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Transmettre en Eglise. Eléments pour une réflexion individuelle et communautaire

Cet article me sert de préparation à une intervention pour l‘Eglise réformée zurichoise de langue française (15.05.2022)

Je m’intéresse ici aux enjeux de la transmission dans le contexte des Eglises protestantes réformées en Suisse.

Définition de la transmission

Transmettre, c’est faire passer quelque chose d’une main à une autre. Je transmets lorsque je donne à quelqu’un d’autre quelque chose qui m’est propre – ou que je le fais pour quelqu’un d’autre, comme un messager qui transmet le message de l’expéditeur à son récipiendaire. Il peut s’agir d’objets matériels, d’attributs biologiques ou psychiques, culturel et sociaux, verbaux et non-verbaux – tout ce que l’être humain (ou autre) peut « porter » dans le monde.

Quelles sont les conditions de la transmission ?

Il vaut la peine de jeter un regard en arrière : en Suisse nous venons d’un monde où l’Etat participait de la transmission de la culture, des valeurs et de la foi protestante – en tout cas pour les cantons de tradition réformées, mais pas uniquement. Le projet ecclésial protestant-réformé était un projet sociétal – ce qui se réfléchit notamment dans le fait que l’éducation religieuse sous-tendait l’ensemble de l’éducation scolaire. Entre la famille, l’Eglise et l’école devait s’articuler un flux de transmission continu.

Avec l’instauration de la liberté de religion et de croyance au niveau fédéral en 1848 ce flux se défait : la responsabilité de la transmission revient en définitive à l’adulte seul – au « père de famille » dans un premier temps – lequel a autorité sur l’éducation religieuse des personnes à sa charge (surtout les enfants mineurs)i. L’Ecole et l’Eglise peuvent proposer du contenu « religieux », mais personne ne peut être contraint de le suivre ou de s’y exposer. La laïcisation des écoles mène par ailleurs à une dissociation progressive de la transmission religieuse : il y en a une qui sera propre à l’école – on peut penser ici à la partie Ethique et culture religieuse du plan d’étude romand – et l’autre qui sera propre à la communauté religieuse – le catéchisme.

Cette situation de liberté religieuse n’était pas prévue par la théologie des églises réformées d’Etat. À partir de là, on constate comme une « crise continue » de la transmission en milieu protestant. Ces Eglises se retrouvent maintenant face à l’exigence d’assurer une transmission pertinente et attrayante, au risque sinon que les familles confient leur progéniture à d’autres activités et que les adultes aillent voir ailleurs – elles sont en régime de concurrence. De la capacité à transmettre semblent dépendre beaucoup de choses, mais par dessus tout la santé matérielle (financière) des Eglises – celles-ci étant souvent liées au nombre de personnes qui y adhèrent et qui sont prêtes à mettre des sous. Le déclin de la transmission mène potentiellement à se confronter à la fermeture d’une communauté.

Mais ces Eglises sont empruntées face à cette exigence : la transmission dont elles sont porteuses n’est en effet pas censée se faire à leur propre bénéfice, mais au bénéfice de l’annonce dans le monde d’un Dieu qui s’est fait serviteur. Si l’Eglise transmet, ce n’est pas pour son propre intérêt, mais parce qu’elle reçoit cette tâche de transmission la part de son Seigneur (Mt 28,19-20). Une transmission qui sera orientée par le soucis de la croissance ou de la survie communautaire sera donc toujours suspecte. Cela met en évidence la pression qui retombe sur l’allocation des ressources : elle devrait discriminer entre des propositions qui visent avant tout à assurer sa propre survie et celles qui répondent à la tâche qui est constitutive de son existence.

Que faut-il transmettre ?

Qu’est-ce que les Eglises doivent transmettre ? Différentes réponses existent sur le marché : la foi, certaines valeurs, une culture religieuse (protestante), une certaine identité (un rapport à soi, à Dieu et au monde), la lecture de la Bible, certaines croyances. Ces différentes options co-existent et se font concurrences. En théologie pratique récente on a insisté sur la Communication de l’Evangileii) : la transmission ecclésiale devrait participer en christianisme de l’éclosion de la vie présente à la présence du Dieu qui est amour et de son règne en elle.

Lorsque Paul mentionne ce qu’il doit transmettre, il parle de la Bonne Nouvelle de Jésus, crucifié et ressuscité pour le salut du monde. Le fait que lui-même, qui n’était pas un disciple de Jésus mais leur persécuteur, puisse prendre part à cette annonce de la Bonne Nouvelle fait partie de ce qu’est la Bonne Nouvelle, indissociable du don de l’Esprit-Saint et de la rencontre du Ressuscité (Rm 1,1-6 ; 1 Co 15,1-11)iii). C’est aussi ce que l’on voit dans la seconde épître à Timothée (2 Tim 2,8).

Ce qui est caractéristique de cette Bonne Nouvelle, c’est qu’elle révèle qui est Dieu et comment il se rend présent auprès de sa créature. En bref, à la lumière de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ, Dieu apparaît comme celui qui est amour (1 Jn 4,8) et qui donne sa paix au monde (Jn 14,27). Comme amour, Dieu est celui qui est lui-même en se donnant entièrement et en se mettant au service de celui qui, en principe, lui est inférieur – ses créatures, ses serviteurs, etc. En donnant sa paix, Dieu répare ce qui est brisé, réconcilie les partis en conflit et rétablit la justice. Il fonde une vie basée sur la confiance et non sur la force. Il redonne dignité et puissance à celles et ceux qui n’ont rien ou à qui tout a été retiré. Si l’Eglise a pour tâche d’assurer la transmission de l’Evangile de Jésus-Christ, alors cette transmission – lorsqu’elle a lieu – aura aussi les marques de cet amour et de cette paix.

Quels sont les critères de réussite de la transmission ?

Cette question est embêtante. L’Eglise ne peut jamais être certaine d’avoir réussi à transmettre l’Evangile. On pourrait dire en effet que le critère de vérification d’une transmission réussie de l’Evangile serait le moment où l’on constate qu’une autre personne réussit elle aussi à transmettre librement l’Evangile que l’on a soi-même essayer de transmettre – cela veut dire que l’amour et la paix de Dieu ont rejoint une autre personne, qu’elle s’est ouverte à la présence de Dieu dans sa vie et que dorénavant elle vit à partir de cette présence qui cherche toujours à se communiquer plus loin. Or cela aussi échappe à l’Eglise : seul Dieu peut se rendre présent auprès d’autrui – nous ne pouvons forcer qui que ce soit à la présence de Dieu – que ce soit Dieu lui-même, où la personne « qui n’a qu’à ouvrir ses yeux et ses oreilles » pour découvrir ce Dieu qui est déjà présent. Croire ne se force pas, ni ne s’enseigne. Seul l’Esprit-Saint a autorité sur ces aspects. La transmission de l’Evangile par l’Eglise ne pourra jamais dépasser le stade du témoignage en faveur de cet Evangile.

En revanche, l’Eglise est responsable de la qualité de vie, de l’ambiance qu’elle met en place par le témoignage qu’elle rend à l’Evangile. Elle propose des pratiques, des discours, des oeuvres d’art, des rites, une certaine manière de se rapporter à soi, aux autres, à Dieu et à sa création, un style de vie. Ce sont tant d’aspect dans lequel elle peut proposer un apprentissage, un entraînement, une initiation – voir un perfectionnement. Ces aspects ne sont pas eux-mêmes l’Evangile à transmettre, mais sont des formes possibles du témoignage rendu à l’Evangile et des formes proposées à autrui, pour qu’ielle puisse ielle-même prendre part à cette transmission de l’Evangile et découvrir comment ielle-même, personnellement, prendra part à cette transmission – avec ses talents, sa spécificité, sa personnalité, etc.

Mais l’Eglise doit discerner parmi ces propositions, lesquelles sont fidèles à l’Evangile qu’elle doit transmettre – lesquelles sont imprégnées de l’amour et de la paix de Dieu. Elle se tient en effet responsable des effets concrets de ce qu’elle propose dans le monde – son héritage actuel étant marqué de pratiques, de discours et de styles de vie anti-évangélique qui, plutôt que d’ouvrir autrui à la présence du Dieu qui est amour et qui donne son paix, ont obscurcit, voir fermé l’espérance, l’amour et la foi en Dieu. Paul proposait les éléments suivants pour discerner les propositions qui appartiennent, ou non, à la transmission de l’Evangile : « l’amour, la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi » (Ga 5,22). Une telle liste serait à réactualiser constamment à neuf – par exemple dans l’élaboration d’une charte éthique. Je rajouterais à cela le critère suivant : l’adéquation de nos propositions et la fidélité de notre transmission, trouvent leur juste mesure lorsqu’elles sont placées face à la croix, lorsqu’elles sont exposées au récit de Pâques et à la manière dont ce récit les met en lumière. Le discernement de la fidélité dans la transmission de l’Evangile ne se fait en effet pas dans le vide, mais dans le cadre proposé par ce récit.

Une distinction utile ? [Edit]

Nicolas Friedli m’a rendu attentif à une distinction, proposée par Pierre-Luigi Dubied dans son ouvrage Apprendre Dieu à l’adolescence, entre ce que l’on acquière par enseignement et ce que l’on acquière par expérience – la personne en charge de transmission ne maîtrisant pas la réussite de cet aspect de la transmission iv. Je n’ai pas repris cette distinction de Dubied, parce qu’elle me semble mettre en place un double-bind pénible pour les personnes en charge de transmission – entre échec programmé de la transmission et nécessité de quand même transmettre.

En revanche elle me semble intéressante, si par là on essaie de distinguer entre le vécu auquel on cherche à rendre témoignage par la transmission de l’Evangile et les différentes propositions que nous générons au fil de notre témoignage, dans la tentative de prendre notre propre part à la transmission de l’Evangile.


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Notes de bas de page de l'article
  1. Les travaux de l’historienne Sarah Scholl sont particulièrement précieux sur cette thématique. Voir notamment l’article en ligne Ecole laïque et religions. Evolutions des formes et des contenus en Suisse romande (XIXe-XXe siècles)[]
  2. voir notamment les travaux de Christian Grethlein, sa Praktische Theologie (Walter de Gruyter, 2016) et sa Kirchentheorie (Walter de Gruyter, 2018[]
  3. Sur la thématique de l’évangile chez Paul, voir l’ouvrage de Maximilian Paynter, Das Evangelium bei Paul als Kommunikationskonzeption (Narr Francke Attempto, 2017[]
  4. cf. Dieu à l’adolescence, Labor et Fides, 1992, pp. 73-74[]

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