Faire de la théologie

Parole qui rassemble

C’est la rentrée universitaire, aussi pour les théologiens et les théologiennes.

Force est de constater que les facultés de tradition protestante (Lausanne & Genève) et catholique (Fribourg) en Suisse romande, n’offrent pas de discours très claires sur ce que fait le-la théologien-ne en tant que théologien-ne. Les églises non plus d’ailleurs.

Cela est-il même possible ?

Il y a donc un travail à faire de ce côté.

Différents aspects

Je l’avais déjà médité dans un des premiers articles de ce blog : le-la théologien-ne. La question centrale était : qu’est-ce qui fait de moi un théologien, une théologienne?

Je ne suis pas arrivé à une formulation “unifiée”, mais tournait autour de plusieurs aspects de cet “être-théologien-ne” :

  • Communauté
  • Risque
  • Structure et ouverture
  • Vérité
  • Evangile

C’est dans le rapport entre ces différents aspects que se dégageaient pour moi mon être-théologien.

D’autres échos

J’avais notamment demandé des réponses et celles que j’ai reçues méritent d’être rappelées :

Ce qui fait de moi un théologien est que je me sais engendré, et que je suis infiniment curieux de ce savoir.

Etienne Guilloud, 20.01.2020

Pour moi, […] “théologien.ne” […] c’est être à la fois un “emmerdeur” et un témoin de l’espérance/reconnaissance possible. […] empêcher le système de tourner en rond. [tenter] de témoigner […] d’autres voies et rapports au monde, à autrui et à soi-même.

Benoit Ischer, 20.01.2020

En tant que théologien, je comprend mon rôle comme étant celui qui interroge. J’interroge la société au regard de la Parole de Dieu, et j’interroge la Parole de Dieu au regard de la société qui est la mienne. Ceci, afin que les deux puissent entrer dans une relation féconde, qu’une rencontre puisse avoir lieu.

Philippe Golaz, 20.01.2020

En tant que […] théologienne, mon rôle est d’être témoin de ce qui me dépasse et m’appelle.

Marcela Chayer de Coulon, 21.01.2020

[J]e crois que chaque chrétien, chaque chrétienne et même chaque être humain est appelé à dire Dieu par sa vie ses actes et sa parole. Pour soi-même d’abord et pour le monde ensuite.

Fabien Moulin, 22.01.2020

Merci à vous!

Rebelotte

Aujourd’hui Je reprends du coup cette question, mais reformule : qu’est-ce que fait un théologien, une théologienne ?

Aujourd’hui j’arrive avec deux affirmations centrales

§ Le-la théologien-ne aménage un espace pour qu’un-e autre puisse prendre la parole

Ici le théologien, la théologienne, se fait serviteur de la parole.

Avec ses connaissances et ses compétences, il permet que d’autres arrivent à formuler une parole. Par cette parole, les personnes adviennent à elles-mêmes. Mais c’est aussi la communauté qui advient à elle-même, au-travers de ces prises de parole.

On peut lier un certain nombre de verbe à cette affirmation : accompagner, structurer, encadrer, guider, écouter, organiser, discerner, participer.

L’autre qui advient à sa propre parole ici c’est le-la prochain-e, ce qui est muet, Dieu.

§ Le-la théologien-ne prend la parole lorsqu’on l’attend de iel

Ici le théologien, la théologienne, engage sa parole.

Avec ses connaissances et ses compétences, il prend le risque de dire quelque chose publiquement à partir de sa propre personne. Cela peut être par oral, mais aussi par écrit ou par le geste – la parole est un acte de communication qui engage la personne et la révèle.

On peut lier un certain nombre de verbe à cette affirmation : provoquer, valider, louer, contrer, encourager, combattre, guérir, enseigner, annoncer, dialoguer.

Il est appelé à prendre la parole. Cet appel lui vient de son prochain, de Dieu, du monde.

§ La détermination des compétences du théologien, de la théologienne, sont orientées par la reconnaissance de ces deux activités

Le théologien, la théologienne a des compétences pratiques, des connaissances scientifiques et dispose de charismes particuliers qui le distinguent en tant que personne.

Tout cela est subordonné à la réalisation de ces deux activités. Un-e théologien-ne est ce qu’il est au moment où il permet à un autre de prendre la parole et lorsqu’il prend la parole en réponse à un appel qu’iel aura reçu.

Ceci implique encore deux sous-affirmations :

  1. L’activité du théologien, de la théologienne vient de ce que Dieu, le prochain, le monde a parlé le premier
  2. Sa formation doit être guidée par cet horizon

Et pour toi ?

Qu’est-ce que fait un-e théologien-ne ?

La relation personnelle à Dieu. Prélude

Relation

Je n’ai pas encore vu que la “relation personnelle” soit traitée explicitement comme un thème de la dogmatique. Dans ce qui suit je pose quelques jalons d’un travail en cours.

Le contexte

Dans mon travail en dogmatique, j’essaie de réfléchir le sens et la manière de parler de la “spiritualité” en contexte protestant. Je ne le fais pas seulement de manière descriptive, mais aussi en émettant des propositions de sens et de formulation.

Les 5 et 6 novembre a lieu un colloque interdisciplinaire à l’adresse des doctorants-es des facultés de théologie de suisse romande. Celui-ci prend pour thème : “la relation personnelle à Dieu”. Ce thème est particulièrement intéressant pour moi. Pour certaines expression de la “spiritualité” dans le protestantisme, le soin accordé à la relation personnelle à Dieu, ou à Jésus, est particulièrement important. C’est vrai aussi dans d’autres traditions chrétiennes.

Ma thèse est qu’en protestantisme on est amené à comprendre la “spiritualité” comme “communication pascale“. La “spiritualité” c’est investir de manière personnelle (collective ou individuelle) une communication. Celle-ci a lieu entre moi, mon prochain et Dieu dans le monde. Le récit de Pâques donne en contexte protestant le cadre général pour interpréter toute “spiritualité” et pour discerner son développement. Ses parties principales sont les suivantes : accomplissement du ministère de Jésus, crucifixion, résurrection, ascension, pentecôte.

Comment cette compréhension de la “spiritualité” amène-t-elle à parler de la “relation personnelle à Dieu” en théologie ?

Que faut-il comprendre par “relation personnelle” ?

La “relation” désigne ici un lien ou un rapport actif entre deux choses. Pour ce qui nous intéresse ici, elle implique à un moment donné une “personne”.

“Relation” encore le plus facile entre les deux termes. Cette notion implique souvent une activité et une interaction. “relation” et “interaction” sont constitutives de ce qui fait la personne individuelle dans sa particularité : sa personnalité.

Le noeud se situe dans la compréhension de ce qu’est une “personne”.

“personne” : un terme opaque

La notion de “personne” a une multitude de fonction, mais elle est particulièrement importante pour le domaine du droit. Elle désigne une entité individuelle ou collective capable d’autodétermination, à laquelle on peut reconnaître des droits et des responsabilités.

Lorsque l’on parle de la “personne humaine”, on désigne une unité psycho-somatique vivante. Elle est inscrite dans un complexe d’interactions dîtes “sociales” et on lui reconnaît maintenant une dimension “spirituelle”.

D’une part une personne est faîte de ses relations et en même temps elle leur est irréductible.

Des types de relations

Partant des travaux du psychiatre Roger Neuburger, Jean-Marc Leresche a récemment mis en évidence sur son blog différents types de relations entre individus et leur importance pour le sentiment d’appartenance.

exister passe par l’intermédiaire du regard de l’autre qui nous identifie et nous reconnaît comme un pair, un égal digne d’être accepté, respecté voire aimé.

Jean-Marc Leresche

S’en dégage quatre types de relation (nourricière ; d’autorité ; fraternelle ; amoureuse) qui pourraient apparaître par analogie comme des types de la relation à Dieu. Jean-Marc a proposé quelques développements concernant la relation nourricière dans l’article Dieu, notre Mère.

La relation personnelle se raconte

Chacune de ces relations implique que ces différents membres la racontent et se racontent en la racontant. On peut objectifier des relations personnelles avec certains modèles – comme les types indiqués par Jean-Marc. Mais pour que la dimension personnelle apparaisse, la mise en récit du vécu relationnel est nécessaire.

Dans le récit, se constitue la reconnaissance réciproque – ou non! – des personnes dans leur relation. Il ouvre au sens d’affirmations comme “je t’aime”, “je te pardonne”, “tu m’emmerdes”, etc. Le vécu commun oeuvre comme condition pour la performance efficace de telles paroles.

Sous-question : La “relation personnelle” implique-t-elle nécessairement une relation entre “personnes” distinctes ? Ne peut-on pas avoir une relation personnelle avec sa voiture, avec une peluche, avec l’Univers?

Pilier : La relation personnelle est une condition pour la reconnaissance des personnes. Elle implique un jeu complexe entre mémoire, attente et engagement. Au sein de ses relations, la “personne” est un “mystère” qui ne se laisse épuiser. La mise-en-récit des relations et des vécus qui s’y rapportent fait apparaître au cas par cas l’identité des personnes en relation.

Mon hypothèse

Dans le cadre de la “spiritualité” chrétienne, la relation personnelle à Dieu se dit dans le passage par le schéma trinitaire. L’énonciation de la relation personnelle que l’individu ou le collectif entretient avec Dieu, implique de passer par la mise-en-récit de la relation entretenue avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Parce que dans la “spiritualité”, c’est premièrement Dieu qui initie la communication.

Chacune de ces personnes implique une mise-en-récit distinctive. Les relations personnelles qu’elles impliquent ne se racontent pas de la même manière. Par contre, pour la foi chrétienne elles renvoient à une seule et même communication : celle donnée dans le récit pascal – et qui se donne encore et toujours, jusqu’à sa clôture eschatologique.

Parler en dogmatique de la relation personnelle à Dieu se sera du coup faire passer le discours par chacun de ces temps, sans briser leur interdépendance. Dans l’expression de la relation personnelle à Dieu, c’est le récit pascal qui donne le cadre pour l’énonciation de la reconnaissance réciproque des partenaires de la relation.

Comment s’y prendre ?

Face à cette tâche, je me heurte au problème de la forme du discours que je vais devoir adopter. Lorsque l’on parle en dogmatique de la “spiritualité”, la forme adoptée par le discours ne peut être détachée de son contenu.

Le choix, par exemple, de vouloir distinguer strictement le discours dogmatique d’avec le discours religieux, implique une objectivation du vécu religieux dont il faut pouvoir canaliser les effets si l’on ne veut pas d’emblée neutraliser et incapaciter entièrement cela-même que l’on tente de réfléchir par le discours – à moins que ce soit un objectif assumé d’office, mais ce qui impliquerait qu’il y a un conflit explicite entre cette entreprise dogmatique et le langage religieux qu’elle a pour tâche de réfléchir.

Discours à la deuxième personne

Ce serait la forme de la prière. Elle semble à première vue la plus inadéquate pour la communication scientifique. Le discours se construit autour de mon adresse à Dieu et non de mon adresse à mes pairs. En revanche elle serait la plus proche de ce qui est en jeu dans la pragmatique d’une relation personnelle. Dans un récit qui se construit sous la forme d’une “adresse à” se manifeste l’engagement de la relation personnelle. L’effet pourrait être doxologique : par cet engagement est rendu manifeste tant “Dieu” que l’être-humain qui s’adresse lui, dans leur différence et dans leur relation. Mais cette forme contient une violence certaine : soit l’auditeur consent à être embarqué dans cette relation, soit il s’y refuse – et l’intelligence de ce qui est dit ne peut qu’être refusée elle aussi.

Discours à la troisième personne

Je parlerai sur la relation, tentant d’en produire une icône. Je pourrais la décrire de manière abstraite, peut-être sur la base du thème doctrinal de l’imago dei ou en variant sur des situations bibliques, des récits de vie ou des expériences qui mettent en scène cette relation. Ce serait la forme la plus “convenue” sur le plan du discours scientifique, mais peut-être aussi la plus éloignée de la pragmatique de ce qui est en jeu dans la réflexion dogmatique sur la “relation personnelle à Dieu”. Le risque est que le thème dogmatique devienne non plus la “relation personnelle à Dieu”, mais l’intermédiaire que l’on aura choisit pour tenter d’en parler.

Discours à la première personne

Ce serait la forme du témoignage. Redire le récit de la relation au Père, au Fils et au Saint-Esprit en faisant usage de la première personne tient une place intermédiaire. Je peux m’adresser à l’assemblée et en même temps je permets de respecter l’engagement qu’implique la “relation personnelle à Dieu”. Le défi à relever est le suivant : la présence du “Je” ne doit pas faire barrage à la communication d’une intelligence réfléchie de cette relation personnelle tout en indiquant l’opacité qui entoure toute “personne”.


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La série “les huguenots”

Huguenots banner

Les Huguenots était un projet de web-série auquel j’ai participé activement du temps de mes études de théologie (2012-2017).

Cette semaine j’ai eu un petit élan de nostalgie. Je retourne donc sur cette expérience éphémère, mais qui laisse imaginer de beaux projets à venir.

Un peu d’histoire

Initialement, le projet est né d’une initiative du groupe “susciter des vocations” dans l’EERV. L’idée était de produire quelques vidéos qui devaient donner envie de faire des études de théologie.

Le but était de s’inspirer de projets de web-série comme le cathologue. Il y avait aussi un peu de Kaamelott dans nos esprits au moment d’écrire tout cela.

Saison 1, épisode 1 – Les vocations

Alice Corbaz (Amélie), Guillaume Favrod (Gaston), Sébastien Cornioley (réalisateur) et moi-même (John) étions au coeur de ce petit projet. Nous avions un lien institutionnel avec l’EERV via le pasteur Jean-Marc Savary, qui avec Etienne Guilloud, a aussi contribué à l’écriture d’une partie des épisodes. On n’oubliera pas non plus Noriane Rapin et Sylvain Corbaz qui, à des moments clefs, on contribué à la réalisation de la série.

La collaboration au sein de l’équipe pour ces premières vidéos était très chouette. On avait envie de continuer et de raconter un peu plus l’histoire des nos protagonistes.

Ceci nous a mené finalement à produire 18 épisodes sur 3 saisons. Nos personnages partaient du moment des études (saison 1), discernaient leur vocation (saison 2) et l’éprouvaient sur le terrain (saison 3).

Saison 1, épisode 3 – Les études (1)
Saison 2, épisode 2 – Le CPT
Saison 3, épisode 1 – La préparation de mariage

Cette série comporte quelques maladresses et quelques clichés, mais je reste fier et heureux d’avoir pu contribuer à cette petite aventure.

Gérer le cap

Initialement il fallait juste constituer trois vidéos pour une journée d’Eglise. C’était ce pourquoi on nous avait interpellé. Mais lorsqu’on a voulu continuer, l’objectif initial s’est un peu perdu.

Les “Huguenots” devaient être un support pour stimuler les vocations. L’objectif était un peu foireux à la base… comment aurions-nous pu en mesurer la réussite ?

De plus, en souhaitant raconter la suite de l’histoire de nos personnages, on sortait de l’objectif initial pour rentrer dans un projet artistique plus autonome. Mais on se justifiait dans notre activité quand même en disant que ça allait être au service des vocations.

Lorsque tous les épisodes étaient clôturés, nous nous étions dit qu’il fallait maintenant faire un travail de promotion au sein de l’Eglise. Des personnes pourraient utiliser ces vidéos dans des activités d’Eglise, dans du catéchisme, de la formation, etc.

Autant dire que c’était l’échec de ce côté. Hormis une soirée dans la paroisse de ma mère, il ne me semble pas que ces vidéos aient été utilisées par la suite.

De toute manière nos priorités commençaient à changer. Alice entrait dans le ministère, Guillaume s’orientait professionnellement du côté de la culture, Sébastien allait reprendre des études et moi-même j’allais commencer une thèse.

Consentir à l’éphémère

Sous la tournure artistique que prenait le projet, il aurait fallu que nous acceptions aussi une autre logique de communication.

Avec leur format et l’articulation narrative des différents épisodes, nos vidéos ne pouvaient plus être utilisées pour faire la promotion d’un métier ou d’une filière d’étude. Elles ne se prêtent pas immédiatement à de la formation non plus.

Je pense que ces vidéos peuvent en partie être comprise comme une confession de foi ou un témoignage. Par leur intermédiaire notre groupe essayait d’exprimer quelque chose de notre foi, de notre vision du monde et de l’Eglise.

Ceci a pour conséquence que leur pertinence est irrémédiablement liée à leur temps. Bien qu’elles soient visibles en tout temps sur youtube, elles ont un caractère éphémère.

Ces vidéos offrent un cliché temporel du monde réformé vaudois des années 2010′. Les épisodes étaient l’occasion de mettre en scène des lieux, des personnes, des formations ou des institutions typiques de cette période. Beaucoup de choses qu’elles montrent ne sont plus d’actualité – par exemple le CPT, ou encore les locaux de l’EERV.

Je pense qu’on peut avoir encore aujourd’hui du plaisir à regarder ces vidéos. Mais je pense aussi qu’en l’état elles sont “inutilisables”. Cela aurait été différent si elles avaient été d’emblée pensées comme faisant partie d’un projet plus large.

La plateforme

Le projet “susciter des vocations” ne s’est malheureusement pas prolongé. Il existe certes le site vocation.ch, mais qui n’offre pas de ligne éditoriale claire et ne semble pas être en marche de communiquer quoi que ce soit en ce moment.

Nous avions initialement l’idée de soutenir les Huguenots avec un site internet. Des articles et des témoignages devaient accompagner la publication des vidéos. Mais dans la mesure où la vie de ce site n’était pas notre objectif principal, il est vite tombé aux oubliettes.

Pour l’ancrage de ces vidéos, il nous manquait une maison, un lieu qu’elle aurait contribuer à faire rayonner. Cette maison manque toujours pour le monde réformé romand. Elle permettrait de réaliser un objectif de communication, mais aussi de bénéficier de la synergie propre au cross-média.

On trouve un bon exemple de cela dans les production de Carolina et Victor Costa Atalahalta Productions. La variété des productions et des supports utilisés fait rayonner Atalahalta mais aussi ses différents projets. Un travail immense est fait régulièrement pour que les différentes personnes engagées dans Atalahalta puissent vivre de leurs productions.

On peut trouver aussi d’autres exemples de plateforme cross-média : les géants du Bible Project ou encore ce que font les dominicains de Théodom.

Avec les Huguenots nous n’avons pas fait cet effort. Nous n’en voyions peut-être pas l’intérêt, n’en avions pas l’envie ou n’avions pas les forces à allouer à quelque chose d’une telle ampleur. C’était peut être pas notre rôle non plus.

Rêves

Le nom des “Huguenots” existe encore. Et je pense qu’il y a encore de la place pour raconter l’histoire de protestants contemporains et de plein de manières différentes.

Je crois que la production de média (que ce soient des textes, des vidéos, des livres, des jeux, etc.) fait partie de l’annonce de l’évangile. Pas parce que ça permet d’être plus efficace, mais parce que c’est fun, valorisant, formateur et parce que ce qui est produit est beau.

Faire des vidéos, communiquer autour, se mettre au défi de dire sa foi aujourd’hui. C’était avant tout un très grand plaisir à faire, un résultat valorisant et en même temps un gros challenge. Il y avait beaucoup de joie à faire cela.

La foi ne s’exprime pas qu’au travers de textes ou de cultes : elle peut l’être aussi au-travers de telle vidéo, ou d’autres média. Ce que fait par exemple Vincent Pache (AKA le magicien d’Ut), ou encore les podcasts de In Fabula Veritas offrent tant de petites productions qui disent la foi aujourd’hui. On le voit aussi autour de la poésie, avec Avent en Vers.


Je rêve…

Je rêve que dans les diverses formations de nos Eglises et en théologie on encourage à la création artistique comme expression théologique.

Je rêve que d’autres encore puissent aussi éprouver cette joie de la production, de raconter des histoires, de faire de la musique, d’écrire des textes ou de vivre une autre forme d’art.

Je rêve que l’on se fédère, pour travailler à un rayonnement plus grand de notre foi.

Je rêve que les histoires des Huguenots se racontent ailleurs, par d’autres voies.


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Charte protestante

Construction d'une charte

Dans le cadre du travail sur le réseau protestant nous en sommes arrivés à une étape délicate : formuler une charte.

Dans ce qui suit, quelques réflexions personnelles sur ce processus.

Pourquoi la charte ?

Poser une charte c’est poser des limites. Ces limites n’ont pas comme but premier d’exclure ou d’inclure, mais de structurer un espace de jeu et de relation.

Elle donne aussi l’occasion de prendre position : est-ce que c’est un jeu dont je souhaite faire partie ?

Le risque de l’absence de charte est d’être dans un rapport d’immédiateté les uns avec les autres qui ne fait pas d’emblée la place à un exercice de la responsabilité personnelle.

Sans charte il ne reste que le jeu inconscient des non-dits qui structure des identités implicites et névrosées, en constant conflit les unes avec les autres dans la lutte pour leur existence.

Dans cette perspective, le but de la charte est fortement lié au sens du jeu que l’on veut jouer.

Les objectifs de “Réseau Protestant”

Ceux-ci sont résumés au début de la charte.

Le réseau protestant rassemble et valorise les différentes présences web pertinentes du monde protestant réformé romand dans un esprit élastique et stimulant.

Réseau Protestant

L’idée directrice est d’offrir un site qui permette de faire du lien et qui favorise la création de liens. Cela partait d’une initiative de Nicolas Friedl et Marc Pernot, sans lesquels ce projet ne se serait jamais lancé. Cette idée de “faire du lien” est aussi en grande partie à l’oeuvre derrière mon activité sur ce blog.

Il y a un sens ecclésial et théologique à ces objectifs. Le protestantisme réformé se trouve devant le défi de sa propre cohérence, de sa capacité de cohésion et de présence au monde. Cela implique une épreuve. Internet est l’un des lieux où cette épreuve se déroule.

Réseau-Protestant est une tentative de se mettre à l’épreuve dans ce défi. Ce n’est pas une initiative qui vient des organes de la direction institutionnelle. Ce sont des acteurs du web protestant qui se sont dit que ce défi valait la peine d’être engagé.

À préciser cependant que les personnes derrière réseau-protestant restent quand même des employés des institutions protestantes traditionnelles de Suisse romande.

J’évoquais le sens théologique de la démarche : si on essaie de répondre aux objectifs qui guident cette charte, on va inévitablement se retrouver confronté à une délimitation. Qu’est-ce qui délimite la sphère “protestante” ?

L’identité protestante

En Suisse romande, cette question est épineuse. Qu’est-ce que c’est que d’être protestant, si cela ne veut plus dire “être la majorité”? – cette question se pose en tout cas pour les canton de Neuchâtel, Vaud, Genève et Berne (dans une certaine mesure).

  • Est-on protestant·e parce qu’on est inscrit au registre en tant que “protestant” ?
  • Peut-on être “protestant·e” sans le dire ?
  • Est-ce que seul les pratiquants sont “protestants·es”?
  • N’est-on pas plutôt “réformé·e” que “protestant·e” ?
  • Les “évangéliques” qui se revendiquent “protestants·es” ou “réformés·es” sont-ils réellement protestants·es ou réformés·es ?
  • Est-ce que “protestant·e” ne veut pas dire “libéral·e” ? ou est-ce qu’il faut dire “réformé·e” pour dire “libéral·e”?
  • Le·la “protestant·e” n’existerait-iel pas ?

À mon sens, il ne s’agit pas de répondre à cette question par une définition. A priori, je ne sais pas ce que cela veut dire que d’être “protestant·e”. Il s’agit d’une identité ouverte.

Être protestant·e, tel que je le comprends, c’est être dans une “protestation évangélique“. C’est être cellui qui refuse tout autre identité que celle qui lui est donnée dans la Bonne Nouvelle que Dieu adresse au monde en Jésus-Christ. Ce n’est pas une identité que l’on possède et sur laquelle on peut mettre le grappin.

C’est pour cela que mettre Jn 13,34 en exergue me semble important.

Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Il faut que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.

Nouvelle Français Courant

La référence à ce verset invite à un discernement constant sur la qualité du jeu qui se joue pour ceux qui ont accepté d’y jouer. Il n’y aura pas de réponse toute faite sur “qui est protestant·e” en dehors de l’espace indiqué par ce commandement.

Néanmoins, cela ne fait pas l’économie d’une incarnation et d’assumer une personnalité circonscrite. C’est ce que la charte provoque lorsqu’elle assume la relation aux institutions de la Conférence des Eglises Réformées Romandes.

Theologeek relève d’ailleurs qu’il serait sans doute plus pertinent de parlé de “réseau réformé”. Le point est à méditer ! La CER n’est pas le réseau évangélique Suisse, ni la communion anglicane, etc. Mais peut-être faut-il rêver plus large ? La “Réforme” est une réalité de toute Eglise, voire de toute tradition religieuse.

La charte comme jeu ouvert

La charte, comme toute écriture, n’est pas close. Elle est appelée à évoluer et à être reformulée – selon un rythme encore à définir.

Elle offre une personnalité en construction. Il reste encore à voir laquelle ce sera! Cette personnalité sera composée de ceux qui acceptent de jouer au jeu qu’offre la charte et de ceux qui souhaitent s’y joindre.

L’une des closes d’engagement pour jouer le jeu du réseau est la publication de la liste sur son propre site internet. Mais cela s’arrête plus ou moins là : cela équivaut à dire “ok, je suis d’accord de jouer”. Au poker : “je suis“.

Il y aura toute une série de sites qui, pour différentes raisons, ne joueront pas ce jeu. Sont-ils ou ne sont-ils pas protestants ? La charte de “réseau-protestant” n’implique pas de répondre à cette question.

Il y a dans tous les cas l’espérance de contribuer à la personnalité de ceux qui se revendiquent de la “protestation évangélique” en Suisse Romande.

Ces réflexions n’engagent que l’auteur de ces lignes et non pas les autres acteurs de réseau-protestant.ch !


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Théologie du temple

Temple

Récemment j’ai repris l’écriture d’un article sur le rapport entre corps, temple et environnement. À cette occasion j’ai pris le temps de consulter un ouvrage de la théologienne Margaret Barker. On me l’a conseillé à la suite d’une intervention lors d’un colloque doctoral.

J’ai donc pu prendre le temps de lire quelques chapitres de son ouvrage Creation. A Biblical Vision for the Environment (Londres – New York, 2010).

Dans ce qui suit je souhaite partager quelques informations à ce sujet.

L’autrice et la temple theology

Margaret Barker

Margaret Barker est une théologienne anglaise méthodiste, spécialiste du christianisme ancien, du judaïsme ancien et des textes de l’ancien testament.

Elle présente un site personnel où l’on peut trouver des informations sur ses différents ouvrages et sur son approche.

Elle se distingue pour avoir initiée ce que l’on appelle la Temple Theology. Cette approche me semble relativement originale dans le milieu des sciences bibliques et de la recherche sur le christianisme et le judaïsme antique.

Dans le canon des disciplines de la théologie, Margaret Barker se situe dans la case “Ancien Testament”. Mais son approche détonne un peu des études usuelles de l’Ancien Testament – de la Bible Hébraïque. Notamment par rapport à ce que j’ai connu durant mes études.

L’univers de sens des premiers chrétiens

Pour elle, la lecture des textes qui composent l’ancien testament est nécessaire, parce qu’ils sont essentiels à l’identité de Jésus lui-même. Ces textes l’ont formé. Il connait ces textes et ces textes sont connus des premiers chrétiens–nes. Et c’est avant tout dans une perspective “Jésus-centrée” qu’elle va lire les textes de l’ancien testament, mais aussi ceux de la littérature juive et chrétienne antique.

Attention : il ne s’agit pas de lire les textes de l’Ancien Testament “à la lumière” du Nouveau. Dans sa perspective, c’est plutôt qu’une connaissance de l’univers de sens des premiers chrétiens–nes et de Jésus implique une connaissance de l’univers de sens dont témoigne l’ensemble des textes qui composent la littérature juive antique – dont fait partie ce que les chrétiens reçoivent comme “Ancien Testament”.

En conséquence, il ne faut pas uniquement se cantonner aux textes canonisés plus tardivement, mais à l’ensemble des textes qui étaient déterminant pour la vision du monde du judaïsme du second temple et les différents groupes qui le compose : notamment le judaïsme rabbinique naissant et les premiers chrétiens-nes. Elle va donc mettre en lumière les textes du canon chrétien avec des textes de la littérature dite “inter-testamentaire” (tels le livre des Jubilés, Enoch, etc.), les textes apocryphes, les textes deutéro-canoniques, les textes récupérés à Qumran, les targum ou encore l’oeuvre de Philon d’Alexandrie.

La théologie du temple

Son hypothèse centrale est que la vision du monde des premiers chrétiens-nes, ainsi que celle du judaïsme antique, est fortement influencée par un courant théologique qui met le temple au centre.

Pour parler jargon, c’est de dire que “P” (courant sacerdotal) a une place beaucoup plus importante que ce qu’on lui accorde habituellement dans la construction de la vision du monde du christianisme ancien. Elle va jusqu’à dire que le christianisme ancien se situe dans le prolongement de la religiosité portée par “P”.

Il s’agirait d’une ligne théologique qui prend ses racines encore dans le premier temple – détruit par les babyloniens en 586 av. C’est une ligne théologique alternative à celle défendue par la littérature deutéronomiste et à sa vision de l’histoire.

Pour ce mouvement, le temple est au centre de tout. Il structure une cosmologie complexe et sophistiquée. Il met en lien pratiques rituelles, expériences mystiques et sagesse. Le temple représente le cosmos. En son centre se trouve le saint des saints et en son sein : Dieu et l’origine constamment réactualisée de toutes choses.

Cette ligne ne se serait pas éteinte avec la destruction du premier temple, mais persévère et continue à être influente jusque dans les premières périodes de la communauté chrétienne.

Création – une vision biblique pour l’environnement

L’ouvrage de Barker de 2010 a pour thème la Création. Je ne l’ai pas encore lu en entier, mais il y a quelques éléments que j’ai trouvé particulièrement stimulant.

Barker invite à mettre les “anges” en analogie avec ce que sont pour nous les “lois de la nature”. Ils sont les “agents” du Dieu créateur dans sa Création et sa présence dans la création dans son ensemble – cette lecture irait assez bien de paire avec les développements actuels sur la “cour céleste” de YHWH. Jubilés 2,2 est ici un témoins important, en parallèle avec Gn 2,1 (cf. Creation, p. 75).

Le Saint des saints désigne dans le temple non seulement la présence de Dieu, mais aussi le commencement de toute chose – ce qu’elle appelle “Day One”. Il y aurait dans la compréhension du temple déjà une articulation complexe de l’unité et de la différence en Dieu.

Ses développements sont très décomplexés. Elle met en résonance tant les textes antiques entre eux qu’avec des écrits théologiques ultérieurs des traditions juive et chrétienne. Vu qu’au centre du texte se trouve la thématique écologique, elle va aussi mettre en résonance ce qu’elle observe à partir du paradigme de la théologie du temple avec les problématiques environnementales. Elle convoque tant des scientifiques que des philosophes à son propre texte.

Cette mise en résonance n’est pas naïve : Margaret Barker a bien conscience de la distance historique. Le but visé est que la connaissance et l’étude de cette cosmologie antique inspire notre propre manière de donner du sens à ce que nous faisons et vivons aujourd’hui. Il y a quelque chose d’une joie créatrice dans ces textes

Un bout d’évaluation

Je garde plusieurs points positifs de cette lecture – que je vais poursuivre.

Elle m’invite à renouveler mon regard sur un certain nombre de textes qui restent parfois obscurs (Apocalypse, construction du tabernacle, certaines visions prophétiques, certaines expressions). La thématique du “temple” est finalement peu investie dans la théologie protestante : elle invite à l’être plus.

Elle aiguise aussi ma curiosité à l’égard de tout ce corpus de textes antiques que je ne connais pas si bien. Ils permettent effectivement de faire sens de toute une série d’éléments de la théologie chrétienne antiques et du nouveau testament.

J’apprécie aussi tout particulièrement le caractère décomplexé de son écriture.

J’ai aussi quelques réserves.

Dans l’ensemble ça va un peu vite. Beaucoup de choses sont mises en lien les unes avec les autres. Je me dis qu’il faudrait plus de temps pour souligner la pertinence des parallèles qu’elle établit. Autant c’est stimulant, autant je crains le risque de sur-interprétation.

Je ne suis pas expert de son domaine. J’ai donc moi-même de la peine à juger si elle est fantasque ou non. Cela étant, je n’ai pas trouvé de polémiques à son sujet sur internet. Je me dis du coup que ça doit bien être valable jusqu’à un certain point.

Dans sa réflexion, la réforme de Josias prend beaucoup de place comme un moment de rupture. Je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire, ni fructueux de vouloir remonter jusqu’à cette période pour la réflexion sur une “temple theology” – j’ai l’impression que toute reconstruction historique à ce stade serait aventureuse.

Son recentrage sur le Jésus historique me laisse perplexe. D’un côté elle met vraiment en relief l’importance de l’étude des textes de l’antiquité et de la tradition juive pour la compréhension de l’univers de sens du christianisme antique. Par contre j’ai plus de peine avec la manière de comprendre le rôle du Jésus historique. Par exemple, en discutant de la théologie naturelle contemporaine elle dit la chose suivante :

Dans la quête d’une théologie de la création biblique, nous devons retourner aux sources, et pour les chrétiens cela veut dire retourner à la Bible, comme elle était au temps de Jésus et telle qu’elle était comprise à ce moment.

Creation, 2010 (p. 13)

Même si je suis contre toute compréhension trop rigide du canon, je pense que l’existence du canon a son sens. Il structure la construction d’une tradition et le processus créatif de transmission. C’est le Christ vivant aujourd’hui qui me converti et pas uniquement ma connaissance historique de Jésus de Nazareth – bien que ce ne soit pas délié. Dans cette vision, le moment du canon a de l’importance, même si elle n’est pas absolue.

Et dernier point : elle veut souligner les rapports entre platonisme et textes bibliques. Se faisant elle reprend l’idée que les pythagoriciens auraient été inspirés par la culture du premier temple… cela me laisse vraiment pour le moins perplexe ! (mais à nouveau, en soi je ne suis pas compétent pour juger correctement de ces conjectures).

Je serai très intéressé d’avoir l’avis de biblistes au sujet des travaux de Margaret Barker. N’hésitez pas à commenter!


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