, même le mieux attentionnée.

Il y a deux affirmations qui ensemble font des étincelles : (i) l’identité que je reçois de Dieu seul dépasse et fait exploser toute identité assignée ; (ii) dans cette identité reçue, je ne m’appartiens pas.

Si le langage est appelé à être libéré, c’est par le nom “Jésus-Christ” et non par un autre. Cette libération est l’oeuvre de Dieu et non la notre. Elle peut avoir lieu au travers de la création de nouveaux pronoms. Mais elle n’a pas lieu là où l’être-humain maîtrise son langage.

La voie poétique

Il y a aussi une voix “poétique” pour exercer cette libération du langage. Celle-ci travaille autrement que la voie “formelle”. L’enjeu ici n’est pas de modifier ou d’inventer des pronoms, ou d’introduire des modifications graphiques dans l’écriture.

Le problème de la voie “formelle” c’est qu’elle risque de masquer le fait que, même si l’on introduit de la créativité dans notre grammaires, celle-ci reste une loi – appelée à être reçue et transmise. La Loi nous est inévitable et nécessaire. Mais la seule loi qui est bonne est celle qui est exécutée selon la volonté de Dieu. Et cette volonté n’est pas réductible à la loi qu’elle donne : elle est créatrice et restauratrice.

Dans la poésie, il y a un renoncement à la maîtrise dans le travail sur le langage. La créativité de la langue, des associations d’images et métaphores font bouger les lignes du sens que nous recevons au-delà de ce que nous pouvons anticiper lorsque nous écrivons.

Cette voie est plus exigeante je pense. Elle me semble moins immédiatement efficace. Mais c’est celle qui est le plus immédiatement à l’oeuvre dans le nom “Jésus-Christ”.

C’est pourquoi je vais terminer ici en citant une prière, dans laquelle je crois percevoir de cette force poétique qui se trouve dans le nom de Jésus-Christ.


Dieu est assise et pleure. La merveilleuse tapisserie de la création qu’elle avait tissée avec tant de joie est mutilée, déchirée, en lambeaux, réduite en chiffons, sa beauté saccagée par la violence.

Dieu est assise en pleurant mais, voyez, elle rassemble les morceaux pour tisser à nouveau. Elle rassemble les lambeaux de nos tristesses, les peines, les larmes, les frustrations causées par la cruauté, l’écrasement, l’ignorance, le viol, les tueries.

Elle rassemble les chiffons du dur travail, des essais de plaidoyer, des initiatives pour la paix, des protestations contre l’injustice, toutes ces choses qui semblent petites et faibles, les mots et les actions offertes en sacrifices, dans l’espérance, la foi et l’amour.

Et voyez, elle retisse tout cela avec les fils d’or de l’allégresse, en une nouvelle tapisserie, une création encore plus riche, encore plus belle que ne l’était l’ancienne !

Dieu est assise, tissant, patiemment, avec persistance, et un sourire qui rayonne comme un arc-en-ciel sur son visage baigné de larmes.

Et elle nous invite non seulement à continuer à lui offrir les lambeaux et les chiffons de notre souffrance et de notre travail, mais bien plus que cela : à prendre place à ses côtés, devant le métier de l’allégresse et à tisser avec elle la tapisserie de la création nouvelle.

Prière de M. Riensiru (Rienstra?), théologienne du COE – repris du site Je Cherche Dieu.

Demande

On retrouve assez facilement cette prière sur internet, mais sans référence précise, ni à la source, ni à l’auteur. La référence la plus proche que l’on a pu m’indiquer pour l’instant est :

Broschüre des Ökumenischen Weltrates der Kirchen, Genf, englische Fassung von Yvonne Dahlin in: Of Rolling Waters and Roaring Wind. A celebration of the women song, ed. by Lynda Katsuno-Ishii and Edna J. Orteza, S. 63. A WCC Publications, 2000, Geneva, www.ecc.-coe.org.

On trouve également une impression de cette prière en fr. dans la revue Mission, vol. 17, 1991, p. 10.

Nous ne savons toujours pas qui est “M. Riensiru” : si quelqu’un peut me renseigner sur ce point, je lui en serai reconnaissant !

Merci à Jean-Pierre Thévenaz, Lauriane Savoy et Nicolas Friedli pour leur aide dans la recherche.


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Karl Barth et l’amour de soi

Karl Barth

Je pense fondamentalement que l’écoute et l’obéissance à la Parole de Dieu est compatible avec l’écoute de soi-même, de ses pensées et émotions, ainsi qu’avec l’expression de soi. Mais je pense aussi que cela ne va pas de soi.

Interpellation

Dans le cadre de mon travail de doctorat, je me spécialise notamment dans l’étude de l’oeuvre et de la pensée du théologien réformé Karl Barth (1886-1968).

Celui-ci est connu notamment pour avoir “recentré” la théologie sur la Parole de Dieu, avec une attention particulière portée sur le rôle structurant du texte biblique.

Récemment un ami pasteur à la retraite, m’écrivait la question suivante :

[C]omment concilier les choses ou supporter la tension entre le soucis de Barth de centrer les choses sur Dieu et sur le corps du Christ et d’autre part l’extrême attention portée aujourd’hui sur “ce que je pense au fond de moi-même”, sur “comment je me sens”, sur “mon moi profond“, sur l’individuel etc.

Une question d’un frère en Christ

Une vie centrée sur la Parole

La pensée de Barth est puissante : elle vise à remettre Dieu au centre, là où l’être-humain tend à se “replier sur soi”. Dans la foi, Dieu requiert la personne toute entière et demande à ce qu’elle s’oriente sur lui comme son seul Seigneur. Dans sa révélation, Dieu appelle l’être-humain a une vie excentrée, guidée par le témoignage qui lui est rendu dans l’histoire de la foi – celle des prophètes d’Israël et des apôtres, ainsi que de la prédication ecclésiale.

L’être-humain a pour tâche de contribuer à sa manière à l’annonce de la Parole de Dieu dans le monde, parce que Dieu lui-même s’est révélé, se révèle et se révélera en Jésus-Christ. Il est appelé à le faire en engageant toute son existence.

[La vie des chrétiens et des chrétiennes] est ainsi en fait une annonce de l’Évangile.

Karl Barth, Dogmatique, vol. 25, Genève, Labor et Fides, 1974, p. 167

Forte affirmation où nous voilà tout de go impliqué dans l’événement de la révélation elle-même! Mais y a-t-il de la place dans cette perspective pour une attention portée sur nos émotions, sur notre personnalité, etc. ?

Une anthropologie holistique

De manière caricaturale, on a pu présenter Barth comme un théologien opposé à l’expérience. Je pense que c’est trop réducteur.

Il y a quelques passages de sa Dogmatique où Barth laisse apparaître les traits d’une anthropologie qui essaie de comprendre la personne humaine dans sa totalité.

Par exemple, au moment de traiter de l’écoute humaine de la Parole de Dieu, Barth accorde un long développement à la notion d’expérience. (Dogmatique, vol. 1, 1953, pp. 192-220) Lorsque l’être-humain fait l’expérience de la Parole de Dieu, c’est la personne humaine dans sa totalité qui en fait l’expérience. Sous cet aspect, Barth comprend tant les dimensions conscientes qu’inconscientes, les dimension intellectuelles et affectives, sociale et culturelles.

Ce qui est particulièrement frappant ici, c’est que cette écoute inclus également un moment de liberté du côté humain : c’est cet être-humain, dans sa particularité irréductible qui écoute et qui se laisse affecter par la Parole de Dieu. Il n’y a pas d’expérience universelle de la Parole de Dieu, mais à chaque fois des expériences personnelles, où la personne humaine se trouve saisie dans sa totalité.

S’il s’agit, lors de l’expérience de la Parole de Dieu, de la détermination de l’existence humaine, donc de l’auto-détermination de l’homme par la Parole de Dieu, il faut entendre par auto-détermination l’activité de l’ensemble des facultés de l’homme, activité qui fait de l’homme cet homme, sans qu’aucune faculté soit en principe privilégiée ou exclue. 

Dogmatique, vol. 1, p. 198.

On peut également voir apparaître cette anthropologie holistique dans le volume 12, de la Dogmatique (Labor et Fides, Genève, 1961, pp. 1-120). Ici Barth développe l’articulation de l’être-humain dans la différence/unité entre l’âme et le corps.

Au sujet de l’expérience chez Barth, je recommande la lecture des pages du théologien et philosophe Anthony Feneuil, Le serpent d’Aaron, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2015, pp. 39-233. Vous pouvez le commander directement aux éditions L’Âge d’Homme.

Ce qu’il faut dire dans tous les cas, c’est que Barth ne rejette pas les dimensions “affectives” de l’existence humaine. Elles ont une place dans sa compréhension théologique de l’être-humain – et de manière générale, il y a à parier qu’elles ont clairement une place devant Dieu.

Une existence expropriée

Mais y a-t-il une place pour l’écoute et l’expression de soi ?

Cet élément est plus délicat. Chez Barth, l’être-humain, dans la vie chrétienne, est appelé à rendre témoignage à Dieu, c’est-à-dire : à servir Dieu et le monde, l’un et l’autre et l’un pour l’autre. Mais il ne semble pas y avoir de place là pour l’attention que l’on pourrait porter à soi-même.

L’homme qui est appelé, dans la Bible, se trouve placé sous le commandement qui lui ordonne d’aimer Dieu et le prochain ; quant à l’amour de soi-même, fût-il le plus haut et le plus raffiné, il n’en n’est pas du tout question.

Dogmatique, vol. 24, Genève, Labor et Fides, 1973, p. 246.

Barth parle ici à partir du texte biblique. Mais indépendamment de savoir si sa lecture des Ecritures est la plus pertinente, il me semble que l’on voit poindre ici un trait général de la réflexion barthienne sur la vie chrétienne : elle est toujours centrée sur autre chose qu’elle-même.

Au sujet de l’expérience que l’on peut faire de la Parole de Dieu, si c’est bien la personne dans sa totalité qui en fait l’expérience, celle-ci ne peut pas dire qu’elle l’a possède. De même, la personne humaine comprise de manière holistique, ne peut pas non plus dire qu’elle se possède. L’expérience de la Parole de Dieu dépend de la foi, se donne comme toujours plus qu’une expérience et l’existence humaine dépend de l’action souveraine de l’Esprit-Saint, qui est Dieu lui-même.

Barth ne dit pas non plus que l’être-humain doit se haïr lui-même. Seulement que l’existence humaine n’est pas centrée sur elle-même, mais centrée sur Dieu et sur le monde. Dieu, le Seigneur, en Jésus-Christ, s’est révélé comme le Serviteur. “Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir” (Marc 10,45a)

Le triple amour

Dans la pensée de Barth, l’expérience que l’on peut faire de soi-même n’est qu’un moment dans un mouvement plus important et plus excessif. Je pense qu’en nous rendant attentif à ce mouvement, il vise à garder l’attention éveillée sur l’amour que Dieu est, donne et ordonne au moment où il se révèle en Jésus-Christ. Cet amour est à la fois promesse et exigence.

Cependant, à l’aune de la tradition chrétienne et de la Bible, il me semble qu’il ne faille pas autant dévaloriser le pôle de l’attention à soi. Il y a peut-être ici des accents que l’on peut placer un peu différemment.

La théologienne luthérienne Corinna Dahlgrün insiste dans son ouvrage Christliche Spiritualität (Berlin/Boston, 2018) sur le triple amour comme structure fondamentale de la vie chrétienne. Dans le monde, le chrétien, la chrétienne est appelé·e à aimer Dieu et son prochain, comme il s’aime soi-même (pp. 55-57 // Cf. Mt 22,36-40 ; Lc 10,25-37 ; Dt 6,5 ; Lv 19,18)

Ecouter ses émotions, observer ses pensées, respirer et méditer, c’est écouter ses propres contradictions, tout comme ses propres cohérences (tant rigides que structurantes). Cette écoute est appelée à se faire dans un dialogue avec Dieu. Laisser cette sphère de notre existence être mise en lumière par la Parole de Dieu fait partie de l’appel lancé à l’être-humain. “Tu es mon fils bien-aimé ; en toi je trouve toute ma joie” (Marc 1,11).

C’est bien la personne humaine dans sa totalité qui est appelée à communiquer l’Evangile dans le monde. Cette communication est appelée à être une communication responsable. Se mettre à l’écoute de soi – pour un temps – c’est travailler et engager cette responsabilité.

Lorsque l’on répond à la Parole de Dieu par nos actes et nos paroles, nous le faisons de manière entière et totale – que nous le voulions ou non. C’est toute la personne qui est engagée dans cette démarche, parce que c’est toute la personne qui est renouvelée par l’action de Dieu.

Pour le témoignage et le service qu’il, elle, est appelé·e à rendre dans le monde, le chrétien, la chrétienne, doit s’exposer à la Parole de Dieu. Cela va de paire avec une attention portée à soi-même à la lumière de cette Parole : même là où la concentration semble se détourner de Dieu pour ce concentrer sur soi, on le retrouve déjà à l’oeuvre. Parce que ce soi n’existe pas sans que Dieu le veuille et le soutienne.

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Fille et Fils de Dieu

Baptême du Fils de Dieu

Car vous êtes tous enfants de Dieu par la foi qui vous lie à Jésus Christ. 

Galates 3,26 (NFC)

Cette affirmation est fondamentale pour moi. Elle fait écho à une autre affirmation, que l’on retrouve dans les évangiles : “Tu es mon fils bien-aimé ; en toi je trouve toute ma joie” (Marc 1,11).

Peut-être connaissez-vous ces phrases comme liées au contexte du baptême. C’est là qu’on aura sans doute le plus de chance de les entendre. Les deux versets que je viens de citer renvoient d’ailleurs à ce contexte. Mais ces mots ne sont pas enfermés dans cette fête et dans cet événement : ils mettent en lumière l’ensemble d’une vie, ils lui donnent une orientation très précise.

Un écho dans ma vie

Dans un article précédent j’écrivais “Récemment j’ai découvert en profondeur ce que ça veut dire que d’être enfant, ou fils de Dieu.” (De Heal à Tank)

Dans une bonne partie de mon récit de vie, je suis quelqu’un de profondément angoissé : peur de décevoir, peur de déplaire, peur d’être rejeté, peur de ne pas être aimé ou aimable. Il faut “faire juste”, il faut que ce soit “parfait” du premier coup – pas le droit à l’erreur.

Comment faire preuve d’initiative ? Comment dire “non” à quelque chose que je n’accepte pas, qui ne me semble ni juste, ni bon, ni beau? Sous ces conditions, je n’ai pas non plus le droit de renoncer à une tâche, à un engagement qu’on me propose. C’est quelque chose d’assez handicapant – surtout si par ailleurs j’ai des pulsions de créativité, un désir de cohérence et de justice, ainsi qu’un désir de compréhension des personnes et des réalités qui se présentent à moi.

Il y a deux ans encore, dans le contexte de l’organisation d’un colloque et de mon engagement dans divers choses pour la théologie, ces dispositions me tourmentaient fortement.

Mais je n’avais, je n’ai et je n’aurai pas à y rester enfermé.

Au tournant

Je veux remercier ici les personnes qui m’ont accompagné dans la découverte de ma propre capacité d’action et de ma dignité fondamentale. Mais je suis aussi fondamentalement reconnaissant de pouvoir faire mon travail en théologie, de me frotter continuellement à des textes qui annoncent un autre message que celui de mon enfermement dans l’angoisse.

Par la foi au Dieu révélé en Jésus-Christ, je découvre que je suis encore tout autre chose que ce que j’ai pu expérimenter de moi-même jusque là. Et je découvre aussi que je suis fondamentalement tout autre chose que ce que j’ai pu penser de moi, que ce que je peux penser de moi, que ce que je pourrai encore penser de moi à l’avenir. Je suis infiniment plus digne que toute la dignité que moi-même ou une autre personne peut m’attribuer.

Par la foi, je peux entendre que je suis Fils de Dieu, que je participe de l’héritage de Jésus-Christ.

Ce que ça ne veut pas dire

C’est une grosse affirmation qui peut prêter à passablement de confusion. “Être Fils de Dieu”, ce n’est pas quelque chose que l’on possède – c’est quelque chose que l’on entend et que l’on reçoit à vivre, parce qu’un autre nous l’a dit, nous le dit et nous le dira.

Être Fils de Dieu,

  • ne me rend pas immortel. Je vais aussi mourir.
  • ne légitime aucun orgueil. Ma dignité ne surpasse pas et ne surpassera jamais celle des autres.
  • ne veut pas dire que “je fais ce que je veux”. Je suis soumis au triple commandement d’amour (Matthieu 22,36-40) et au service qu’il implique.
  • ne me rend pas “intouchable”. Je suis responsable de mes erreurs, du mal que je fais – que ce soit consciemment ou non.
  • ne fait pas de moi autre chose qu’un être-humain. Je ne suis pas “Dieu”.
  • n’annule pas le fait que j’ai grandis dans une famille précise, dans une culture précise, dans un pays particulier, etc. Je ne peux pas nier mon contexte.

Ce que ça veut dire

D’un autre côté, cette affirmation – ce don ! – a un impact très concret. Croire que cette parole est vraie – ce qui veut dire, croire que Dieu s’est révélé, se révèle et se révélera en Jésus-Christ – ça change tout.

Être Fils de Dieu veut dire que

  • J’ai une sphère de responsabilité qui m’est propre. Dans cette sphère je n’ai pas besoin de la validation d’autrui pour agir et décider. Je peux poser des actes et des décisions, parce que Dieu me le permet.
  • L’identité contextuelle qui m’est donnée à la naissance n’a pas le dernier mot sur qui je suis. Il en va de même pour celle qui m’est donnée dans mon parcours de vie Dieu et personne d’autre a le dernier mot sur mon identité personnelle.
  • J’ai toujours la possibilité de dire “non” à quelque chose. Ce qui veut dire que j’ai aussi la possibilité de dire authentiquement “oui” à quelque chose. Parce que Dieu a clairement dit son “non” et son “oui” en Jésus-Christ.
  • Je suis intrinsèquement aimé et aimable. Je peux aimer, parce qu’en Jésus-Christ il m’est dit et que je vois que Dieu m’a aimé, m’aime et m’aimera.
  • Je peux vivre et accueillir mes émotions, la complexité et les contradictions de ma personnalité. Parce que Jésus-Christ les a vécu et qu’il est Fils de Dieu.

Ces éléments me portent et m’accompagnent dans ma vie de tous les jours.

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Discernement théologique en Eglise. La décision ecclésiale

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Une décision en Eglise est essentiellement un acte d’obéissance : elle est une mise en oeuvre de la mission qu’elle reçoit de Dieu. Vu que cet acte d’obéissance est aussi un acte de liberté, un discernement théologique doit accompagner les décisions ecclésiales.

Définition dogmatique de L’Eglise

Traditionnellement, la théologie protestante se réfère à l’article 7 de la Confession d’Augsburg (1530) quand il s’agit de penser la définition de ce qu’est l’Eglise :

L’Eglise est l’assemblée des saints, dans laquelle l’Evangile est enseigné dans sa pureté et les sacrements sont administrés dans les règles.

André Birmelé et Marc Lienhard (éds.), La foi des Eglises luthériennes, Paris-Genève, 1991, p. 46

“Assemblée des saints” désigne l’assemblée de ceux qui, par Jésus-Christ, sont dans la présence de Dieu – la “sainteté” étant ce qui est particulier à Dieu. Depuis Augustin, une grande partie de la théologie chrétienne insiste sur le fait que l’Eglise est un “corps mélangé” (corpus permixtum) et qu’il n’appartient pas aux autorités humaines d’essayer de la “purifier”.

La mission de l’Eglise est d’annoncer l’Evangile, car c’est en lui qu’est donné et qu’agit le Dieu qui sauve. On dit parfois que l’Eglise est créature de la Parole (creatura verbi) L’Evangile est un acte de communication de Dieu envers le monde et l’Eglise par son service concret rend témoignage de cet acte, car c’est lui qui la constitue premièrement. L’Evangile se résume à un nom et une personne : Jésus-Christ.

La théologie protestante récente insiste particulièrement sur le statut de “témoin” : le “témoin” n’est pas cellui qui fait, mais cellui qui atteste de ce qui s’est passé et qui en annonce la vérité. En ce sens, l’Eglise est toujours “témoins” de l’Evangile et non l’Evangile-même. Elle insiste également sur la dimension communautaire, sociale et institutionnelle de l’Eglise.

La décision ecclésiale

La responsabilité de l’Eglise est délimitée par son obéissance à la mission qu’elle reçoit de Jésus-Christ lui-même. La Pentecôte marque le début de cette mission :

6 Ceux qui étaient réunis auprès de Jésus lui demandèrent : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu rétabliras le règne pour Israël ? » 7 Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de savoir quand viendront les temps et les moments, car le Père les a fixés de sa seule autorité. 8 Mais vous recevrez une force quand l’Esprit saint descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’au bout du monde. »

Actes des Apôtres 1,6-7 (NFC)

Toute décision de l’Eglise doit servir la mission qui est constitutive de son existence. La reconnaissance de cette mission est constitutive de sa capacité décisionnelle. C’est seulement sous ces conditions qu’elle sera un acte d’obéissance et qu’elle engagera réellement sa responsabilité.

Dans le contexte de cette mission, l’Eglise dispose d’une importante marge de décision et d’action : les seules institutions qu’elle reçoit en tous temps sont celles de la Cène et du Baptême. Pour tout autre institution, elle est tenue responsable des dispositifs qu’elle adopte avec le concours de l’Esprit-Saint. La mise en place de tels dispositifs est nécessaire – car l’Eglise est soumise à la Loi – mais leur forme concrète n’est jamais définitive.

Les Principes Constitutifs de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud, sur la base de ce qui vient d’être dit, cadrent son dispositif institutionnel de la manière suivante :

Selon la Constitution cantonale et la Loi ecclésiastique, qui respectent sa liberté spirituelle et garantissent sa liberté d’organisation, elle est reconnue par l’Etat comme une institution de droit public. Elle collabore au bien de tous.

Principes Constitutifs, article 4

Ainsi, la responsabilité de l’EERV se constitue à partir de trois horizons distincts : (i) la mission qu’elle reçoit du Christ (article 1 des principes constitutifs) ; (ii) sa forme institutionnelle reconnue publiquement et légalement ; (iii) son organisation interne, régie par les règlements dont elle s’est dotée avec l’aide de l’Esprit-Saint et en dialogue avec la reconnaissance publique.

Théologiquement, l’obéissance à sa mission prime sur sa reconnaissance publique. Mais ces formes d’engagements concrètes peuvent aussi faire partie de sa mission.

Le discernement théologique

Les décisions prises par l’Eglise, dans le cadre qui vient d’être esquissé, sont des actes de sa liberté. Ces décisions seront toujours une réponse à sa mission et donc un acte théologique. La décision ecclésiale est la mise en oeuvre du témoignage rendu à l’Evangile dans le monde.

Dans cette perspective, le discernement théologique accompagne la décisions ecclésiale. Son but est de permettre que celle-ci soit un acte d’obéissance à la mission qui est la sienne – sans quoi l’Eglise cesserait d’être Eglise.

Il s’effectue en fonction des coordonnées concrètes de l’existence ecclésiale à un moment donné. Les formes de décisions institutionnelles officielles font partie de ces coordonnées.

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