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Introduction à la pneumatologie

Cet article est écrit en préparation d’un cours d’introduction à la Théologie Systématique donné le 18 mai 2022 à l’Université de Lausanne.

Définition

Pneumatologie est composé des termes grecs « pneuma » (esprit) et « logos » (discours). En théologie chrétienne, la pneumatologie se concentre avant tout sur l’Esprit de Dieu, appelé aussi l’Esprit-Saint.

Esprit. Le terme grec est pneuma, le terme hébreu ruah, le terme latin spiritus. L’esprit est premièrement une métaphore de la force, ou de la puissance, invisible : celle du souffle ou du vent. C’est une puissance qui a des effets concrets dans la réalité – les feuilles bougent au gré du vent, la force du vent agite les voiles d’un bateau et la mer sur laquelle il navigue – mais qui reste invisible à l’oeil nu et dont l’être humain ne peut pas se saisir (Jean 3,8). À partir de là, la notion d’esprit peut se décliner dans diverses formes : une ambiance, la vie, la conscience (mind) comme instance des pensées et de la volonté, l’impact de l’être humain sur son mode (histoire et culture), des entités immatérielles et surnaturelles (démons, anges).

Saint. Tout esprit ne se vaut pas. Les récits bibliques présentent par exemple l’existence d’esprits impurs (Marc 5,2). Ceux-ci sont à distinguer de l’esprit qui est dit « saint ». La « sainteté » (qaddosh en hébreu, et agios en grec) désigne ce qui est propre est spécifique au Dieu d’Israël. Par extension, la sainteté est donc aussi l’indice de la présence de Dieu. Dans le temple, le Saint des Saints est là où la présence de Dieu est la plus forte dans le monde (Lévitique 16,2). Cette sainteté est liée à la surabondance de vie donnée par Dieu et s’oppose à tout ce qui nie cette vie – ce qui rentre dans le domaine de l’impur (maladie, mort, incontinence) ou de la rupture avec Dieu (péché).

Bible Project – The Holy Spirit

Les problèmes auxquels répond la pneumatologie

Le développement d’un discours sur l’Esprit de Dieu vise à donner réponse à deux types de problèmes, qui sont intimement liés l’un à l’autre.i

Quelle est la vie bonne ? L’Esprit de Dieu est identifié comme la force vitale à l’oeuvre dans la vie dans le monde (Gn 1,2). S’il y a de la vie, c’est parce que l’Esprit de Dieu est à l’oeuvre. Comment penser et dire le caractère « saint » de la vie, celle qui vaut la peine d’être vécue, au-travers des ambivalences qui sont caractéristiques de celle-ci. Si la vie permet joie, bonheur et une forme de plénitude, elle est aussi le lieu d’injustices, de souffrances et d’absurdité. Un discours sur l’Esprit de Dieu invite à identifier la différence entre une vie qui vient de Dieu, une vie bonne, et une vie qui n’est pas de lui (cf. Gal 5,16-26). Il veut mettre en lumière ce qui fait que la vie bonne a lieu, ici et maintenant. En ce sens, la pneumatologie est une forme de discernement des esprits (1 Jean 4,1) mais aussi une pratique d’empuissancement (empowerment) et de lutte contre ce qui nie la vie voulue par Dieu – la vie bonne.

Où Dieu est-il présent ? Si l’Esprit de Dieu donne la vie dans le monde, c’est parce qu’il est la présence-même de Dieu dans ce monde – sa Shekhina. À nouveau, face à l’expérience ambivalente que nous faisons du monde – un monde remplis d’esprits qui font mal – se pose la question de la présence de Dieu en celui-ci (cf. Esaïe 63,11). Pour la foi chrétienne, cette question prend un tournant un peu différent : les personnes qui se mettent à la suite de Jésus-Christ ont reconnu la présence de Dieu en lui – ce qui est illustré par la descente de l’Esprit de Dieu sur lui, lors de son baptême (Luc 3,21-22) – Jésus n’étant pas la seule personne sur qui l’Esprit de Dieu est descendu dans l’histoire d’Israël (cf. p. ex. 1 Samuel 16,13 ; Nombres 11,17-30), mais étant la personne identifiée comme apportant une fois pour toute le salut de Dieu à son peuple. La question qui se pose pour les disciples du Christ est de savoir comment et le Dieu qui était présent en Jésus-Christ se rend présent à partir du moment où Jésus-Christ est parti (cf. Jean 14,26). Dans ce cadre, la compréhension de l’Esprit-Saint est médiatisée par la compréhension de l’identité de Jésus de Nazareth, reconnu comme le Christ de Dieu – celui qui a été oint de l’Esprit-Saint.

Les lieux de l’Esprit

La création. L’Esprit-Saint prend part à la création de Dieu. Il est parfois Esprit Créateur. L’expression est reprise d’un hymne attribué au moine bénédictin Raban Maur (776/784-856). On identifie ici l’Esprit du Christ avec l’Esprit de Dieu agissant dans toute la création – à l’origine, maintenant et dans l’avenir (cf. Psaumes 104,30). Cette compréhension de l’Esprit-Saint invite notamment à discerner son activité en dehors des communautés qui confessent le Dieu d’Israël ou Jésus-Christ. Elle est une des manières de comprendre l’action universelle de Dieu. Comme agent de la création de Dieu, l’Esprit-Saint est porteur de la paix (Shalom) – ou de la complétude – voulue par Dieu lors de la création.

La sanctification. L’Esprit-Saint est l’agent de la sanctification. Ce terme désigne la manière dont Dieu s’approprie concrètement son peuple et le monde, comment il le fait sien. On peut penser ici à l’expression du Lévitique « Soyez saint, mis à part pour moi, car je suis saint, moi, le Seigneur » (Lévitique 20,26), dont l’intention est reprise dans le Nouveau Testament (1 Pierre 2,9). En théologie protestante traditionnel, on a pris l’habitude de mettre de faire succéder la sanctification à la justification : le salut provient de ce que l’on est déclaré juste dans la foi, ce qui est un acte de grâce dont Dieu seul dispose. La sanctification désigne la vie vécue à la suite de l’action salvatrice de Dieu en Jésus-Christ où ce qui séparait Dieu de son peuple n’est plus.

La rédemption. L’Esprit-Saint libère le peuple de Dieu de tout ce qui l’enferme et l’aliène. La rédemption désigne ici le rachat par lequel l’esclave acquiert sa liberté, en devenant la possession de Dieu seul – et non plus la possession d’une autre créature. C’est un motif vétérotestamentaire (p. ex. Esaïe 43,1 ; Jérémie 31,11) qui est repris dans le Nouveau Testament (1 Co 6,20 ; Ephésiens 1,7). L’Esprit-Saint rend libre – ce qui indique notamment les dimensions politiques et sociales d’une pneumatologieii. La liberté de Dieu donnée par l’Esprit-Saint et la manière dont cette liberté s’est actualisée dans l’histoire du peuple d’Israël et de Jésus-Christ devient ici un indice pour réfléchir à l’action humaine.

La communauté. L’Esprit-Saint rassemble, édifie et envoie la communauté de Dieu dans le monde. Cette expression reprise du théologien réformé Karl Barthiii identifie le rôle de l’Esprit-Saint pour la constitution de l’Eglise comme corps du Christ. L’Esprit-Saint est pour ainsi dire le principe actif de toute communauté vivante – l’Eglise étant ici le symbole de la communauté véritable (la bonne communauté) et non une communauté religieuse parmi d’autres. Le discours sur l’Esprit-Saint indique à la fois les conditions de la communauté des êtres humains et de tout la création avec Dieu, mais aussi la communauté des créatures entre elles (cf. p. ex. 1 Corinthiens 12,12-13). Sous cet aspect, l’oeuvre de l’Esprit-Saint est à mettre en lien avec le thème de l’amour, Augustin parlant par exemple de l’Esprit-Saint comme lien d’amouriv

La vie. L’Esprit-Saint vivifie, c’est-à-dire : il rend vivant, donne la viev et s’oppose à la mort. Un exemple parlant de cette manière de situer l’action de l’Esprit-Saint est celui de la revivification des ossements du peuple dans le livre d’Ezéchiel (37,5-10) : c’est l’Esprit qui reconstitue des corps vivants à partir de corps qui ne sont plus que des cadavres – les restes inertes d’une vie passée. Sous cet angle, l’Esprit-Saint joue un rôle important dans l’imaginaire lié à la résurrection des morts, ou à la renaissance liée au baptême (regeneratio). Cette manière de comprendre l’action de l’Esprit-Saint est particulièrement importante chez Paul (cf. notamment Romains 8,11).

La personne humaine. L’Esprit-Saint est le principe à la source de l’existence humaine. Dieu donne son souffle à l’être humain lorsqu’il le crée (Genèse 2,7) et l’existence de l’être humain ne peut être dissociée de cette présence de l’Esprit de Dieu en lui – lorsque l’être humain est tel que Dieu l’a crée, ses pensées, sa volonté, sa force et son identité sont issues de l’activité de l’Esprit de Dieu (Proverbes 20,27 ; 1 Corinthiens 2,10-11). Ceci met en lien le développement d’un discours l’Esprit-Saint avec les efforts de définition contemporains de l’être humain, notamment sur ce qui fait de lui une personne – entre activité biologique et activité mentale, individualité et société, droits et responsabilités, unité de l’espèce et diversité des individus, affects et volonté, etc. Ceci invite également à penser la relation entre l’activité de l’Esprit-Saint est l’expérience comme lieu de la constitution de soi de la personne – et notamment à identifier les contours des expériences que l’on mettra en lien avec l’activité de l’Esprit-Saintvi.

Des pièges à éviter

Cesser le discernement des esprits. L’identification de l’activité de l’Esprit-Saint est un effort continu où aucune certitude à ce sujet ne peut être définitive. La compréhension que nous pouvons en dégager sera toujours provisoire et à évaluer à neuf en fonction des situations concrètes et de ce qui s’y passe en matière de vie et de mort. Cela veut également dire qu’une compréhension de la ce qu’est la vie bonne ne peut pas être définitivement arrêtée, ou possédée par une personne ou un groupe donné. La compréhension de ce qu’est la vie bonne est constamment donnée à neuf par l’Esprit qui la donne et à redécouvrir au-travers de ce que l’Esprit fait dans le monde avec le monde.

Se contenter d’une conception abstraite et générale de l’Esprit-Saint. Le risque de toute définition de l’Esprit-Saint est d’en rester aux contours généraux de son activité, alors-même que celle-ci ne se donne que dans des événements, des expériences et des histoires concrètes et particulières – sur le plan biblique on peut penser à la libération du peuple d’Israël, la vie communautaire des païens et des juifs à la suite de Pentecôte, à la prédication et aux actes de Jésus à la faveur des personnes qu’il rencontre. En christianisme, le fait que la connaissance de l’activité de l’Esprit-Saint est toujours médiatisée par la connaissance de la personne qu’est Jésus-Christ indique la nécessité de ce passage par des situations concrètes. Ceci donne au discours sur l’Esprit-Saint une portée politique, sociale, éthique, culturelle et esthétique.

Ignorer la présence du mal. Tout discours sur l’Esprit-Saint doit composer avec la présence du mal, de la souffrance et de l’injustice – de tout ce qui nous sépare de Dieu – et spécialement là où des individus ou des communautés prétendent vivre dans la puissance de l’Esprit de Dieu. Si la foi chrétienne affirme la victoire de Christ sur toutes les puissances autres que celles de Dieu et qu’elle affirme que la communauté de celles et ceux qui ont reçu la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ vivent la vie donnée par l’Esprit de Dieu, en même temps elle doit affirmer que l’accomplissement plénier est encore à venir – autrement dit, le rapport à l’Esprit-Saint n’est jamais immédiat, mais toujours médiatisé par des réalités concrètes qui témoignent de l’excès de l’activité de l’Esprit sur elles-mêmesvii.

Dématérialiser l’Esprit. Une vieille tendance tend à opposer l’Esprit à la matière, au visible, au terrestre, au temporel. Face à cette tendance à la dématérialisation de l’Esprit il faut insiste sur sa présence dans la matière et son action sur celle-ci, même si en même temps l’Esprit met en lumière quelque chose que nos saisies de la matière sont toujours dépassées par Dieu, au sens où il en fait autre chose que ce que nous pouvons faire nous-mêmes : lorsque Dieu agit sur la matière il vivifie, là où nous risquons toujours de créer des idolesviii.

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On peut lire aussi

Notes de bas de page de l'article
  1. L’article « L’Esprit » écrit par Klauspeter Blaser dans l’Introduction à la théologie systématique (Labor et Fides, 2008, pp. 278-302) donne une bonne introduction aux enjeux principaux de la pneumatologie et des étapes principales de son histoire doctrinale[]
  2. cf. à ce sujet Michael Welker, Gottes Geist. Theologie des Heiligen Geistes, Neukirchener, 1992[]
  3. Dogmatique §§ 62.2 (vol. 19), 67.2 (vol. 22) et 72.1 (vol. 25).[]
  4. Sermo LXXI, xx, 33 / PL 38,462-464. Référence chez BLASER, p. 284, note 8.[]
  5. Selon le titre de la pneumatologie de Jürgen Moltmann, L’Esprit qui donne la vie. Une pneumatologie intégrale, Cerf, 1999[]
  6. À ce sujet, voir le travail de Simeon Zahl, The Holy Spirit and Christian Experience, Oxford University Press, 2020[]
  7. À ce sujet, cf. Pierre Gisel, La subversion de l’Esprit. Réflexion théologique sur l’accomplissement de l’homme, Labor et Fides, 1993[]
  8. Pour un développement suggestif sur cette matérialité de l’Esprit-Saint, voir Catherine Keller, Face of the Deep. A theology of becoming, Routledge, 2003, pp. 229-238[]

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