La doctrine face au COVID-19

1. Dire la foi chrétienne en contexte de crise

La mise en lumière de nos habitudes par la crise du COVID-19 est une occasion pour revisiter la doctrine chrétienne.

La doctrine, ce n’est rien d’autre que ce que l’on dit et enseigne à un moment donné, à partir d’une certaine perspective et à un auditoire circonscrit.

En protestantisme, la doctrine a pour thème central la révélation de Dieu en Jésus-Christ, telle qu’elle a eu lieu, telle qu’elle a lieu maintenant. Telle qu’elle a lieu selon la perspective de Dieu et pour notre perspective.

La doctrine n’est pas figée : elle est prise dans un processus de reformulation – de réforme – constante. Son élaboration se fait au contact de la Parole de Dieu. Il s’agit de la prédication actuelle de l’Evangile, en relation avec le témoignage des prophètes et des apôtres (le canon des Ecritures) et de l’Eglise (la Tradition).

2. Un exemple : une théologie à l’ombre de la crise du COVID-19

Günther Thomas
Günther Thomas

Il y a quelques temps j’ai reçu un mail du théologien allemand Günther Thomas. Il enseigne la théologie systématique, la théologie fondamentale et l’éthique à la faculté de théologien protestant de l’université de Bochum (Ruhr-Universität).

Dans ce mail il transmettait un article qui répondait à des pasteurs-es ayant la demande d’une réflexion théologique sur la situation actuelle, face au COVID-19.

Cela a donné l’occasion d’une Dogmatique en bref intitulée “La Theologie à l’ombre de la crise du COVID-19”. L’article a été publié en allemand dans le magazine protestant Zeitzeichen. On en trouve une version anglaise sur Cursor_. Vous le trouverez en version originale ici : Theologie im Schatten der Coronakrise ; Theology in the shadow of the Corona Crisis.

J’ai trouvé l’exercice intéressant. Je me suis dis que je pouvais partager dans les grandes lignes les éléments centraux du texte.

Ce qui suit n’est donc pas de moi, mais reprend les éléments de l’article du professeur Thomas, sans être exhaustif.

a. La création

La Création n’est pas parfaite. La Bible la déclare bonne, mais pas parfaite. Dieu ne s’identifie pas comme tel avec la “Vie” ou la “nature”. La puissance de la vie prise pour elle-même, c’est la victoire de l’expression de vie la plus forte.

La Création comme acte de Dieu selon le premier chapitre de la Genèse, doit être comprise comme une victoire constante sur le chaos. La dimension chaotique n’est pas effacée avec l’acte de Création, mais ordonnée ou contenue. La Création n’est pas parfaite. Au mieux on peut dire qu’elle est “bonne”, sans effacer le conflit qui la traverse :

La Création se déploie par le biais d’une liberté abyssale, qui se manifeste également dans les mutations de virus qui ont la capacité de détruire des vies.

Günther Thomas, p. 2.

Face à cela, la foi chrétienne espère une création qui attend encore son accomplissement final. Elle espère une vie qui n’existe pas que par la violence – à l’image d’un lion qui peut se nourrir de paille (Isaïe 11,7).

b. La providence

Traditionnellement, la doctrine de la providence présente le monde comme un théâtre dont Dieu assure la mise en scène.

Ce qu’il s’agit de penser, c’est le fait que cette création qui a la liberté de produire le COVID-19 est aussi accompagnée par Dieu. Non pas que Dieu détermine tout, mais que Dieu tient le cap de ses décisions – ce qu’on appelle la “patience de Dieu”.

Une reformulation de la doctrine de la providence devrait d’une part commencer avec l’intention de Dieu à l’égard de chaque vie, de l’Eglise et du monde, mais se déployer ensuite concrètement comme doctrine de l’impatience de l’espérance.

Günther Thomas, p. 3

La situation actuelle ne doit pas mener au rejet doctrinal de l’action souveraine de Dieu, mais au contraire à orienter le regard sur l’espérance concrète. Une espérance qui en veut et en attend de Dieu : que sa promesse à l’égard de la création se réalise concrètement.

Si Dieu est patient à l’égard de la Création, nous avons à nous montrer impatient face à la réalisation de la promesse de Dieu.

c. Le péché

On ne peut pas détacher la souffrance et le péché. En même temps, il ne faut pas les identifier. C’est le rôle de la doctrine du péché.

La tradition doctrinale a mis en place des liens problématiques entre la “souffrance” et le “péché”. Autrement dit : si tu souffres, c’est que tu as dû le mériter. On fait bien de se révolter contre une telle tendance, comme l’a fait récemment Jean-Marc Leresche dans son billet Coronavirus ou les amis de Job.

Mais la fonction de la doctrine du péché est plutôt d’ouvrir un champ de discernement. En tant qu’être humain, nous participons aussi de cette liberté abyssale de la Création, et sommes aussi sous la patience de Dieu – c’est comme ça que l’on peut comprendre le verset de Romains 6,23 : “Le salaire du péché, c’est la mort ; mais le Don que Dieu accorde gratuitement, c’est la vie éternelle dans l’union avec Jésus-Christ notre Seigneur”.

Quelles manifestations de la finitude ou des limites humaines sont-elles à reconnaître comme des aspects de la création bonne ? – de la création entièrement bonne. Mais quels sont les aspects qui manifestent la fragilité mortelle de la création, contre lesquels il faut opposer un combat décidé à la faveur de la vie? Celui qui maintenant dirait que c’est le destin des vieux que de mourir, celui-ci abandonne simplement le combat. Il hausse les épaules en disant: il en va ainsi de la vie dans sa finitude. Mais où se trace la frontière entre ces deux aspects ? Est-ce la disponibilité d’un appareil respiratoire qui en décide?

Günther Thomas, p. 4

d. L’être-humain

Actuellement, la théologie utilise volontiers les termes de “fragilité” et de “relationalité” pour parler en un sens positif de l’existence humaine dans sa finitude.

La crise du COVID-19 met en évidence l’ambivalence de ces termes: la fragilité humaine se concrétise dans la mort biologique ; la relation est ce qui participe de la propagation du virus et de la mort qu’il véhicule. Il y a un combat à mener contre ces forces de mort, et il est celui qui est mené actuellement notamment par le personnel soignant.

Ceci nous réengage encore une fois dans un discernement à l’égard des manières concrètes de réaliser la communion et la communauté, dans l’ambivalence dans laquelle prend place la fragilité et la relationalité humaine.

e. Le Christ

Le Christ est le miracle de la présence de Dieu dans le combat de la vie. Pour la doctrine, c’est l’événement de Pâques qui donne la clef pour approcher théologiquement l’ambivalence de l’existence dans la création, confrontée à sa liberté abyssale

La résurrection du crucifié est la protestation de Dieu à l’égard de tout processus de victimisation et de l’absence de justice

Günther Thomas, p. 6.

Les récits de guérisons rendent manifestent que Dieu ne se tient pas à distance de sa Création, mais qu’il y a une intranquilité de Dieu, que Dieu ne se repose pas encore, qu’il guérit. Si Dieu entre dans la violence du monde, c’est pour guérir. Le miracle n’est pas tant la guérison physique, mais que Dieu se trouve là, à cet endroit – ce qui se donne à voir en Jésus-Christ.

f. L’Eglise

Dans son existence, l’Eglise participe de la mission du Christ. Elle se fait témoins de ce qui lui a fait. En ce sens, elle participe aussi de la guérison du monde : elle l’a fait concrètement par les réseaux d’aides et de soins qu’elle a mis en place au fil de son histoire, et par la prière qu’elle porte devant Dieu.

Face à la crise actuelle, l’Etat national et sa force propre redevient une réalité effective. Des frontières se ferment, des décisions sont prises pour préserver la communauté locale, à l’encontre de l’intérêt d’une communauté plus globale.

L’Eglise a pour tâche dans cet espace de renvoyer à la “grenzüberschreitende Zuwendung Gottes”… le fait qu’en se tournant vers sa création, Dieu lui-même transgresse les frontières.

L’Eglise a pour tâche de prier pour un esprit de consolation, de miséricorde. Elle porte plainte pour la souffrance, elle rend grâce pour l’exercice concret de l’attention, de la solidarité et de l’amour. La communauté de foi est vicaire de ceux qui ne peuvent plus, ou n’ont jamais pu, prier. Elle fait silence, car elle-même doute qu’elle puisse faire cela.

En tout cela, l’Eglise apparaît comme l’espace d’une polyphonie de la foi.

Dans la polyphonie de la foi, l’Eglise devient un espace dans lequel on peut croire sous la forme de la plainte sincère et furieuse, de l’attente épuisée, de la reconnaissance courageuse et de la louange téméraire

Günther Thomas p. 6.

g. L’Esprit

L’Esprit de Dieu n’est pas l’Esprit de la vie. Il est la présence de Dieu dans la souffrance : il amène de la joie, mais accroit la perception de la souffrance. Il se manifeste dans des actions et des paroles concrètes.

Les communautés peuvent, face à la crise du COVID-19 devenir des lieux de développement et de découverte de l’Esprit. On peut y découvrir des charismes, des dispositions à s’engager, un amour qui est prêt à prendre des risques.

Günther Thomas p. 8

Cet Esprit transgresse toutes frontières. Les chrétiens peuvent témoigner de son action par delà les frontières de leur communauté. Là où il y a de la solidarité, de l’attention, de l’amour, le chrétien peut croire la présence de l’Esprit et remercier ceux qui s’engagent de telle manière.

h. L’Espérance

L’existence chrétienne a quelque chose d’entêté dans son attitude. Par son espérance, elle se rebelle contre tout fatalisme et contre tout attentisme. Elle espère parce qu’elle croit en la résurrection du crucifié : la révolte de Dieu lui-même à l’égard du mal qui traverse sa création.

C’est une espérance têtue qui attend le renouvellement de la création, aussi parce qu’elle attend quelque chose de Dieu :

J’ai la certitude que c’est aussi un lieu où Dieu est soumis à interrogation et à justification. Pourquoi cette souffrance? Est-ce que le prix de la liberté de l’évolution n’était pas trop élevé? Pourquoi cette patience abyssale? Combien de fois un Dieu guerrier n’aurait-il pas répondu à nos attentes? C’est pour cela que nous souffrons aussi de la patience de Dieu.

Günther Thomas p. 8

L’espérance est ici source d’engagement et non de désengagement. Elle ne fait pas l’économie des questions légitimes.

i. L’Ethique

Ce que la crise du COVID-19 met en avant c’est à la fois la force et l’ambivalence des “groupe de solidarité”. Dès qu’une crise intervient, ce sont ces groupes d’affinités, liés par une proximité locale qui permettent l’action et la solidarité. Le revers, c’est que ces groupes sont exclusifs de ceux qui n’en participent pas. Cela se reflète dans la force de l’Etat Nation au sein d’une Europe qui peine à en contre-balancer l’action.

L’auteur renvoie ici au fait qu’en Allemagne on refuse maintenant d’exporter des appareils respiratoires afin de favoriser le bien de la propre population.

Face à cela, l’Eglise reconnaître à la fois la force de solidarité locales et circonscrites, mais témoigne d’un Dieu qui transgresse les frontières. Un investissement local doit se manifester comme l’expression d’une oecuméné mondiale.

Au regard des Etats qui n’ont pas de système de santé fonctionnel pour faire face à la crise du COVID-19, il faudra plus d’un bateau de sauvetage. L’Eglise fait inévitablement partie de groupes de solidarité en croissance, mais elle participe de la sollicitude de Dieu, celle qui transgresse les frontières.

Günther Thomas, p. 10.

J. Confession de foi

Le texte se termine par une confession de foi que je redonne en entier ici :

En tant que chrétiens, nous croyons en un Créateur, qui a crée ce monde bon, mais pas parfait. Cette bonne création se déploie selon une liberté abyssale, mais Dieu l’accompagne. De nombreux chrétiens, avec de nombreuses personnes, travaillent ensemble aux côtés de Dieu à la limitation du chaos et de l’obscurité que cette création, ainsi que notre propre vie, contient. Même sans culte, à Pâques nous fêterons un nouveau monde de Dieu, sans cri, sans souffrance, sans mort. Têtue et téméraire, l’Eglise espère un nouveau monde de Dieu, dans lequel les nuits de la maladie ne seront plus. Mais, en tant que chrétiens, et bien plus, en tant qu’Eglise, nous sommes renvoyé à la Lohsung de 2020 : “Seigneur, je crois. Viens en aide à mon incroyance!” Face aux exigences de ces dernières semaines, en tant qu’Eglise nous vivons de la promesse de Dieu, qu’en ces temps de détresse il ne se détourne pas du monde et qu’avec son Esprit, il se tient parmi nous.

Günther Thomas p. 10.

3. Continuer

Le but de l’exercice n’est pas de formuler une doctrine “définitive”. Il s’agit plutôt de stimuler et de provoquer le discours et les pratiques chrétiennes.

Faîtes-vous mêmes votre propre Dogmatique en bref!

On peut absolument ne pas être d’accord avec ce qui est formulé ici : mais le défis est de ne pas rester silencieux, de ne pas se contenter de hausser les épaules et de passer son chemin.

Que vas-tu dire toi, de ta foi, en ce temps de crise?


Ce(tte) création est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité 4.0 International.

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