Communication pascale (III) – Cellui qui nomme

§ Dans le mystère pascal, le Père se communique pleinement à la personne humaine en lui donnant son nom

Préambule

Suivant ce que j’ai écris sur le langage trinitaire, ici je vais évoquer la personne du Père. Mais dans ce cadre je parle bien d’ielle, de il, de elle. De Dieu.

“Père”, “Abba” est le nom que Jésus donne à cellui auquelle il prie, à cellui auquelle il se remet entièrement, ainsi que tout le reste. C’est aussi le nom que présente la prière du “Notre Père” enseignée par Jésus à ses disciples (Matthieu 6,9-13 ; Luc 11,2-4). C’est le nom retenu par la tradition pour sa confession de foi “Je crois en Dieu, le Père tout-puissant…”.

Mais celle que le Père est ne se définit par d’abord par notre expérience de la paternité ou de la maternité biologique, sociale, relationnelle ou culturelle. Non pas qu’iel en est absent, mais iel l’est à sa manière. C’est cette manière qui est déterminante et non l’inverse.

Le mystère pascal

Cette notion vise à ramasser une histoire, ainsi que la réalité vivante et inépuisable de cette histoire.

En bref, c’est qu’il y avait un être-humain qui s’appelle Jésus, un membre du peuple d’Israël, qui a vécu une vie rayonnante et libératrice.

Il a été mis à mort par son espèce, par son propre peuple, par ses disciples, par les forces politiques.

Mais suivant une foule de témoins, celui-ci est vivant maintenant : celui a qui il a tout remis, celui qu’il appelait son “Abba” l’a relevé d’entre les morts.

Cet humain vit en, avec et pour tous ceux qui ont mis, qui mettent et qui mettront leur confiance en lui: ceux qui sont saisis par l’Esprit-Saint.

C’est de cela que je vis, c’est en cela que je place ma confiance. C’est dans cette lumière que j’aime.

Et c’est plus qu’un cela : c’est un.e personne, parce qu’elle se communique à moi, que je peux me communiquer à elle, qu’ensemble nous nous communiquons au monde dans le monde. C’est en iel que j’espère.

Le mystère pascal, c’est tout cela, et plus que je ne puis dire moi-même. Mais d’autres l’on dit, le disent et le diront encore.

Le Père ici, c’est celle qui donne son Nom.

Mon nom

Avant que je sache qui je suis, quelqu’un m’appelait par mon nom, m’ouvrant le chemin à cette connaissance de qui je suis.

Mon identité résonnait dans le creux de la voix de mes parents.

Mais c’était plus et autre chose que leur voix qui était à la source de cette résonnance.

Ils nomment d’une certaine manière, mais ils n’ont pas de pouvoir sur mon nom. Parce qu’ils n’ont pas de pouvoir sur qui je suis. Un.e autre me donne mon nom.

Celle qui me nomme se manifeste dans le fond général de l’univers. Celle au-delà du tout – le grand point d’interrogation dont aime me parler un ami, où “ça” en l’appuyant de ce geste :

Photo de Darwis Alwan provenant de Pexels

C’est ce “plus” qui accompagne toute mon existence, qui me rappelle que je ne suis pas seul, que je ne me suis pas créé moi-même, que je proviens de quelque part, que je suis quelque part et que je vais quelque part.

Le théologien réformé Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher (1768-1834) parlait du “sentiment de dépendance absolu” pour situer l’indice dans la vie humaine de cette expérience fondamentale.

Mais c’est plus qu’un ça : je peux me tenir devant iel, je peux lui parler.

C’est toi qui a créé ma conscience, qui m’a tissé dans le ventre de ma mère

Psaumes 139,13 NFC

Ce nom qu’iel me donne dit qui je suis, et il dit plus que mon prénom ou mon nom de famille.

Le baptême d’enfants, la circoncision : ce sont des rites qui me donnent une place et une histoire.

Traditionnellement, c’est au jour du baptême que l’on officialisait le nom de l’enfant pour la société chrétienne. La circoncision signifie que l’enfant fait bien partie de la grande famille d’Israël.

Mais si la tradition chrétienne effectue ce rite du baptême, c’est pour dire que le nom de cet enfant, de cette personne, n’appartient pas à la famille qui l’accueille et que son prénom n’a pas encore tout dit de ce qu’elle est : ce n’est que son pré-nom.

Dans mon baptême, en définitive, c’est un autre qui me nomme. Dans le baptême, c’est un autre qui fait que je suis qui je suis en vérité. C’est un autre qui me crée.

Son Nom

Mais comment vais-je appeler en retour cellui qui me nomme ?

Je pourrais en rester au “ça” ; mais à ce moment je ne donne pas de réponse à cellui qui m’appelle par mon nom.

Quand iel m’appelle par mon nom au-travers de la vallée, que vais répondre ?

Cellui qui me donne mon nom ne se cache pas au moment où il me le dit. Au contraire : me donner mon nom et me dire qui iel est, iel le fait d’un même geste.

Iel ne retient pas quelque chose caché de moi. Il ne retient pas une part de secret et de pouvoir.

Iel me connait. Iel pourrait avoir du pouvoir sur moi, car iel sait qui je suis.

Mais iel me donne son nom, iel se donne entièrement à moi au moment où iel me donne à moi-même. Iel ne retient rien de iel-même dans son nom, lorsqu’iel donne son nom à son enfant.

C’est pourquoi Dieu l’a élevé à la plus haute place et lui a donné le nom supérieur à tout autre nom. Il a voulu qu’au nom de Jésus, tous les êtres, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, se mettent à genoux, et que tous reconnaissent publiquement : « Le Seigneur, c’est Jésus Christ, pour la gloire de Dieu le Père. »

Philippiens 2,9-11 NFC

Ici, la dignité donnée au nom de Dieu (le tétragramme) est comme déplacée vers la personne de Jésus lui-même, au moment où celle-ci reçoit la dignité de son propre nom.

C’est pour cela que les enfants de Dieu sont de Dieu, qu’au moment de recevoir le nom de cellui qui nous le donne, c’est iel qui se donne entièrement à eux, jusqu’à être tout à eux.

Ainsi, il nous a accordé les biens précieux et si importants qu’il avait promis, afin que grâce à eux, le dos tourné à la destruction que les mauvais désirs provoquent dans le monde, vous ayez part à la vie divine.

2 Epîtres de Pierre 1,4 NFC

Le mystère du Nom

Dans le mystère pascal, le nom peut être dit par une paraphrase :

« Tu es mon fils, ma fille, bien-aimé.e ; en toi je trouve toute ma joie. »

Evangile selon Marc 1,11 NFC (adapté)

Cette phrase me dit mon nom, elle me dit qui je suis : Je suis fils.fille de Dieu.

Voilà mon nom, voilà mon identité, voilà ce que je suis, voici la vérité de ce dont mon nom courant n’est que le préambule, le prénom.

Mais elle dit aussi qui est cellui qui dit ce nom :

  • cellui qui donne à son fils, sa fille, le pouvoir de guérir, de libérer, de transformer, de faire croître, de soigner, d’aimer ;
  • cellui qui n’infantilise pas son enfant, mais qui le, la, laisse vivre sa vie jusqu’au bout. Jusqu’à la mort sur une croix ;
  • cellui qui en définitive ne tait pas le nom de son enfant, alors qu’il a sombré dans la mort, qui le, la rappelle : le ressuscite d’entre les morts ;
  • cellui qui n’est pas exclusif, mais inclusif, qui appelle ses enfants par-delà toute frontière.

Le mystère de mon identité se trouve dans le mystère du nom de Dieu. Ce n’est pas une énigme à décoder. C’est un nom à recevoir. C’est se recevoir soi-même et c’est quelqu’un d’autre à recevoir.

Le “Père” c’est celle qui, fondamentalement et avant toute chose, initie cette donation du nom, qui initie la communication pascale, en se donnant iel-même.


Cet article fait partie d’une série sur la “communication pascale”


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À la maison

Lorsque tu fais usage d’internet, que tu produis du contenu et que tu le mets en ligne, imagine que tu es en train d’aménager une maison. Ton site internet mérite à peu près autant de soin.

Ce que j’ai envie d’encourager c’est à penser la création d’un site internet, l’investissement d’une plateforme de diffusion (Youtube, Soundcloud, etc.) ou d’un réseau social (Instragram, Facebook, etc.) comme l’habitation d’une maison. Cela vaudrait par ailleurs pour toute activité dite “d’Eglise”.

Cette image m’est venue au cours d’une formation proposée par l’Office Protestant de la Formation sur la création de contenu vidéo durant la période de crise du COVID-19. Tu peux aller voir les deux articles de Diane Friedli à ce sujet :

Quand un.e individu ou une communauté met sur place un site internet, qu’iel utilise une plateforme, un réseau social, ou autre, qu’iel investit un espace privé ou un espace public par sa présence et par son activité, il serait bon qu’elle prenne conscience de la maison qu’iel amménage en faisant cela.

J’ai tenté l’exercice pour mon propre site.

Une maison

Je pense ici avant tout à la notion de “maison” telle qu’on la retrouve dans le Nouveau Testament : l’oikos – dont provient un certain nombre de termes comme économie et écologie.

C’est un espace structuré et délimité qui remplit une fonction (accueillir, abriter, rassembler, isoler, etc.) et qui présente une organisation (famille, entreprise, communauté, service, ermitage).

Dans le monde de l’Ancien Testament la “maison” a également une signification théologique / religieuse. La “maison de Dieu” est le lieu de la célébration cultuelle, du sacrifice, etc. Mais cette “maison” ne s’identifie pas par le fait d’avoir quatre murs et un toit. C’est avant-tout le lieu que Dieu habite et que ses serviteurs administrent ou visitent.

Je n’ai d’ailleurs jamais habité dans un temple, depuis le jour où j’ai fait sortir d’Égypte le peuple d’Israël, jusqu’à aujourd’hui. Au contraire, j’ai accompagné les Israélites, en n’ayant qu’une tente comme demeure.

2 Samuel 7,6-7 (NFC)

L’intérêt de l’image de la maison est qu’elle permet de discerner les aspects structurants de la communauté que l’on crée par les media que l’on utilise en Eglise, à titre individuel ou collectif. Un créant un site, en créant une vidéo, j’investis et j’aménage un certain espace qui va avoir un rôle structurant dans la constitution de la communauté que le media va susciter.

Que fait-on dans la maison ?

Il y a différents types de maison. Elles vont se distinguer par les fonctions et les organisations qu’elles favorisent, concrètement : ce qu’on y fait et ce qu’on y vit.

On a pas besoin du même espace ou des mêmes règles lorsque l’on veut rassembler pour faire la fête ou lorsque l’on veut s’isoler des autres.

Sur mon site : on peut lire des articles, on peut commenter (mais je concède que je ne fais pas grand chose pour y encourager). Par les liens disséminés à gauche à droite, on peut passer à d’autres sites, d’autres articles et d’autres media accessibles sur internet.

Les règles sont imposées par la structure de mon site. Ce n’est pas un wiki, c’est un blog. A priori, la règle c’est que c’est moi qui produit du contenu. Ce contenu peut être influencé par les commentaires et réactions qu’il suscite, ou mes réflexions ultérieures. Dans sa forme actuelle, mon site n’insiste pas sur la collaboration, mais invite plutôt à la consommation.

Par contre il se veut participer d’une dynamique de partage et de réseau : j’essaie (tant bien que mal) de faire du lien avec d’autres sites, d’autres maisons, en mettant en valeur d’autres contenus que le mien.

Qui peut rentrer dans la maison ?

Une maison va inclure et exclure.

Si tu me dis que ta maison accueille tout le monde, tu mens ou tu es aveugle. Tu peux le désirer, mais ce n’est pas de ta force de le réaliser. Il y a bien un lieu où tout le monde est accueilli, mais ce n’est pas chez toi : c’est la maison du Père (Evangile selon Jean 14,2). Par contre tu peux t’interroger sur ta capacité à accueillir l’imprévisible (Apocalypse 3,20), le visiteur inattendu (Genèse 18).

Sur mon site : n’importe quelle personne qui a une connexion internet peut accéder à mes contenus. Il n’y a pas besoin de s’inscrire, ni d’avoir un ordinateur ultra-performant. Il est par contre possible qu’il ne soit pas optimisé en terme d’accessibilité, ou a11y. Je n’ai pas encore pris le temps de faire le test.

J’écris en français et mes textes vont se limiter a priori à un lectorat francophone. Cela veut aussi dire que je dépasse potentiellement un lectorat qui se limite à la Suisse.

On peut interroger la devanture de ma maison. Celle-ci aussi participe des conditions d’accès à mon site.

Le référencement que j’essaie de soigner permet à mon site d’être lisible sur les moteurs de recherche (Google). Pour l’instant je me contente de faire du partage par Facebook, à chaque fois que je publie mon article hebdomadaire. L’audience est plus ou moins limitée à mon propre réseau pour l’instant.

Mon style peut aussi avoir un effet dans l’accessibilité : ça peut ou ça peut ne pas donner envier de visiter – j’ai tendance à penser de mon écriture qu’elle n’est pas des plus digestes…

Qui accueille dans la maison ?

Le “maître de maison” est une figure importante pour certaines paraboles de Jésus. (p. ex. Evangile selon Mathieu 20,1-16 ou Evangile selon Marc 13,34-36)

C’est aussi une figure importante pour les premières communautés chrétiennes. Iels fournissaient le lieu pour se réunir ou pour abriter les membres de la communauté (cf. Actes des Apôtres 16,15, Epître aux Romains 16,23).

Est-ce une personne, un règlement, une phrase, une image, une porte, un son ? Quel sera le point de référence pour celui qui arrive dans la maison ? Qui m’informe sur le cadre ?

Sur mon site : celui qui ouvre une page de mon site tombe en premier sur la bannière avec le titre “Journal d’un théologien vaudois éclectique”, et le #Zerstreuter Doktorand : un article tous les lundi. Ensuite il tombe sur les menus avec différents onglets qui mènent à des pages fixes qui informent sur le site en général, sur le réseau duquel il participe et sur qui je suis.

L’accueil n’est pas très personnalisé. Il est peut être aussi un peu cryptique. Une phrase en allemand, le terme “théologien” et “éclectique”. En même temps il informe directement sur ce à quoi l’on a affaire : un journal composé d’articles, avec un rythme de publication fixe.

Dans mes articles j’assume mon Je, et il y a des fois des références à ma vie personnelle, mais dans l’ensemble je pense que ma présence est relativement effacée dans mes articles.

Résultat du discernement

Ces quelques éléments de réflexion m’amènent à comparer mon site à la cellule d’un bâtiment plus large qui rassemblerait différents ateliers. Voir par exemple ce qui se fait à la Bottolière (Vevey).

Mais à la différence de la Bottolière, ma maison a ses portes tout le temps ouvertes. Il ne faut pas de clef. Cependant mon atelier présente peut être une marche à l’entrée, ou un éclairage insuffisante pour certains.

On peut se déplacer librement dans ma maison. Parfois je suis là, parfois pas. Il y a en tout cas quelques informations sur la porte d’entrée et dans le local.

Je me rends régulièrement au marché du coin pour annoncer lorsque de nouvelles oeuvres son dans mon atelier, mais je n’y ai pas de stand fixe pour mon site.

Pour l’instant cela correspond à ce que je souhaite pour mon site, mais cela me donne aussi matière à réfléchir un peu plus loin à ses objectifs et à son ergonomie.

Si cette manière d’analyser ta propre production internet te parle et si tu as tenté l’exercice sur tes propres productions, n’hésites pas à me le partager en commentaire. Je t’encourage à partager le résultat de ton discernement sur tes propres lieux de publications !


Pour lire plus loin :

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Spiritualité protestante – 5 ressources pour s’orienter

Le mot spiritualité est à succès dans le monde protestant en ce moment. Dans le cadre de ma thèse je travaille notamment sur la compréhension dogmatique de ce terme.

Dans ce qui suit je propose une liste de cinq ressources pour s’orienter de manière constructive dans cette thématique aujourd’hui, ainsi qu’un article que je recommande chaudement.

Une autre liste proposera peut-être quelques ouvrages marquants qui nourrissent le travail théologique sur la “spiritualité” en théologie protestante contemporaine.

Base

1. La Bible

Mettre la Bible en première place peut paraître surfait.

Pourtant elle reste la source principale à laquelle s’abreuvent les membres de la tradition chrétiennes.

Son contenu forme et modèle le vécu, le langage, la compréhension de soi, l’expression culturelle et religieuse des membres de la famille chrétienne.

L’interaction avec ces textes est une partie centrale de la spiritualité chrétienne. Pour la tradition protestante, elle en est la toile de fond.

Le contenu biblique n’est pas toujours facile d’accès. Je recommande de suivre le travail par l’équipe du Bibleproject. Leurs vidéos, outre d’être belles, s’inscrivent dans une perspective théologique qui met en relief le sens du texte pour la constitution et l’habitation de la spiritualité chrétienne.

2. Les travaux du Conseil Oecuménique des Eglises

Depuis l’assemblée générale de Nairobi (1975), le terme “spiritualité” fait partie du langage du Conseil Oecuménique des Eglises. À cette époque, le terme est fortement lié avec les remous qui secouaient l’Amérique latine. “Jésus Christ libère et unit”, tel était le thème de la conférence. C’est aussi l’expérience qui se trouve à la source de la confession de foi chrétienne.

Les textes issus de ces assemblées générales font sentir le pouls des croyants au-travers du monde, et ouvrent une fenêtre sur les préoccupations des chrétiens hors du monde réformé francophone occidental. Ils élargissent l’horizon de l’expérience chrétienne et la sensibilité spirituelle des expressions locales de la foi chrétienne.

Cet horizon plus large est essentiel au développement d’une spiritualité chrétienne : fondamentalement orientée sur l’autre, dans son altérité irréductible. D’une certaine manière, on pourrait placer les conciles et les confessions de foi traditionnelle, ainsi que celles du 20e siècle, aussi dans ce domaine. Mais elles ne thématisent pas directement la “spiritualité”, alors que le C.O.E. le fait.

Sites

3. Ethikos – Armin Kressmann

La spiritualité était pendant longtemps le domaine de recherche du pasteur Armin Kressmann. Il aurait pu le développer plus loin dans une thèse en bioéthique. Heureusement pour nous, il l’a fait sur son blog Ethikos. (voir tout particulièrement la section “spiritualité” dans l’onglet “dossier”).

Son travail d’aumônier en institution spécialisée, sa rencontre avec les personnes à handicap l’ont mené à travailler en profondeur ce qui fait la spiritualité pour tout être-humain, la spiritualité comprise comme une dimension de toute personne – comme le dit la constitution vaudoise.

Les développements sur son blog son parfois un peu déroutant, tant la forme change du discours policé et usuel du théologien, de la théologienne. Mais c’est une mine qu’il faut aller creuser. La démarche est résolument non-fondationaliste.

Armin Kressmann

Le blog d’Armin Kressmann est particulièrement intéressant pour la spiritualité protestante, du fait qu’il prend au sérieux la composante institutionnelle. Une institution a une spiritualité qu’elle est appelée à expliciter.

Il me semble ici qu’on touche au coeur de ce qui fait le projet de la tradition réformée. L’Esprit transforme non seulement le coeur de l’individu, mais tout le corps humain – donc aussi son corps social, et aujourd’hui on est aussi conscient qu’il transforme son interaction avec sa maison (écospiritualité).

Depuis quelques temps, l’expression de sa propre spiritualité est passée du discours à la peinture. On peut observer son travail dans l’Atelier 302 de la Bottolière (Vevey).

5. Glaube und Gesellschaft

Ce projet abrité par la faculté de théologie de l’université de Fribourg, est issu de membres de la communauté ecclésiale Jahu (Eglise réformée bernoise), avec le docteur en théologie Walter Dürr à sa direction. Cette communauté présente plutôt une sensibilité évangélique dans le paysage réformé.

Le centre d’étude pour la foi et la société est un projet pour le moins dangereux ! Avec une ouverture oecuménique et internationale, il cherche à encourager une théologie qui nourrisse les trois pôles que sont l’université, la société et l’Eglise. Une des convictions fondamentales pour l’activité de ce centre, c’est la nécessité d’une alliance forte entre une théologie publique et une théologie ancrée dans le vécu de la spiritualité.

La force de cette alliance, telle qu’elle se réalise là ne devrait pas être minimisée. Le sérieux intellectuel, l’ouverture et la profondeur de l’engagement des membres de ce centre porte des fruits féconds pour toute réflexion théologique de sur la spiritualité, et particulièrement en milieu protestant. Ils provoquent le quasi-miracle de faire se rencontrer des horizons théologiques du milieu protestant qui habituellement se méprisent joyeusement les uns les autres. Toutes les vidéos du cycle “Veillez et priez” sont accessibles en ligne (allemand et anglais).

En 2020 plutôt que d’annuler leurs journées d’études annuelles face à la crise du Coronavirus, ils ont décidé de les continuer et de tout passer en ligne, en adaptant complètement le format. C’est un témoignage certain de la conviction qui anime cette petite équipe et de la valeur qu’ils accordent à leurs activités.

Manuel

3. Handbuch Evangelische Spiritualität

Il s’agit là d’une oeuvre monumentale et fondamentale que l’on doit à l’engagement du théologien luthérien Peter Zimmerling.

Ce manuel est constitué en trois épais volumes qui présentent :

  1. L’histoire de la spiritualité protestante (ses grands courants et ses grandes figures) / Vol. 1
  2. La doctrine et les thématiques théologiques propres à la spiritualité protestantes / Vol. 2
  3. Les pratiques propres à la spiritualité protestante / Vol. 3

On ne dispose tout simplement d’aucun autre manuel d’une telle ampleur au sujet de la spiritualité protestante. Il offre une présentation générale et transversale que je dois moi-même encore digérer et explorer.

L’existence de ce manuel montre à quel point la théologie protestante germanophone est beaucoup plus avancée que la théologie protestante francophone dans le développement d’un discours théologique autour de la “spiritualité”. C’est lié notamment à l’attention portée aux courants piétistes, mais aussi au étude approfondie en théologie pratique sur le développement pratique de la foi.

En théologie anglophone on trouvera aussi d’importants travaux, mais plutôt du côté de la théologie catholique.

BONUS

Cartographie des formes de spiritualités chrétiennes – Olivier Keshavjee

Olivier Keshavjee est pasteur dans l’EERV. Sa passion de la foi s’allie à une passion geek qui s’est exprimée pendant longtemps sur son blog théologeek.

L’article auquel je renvoie ici me semble particulièrement intéressant pour le protestantisme francophone. Il est une tentative de présenter la pluralité des expressions spirituelles propres au protestantisme contemporain, dans leur unité en Christ.

Ce qui est très intéressant dans cet article, c’est le carré sémiotique qu’il offre et l’usage qu’il en fait. Non pas des cases pour isoler les personnes, mais une carte pour cheminer et se situer dans son propre cheminement. En ce sens il est proche d’un autre projet que je trouve tout aussi intéressant : le site contactgps, entretenu depuis des années par Michel Kocher. Les types qui se dégagent du carré sémiotique favorisent une meilleure conscience de soi et la rencontre d’autrui dans son altérité.

Ce qui me semble particulièrement profitable dans cet article, c’est la dynamique qu’il promeut : en route, Christ au centre, la célébration comme milieu, une attitude de curiosité et d’humilité.

Je vous laisse avec cette citation à laquelle je consonne fortement.

Je rêve donc d’une paroisse qui soit à l’aise pour explorer différentes formes de spiritualités chrétiennes.

Qui n’ai pas besoin de descendre les pratiques spirituelles des autres pour élever les siennes.

Qui cherche à vivre des choses avant d’en parler.

Qui critique d’abord la poutre dans son œil avant la brindille dans l’œil du voisin (les dangers et limites de sa propre pratique).

Olivier Keshavjee

https://www.theologeek.ch/2019/01/26/cartographie-des-formes-de-spiritualites-chretiennes/


Cette liste est susceptible d’être mise à jour.

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Le mal de l’institution

Procès

[Cet article suit l’idée de l’écriture itérative de Thierry Crouzet. Vos commentaires, réflexions et critiques participeront de l’écriture continue de cet article]

En matière d’institution je me sens bien dans le même bateau que de nombreuses personnes. Peu expert et peut-être franchement impertinent, voir incompétent. Mais j’ai envie de donner écho à cette question qui vient d’un conseiller synodal de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud.

Si, malgré la bienveillance et la bonne volonté individuelle, une institution est maltraitante, c’est que la loi a pris le pouvoir sur l’humain?

Laurent Zumstein, Facebook, 16.05.2020, 08:03

La plainte à l’égard de l’institution est un basso continuo dans l’EERV, depuis que je la fréquente – c’est-à-dire depuis toujours en ce qui me concerne. Mes deux parents étant pasteurs de cette église, on peut dire qu’arrivant dans ce monde en 1992, je suis né dans cette Eglise. J’ai pour ainsi dire grandi avec le projet d’Eglise à venir vivant directement dans ma famille les turbulences qu’il occasionne et a occasionné.

Sur ce qu’est Eglise à venir voir :

Dans ce qui suit, je vais reprendre chacune des phrases de la question du conseiller synodal Laurent Zumstein et donner une ouverture sur la notion de “discernement des esprits”.

Bienveillance et bonne volonté

Le début de cette question montre une situation de procès. Il y a un jugement qui a lieu et un verdict qui doit être rendu. L’institution et ses acteurs sont convoqués au tribunal. Il va falloir rendre des comptes.

Cette situation de jugement n’est pas étrangère à l’Eglise. Elle y est soumise depuis son origine. C’est le jugement qui porte sur Israël depuis le début de son existence en tant que peuple élu par Dieu pour manifester sa gloire dans le monde. Cf. Amos 3,2 ; Matthieu 25,31-46 ; Romains 2,12-16. Israël remplit-il ou ne remplit-il pas sa part du marché ? La question est aussi adressée à l’Eglise.

La bienveillance et la bonne volonté : la recette du succès dans les relations professionnelles. Un ingrédient essentiel à la mission de l’Eglise. Mais voilà que “malgré” la bienveillance et la bonne volonté, il y a quand même de la maltraitance.

Si la bienveillance et la bonne volonté semblent faire partie de ce que l’on peut attendre de la vie de l’Eglise, la maltraitance ne devrait pas en faire partie. Si l’Eglise maltraite, c’est qu’elle brise son contrat, c’est qu’elle manque sa raison d’être.

Un procès implique des témoins. Que vont-ils dirent ? Vont-ils confirmer ou infirmer la bienveillance et la bonne volonté affirmées par certains ? Vont-ils confirmer ou infirmer l’accusation de maltraitance qui motive le procès ? Au bout du compte, quel sera le verdict du juge ?

C’est un procès embêtant. L’Eglise est remise en cause dans sa tâche. La bienveillance et la bonne volonté ne semblent pas suffirent pour qu’elle ne tombe pas sous l’accusation.

L’Eglise devrait être la communauté de témoins dans le procès qui oppose Jésus-Christ et le monde. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle-même est mise au rang des accusés, que cette accusation provient de l’intérieur de l’Eglise elle-même ?

Mais la question posée par Laurent Zumstein est peut-être plus précise que ce que je viens de développer et permettrait une issue favorable au procès : ce n’est pas l’Eglise, mais l’institution qui est maltraitante. Peut-être l’Eglise est-elle quand même blanche de ce dont on l’accuse ? Peut-être que les individus sont quand même saufs ?

Institution maltraitante

Dans la question posée par Laurent Zumstein, c’est l’institution qui est inculpée.

Là aussi, qu’est-ce que ça veut dire ? Que dit-on quand on dit que l’institution maltraite ?

L’institution est une personne collective formée par nos interactions et objectifiées par des textes fondateurs. C’est pour cela qu’elle a un statut légal. C’est ce que l’on entend par le terme de personne morales.

Quand on parle de l’institution dans ce procès, on parle de l’Eglise EERV, son fonctionnement et son existence.

Au niveau du droit elle est bien une personne morale. La LEERV (RSV 180.11) le dispose clairement en son article 3.1 : “L’EERV est une institution de droit public dotée de la personnalité morale”. Son identité est définie par ses Principes Constitutifs (LEERV art 2). Elle s’organise librement (LEERV art. 4.1). Le synode (délibératif) se dote d’un Règlement Ecclésiastique en conformité avec les conditions générales données par la LRCR (180.51).

Quand on parle de l’institution, c’est donc de l’EERV comme personne morale dont on parle. Pragmatiquement, cette personne morale ce n’est rien d’autre que le jeu auquel nous jouons ensemble en fonction d’un ensemble de règles reconnues. À ces règles reconnues se rajoutent tout un set de règles implicites, connues ou inconnues, explicitées ou cachées.

L’institution EERV, celle à laquelle on peut imputer quelque chose, celle que l’on accuse de tant de maux depuis tant d’années, c’est cet ensemble de personnes individuelles et collectives (les paroisses ont aussi la personnalité morale) qui acceptent de jouer à un même jeu. On reconnait ceux qui participent à ce jeu du fait de leur adhésion (explicite ou implicite) à un certain nombre de règles communes, dont la partie objective est donnée dans des documents publiques. Si elle est inculpée, ce sont par extension tous les joueurs qui sont inculpés – heureusement que le droit Suisse fait la distinction entre personne physique et personne morale ! Cette artifice semble retarder un peu l’issue du jugement…

Le récit d’Actes 15 donne dans les grandes lignes une base narrative biblique pour réfléchir ce processus et comment “Dieu” y joue un rôle. Il y a même la production d’un texte officiel : Actes 15,23-29, la lettre qui est transmise aux communautés de Syrie. Mais ce n’est pas autre chose qui se passe lorsque Dieu donne sa Loi à son peuple. Exode 19,1-9.

En conséquence, j’aimerais interpréter de la façon suivante l’accusation dont se fait porteuse la question de Laurent Zumstein. Je parle en “nous” parce que je m’inclus dans ce qu’est l’institution EERV.

Lorsque nous disons qu’il y a maltraitance de la part de l’institution, nous disons que dans notre manière de jouer ensemble au même jeu nous nous maltraitons les uns les autres.

L’accusation porte sur la manière de jouer au même jeu. Dans un jeu, il y a plusieurs manières d’être maltraitant.

  • en utilisant les règles au désavantage d’autrui pour avoir l’avantage à soi.
  • en utilisant les règles pour battre l’autre
  • en ignorant les règles (intentionnellement ou par paresse).
  • en brisant les règles reconnues pour son propre avantage – c’est ce qu’on appelle tricher.
  • en cachant une partie des règles du jeu – celles qui ne sont pas écrites, ni connues.

Il y a tant de manières pour l’institution d’être maltraitante. Nous avons tant de manière d’être maltraitants les uns avec les autres. Mais il ne faut pas nous voiler la face sur qui est à accuser dans ce processus.

La faute à la Loi?

À vrai dire, la question de Laurent Zumstein me semble un peu désespérée : quand nous nous maltraitons les uns les autres dans le jeu que nous jouons ensemble, est-ce que ce ne serait pas la faute de la Loi? Si l’institution maltraite, ne serait-ce pas parce que la Loi nous déshumaniserait?

En fait, nous nous serions trompés depuis le début! Si l’institution ecclésiale est mise au rang des accusés ce ne serait pas de sa faute. C’en est une autre qu’il faudrait accuser !

Ma réponse : Non.

Non, ce n’est pas la faute de la Loi si nous nous maltraitons les uns les autres. Si l’on remet la faute sur la Loi nous voilons notre propre responsabilité dans les faits en causes.

Si l’institution est maltraitante, si le jeu que nous jouons ensemble est maltraitant, c’est que le mal et la division ont pris le dessus sur l’humain. La Loi ici ne fait que mettre en lumière la souffrance, la malveillance et l’injustice qui traverse le jeu que nous jouons de fait.

Certains ne disent pas tout. Certains cachent leurs cartes. Certains n’ont pas la paix s’ils n’ont pas gagné. Certains disent jouer, mais ont en fait cessé de jouer. Certains sabotent le jeu. Certains refusent de jouer à un jeu où chacun a sa place, le jeu annoncé dans l’Evangile et qui est Evangile. Certains refusent de jouer au jeu où la connaissance du Bien et du Mal ne nous appartient pas, mais appartient à Dieu uniquement.

Dans cette situation, remettre la faute sur la Loi, c’est remettre la faute sur le don de Dieu. Le don qui, malgré le fait que nous soyons pressés par la connaissance du Bien et du Mal, nous dit que nous pouvons choisir la vie, que nous ne sommes pas enfermés dans la spirale de la mort. Deutéronome 30,15-20. Le don de la Loi n’est autre que le don de l’Evangile, la réalité de la grâce. L’Esprit-Saint que je reçois par l’Evangile donne la Loi de la vie. Romains 8,1-11.

La Loi comme don de Dieu, c’est la promesse d’une vie ensemble, entre-nous, avec les autres, avec Dieu dans le monde. Une vie heureuse, bonne et concrète. Non pas une vie idéalisée pour plus tard, mais la vie éternelle ici et maintenant. Une vie où l’on continue à jouer, non pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres, avec Dieu et avec toute la Création.

La Loi de Dieu nous libère de l’autoritarisme mortel des règles abstraites pour nous engager dans la liberté ouverte par des règles concrètes et toujours provisoires – parce qu’au final c’est un jeu où le but n’est pas de gagner contre les autres joueurs, la victoire étant donnée dans la grâce. Les règles que nous suivons, qu’elles soient explicites ou implicites, nous permettent d’incarner l’amour, de vivre le Royaume. Ces règles ne sont pas la Loi. Mais le don de la Loi permet toujours la découverte de ces règles de vie.

En conséquence, accuser la Loi, c’est nous voiler la face, c’est nous boucher les oreilles à la voix de Dieu dans l’Evangile. C’est voiler le fait que nous avons des comportements exécrables les uns avec les autres, des comportements suffisants et méprisants, des comportements craintifs et fuyants, des comportements dominants et étouffants, des comportements qui trichent et qui aliènent, des comportements qui tuent et asservissent, alors que nous devrions avoir des comportements guérissants et édifiants, encourageants et aimants, accueillants et consolants, des comportements qui témoignent du combat de Dieu pour les êtres-humains et non du combat de l’être-humain pour lui-même.

Si l’institution est maltraitante, c’est parce que le mal et la division ont pris le dessus sur l’être-humain. Tout comme la bienveillance et la bonne volonté n’apparaissent qu’à la lumière du témoignage qu’on leur rend, il en va de même de l’injustice et de la malveillance.

Que ce soit par orgueil, par paresse ou par mensonge, malgré une intention qui se veut bienveillante, malgré une bonne volonté affichée, le corps ecclésial est de fait traversé de malveillances et de volontés mauvaises. Le corps est divisé, tout comme la conscience l’est, malgré elle-même. 1 Corinthiens 1,10. Romains 7,15-17. Mais dire que c’est là la faute de la Loi, c’est murmurer contre Dieu, conspirer contre lui. Nombres 14,1-10. Marc 14,1-2 et par.

La Loi ce n’est rien d’autre que le don qui permet d’habiter une tension qu’il ne s’agit pas de vaincre. La Loi se donne dans des règles. La formulation de ces règles n’est jamais absolue. Mais le mal c’est de refuser de jouer selon des règles qui permettent d’exister ensemble, de vivre ensemble, d’avoir un espace de liberté délimité. C’est vouloir connaître le bien de l’autre à sa place et sans lui ou vouloir son propre bien contre celui de l’autre.

La réponse à donner à l’accusation légitime d’une maltraitance institutionnelle n’est pas d’accuser en retour la Loi, mais de pratiquer avec rigueur le discernement des esprits.

Le discernement des esprits

Les règles sont explicites et implicites : elles sont inévitables. Tout joueur peut tricher. C’est ce que le jeu de Dieu permet. Il peut même selon les situations y avoir des tricheries salutaires. Jean 8,2-11. Luc 8,1-8. Mais toute tricherie n’est pas le fruit de l’Esprit-Saint, tout comme ne l’est pas toute application des règles. Marc 2,23-28.

L’usage ou le détournement d’une règle peut être inspiré par des esprits mauvais, ou impurs. D’où la nécessité de discerner : discerner les esprits à l’oeuvre dans le jeu qui est joué. 1 Jean 4,1-6. Il ne s’agit pas de discerner au niveau de l’idée que l’on se fait du jeu, mais au niveau du jeu tel qu’il se joue concrètement.

La notion de “discernement des esprits” est très importante dans la tradition jésuite. Mais elle remonte déjà aux premières communautés chrétiennes. 1 Corinthiens 12,10. La théologie protestante est aussi en train de se le réapproprier.

À ce sujet, j’invite à la lecture des textes de la théologienne luthérienne Corinna Dahlgrün. D’une part le chapitre consacré au discernement des esprits dans son Christliche Spiritualität. Formen und Traditionen der Suche nach Gott (Walter de Gruyter, 2018) pp. 251-298 et l’article “Die Gabe, die Geister zu unterscheiden” dans le collectif Spiritualität im Diskurs (TVZ, 2012) pp. 81-97, édité par les théologiens Ralph Kunz et Claudia Kohli Reichenbach. Mon seul regret par rapport aux propositions de Corinna Dahlgrün c’est qu’elle n’explore pas assez le discernement des esprits dans sa dimension collective et institutionnelle. Mais les critères qu’elle donne pour le discernement de la “spiritualité” chrétienne offrent une base pour penser les critères du discernement spirituel dans l’institution.

Face à la maltraitance effective, lorsque le procès mène à une reconnaissance de culpabilité, Dieu appelle le récit de la réconciliation : une repentance et une annonce de la grâce. Lorsque c’est l’institution qui est accusée de maltraitance, c’est collectivement que la réconciliation se fait. En Jésus-Christ nous sommes libérés de devoir trouver un bouc émissaire (Lévitique 16,7-10) et de le mettre à mort pour vivre la réconciliation – que ce bouc émissaire soit un conseil synodal, des ressources humaines, les paroisses, le synode, la société, le monde, les ministres, les paroissiens, un office, les autres est complètement égal. Spirituellement, nous avons accès à un autre mode d’existence, à une autre gestion de la souffrance : c’est ce qui est négocié dans la vie chrétienne, dans l’administration des sacrements et la prédication.

Mais la réconciliation ne se décrète pas au milieu du jeu. Il n’y a que Dieu qui, dans la résurrection du Crucifié, la proclame. Dans l’intervalle, en attendant que le procès de notre vie se termine, notre tâche est de discerner au cas par cas et concrètement l’usage des règles qui permettent un jeu saint et non un jeu maltraitant.

Le discernement aussi est un jeu : celui de l’écoute de la parole, de l’écoute du témoignage, de la méditation et de la table partagée. 1 Corinthiens 11,27-32. C’est le jeu qui nous fait être disciple ensemble. C’est aussi une forme d’institution, celle qui se développe dans l’ouverture constante à Dieu dans ce qui se joue entre nous.

En Jésus-Christ, le jeu que nous jouons implique la victoire du bien sur le mal, de la vie sur la mort. Cette victoire s’est définitivement accomplie et manifestée sur la croix. C’est dans la résurrection qu’elle nous rejoint, qu’elle nous est révélée, qu’elle nous est annoncée. C’est ce que nous dit et nous fait vivre l’Esprit-Saint aujourd’hui.

Si nous l’invoquons et l’écoutons, non seulement dans nos intentions, mais aussi par la manière concrète que nous avons de jouer ensemble, d’être les uns avec les autres, de communiquer et d’interagir, alors nous serons dans la lutte contre la maltraitance, contre toute maltraitance.

Alors que peut être, par la grâce de Dieu, notre intention de bienveillance et de bonne volonté sera confirmée dans le témoignage rendu à notre sujet lors du jugement dernier.


Pour lire des articles connexes voir :

Pour des thèses inspirantes sur la spiritualité, qui prend en compte son déploiement en institution, voir Une spiritualité bonne et bienveillante du pasteur Armin Kressmann.


[Cet article suit l’idée de l’écriture itérative de Thierry Crouzet. Vos commentaires, réflexions et critiques participeront de l’écriture continue de cet article]

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Communication pascale (II) – La communication de Dieu

La “spiritualité” c’est avant tout Dieu qui se communique. Le christianisme, dans sa forme majoritaire, essaie de dire cela sous un mode trinitaire.

La communication de Dieu

Communiquer, c’est en premier lieu quelque chose que Dieu fait. Dieu se communique au monde et à l’humanité. Se faisant il crée, réconcilie et libère.

Plutôt que de parler de “Dieu” en général, la tradition dogmatique de la théologie chrétienne favorise un schéma trinitaire pour parler de cette communication.

Ce schéma vise en effet à sortir des impasses d’une description objectivante ou métaphysique de “Dieu”. Passer par trois personnes pour parler de la communication de Dieu, c’est consentir à un certain jeu de langage. La caractéristique principale de ce jeu est son ouverture.

La tradition chrétienne le fait parce que ceux qui s’y reconnaissent croient que Dieu s’est bel et bien communiqué, qu’il continue à le faire et qu’il le ferra encore. Par le jeu trinitaire, sa doctrine ouvre un espace de signification qui laisse place à de l’imprévisible. C’est un jeu qui implique toujours plus qu’il n’explique, là même où il investi d’importants efforts explicatifs.

Pour le dire de manière plus ramassée : le langage trinitaire, est la tentative d’établir une correspondance entre la forme de la communication discursive et la communication de Dieu en tant que tel.

Sur ce point on peut lire

  • le chapitre “Die Trinitätslehre als Rahmentheorie des christlichen Glaubens” de l’ouvrage du théologien Christophe Schwöbel Gott in Beziehung (Tübingen, Mohr Siebeck, 2002, pp. 25-51).
  • le chapitre 3 du tome 1 de la Théologie systématique de Robert Jenson [1930-2017] (Paris, L’Harmattan, 2016, pp. 65ss), traduit par Serge Wüthrich.

Dieu se communique en Jésus

Le Père annonce l’identité de Jésus. Il montre au monde qui est cet homme. Après le baptême de Jésus, “une voix se fit entendre des cieux : « Tu es mon fils bien-aimé ; en toi je trouve toute ma joie. »” (Mc 1,11 NFC)

Le Fils, Jésus, annonce la Bonne Nouvelle et l’établissement du Royaume de Dieu. « Le moment favorable est venu, disait-il, et le règne de Dieu est tout proche ! Changez de vie et croyez à la bonne nouvelle ! » (Mc 1,15 NFC)

Le Saint-Esprit réalise cette annonce dans le monde et en l’être-humain. Tout comme l’Esprit pousse Jésus dans le désert (Mc 1,12), avant qu’il se mette à annonce l’Evangile, il guide la paroles des disciples de Jésus au moment du témoignage. “Lorsqu’on vous emmènera devant le tribunal, ne vous inquiétez pas d’avance de ce que vous aurez à dire ; mais dites les paroles qui vous seront données à ce moment-là, car elles ne viendront pas de vous, mais de l’Esprit saint.” (Mc 13,11 NFC).

Dieu se communique à la totalité de l’existence

Le Père “crée” l’être-humain pour qu’il soit sa gloire sur terre, pour qu’il le manifeste dans sa création. Par l’être-humain, c’est dans l’entier de la création que Dieu, le Père, apparaît, se manifeste. Il passe par un autre que lui-même pour se manifester et donc se communiquer.

Le Fils est l’image efficace de Dieu sur terre, image communicante est agissante. Toute humanité est fils et fille de Dieu. Non pas dans l’absolu, mais dans la communication avec celui qui lui-même se reconnaît comme le Fils du Père : Jésus – la Sagesse en chair. C’est ainsi qu’il a sa place dans l’ensemble de la création, qu’il y participe, qu’il communique avec elle dans le but de manifester Dieu.

L’Esprit-Saint se communique à la poussière pour en faire de la vie. Le don de l’Esprit est la condition de toute vie concrète. À chaque fois que Dieu se communique, c’est dans et par l’Esprit-Saint que ça se passe, que ça se concrétise. L’Esprit-Saint est souffle de Vie. C’est Dieu qui se communique et le monde qui se communique en un seul et même mouvement.

La totalité de l’existence participe de cette communication

Cette communication n’est pas seulement intellectuelle. Elle concerne l’existence humaine dans son entièreté et dans toute sa densité. C’est ce qui prend forme au moment où l’on reconnaît l’identité de cette communication de Dieu avec l’Evangile.

L’annonce de l’Evangile comme communication de Dieu ne prend pas forme uniquement dans le discours. La prédication et l’enseignement en font partie, c’est certain. Mais il faut également y ajouter :

  • les guérisons (Mc 1 ; Ac 3,1-10) psychiques, relationnelles, corporelles et sociales.
  • les changements de comportement individuels et collectifs (Ac 2,42-43) : ce qu’on appelle la “conversion”.
  • la vie communautaire, les rites, les processus décisionnels (Ac Ac 15).

Dans cette communication, c’est la vie humaine dans son ensemble qui se trouve transformée et orientée.

Lorsque le christianisme structure le langage de sa foi autour de la dramatique de l’histoire pascale – que ce soit dans les évangiles, dans ses rites hebdomadaires, ou dans l’année liturgique – il fait de cette communication de Dieu le lieu de son existence, sans chercher à en produire lui-même la clôture (bien que cette tentation persiste).


Cet article fait partie d’une série d’articles intitulée “Communication pascale”. Il est susceptible d’être modifié en fonction de l’évolution de la série.

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