Jean le Baptiste. Lecture d’un mémoire de master

Jean le Baptiste est une figure un peu étrange du Nouveau Testament.

Récemment j’ai pris le temps de lire le mémoire de master de ma soeur, Miriam Jaillet, sur la figure biblique de Jean le Baptiste. C’était un travail en nouveau testament intitulé : Mémoire de Jean, prophète d’Israël. Analyse du portrait de Jean le Baptiste dans le diptyque lucanien, sous la direction du professeur Simon Butticaz (Université de Lausanne, Faculté de théologie et de sciences des religions, institut romand des sciences bibliques).

Jean le Baptiste est un personnage que l’on trouve dans l’ensemble des évangiles (Marc, Matthieu, Luc et Jean) et auquel il est fait référence dans le livre des Actes des Apôtres (Ac 10,37 ; 13,24-25 ; 18,25 ; 19,3-4). Il est particulièrement connu pour avoir baptisé Jésus.

Que lit-on dans ce mémoire ?

La question centrale qui guide ces analyse est la suivante : « En quoi les visées théologiques et littéraires de l’oeuvre lucanienne ont-elles déterminé le portrait du Baptiste? » (p. 5). Il s’agit de montrer comment l’auteur et la communauté qui est à la source de l’évangile selon Luc et des Actes des Apôtres voient et comprennent la figure de Jean le Baptiste. Pour le dire autrement : comment cette figure contemporaine de Jésus est-elle reçue et comprise dans les premières communautés chrétiennes ? Le mémoire ne se concentre pas sur une reconstruction de la figure historique de Jean le Baptiste – Miriam prend les informations à ce sujet en compte (cf. pp. 27-34), mais ce n’est pas sa préoccupation principale.

Le mémoire propose une analyse des différents passages qui font mention du Baptiste dans l’évangile selon Luc et dans les Actes des apôtres (ce que l’on nomme le dytique lucanien). L’analyse se fait à l’aide d’outil d’analyse littéraire, ainsi que des outils développés dans les études sur la mémoire. Ces éléments de méthode sont bien présentés dans les premières partie du mémoire (pp. 7-47). .

Par son analyse, Miriam permet de produire un portrait exhaustif de Jean le Baptiste comme figure littéraire de l’oeuvre lucanienne – selon les codes antiques de la caractérisation (construction d’un personnage par le récit). Jean est présenté comme un prophète du « Très-Haut » et a une place importante dans l’histoire du salut racontée par l’auteur de l’évangile et des Actes. C’est une figure à laquelle peuvent se rattacher tant les juifs que les non-juifs dans la communauté chrétienne émergente. Par la figure et l’oeuvre du Baptiste telle qu’elle est présentée dans ces textes, la communauté chrétienne peut se comprendre comme héritière des promesses de Dieu à l’égard d’Israël et de son alliance, tout en reconnaissant la primauté du peuple élu dans cette histoire.

Un élément important que je veux souligner est la manière dont ce travail présente l’articulation entre la caractérisation de Jean et celle de Jésus. Suivant l’analyse de Miriam, Jean est présenté comme une figure tout à fait positive – même s’il n’a pas la même importance que le Messie, qui est identifié à Jésus, il a une fonction cruciale : il prépare Israël à la venue du Messie et sans lui, l’annonce de la venue du Christ n’aurait pas lieu. Les baptêmes de Jésus et de Jean ne sont pas les mêmes. Même si c’est uniquement le baptême offert par Jésus qui amène le salut, celui de Jean a encore son importance,

Ce que ce travail me donne à penser

Ma spécialisation n’est pas l’interprétation du texte biblique. Mais dans mon propre travail j’ai besoin de bonnes interprétations du texte biblique. À mon sens, le travail de Miriam est exemplaire à ce titre : tant par sa clarté et sa transparence méthodologique que par le soin apporté à l’analyse et par sa capacité à rester toujours centrée sur le texte et sur les questions qu’il suscite, ainsi que par la capacité à ne pas se perdre dans une discussion de la littérature secondaire. Ce travail me convainc de la plusvalue d’aborder l’interprétation du texte biblique comme une enquête menée à la manière d’un détective (cf. p. 2).

Ce travail me rend également attentif à la manière dont un récit présente un personnage. De ce côté, les premiers chapitres de l’évangile (Lc 1-2) offrent une caractérisation élogieuse du Baptiste – on parle alors d’encomium. Il faut sur ce point avoir une certaines connaissance des codes rhétoriques et culturels de l’antiquité pour bien saisir ce qui fait que Jean est bel et bien digne d’éloge selon l’auteur de l’évangile.

Dans une perspective plus large, ce travail sur la figure du Baptiste dans l’évangile selon Luc et dans les Actes des apôtres peut inviter à repenser nos manières contemporaines d’articuler l’histoire du salut. La figure du Baptiste montre qu’Israël – le peuple élu – est pleinement inclus dans l’histoire du salut et que cette inclusion est une étape essentielle de cette histoire. Avec son retour à Dieu, Israël participe de la même histoire du salut que les disciples du Christ. Mais c’est une figure ambiguë. À la fois elle montre que la communauté chrétienne ne peut ni refuser la présence du peuple élu, ni se dissocier de lui et en même temps elle n’offre pas d’alternative : seul Jésus-Christ sauve – ce qui est indiqué par l’infériorité du baptême de Jean par rapport au baptême de l’Esprit donné par Jésus (cf. pp. 95-96).

Cela m’amène à la question suivante : comment formuler aujourd’hui l’histoire du salut, sans d’emblée fermer la porte sur le moment qui est propre à la prédication du Baptiste ? Comment dire l’histoire de l’action salvatrice de Dieu à l’égard de l’humanité, sans escamoter ce moment – scandaleux pour le païen humaniste que je suis – d’un salut qui s’adresse d’abord au peuple élu et qui jaillit de son sein ? Cette question pointe-t-elle vers une impasse ? Faut-il renoncer à l’idée d’une telle histoire ?

À celles et ceux qui s’intéressent à la figure de Jean le Baptiste, ou qui souhaitent voir comment une lecture du texte biblique sous l’angle des théories littéraires et des théories de la mémoire en enrichit la compréhension, je vous encourage à lire ce mémoire !

Et pour finir : je suis pas peu fier d’avoir une soeur qui fait un si bon travail d’étude des textes et d’enquête historique ! Bravo à toi et j’espère que tu pourras continuer à faire profiter le monde de tes talents d’enquêtrice !

L’image utilisée pour illustrer cet article est aussi de Miriam Jaillet. Vous pouvez suivre ces productions artistiques sur le compte instagram Lumières Nomades.

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