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Introduction à l’eschatologie

Cet article est écrit en préparation d’un cours d’introduction à la Théologie Systématique donné le 18 mai 2022 à l’Université de Lausanne.

Définition

Eschatologie est composé des termes grecs « eschata » (choses dernières) et « logos » (discours). Un des premiers usages de ce terme se retrouve dans un texte du Siracide : « En tout ce que tu fais, pense à ta fin (ta eschata) et tu ne commettras jamais de faute. » (Si 7,36)1. Les eschata sont les réalités qui arrivent au terme d’une séquence – les réalités dernières.

Les problèmes auquel répond l’eschatologie

Comment continuer à vivre ? L’être humain est le sujet d’actions libres et spontanée – c’est en partie ce qui le caractérise comme image de Dieu dans le monde. Ses possibilités ne se réduisent pas à ce qu’il a pu faire par le passé ou à ce qui l’influence : il peut faire preuve d’originalité. En même temps la mort lui impose une limite nette : à un moment donné, il n’aura plus la possibilité d’agir ou d’éprouver quelque chose, ce qu’il est va se défaire dans le flux cosmique. La prise de conscience de notre mortalité peut mettre en évidence l’absurdité de l’existence humaine prise pour elle-même (« À quoi bon tout cela? »), mène au désespoir et à une souffrance existentielle qui peut se terminer dans le malheur, voire dans le suicide ou simplement dans un état d’apathie où « on attend que ça passe ». Le discours sur la présence et l’action de Dieu dans les choses dernières est un contre-mouvement à l’inertie du désespoir. La confiance en Dieu invite à développer un imaginaire qui nous mobilise dans notre capacité d’action, dans notre vitalité créatrice. Cet imaginaire des choses dernières est à la fois ancré dans notre expérience du réel – elle ne nie pas la mort – tout en maintenant le réel ouvert sur ce qui peut encore advenir – la mort n’a pas le dernier mot.

Qu’est-ce qui va encore se passer ? La foi chrétienne vit de l’affirmation que la vie humaine trouve son accomplissement et son salut en Jésus-Christ. Sur la croix, c’est toute la dramatique de l’existence humaine qui trouve son terme (Jn 19,30). La victoire sur les puissances aliénantes est garantie par la vie, la mort et la résurrection du Christ Jésus et par le don de son Esprit (Rm 8,31-39). Cependant, si cette foi peut parler d’un salut, d’une réconciliation ou d’une victoire qui a déjà eu lieu, il nous reste encore à vivre notre propre confrontation à la limite ultime de la mort, en tant qu’individu et en tant que collectif – l’exposition à l’angoisse et à l’absurde persiste. La nécessité de développer un imaginaire au sujet des choses dernières ne disparaît donc pas avec la révélation de Dieu en Jésus-Christ, mais elle précise les contours de cet imaginaire.

Les images principales des choses dernières

Le Royaume de Dieu. Il s’agit sans doute de l’une des images les plus investies par les évangiles synoptiques. Elle a pour arrière plan toute l’histoire mouvementée de l’état d’Israël et les attentes en matière de restauration de la royauté. L’annonce du Royaume de Dieu est l’une des activités principales de Jésus et de ses disciples dans les synoptiques (cf. notamment Mc 1,15 ; Lc 9,1-2 ; Ac 1,3) – ainsi que de Jean-Baptiste qui fait le pont avec la tradition prophétique d’Israël et avec l’histoire de l’alliance de Dieu avec son peuple. Le Royaume de Dieu figure un ordre sociale et cosmique où la guerre entre Dieu et les êtres humains, des êtres humains entre eux et des êtres humains avec le reste de la création a cessé, où les puissances de destruction cessent de sévir (cf. p. ex. le Psaume 72). Les paraboles de Jésus visent à activer notre propre imagination au sujet du Royaume de Dieu. La Jérusalem Céleste et la description de la nouvelle terre et du nouveau ciel de l’Apocalypse selon Jean (21-22) en proposent une image plus directe – reprenant entre autre les imaginaires de la reconstruction du temple en Ezéchiel (Ez 40-48). La réflexion sur cette imaginaire et son développement a donc une portée politique, sociale et écologique.

Le Jugement Dernier. Il s’agit peut-être d’une des images les plus ambivalentes des choses dernières. Elle thématise tout ce qui tient à la justice, à la distinction entre l’ordre voulu par Dieu et l’ordre qu’il rejette – et ce de manière radicale. Cela prend notamment la forme d’une séparation au sein de l’humanité entre celleux qui auront fait la volonté de Dieu et celleux qui ne l’auront pas fait (cf. la parabole du jugement des boucs et des brebis en Mt 25,31-46 ; voire aussi Apocalypse 20,11-15). Selon ces images, rien de ce que nous avons fait, de ce que nous faisons et de ce que nous ferrons n’échappera à l’évaluation de Dieu. Cette radicalité vise à orienter notre propre action et à former notre responsabilité individuelle et collective – mais elle peut également générer beaucoup d’angoisses. Le développement de l’imaginaire lié au jugement dernier ne doit donc pas perdre de vue les traits caractéristiques et l’intention fondamentale de Dieu ainsi que le type de vie qu’il souhaite voir fleurir. En un sens, une image désespérante du Jugement Dernier sera incompatible avec les images du Royaume de Dieu proposée par Jésus.

La résurrection des corps. L’usage de cette image est fortement lié à l’histoire des conflits que le peuple d’Israël entretient avec les différents empires qui l’ont dominé – notamment la domination grecque/hellénistique (Cf. notamment 2 Maccabées 7,14) – celleux qui seront ressuscitées sont les justes de Dieu. Cette image a d’ailleurs des liens forts avec celle du Jugement Dernier, là où par exemple certains textes insistent sur une résurrection de toustes pour que toustes passent au jugement (Cf. Daniel 12,1-4). Je suis enclin à penser que cet imaginaire vise à nourrir la compréhension de soi. Plutôt que de mettre l’accent sur l’idée d’une immortalité de l’âme seule, la résurrection des corps insiste sur la fonction positive de notre expérience corporelle : elle fait partie qui nous sommes devant Dieu et pour toute l’éternité. Elle vise aussi à intégrer notre confrontation à venir à la mort – devant Dieu, notre mortalité n’est pas niée ou abolie, même si sa puissance aliénante est vaincue en Christ (cf. 1 Co 15). La résurrection des corps invite aussi à intégrer nos relations interpersonnelles et notre bio-sphère dans ce qui passe par la mort – d’où peut-être l’idée que « le premier ciel et la première terre ont disparu » lors du jugement dernier (Ap. 21,1).

La seconde venue du Christ. Cette image est peut-être celle dont la fonction est la plus abstraite – on l’a trouve notamment dans les premiers écrits pauliniens (1 Th 1,10 ; Philippiens 3,20) et des allusions y sont faîtes dans les évangiles synoptiques (p. ex. Matthieu 24,36-44). Elle vise à indiquer que quelque chose de nouveau est encore à attendre, que tout n’est pas encore joué, qu’il y a encore matière à se tenir prêtes et disponibles dans le temps qu’il nous est donné à vivre – en ce sens, elle est en lien avec ce temps que l’on appelle l’Avent, celui où Israël attend la venue de son Messie ; tout en insistant que l’on ne peut pas fixer définitivement les contours du moment où cela est censé arrivé (cf. Mt 24,15-26). Cette image souligne également que les choses dernières ne sont pas des réalités qui attendent de manière passive à la fin du fil chronologique – quelque part après le big crunch – mais qu’elles viennent activement à nous. Notre avenir est en advenir et attend de nous que nous nous y préparions activement2. On peut encore mentionner ce dernier point : la résurrection des corps, l’instauration définitive du Royaume, le jugement dernier sont tous des événements qui sont associés à cette image de la seconde venue du Christ. Cela signifie également que ces autres images sont marqués de manière indélébiles de l’identité personnelle de Jésus-Christ, qu’on ne peut pas les développer ou les penser indépendamment de la connaissance de l’identité de celui qui est déjà venu.

La vie éternelle. Cette image est peut-être un peu technique et piégeante – surtout parce que la foi chrétienne la connait bien, pensant ici notamment à l’influence massive de Jn 3,16 : « Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que toute personne qui croit en lui ne périsse pas mais qu’elle ait la vie éternelle ». Elle vise avant tout à développer la qualité de la vie vécue dans la présence de Dieu. C’est une vie où la mort ne génère ni souffrance, ni injustice – où la mort n’a en somme pas de pouvoir aliénant. C’est la vie qu’illustre le jardin d’Eden (Gn 2,7-9) ou encore la Jérusalem céleste (Ap. 22,1-5) – le fil rouge étant donné par le don de l’arbre de vie, au centre du jardin/de la ville. Bien compris : la vie éternelle n’est pas une récompense port-mortem pour les celles et ceux qui se sont montrés dignes aux yeux de Dieu, mais la vie menée avec et auprès de Dieu – une vie qui en Christ peut être vécue maintenant (Jn 10,22-30 ; 17,3 ; 1 Jean 5,11 ; Romains 6,23) et qui encore appelée à se déployer à l’ensemble de la création (1 Corinthiens 13,12). Décrire la vie éternelle ce serait décrire la vie qui sous-tend la vie de celleux qui se réclament disciples du Christ

Bible Project – Eternal Life

Des pièges à éviter

Reléguer les choses dernières à une éternité post-mortem. Les images que l’on donne en parlant des choses dernières ne désignent pas une réalité hors de la réalité et du temps. Elles désignent Dieu à l’oeuvre dans la réalité et le temps. L’espérance qui est liée aux choses dernières n’est donc pas (uniquement) l’attente de quelque chose qui va se passer une fois que notre vie est terminée, mais l’investissement de notre réalité à partir de la réalité de Dieu qui détermine toutes choses3.

Identifier les expériences et faits de la vie présente directement avec les choses dernières. J’ai souligné la dimension imaginative liées aux développements doctrinaux au sujet des choses dernières. L’imaginaire fait usage de métaphores, d’histoires, de créativité verbale et symbolique pour dire ce qui ne peut être décrit directement, tout en gardant le lien avec notre vécu corporel-sensoriel.4 Cette précision est nécessaire pour deux raisons : (i) nous ne pouvons pas avoir de saisie verbale de la réalité que Dieu seul est capable de créer – nous ne pouvons qu’essayer de l’aborder de manière indirecte, notamment par l’imagination – au risque sinon de surtout du domaine de la grâce ; (ii) par l’usage d’un langage métaphorique, imagé, poétique, nous invitons autrui à entrer dans le monde imaginaire et à contribuer à la création d’images des choses dernières. La compréhension d’une image implique de jouer avec elle et non de se soumettre à la logique implacable des faits et de la nécessité. Vu qu’un discours sur les choses dernières vise à activer les personnes dans leur propre vitalité et capacité d’action, le mode de discours adopté doit s’ajuster à cette visée.

Détacher les choses dernières de l’histoire de Dieu avec son peuple et de la personne de Jésus-Christ. Le développement des images des choses dernières ne se fait pas de manière arbitraire en foi chrétienne. Elle se fait à l’appui du témoignage de foi lié à l’histoire d’Israël et de Jésus-Christ. Autrement dit, les choses dernières ne sont pas juste la projection de fantasmes mais s’inscrivent dans une suite de témoignage, ancré dans l’histoire humaine et les expériences qui y sont faîtes avec Dieu. C’est ce qui garantit à le réalisme critique des développements au sujet des choses dernières – une nécessité minimale si la réponse donnée à la désespérance ne veut pas être un échappatoire, illusoire en définitive, mais bien une possibilité offerte pour traverser le caractère ultime de notre propre mort.

Refuser le risque de la créativité dans le discours au sujet des choses dernières. Le développement théologique au sujet des choses dernières ne peut pas se contenter de répéter les images proposées par la tradition – comme cela a été un peu fait ici. L’épreuve de la mort jette son ombre sur toutes les réalités de notre vie individuelle et collective : elle implique en conséquence la capacité d’agir de manière créativité là où les images passées ont perdu l’éclat de la nouveauté, de prendre des risques, non pas de générer de la nouveauté à tout prix, mais en tout cas de viser à ce que notre créativité rende témoignage de la nouveauté crée par Dieu – à laquelle il nous fait participer dans l’Esprit-Saint.


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  1. Cf. les indications dans l’article « Eschatologie » de l’Introduction à la théologie systématique (Genève, 2008, pp. 373-399) écrit par André Birmelé[]
  2. Voir sur ce point l’un des derniers gros ouvrages du théologien réformé Jürgen Moltmann, La venue de Dieu, Cerf, 2000[]
  3. Comme le relève André Birmelé, c’est notamment pour cela que l’Institution de la religion chrétienne de Jean Calvin se termine avec une description de la gouvernance ecclésiale et civile, donc après le traitement doctrinal des choses dernières. BIRMELE, p. 385[]
  4. Sur le rôle de l’imagination en théologie, voir le livre de Nicolas Steeves, Grâce à l’imagination, Cerf, 2016[]

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