Dire l’Esprit-Saint

L’Esprit-Saint, c’est la personne de la Trinité que l’on ne peut pas décrire. Mais on peut la dire.

Le jésuite Bernard Sesboüé a écrit une brève histoire de la pneumatologie chrétienne. Il l’a intitulée L’Esprit sans visage et sans voix.

Dans ce titre on pourrait voir l’écho de ce texte de l’évangile selon Jean. « L’Esprit, comme le vent, souffle où il veut » (Jn 3,8 – NFC).

Dans la discussion pneumatologique récente, différentes images sont utilisées pour parler de l’Esprit-Saint. Certains on pu parler d’une force de vie (Jürgen Moltmann) ou encore d’un champ de force (Wolfhart Pannenberg).

Le texte biblique lui-même utilise un certain nombre d’images. Le vent, la colombe (Mc 1,10), l’onction (1 Jn 2,26-27), la langue de feu (Ac 2,3-4). Des termes plus abstraits lui sont également attribués : témoignage, vie, joie, vérité. L’Esprit-Saint donne voix.

On utilise des images, des concepts, des impressions glanées dans l’expérience et l’histoire.

Dans mon travail

Actuellement j’explore la compréhension dogmatique de la « spiritualité ». On peut mettre l’accent sur deux choses. 1. La spiritualité s’enracine dans un acte de Dieu. 2. l’Esprit-Saint est l’agent de cette activité ici et maintenant.

Du coup, forcément que comprendre ce que c’est que cet Esprit qui agit ici et maintenant m’intéresse.

Mais au fil de mon travail, je me suis par contre retrouvé confronté à une question : peut-on, en dogmatique, parler directement de l’Esprit-Saint ?

Pour le dire plus techniquement : peut-on parler de l’Esprit-Saint considéré « pour lui-même », indépendamment de son rapport aux autres personnes de la Trinité (le Père et le Fils) ou de son rapport à la figure du Christ ?

La question peut être vite répondue : bien sûr que l’on peut et on l’a fait. Mais on trouve aussi des pneumatologies qui évitent d’effectuer cette description directe, tout en disant bel et bien quelque chose de l’Esprit-Saint.

L’enjeu

Attention ce sera un peu nerdy.

A. Méthodologiquement

Quand on réfléchit sur la tâche de la dogmatique à partir du mode de la dogmatique elle-même, on ne peut la comprendre comme comme étant elle-même soumise à l’activité de l’Esprit-Saint.

La dogmatique expose le contenu de ce qui est cru par l’Eglise. Elle soumet par ce biais la prédication de l’Eglise à la critique. Elle met en lumière des nouvelles possibilités pour penser et dire la foi aujourd’hui. Sous ces différents aspects, elle est elle-m’eme une poursuite de l’activité de l’Esprit-Saint.

En perspective dogmatique, la théologie de manière générale est une extension de la « spiritualité ». La théologie est une conséquence de l’activité du Saint-Esprit.

C’est la perspective propre à la dogmatique. Cela ne regroupe pas le tout de ce que fait un-e théologien-ne.

Tout ce que le dogmaticien, la dogmaticienne dit et prononce au sujet de la foi chrétienne, de la révélation de Dieu en Jésus-Christ, de l’existence humaine et du monde mis en lumière par cette foi, tout cela n’est vrais que dans la mesure où la même personne espère l’action de l’Esprit-Saint pour la vérité de ce qu’elle dit.

Pour le dire autrement : dans une perspective dogmatique, l’Esprit-Saint, comme personne de la trinité, est le sujet constitutif de toute énonciation dogmatique. Je n’énonce rien du dogme de la foi, si ce n’est par l’Esprit-Saint.

Je le dis en passant, mais il y a différentes manières ensuite de faire sens de cette phrase. On peut le mettre en relation avec une herméneutique de la vie, une histoire du développement humain, une histoire de l’univers, une description du mental – bref, cette affirmation peut se laisser re-expliquer par différents biais.

Or, l’Esprit-Saint peut lui-même devenir un thème de la dogmatique. L’Esprit-Saint est un lieu théologique parmi d’autres. Mais… si on est un peu conséquent, cela voudrait dire qu’au moment où le dogmaticien parle de l’Esprit-Saint, l’Esprit-Saint parlerait lui-même… de lui-même !

Donc la thèse serait la suivante :

§ La description dogmatique de l’Esprit-Saint est une auto-description de Dieu par l’intermédiaire d’une parole humaine, d’une réflexion humaine, d’un langage humain.

Mais cela pose du coup quelques difficultés…

B. Thématiquement

Dans ce qu’on appelle l’économie du salut, l’Esprit-Saint réalise la restauration de l’existence humaine (cf. Ez 37,5 ; Rm 8,2) – tout comme c’est lui qui donne vie à l’être-humain au départ (cf. Gn 2,7). Dans ce que nous pouvons voir, connaître et percevoir, il n’y a d’Esprit-Saint que là où il y a une humanité restaurée.

Par l’Esprit-Saint, l’être-humain peut se tenir auprès du seul Saint – Dieu. Il est en communion avec lui, ce qui veut dire que lui aussi est saint.

Crucifixion, Giotto (?-1337)

Or connaître Jésus-Christ, c’est participer à cette humanité renouvelée – donc obéir au double commandement d’amour, etc. – parce qu’en lui le Saint s’est rapproché de l’être-humain, de celui qui s’était détourné de lui. Connaître Jésus-Christ, c’est avoir reçu l’Esprit-Saint. Croire, vivre et savoir le Christ, implique que mon propre esprit est sanctifié – ce que je ne peux faire de mon propre chef, ce que je ne peux que constater « après-coup », que je ne peux que constater comme une grâce.

Dans l’économie du salut, l’Esprit-Saint est un don et non une possession. Seul Jésus-Christ exalté à la droite de Dieu (Lc 22,69 ; Ac 2,33 ; Ph, 2,9 ; Hb 2,9 ; 1 Pierre 3,22 ; etc.) a la capacité de donner l’Esprit-Saint plus loin, car lui seul est saint comme Dieu est saint – ce qui est une manière de dire qu’en lui Dieu et l’humanité se font à nouveau face, se sont retrouvés, sont ensembles.

L’Eglise, à la suite de ce don, peut rendre témoignage à Jésus-Christ et par ce fait manifester la réalité du salut dans le monde. Or, le-la dogmaticien-nne fait son travail à la suite de ce mouvement. Le-la dogmaticien-ne, n’est pas Jésus-Christ en personne, ielle est au mieux son témoin – ielle est sur terre et non dans les cieux. Ielle est simul iustus et peccator.

Si on reprend la prémisse méthodologique que j’ai évoqué avant, cela me mène à une seconde thèse :

§ Au moment où ielle se mettrait à décrire l’Esprit-Saint pour lui-même, ielle ne pourra pas décrire autre chose qu’ielle-même comme saint-e et comme saint-e en train d’écrire les lignes qu’ielle écrit.

Comment ne pas être idolâtre quand on fait ça ?

On ne peut pas s’attribuer à soi-même la sainteté : en fait on ne sait pas ce que la sainteté, sans l’aide de Dieu. On ne sait jamais à l’avance ce que c’est que d’être saint au moment où on devrait l’être. Pour la foi chrétienne, on ne peut que regarder et méditer ce qui se passe en Jésus-Christ et ce qui s’est passé dans tout ces hommes qui se sont faits ses témoins.

On peut au mieux espérer que le Saint-Esprit nous sera donné, en conséquence demander sa venue. Veni sancte spiritus.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à dire du Saint-Esprit. Mais que l’on en dira quelque chose que dans la mesure où on laisse l’Esprit-Saint se dire lui-même.

C’est dans la pragmatique de ma dogmatique que va se réfléchir le dire de l’Esprit-Saint. Mais je ne peux pas aller bien au-delà de cette affirmation : je peux seulement écrire.

La responsabilité est laissé à la créativité de l’Esprit-Saint : la responsabilité adéquate de la tâche dogmatique à l’égard de l’Esprit-Saint sera de prendre au sérieux la responsabilité qui lui est donné d’investir un espace de créativité, où le contenu est indissociable de la manière de le formuler et de ses effets dans la réalité.

C’est peut-être à ce moment qu’apparaît le plus clairement qu’il n’y a pas de dogmatique sans liturgie, sans art, sans poésie et sans éthique.

L’image choisie pour illustrer cet article n’est pas une erreur.


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