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Toute-Puissance en Eglise. Résumé synthétique

Dans cet article je propose un résumé des principaux points à retenir de l’ouvrage de la psychologue et psycho-clinicienne Edith Tartar-Goddet, Quand la toute puissance humaine s’invite en Eglise, Lyon, Olivétan, 2020.

Le but de l’ouvrage

Il s’agit pour l’autrice d’offrir des clefs qui permettent aux communautés et responsables d’Eglise de donner réponse aux personnes qui agissent en toute-puissance en leur sein. Les faits de toute-puissance font des dégâts à la communauté et induisent un contre-témoignage à l’Evangile. L’ouvrage se construit en 3 étapes :

  • Décrire les faits de toute-puissance et leurs effets, ainsi que le profil psychique de celui ou celle qui commet ces faits (Chap. 2-3)
  • Donner sens aux faits de toute-puissance et à leurs effets (Chap. 4)
  • Proposer des réponses à donner aux faits de toute-puissance et à leurs effets (Chap. 5-6)

Le livre propose également des annexes riches pour accompagner ces situations sur le plan communautaire. J’en signale le contenu ici :

  • Fiche de procédure pour traiter les dysfonctionnements humains.
  • Fiche de procédure pour la mise en place d’un arbitrage suite à des dysfonctionnements relationnels.
  • Ossature d’une charte de bien traitance ou règlement intérieur.
  • Fiche pour créer puis utiliser le cadre dans lequel l’Eglise veut vivre en paix.
  • Plan de formation initiale et continue pour les pasteur.e.s et les responsables d’Eglise.
  • Journées thématique intergénérationnelle sur la toute-puissance
  • Ateliers sur les pourquoi de la toute-puissance humaine
  • Quelles réponses, dans la Bible face à la toute-puissance humaine : chercher et trouver
  • Propositions de prières

Qui agit en toute-puissance et quels sont les faits de toute-puissance ?

Quel profil ?

L’ouvrage vise ici un type de comportement qui correspond à un profil psychanalytique précis : la structure psychique dite perverse.

Les sciences humaines définissent trois structures psychiques. La plus courante est la névrose qui n’est pas pathologique, mais peut le devenir à travers des symptômes excessifs et envahissants comme l’angoisse, la phobie, l’obsession… À l’opposé, la psychose se manifeste dans l’absence ou la perte de contact avec le monde extérieur, car le monde imaginaire provenant de l’inconscient occupe une place centrale dans le psychisme de la personne malade. Entre les deux, se trouve la structure perverse qui a des racines à la fois dans la névrose et dans la psychose. Elle emprunte à la première son écorce, qui est une succession de « faire semblant », car elle copie le fonctionnement névrotique pour passer inaperçue le plus longtemps possible. Et elle évite l’entrée fracassante dans la psychose en composant son impossibilité à symboliser son intériorité par une adhésion totale à ce qui lui manque. Là où la personne atteinte de psychose souffre de ne pouvoir donner de sens aux concepts essentiels comme l’amour, la loi, l’autre, l’esprit, le manque… la personne perverse jouit de vivre sans états d’âmes, sans foi ni loi, sans affects et sans liens symboliques avec autrui, tout en niant avec acharnement cet état ; ce qui la conduit à manier les paradoxes avec l’agilité du jongleur

Quand la toute-puissance humaine s’invite en Eglise, pp. 37-38.

En termes psychanalytiques : le moi de la personne qui l’ancre dans la réalité et ses contraintes (lieu de la responsabilité) est complètement effacé au profit du moi idéal (les références qui orientent le développement du moi). Je vous invite à vous renseigner rapidement sur la topique freudienne par cet article du site la-philosophie.com ou sur le site de la psychologue Alice Petiteau.

Les traits comportementaux de la personne ayant une structure psychique perverse sont les suivants :

  • « La personne en toute-puissance se croit omnisciente et impose ce qu’elle sait ou ce qu’elle croit comme une certitude » (p. 33)
  • « La personne en toute-puissance se croit omnipotente. […] elle se croit au-dessus des humains ordinaires et se place au-dessus de la loi commune » (p. 34-35)
  • « La personne en toute-puissance est omniprésente. Elle participe à tout, donne son avis sur tout, sait tout de ce qui se passe dans la communauté ou l’invente au besoin. » (p. 35)
  • « La personne en toute-puissance est incapable de se sentir responsable de ses actes » (p. 46)

Quels faits ?

Tout le monde n’a pas une structure psychique perverse, mais tout le monde peut agir en toute-puissance. Les faits et les actes de toute-puissance s’identifie à long terme par leurs effets et par la répétition de certaines situations.

  • Faits de violence : dénigrement public et ciblé de certaines personnes (harcèlement moral) / confiscation de la parole / sabotage de la paix communautaire / refus des différences / comportements agressifs répétés / instrumentalisation et manipulation / communication contradictoire et paradoxale
  • Victimes : personnes traumatisées par la violence dont elles sont la cible de manière répétée (insécurité foncière – perte des repères) / personnes désorientées sur le plan de leur identité et de leur dignité à cause du flou moral induit par les actes en toute-puissance.
    • « La victime est assignée par la personne en toute-puissance dans des rôles qu’elle n’a pas choisis » (p. 110).
  • Rupture communautaire : division et confusion au sein de la communauté / silence ou relativisation de la part de la communauté / tolérance d’actes intolérables.

Par mimétisme, une personne en toute-puissance active la toute-puissance de tout un chacun au sein de la communauté – à la différence qu’elle ne vivra aucune culpabilité par rapport à celles et ceux qui ont une structure psychique névrotique (normale).

Que faire face à la toute-puissance ?

L’autrice propose une série d’action à faire par rapport à la personne en toute-puissance et par rapport aux faits de toute-puissance et leurs effets.

Expliciter les textes de références et prévenir

La communauté et ses responsables doivent régulièrement travailler le cadre éthique de la vie communautaire (règlement, directives, discipline, chartes des valeurs, etc.). C’est ce cadre qui permet de rendre visible les dysfonctionnements propre à la personne agissant en toute-puissance et de fournir une analyse objective là où règne la confusion et la manipulation personnelle. Il permet un arbitrage et permet de discerner entre ce qui relève du conflits (normal) et des faits de violences (à refuser).

Ce cadre doit comprendre des mesures disciplinaires afin d’anticiper la réponse à donner aux actes de toute-puissance – Tartar-Goddet évoque ici une série de textes de références propre aux communautés protestantes de France (p. ex. le document de l’Eglise adventiste Pour une bienveillance – contre les abus. Les communautés ne doivent pas non plus ignorer le droit public, la protection de la personne qui le caractérise et les outils qu’il met à disposition.

Cette visibilisation du cadre doit s’accompagner d’une prévention générale au sein de l’Eglise (local et supra-local) par rapport aux faits de toute-puissance. Cette prévention doit prendre place dans la vie communautaire, dans la formation des responsables et aussi dans la direction générale de l’Eglise (synode). La réflexion théologique collective sur la toute-puissance de Dieu et l’imaginaire qui lui est associée est essentielle à cette prévention – la toute-puissance de Dieu ne se caractérise précisément pas par une volonté de puissance illimitée (cf. p. 174).

Observer

Encadrer la toute-puissance signifie que l’on est capable de produire un portrait objectif de la situation (actes répétés, profils, dégâts, etc.) – notamment pour contrer la confusion mise en place par la personne agissant en toute-puissance.

Seule cette objectivation permet un travail ayant des conséquences effectives. La production d’un tel portrait implique premièrement d’être informé au sujet de la toute-puissance, ce qui la caractérise et comment la repérer. « L’objectif de l’information est de rendre possible une parole, et les émotions qui lui sont associées, sur des faits inimaginables et impensables en Eglise. » (p. 147).

Ceci permettra de récolter des témoignages et de les confronter les uns aux autres. Le recours à un audit externe peut ici aider à clarifier la situation. Le tiers sert ici de catalyseur pour permettre la coopération et la collaboration des membres de la communauté autour des faits de toute-puissance.

Comprendre

Après une description des faits il s’agit de les qualifier. Cette qualification s’opère à partir de l’expérience d’autrui (témoignage), des références communes (institutionnelles, axiologiques, théologiques, etc.) et des connaissances au sujet des actes de toute-puissance humaine. La qualification des faits n’équivaut pas à un jugement sur la personne – elle conserve toute sa dignité – la personne « quoi qu’elle fasse, reste un vis-à-vis, un semblable » (p. 151).

À partir de cette qualification il est possible de produire un récit qui constitue une interprétation articulée et différenciée de la situation. Cette interprétation permettra de fixer les priorités dans les prochains actes à poser. Garantir la protection des personnes est un élément crucial de ce moment de la compréhension – sans quoi la parole ne se libère pas.

Répondre

Contenir la personne agissant en toute-puissance. Ceci impliquera de rentrer en conflit avec elle par rapport à la qualification de ses actes. Cette réponse ne doit pas être individuelle, mais collective – dans le refus des actes de toute-puissance lorsque ceux-ci se manifestent. Ce refus ne doit pas être violent, mais doit signifier explicitement que les actes posés ne sont pas acceptables – ce qui doit permettre à la communauté de rester dans son cadre éthique et de le maintenir. Il s’agira également d’être capable d’exercer des sanctions à l’égard de la personne agissant en toute-puissance. Comme le signale bien l’autrice, ces sanctions doivent être portées de manière collégiale :

Les sanctions, depuis le simple rappel ou recadrage jusqu’à l’exclusion ou radiation en passant par l’admonestation, la démission, la suspension, etc. se décide et s’exprime dans un cadre prévu par les règlements ou la discipline

Quand la toute-puissance humaine s’invite en Eglise, p. 164.

Si les responsables ou l’institution (locale ou supra-locale) ne sont pas capables de contenir la personne en toute-puissance, il ne faut pas hésiter à faire appel à une instance tierce.

Accompagner et soigner les victimes. Cette réponse va de paire avec le fait de contenir la personne agissant en toute-puissance. Il s’agira de permettre la personne d’accéder à un espace sécurisé où elle peut s’exprimer librement sur ce qu’elle a vécu et de lui permettre de « discerner la gravité des faits subis » (p. 158) – notamment sur le plan pénal. Cet espace peut aussi être généré au sein de la communauté – si elle n’est pas encore trop déstructurée par les actes de toute-puissance qui ont été posé en elle.

Restaurer les liens. Cette réponse est collective. Elle passe par la reconnaissance explicite des actes subis au sein de la communauté, par le rappel du cadre et de ses exigences. En Eglise cette réponse passera notamment par la liturgie – prière de repentance et d’intercession. La personne ayant une structure psychique perverse est incapable de reconnaître ses tords : ce sera donc la communauté qui devra prendre sur elle sa repentance.

Méditer régulièrement la thématique de la toute-puissance. Les textes bibliques offrent des occasions multiples pour donner sens et mettre des mots sur les actes de toute-puissance qui ont lieu dans la communauté et pour les recadrer. La méditation des Ecritures à l’échelon local fait partie de la veille à exercer à l’égard de la tentation de toute-puissance propre à toute vie humaine. L’autrice identifie ici toute une série de textes utiles : les récits de tentation de Jésus (Lc 4,1-13), la parabole des vignerons homicides (Mt 21,33-46 et par.), la parabole du pharisien et du collecteur d’impôts (Lc 18,9-14).

Bref écho

Ce que je retiens

Cette lecture offre un cadre général pour aborder les actes et les faits de toute-puissance en Eglise. Ce qui est développé ici devrait faire partie du b.a-ba de la vie communautaire – particulièrement sur le plan de la gouvernance.

Pour moi, cette lecture met particulièrement en lumière à quel point les communautés dont je participe (université, sociétés, église, etc.) entretiennent un cadre qui favorise les actes et faits de toute-puissance : invisibilisation du cadre éthique, minimisation et relativisation des comportements en toute-puissance, difficulté à vivre les conflits, rapport confus et ambigu à l’égard de la Loi. Ce sont des éléments qui ont été à différents endroits dans l’ouvrage et qui font écho à ma propre expérience. Ce livre m’encourage en conséquence à avoir un comportement qui :

  • soutient les efforts de clarification du cadre éthique, ainsi que son usage dans la vie communautaire / au travail.
  • soutient la mise en place de lieux sécurisés, qui permettent à la parole de se déployer librement ou à ce que des expériences puissent être partagées.
  • soutient la mise en place de lieux et de temps sécurisés consacrés aux conflits et à l’expression de la pluralité.
  • pose une limite face aux comportements et actes en toute-puissance.

Une réserve

Edith Tartar-Goddet développe son propos en s’appuyant sur les structures psychiques proposées par la théorie psychanalytique et sur les profils de personnes qui y correspondent. Je ne m’y connais malheureusement pas assez pour pouvoir évaluer la validité de cette théorie. Ce qui me gêne avec celle-ci, c’est qu’elle place la personne avec une structure psychique perverse dans une situation où elle semble hors de toute rédemption – elle n’est pas dans un état pathologique, mais elle semble ne pas pouvoir non plus évoluer, ou changer. Est-ce le cas dans la théorie psychanalytique ? La personne ayant une structure psychique perverse peut-elle évoluer ? Son Moi peut-il prendre plus de place par rapport au Moi Idéal ?

Il me semble que sur le plan théorique, le livre de Tartar-Goddet gagnerait à être accompagné d’une perspective systémique, qui mettrait plus l’accent sur les structures de l’interaction entre les individus plutôt que sur les profils psychiques individuels. Cela donnerait un modèle explicatif qui permettrait d’expliquer mieux la présence importante d’actes et de comportements en toute-puissance au sein des milieux de vie que j’expérimente – parce que ce modèle ne réduit pas l’oeuvre néfaste de la toute-puissance à certains profils individuels. Autrement dit : les pervers narcissiques ne sont pas des profils communs et il ne faudrait pas galvauder cette catégorie. En revanche beaucoup de personnes agissent en toute-puissance dans un système qui le permet (voir l’encourage) sans pour autant avoir une structure psychique perverse.

Ma réserve ne doit pas minimiser ou relativiser les propositions de l’autrice. Le but de cet ouvrage est d’offrir des outils pour le développement de comportements et du cadre éthique qui permettent de contenir les actes et les comportements en toute-puissance. En ce sens la radicalité qu’offre la théorie psychanalytique est à la mesure du mal qu’il s’agit de prévenir et de contenir. L’ouvrage offre d’ailleurs des pistes de comportements collectifs qui permettent de travailler la toute-puissance aussi à un niveau systémique.

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