Discernement théologique en Eglise. La décision ecclésiale

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Une décision en Eglise est essentiellement un acte d’obéissance : elle est une mise en oeuvre de la mission qu’elle reçoit de Dieu. Vu que cet acte d’obéissance est aussi un acte de liberté, un discernement théologique doit accompagner les décisions ecclésiales.

Définition dogmatique de L’Eglise

Traditionnellement, la théologie protestante se réfère à l’article 7 de la Confession d’Augsburg (1530) quand il s’agit de penser la définition de ce qu’est l’Eglise :

L’Eglise est l’assemblée des saints, dans laquelle l’Evangile est enseigné dans sa pureté et les sacrements sont administrés dans les règles.

André Birmelé et Marc Lienhard (éds.), La foi des Eglises luthériennes, Paris-Genève, 1991, p. 46

“Assemblée des saints” désigne l’assemblée de ceux qui, par Jésus-Christ, sont dans la présence de Dieu – la “sainteté” étant ce qui est particulier à Dieu. Depuis Augustin, une grande partie de la théologie chrétienne insiste sur le fait que l’Eglise est un “corps mélangé” (corpus permixtum) et qu’il n’appartient pas aux autorités humaines d’essayer de la “purifier”.

La mission de l’Eglise est d’annoncer l’Evangile, car c’est en lui qu’est donné et qu’agit le Dieu qui sauve. On dit parfois que l’Eglise est créature de la Parole (creatura verbi) L’Evangile est un acte de communication de Dieu envers le monde et l’Eglise par son service concret rend témoignage de cet acte, car c’est lui qui la constitue premièrement. L’Evangile se résume à un nom et une personne : Jésus-Christ.

La théologie protestante récente insiste particulièrement sur le statut de “témoins” : le “témoins” n’est pas cellui qui fait, mais cellui qui atteste de ce qui s’est passé et qui en annonce la vérité. En ce sens, l’Eglise est toujours “témoins” de l’Evangile et non l’Evangile-même. Elle insiste également sur la dimension communautaire, sociale et institutionnelle de l’Eglise.

La décision ecclésiale

La responsabilité de l’Eglise est délimitée par son obéissance à la mission qu’elle reçoit de Jésus-Christ lui-même. La Pentecôte marque le début de cette mission :

6 Ceux qui étaient réunis auprès de Jésus lui demandèrent : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu rétabliras le règne pour Israël ? » 7 Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de savoir quand viendront les temps et les moments, car le Père les a fixés de sa seule autorité. 8 Mais vous recevrez une force quand l’Esprit saint descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’au bout du monde. »

Actes des Apôtres 1,6-7 (NFC)

Toute décision de l’Eglise doit servir la mission qui est constitutive de son existence. La reconnaissance de cette mission est constitutive de sa capacité décisionnelle. C’est seulement sous ces conditions qu’elle sera un acte d’obéissance et qu’elle engagera réellement sa responsabilité.

Dans le contexte de cette mission, l’Eglise dispose d’une importante marge de décision et d’action : les seules institutions qu’elle reçoit en tous temps sont celles de la Cène et du Baptême. Pour tout autre institution, elle est tenue responsable des dispositifs qu’elle adopte avec le concours de l’Esprit-Saint. La mise en place de tels dispositifs est nécessaire – car l’Eglise est soumise à la Loi – mais leur forme concrète n’est jamais définitive.

Les Principes Constitutifs de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud, sur la base de ce qui vient d’être dit, cadrent son dispositif institutionnel de la manière suivante :

Selon la Constitution cantonale et la Loi ecclésiastique, qui respectent sa liberté spirituelle et garantissent sa liberté d’organisation, elle est reconnue par l’Etat comme une institution de droit public. Elle collabore au bien de tous.

Principes Constitutifs, article 4

Ainsi, la responsabilité de l’EERV se constitue à partir de trois horizons distincts : (i) la mission qu’elle reçoit du Christ (article 1 des principes constitutifs) ; (ii) sa forme institutionnelle reconnue publiquement et légalement ; (iii) son organisation interne, régie par les règlements dont elle s’est dotée avec l’aide de l’Esprit-Saint et en dialogue avec la reconnaissance publique.

Théologiquement, l’obéissance à sa mission prime sur sa reconnaissance publique. Mais ces formes d’engagements concrètes peuvent aussi faire partie de sa mission.

Le discernement théologique

Les décisions prises par l’Eglise, dans le cadre qui vient d’être esquissé, sont des actes de sa liberté. Ces décisions seront toujours une réponse à sa mission et donc un acte théologique. La décision ecclésiale est la mise en oeuvre du témoignage rendu à l’Evangile dans le monde.

Dans cette perspective, le discernement théologique accompagne la décisions ecclésiale. Son but est de permettre que celle-ci soit un acte d’obéissance à la mission qui est la sienne – sans quoi l’Eglise cesserait d’être Eglise.

Il s’effectue en fonction des coordonnées concrètes de l’existence ecclésiale à un moment donné. Les formes de décisions institutionnelles officielles font partie de ces coordonnées.

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Discernement théologique en Eglise. Le processus de réception.

Photo de Reafon Gates provenant de Pexels

En protestantisme, comme d’autres confessions, nous devons aussi recevoir nos textes ecclésiaux. Lorsqu’une autorité ecclésiale prend une décision et qu’elle produit des textes, suit un temps de réception. Celui-ci permet la contestation, dans la foi et l’espérance en la communion.

Lors d’une discussion avec Michel Kocher sur le discernement théologique en Eglise, nous est apparu à nous deux l’importance du moment de la “réception”. Celui-ci a plutôt été thématisé en contexte catholique, notamment avec la réception du concile Vatican II.

À ce sujet, on peut lire le petit article d’Emmanuel Lanne (1923-2010), moine bénédictin de l’abbaye de Chevetogne. “La notion ecclésiologique de réception”, Revue théologique de Louvain, vol. 25 (1), 1994, pp. 30-45, accessible sur Persée.

Ce n’est qu’une intuition, mais j’ai l’impression que ce moment gagnerait à être plus soigné dans le contexte réformé vaudois, face au défi posé par le discernement théologique.

La réception comme processus

En Eglise, “recevoir” c’est avant tout se recevoir soi-même dans l’action de Dieu. Pour la foi, cela signifie avoir reçu la parole incarnée et l’Esprit-Saint. Cela se concrétise dans le canon scripturaire que l’Eglise reçoit et par la suite dans toutes les autres décisions qu’elle “reçoit” dans l’Esprit-Saint tout autant qu’elle les “formule” (Cf. Ac 15,23).

Dans ce contexte, il est important d’expliciter le rapport et la différence entre les instances de décisions et ceux qui par la suite – et à leur suite – reçoivent la décision dont elles sont porteuses. C’est dans la relation qui s’établit entre les décisionnaires et les récipiendiaires par le processus de réception que la communion ecclésiale est mise à l’épreuve.

Emblématiquement, la réception commence au moment de recevoir les paroles d’institution de la sainte Cène :

23 En effet, voici l’enseignement que j’ai reçu du Seigneur et que je vous ai transmis : Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain 24 et, après avoir remercié Dieu, il le partagea et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » 25 De même, il prit la coupe après le repas et dit : « Cette coupe est la nouvelle alliance, qui est conclue grâce à mon sang. Toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » 26 En effet, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, vous annoncez sa mort toutes les fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe.

1 Corinthiens 11,23-26 (NFC)

Symboliquement – mais aussi pratiquement – c’est bien dans la célébration eucharistique qu’est rendue manifeste l’état de la relation qui est structurée par la “réception”.

Les temps du processus

La “réception” me semble être une dimension fondamentale lorsque l’on tente de réfléchir au discernement théologique en Eglise. La décision ecclésiale et le discernement qui l’accompagne ont lieu dans un processus de “réception”.

Il me semble que l’on peut distinguer différents moments de ce processus.

a) Le temps de la réception

Dans le cadre de la “réception” de l’Evangile, l’autorité ecclésiale reconnue formule une proposition ou une décision. Celle-ci est appelée à être accueillie par le reste de l’Eglise et proclamée dans le monde.

La réception implique que l’on mette en place certaines conditions pour sa réussite. Garantir l’accès au “texte”, la possibilité de se l’approprier et le maintien de la communication me semble faire partie de ces éléments essentiels.

b) Le temps de la contestation

La réception de la Parole de Dieu avec l’aide du témoignage scripturaire peut venir contester la décision ou la formulation ecclésiale et marquer une rupture. Il y a contestation au moment où la réception de la proposition ecclésiale contredit la réception de la Parole de Dieu.

La contestation à l’égard de ce qui est à recevoir n’a de sens que si elle est ancrée dans une protestation évangélique. Cette protestation comprend la foi et l’espérance en l’unité de l’Eglise dans l’obéissance à la Parole de Dieu. L’Eglise protestante, dans sa catholicité, tend à particulièrement mettre l’accent sur ce moment. Sacrementellement, il se cristallise autour de l’impossibilité de partager l’eucharistie. Mais cette contestation n’a de sens que sur l’arrière-fond de la catholicité donnée en Jésus-Christ.

La contestation espère et se bat pour la communion qui est à sa base. Elle ne peut pas refuser la réception ou y échapper.

c) Le temps de la communion

Une réception réussie se manifeste dans la célébration commune de l’eucharistie. Avec l’écoute de la Parole, le sacrement manifeste dans le monde l’unité de l’Eglise en Christ.

La “réception” ne trouve son terme que dans l’avènement final du Royaume, et donc dans le retour final de Jésus-Christ. Dans l’intervalle, la communion n’est jamais parfaite : elle est toujours marquée d’une brisure.

Quelques points d’interrogations

À titre personnel, je n’ai en tant que membre de l’Eglise réformée que peu expérimenté la “réception” – voire jamais. Même en ce qui concerne le débat très médiatisé sur la reconnaissance d’un rite bénédiction pour les couples de même sexes (2012), on peut s’interroger sur la “réception” des décisions prises par le synode au sein des régions et des paroisses. Je ne vois pas en quoi j’en aurai reçu quelque chose dans ma vie ecclésiale concrète.

Cela m’interpelle sur quelques points.

a) Dans l’interaction entre Conseil Synodal, Commissions et Synodes il y a déjà des processus de “réception” interne au processus de décision. Les décisions synodales consistent souvent dans la reconnaissance d’un rapport qui prend en charge un sujet donné et le détaille. Ce rapport peut être écrit par une commission spécifique ou par le conseil synodal lui-même. Mais une fois la décision synodale prise, la “réception” se poursuit-elle dans le reste de l’Eglise?

b) L’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud participe de différentes communions ecclésiales : l’Eglise Evangélique Réformée de Suisse, de la Communion Mondiale d’Eglises réformées, le Conseil Oecuménique des Eglises. Dans quelle mesure participe-t-elle de la réception de ce qui y est formulé ? Dans quelle mesure ai-je les moyens, moi aussi, de participer de cette réception ?

c) En conséquence, avec quelle Eglise est-ce que je suis en communion quand je participe à la Sainte Cène ? Plus profondément : puis-je réellement communier?

Cette question est importante : comme sacrement, l’efficacité de l’eucharistie réside dans la lumière qu’elle jette sur la vie de l’Eglise du Christ et ses contradictions. Lorsque l’apôtre Paul insiste sur l’auto-examen qui précède la Cène (1 Co 11,28), il invite au discernement. C’est de ce discernement dont il est question au moment de réfléchir au discernement théologique en Eglise.

Est-ce que je peux être membre de ce corps auquel je communie, dans la forme tout à fait concrète qu’il prend ici et maintenant ? Participer à la Cène, c’est alors consentir et affirmer personnellement ma participation à ce corps ecclésial très concret.

Puis-je faire cela, alors que je n’ai pas “reçu” ce que ce corps décide et proclame ? Ou bien ce corps n’a-t-il en fait rien décidé, ni proclamé ? Ni l’un, ni l’autre ne sont possibles dans le corps du Christ.


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Pour d’autres articles en réflexion de ce sujet :

Discernement théologique en Eglise. Quelques coordonnées.

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Il me semble que nous avons de la peine avec notre pratique de la “théologie” dans l’EERV.

Cela ne veut pas dire que nous n’en faisons pas. Mais j’ai l’impression que nous sommes peu conscients de ce que nous faisons – ce qui fait que nous ne savons pas structurer le débat de manière non aliénante et inclusive, ni reconnaître ou aménager des lieux pour des disputes théologiques pertinentes pour la décision ecclésiale.

Pourtant, le synode de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud a bel et bien une responsabilité théologique. L’article 18.1 de son Règlement d’organisation l’indique clairement.

Depuis les dernières discussions synodales sur la “vision” du conseil synodal de l’EERV (cf. les documents de la session du synode extraordinaire du 5 septembre 2020), je potasse à nouveau le problème du discernement théologique en Eglise.

Après avoir déjà discuté avec quelques personnes, je vais me risquer à quelques articles à ce sujet.

Disclaimer : je n’ai jamais assisté en présence à une discussion synodale. Je n’ai aucune prétention d’autorité avec ce que je propose. Ceci n’est qu’un petit caillou à côté de bloc de marbres bien plus imposant.

Ici je veux prendre le temps de présenter trois coordonnées qui me semblent essentielles face à ce problème.

Le pluralisme théologique

Depuis le dernier quart du 19e siècle, il n’y a plus de confession de foi contraignante pour la plupart des Eglises réformées en Suisse. Ceci permet en régime protestant qu’une pluralité d’expressions théologiques se tiennent sous un même toit ecclésial. Ceci impose entre autre un exercice institutionnel du discernement théologique et la mise en place des conditions pour l’exercice de ce discernement au-travers de la pluralité des expressions théologiques.

L’absence de confession de foi officielle et contraignante ne veut pas dire pour autant que l’espace de la dispute théologique au sein d’une Eglise donnée soit laissé à l’arbitraire des préférences individuelles. Dans le cadre d’une dispute théologique interne à l’EERV, les Principes Constitutifs (09 avril 2005) offrent un balisage du terrain de jeu à investir. Les disputants-es trouvent en ces principes les points de référence pour situer leur propre position, que ce soit par affiliation ou par opposition.

Celui ou celle qui refuse de reconnaître une forme de légitimité aux Principes Constitutifs, refuse aussi de se situer comme partie prenante de la dispute théologique interne à l’EERV.

Pour que les Principes Constitutifs puissent jouer leur rôle régulateur, il faut que les participants-es du discernement théologique et de la décision ecclésiale aient l’occasion de s’approprier ce texte – d’en assurer une réception personnelle et argumentée.

Le caractère excessif du théologique

La théologie n’appartient pas aux théologiens-nes. Il y a des personnes auxquelles on reconnaît un statut de théologien-ne et une compétence théologique, souvent en fonction d’une formation publique. Mais le théologique ne leur appartient pas. La théologie ne se limite pas à être un ensemble de connaissance ou un set de compétences. Elle transgresse le statut des experts pour se manifester et s’actualiser dans la parole, la vie et les actes, de toute personne prête à engager personnellement sa parole pour un autre.

Le théologien protestant français Raphaël Picon (1968-2016) avait aussi développé cet universalisme de la théologie dans son petit livre Tous théologiens! aux éditions Van Dieren.

Ceci est une évolution notable par rapport à une théologie protestante traditionnelle. Celle-ci considérait que la “théologie” appartient aux professionnels de l’Eglise uniquement (pasteurs, dirigeants, enseignants, etc.).

Cette évolution ouvre le cercle des personnes qui peuvent participer au discernement théologique. Ce point est implicitement reconnu au moment où l’on pose que l’organe ecclésial décisionnel est composé d’une majorité de laïcs. On peut le considérer comme une chance.

Cela implique par contre de clarifier le statut de ceux qui sont reconnus officiellement comme théologiens-nes. Vu que la “théologie” est fondamentalement en excès sur leur statut officiel, la posture des théologiens et théologiennes ne pourra pas être celle d’une “autorité théologique” – ils ou elles pourront être experts d’une thématique ou d’un problème spécifique, mais pas de la théologie “en général”.

Leur spécificité réside peut-être dans leur capacité conjointe à prendre la parole lorsqu’on l’attend d’eux sur des questions dîtes “théologiques” et à aménager un espace de prise de parole théologique pour d’autres lorsque le besoin se présente – par exemple lorsqu’un discernement théologique au sujet d’une décision ecclésiale est en jeu.

Le caractère théologique de la décision ecclésiale

Il est possible et peut-être souhaitable de faire la distinction entre le débat politique et la dispute théologique. L’un est orienté sur les conflits en cours entre différents partis, l’autre sur l’annonce et la réalisation du Royaume en Jésus-Christ (ce qui implique aussi une forme de conflit, mais d’un autre ordre).

Cependant dans la mesure où un synode adopte une forme démocratique et un principe de représentativité par élection pour prendre ses décisions, le débat politique sera nécessairement un moment d’une décision ecclésiale. Il y aura des jeux de pouvoir et différents partis vont se constituer.

Ainsi, l’église réformée du canton de Berne assume directement la présence de 6 fractions au sein de son Synode. Sauf la fraction qui concerne l’espace francophone jurassien, elles représentent toutes des options théologiques spécifiques. Ici la discussion théologique assume directement la forme du débat politique démocratique – sans qu’il ne puisse y avoir de prise de pouvoir d’une fraction sur l’autre (si j’ai bien compris l’organisation du Synode).

Sous ces conditions, le politique ne peut pas être dissocié du théologique. Il n’est pas possible, ni souhaitable de reléguer le théologique à l’espace extra-institutionnel et de réserver l’espace institutionnel au débat politique. Une décision ecclésiale affirmera forcément quelque chose au sujet du Dieu de Jésus-Christ et de son évangile. En conséquence, sa décision sera nécessairement théologique.

Sous les conditions du pluralisme théologique, il devient donc nécessaire que le débat et la délibération politique ecclésiale soit comprise comme une occasion de discernement spirituel – ce qui impliquera l’exercice et la mise en place d’espace de discernement théologique.

On peut d’une part souhaiter qu’à ce moment l’on puisse s’assurer de la compétence théologique générale des différents membres du synode – ou tout du moins d’assurer qu’ils bénéficient d’une préparation adéquate au discernement théologique en cours afin qu’ils puissent endosser la responsabilité qui est la leur.


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À la maison

Lorsque tu fais usage d’internet, que tu produis du contenu et que tu le mets en ligne, imagine que tu es en train d’aménager une maison. Ton site internet mérite à peu près autant de soin.

Ce que j’ai envie d’encourager c’est à penser la création d’un site internet, l’investissement d’une plateforme de diffusion (Youtube, Soundcloud, etc.) ou d’un réseau social (Instragram, Facebook, etc.) comme l’habitation d’une maison. Cela vaudrait par ailleurs pour toute activité dite “d’Eglise”.

Cette image m’est venue au cours d’une formation proposée par l’Office Protestant de la Formation sur la création de contenu vidéo durant la période de crise du COVID-19. Tu peux aller voir les deux articles de Diane Friedli à ce sujet :

Quand un.e individu ou une communauté met sur place un site internet, qu’iel utilise une plateforme, un réseau social, ou autre, qu’iel investit un espace privé ou un espace public par sa présence et par son activité, il serait bon qu’elle prenne conscience de la maison qu’iel amménage en faisant cela.

J’ai tenté l’exercice pour mon propre site.

Une maison

Je pense ici avant tout à la notion de “maison” telle qu’on la retrouve dans le Nouveau Testament : l’oikos – dont provient un certain nombre de termes comme économie et écologie.

C’est un espace structuré et délimité qui remplit une fonction (accueillir, abriter, rassembler, isoler, etc.) et qui présente une organisation (famille, entreprise, communauté, service, ermitage).

Dans le monde de l’Ancien Testament la “maison” a également une signification théologique / religieuse. La “maison de Dieu” est le lieu de la célébration cultuelle, du sacrifice, etc. Mais cette “maison” ne s’identifie pas par le fait d’avoir quatre murs et un toit. C’est avant-tout le lieu que Dieu habite et que ses serviteurs administrent ou visitent.

Je n’ai d’ailleurs jamais habité dans un temple, depuis le jour où j’ai fait sortir d’Égypte le peuple d’Israël, jusqu’à aujourd’hui. Au contraire, j’ai accompagné les Israélites, en n’ayant qu’une tente comme demeure.

2 Samuel 7,6-7 (NFC)

L’intérêt de l’image de la maison est qu’elle permet de discerner les aspects structurants de la communauté que l’on crée par les media que l’on utilise en Eglise, à titre individuel ou collectif. Un créant un site, en créant une vidéo, j’investis et j’aménage un certain espace qui va avoir un rôle structurant dans la constitution de la communauté que le media va susciter.

Que fait-on dans la maison ?

Il y a différents types de maison. Elles vont se distinguer par les fonctions et les organisations qu’elles favorisent, concrètement : ce qu’on y fait et ce qu’on y vit.

On a pas besoin du même espace ou des mêmes règles lorsque l’on veut rassembler pour faire la fête ou lorsque l’on veut s’isoler des autres.

Sur mon site : on peut lire des articles, on peut commenter (mais je concède que je ne fais pas grand chose pour y encourager). Par les liens disséminés à gauche à droite, on peut passer à d’autres sites, d’autres articles et d’autres media accessibles sur internet.

Les règles sont imposées par la structure de mon site. Ce n’est pas un wiki, c’est un blog. A priori, la règle c’est que c’est moi qui produit du contenu. Ce contenu peut être influencé par les commentaires et réactions qu’il suscite, ou mes réflexions ultérieures. Dans sa forme actuelle, mon site n’insiste pas sur la collaboration, mais invite plutôt à la consommation.

Par contre il se veut participer d’une dynamique de partage et de réseau : j’essaie (tant bien que mal) de faire du lien avec d’autres sites, d’autres maisons, en mettant en valeur d’autres contenus que le mien.

Qui peut rentrer dans la maison ?

Une maison va inclure et exclure.

Si tu me dis que ta maison accueille tout le monde, tu mens ou tu es aveugle. Tu peux le désirer, mais ce n’est pas de ta force de le réaliser. Il y a bien un lieu où tout le monde est accueilli, mais ce n’est pas chez toi : c’est la maison du Père (Evangile selon Jean 14,2). Par contre tu peux t’interroger sur ta capacité à accueillir l’imprévisible (Apocalypse 3,20), le visiteur inattendu (Genèse 18).

Sur mon site : n’importe quelle personne qui a une connexion internet peut accéder à mes contenus. Il n’y a pas besoin de s’inscrire, ni d’avoir un ordinateur ultra-performant. Il est par contre possible qu’il ne soit pas optimisé en terme d’accessibilité, ou a11y. Je n’ai pas encore pris le temps de faire le test.

J’écris en français et mes textes vont se limiter a priori à un lectorat francophone. Cela veut aussi dire que je dépasse potentiellement un lectorat qui se limite à la Suisse.

On peut interroger la devanture de ma maison. Celle-ci aussi participe des conditions d’accès à mon site.

Le référencement que j’essaie de soigner permet à mon site d’être lisible sur les moteurs de recherche (Google). Pour l’instant je me contente de faire du partage par Facebook, à chaque fois que je publie mon article hebdomadaire. L’audience est plus ou moins limitée à mon propre réseau pour l’instant.

Mon style peut aussi avoir un effet dans l’accessibilité : ça peut ou ça peut ne pas donner envier de visiter – j’ai tendance à penser de mon écriture qu’elle n’est pas des plus digestes…

Qui accueille dans la maison ?

Le “maître de maison” est une figure importante pour certaines paraboles de Jésus. (p. ex. Evangile selon Mathieu 20,1-16 ou Evangile selon Marc 13,34-36)

C’est aussi une figure importante pour les premières communautés chrétiennes. Iels fournissaient le lieu pour se réunir ou pour abriter les membres de la communauté (cf. Actes des Apôtres 16,15, Epître aux Romains 16,23).

Est-ce une personne, un règlement, une phrase, une image, une porte, un son ? Quel sera le point de référence pour celui qui arrive dans la maison ? Qui m’informe sur le cadre ?

Sur mon site : celui qui ouvre une page de mon site tombe en premier sur la bannière avec le titre “Journal d’un théologien vaudois éclectique”, et le #Zerstreuter Doktorand : un article tous les lundi. Ensuite il tombe sur les menus avec différents onglets qui mènent à des pages fixes qui informent sur le site en général, sur le réseau duquel il participe et sur qui je suis.

L’accueil n’est pas très personnalisé. Il est peut être aussi un peu cryptique. Une phrase en allemand, le terme “théologien” et “éclectique”. En même temps il informe directement sur ce à quoi l’on a affaire : un journal composé d’articles, avec un rythme de publication fixe.

Dans mes articles j’assume mon Je, et il y a des fois des références à ma vie personnelle, mais dans l’ensemble je pense que ma présence est relativement effacée dans mes articles.

Résultat du discernement

Ces quelques éléments de réflexion m’amènent à comparer mon site à la cellule d’un bâtiment plus large qui rassemblerait différents ateliers. Voir par exemple ce qui se fait à la Bottolière (Vevey).

Mais à la différence de la Bottolière, ma maison a ses portes tout le temps ouvertes. Il ne faut pas de clef. Cependant mon atelier présente peut être une marche à l’entrée, ou un éclairage insuffisante pour certains.

On peut se déplacer librement dans ma maison. Parfois je suis là, parfois pas. Il y a en tout cas quelques informations sur la porte d’entrée et dans le local.

Je me rends régulièrement au marché du coin pour annoncer lorsque de nouvelles oeuvres son dans mon atelier, mais je n’y ai pas de stand fixe pour mon site.

Pour l’instant cela correspond à ce que je souhaite pour mon site, mais cela me donne aussi matière à réfléchir un peu plus loin à ses objectifs et à son ergonomie.

Si cette manière d’analyser ta propre production internet te parle et si tu as tenté l’exercice sur tes propres productions, n’hésites pas à me le partager en commentaire. Je t’encourage à partager le résultat de ton discernement sur tes propres lieux de publications !


Pour lire plus loin :

Ce(tte) création est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité 4.0 International.

L’utilisation des media par l’Eglise

Ce n’est pas parce qu’on découvre l’usage ecclésial d’internet qu’on est pour autant une meilleure Eglise du Christ. Elle a une responsabilité énorme dans l’utilisation des media.

Il y a quelques jours Nicolas Friedli a posté un article un peu piquant. Il traite de l’utilisation d’internet par les acteurs ecclésiaux. Celle-ci est beaucoup plus intense en ce moment à cause de la pandémie.

L’article pose une alternative : media ou communauté?

Il y aurait un contraste entre entre deux utilisations. d’internet. L’une comme media afin de communiquer des contenus fermés. L’autre comme outil communautaire, notamment sous la forme du blog.

Ce qui me pose problème dans cette analyse, c’est la qualification de la notion de media et la vision de la “communication” qui la sous-tend. Le media ne serait que le moyen pour faire passer une information entre un émetteur et un récepteur. Nicolas lui oppose le blog qui suscite et crée de la communauté.

L’opposition est trop simple

Media veut dire “moyen” ou “intermédiaire”. Il n’y a pas de communication sans media et la manière d’utiliser le media a une grosse influence sur la communication.

La critique doit être plus radicale. L’utilisation du media “internet” par les acteurs ecclésiaux rend est-elle réellement présent le corps du Christ ? Ou bien ne fait-elle que conserver des relations aliénantes, paresseuses et mensongères ?

Oui, il faut aller dans la stratosphère !

Le problème identifié par Nicolas est le même que celui des sacrements. La cène, la prédication, le baptême, le service du prochain, etc. sont les media de la communication de Dieu à nous. En tant que tel ils sont bien des outils communautaires. Selon les situations, il y a une manière de les investir qui est fidèle à l’évangile et il y en a qui ne le sont pas.

Le repas par le media

Certaines utilisations des media produisent une communauté aliénée et aliénante. À ce moment il y a une crise des sacrements. Ce n’est pas autre chose que ce que Paul accuse dans l’épître aux corinthiens :


17 En passant aux remarques qui suivent, je ne vous féliciterai pas, car vos réunions vous font plus de mal que de bien. 18 Tout d’abord, on m’a dit que lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des groupes rivaux, et je le crois en partie. 19 Il faut bien qu’il y ait des divisions parmi vous pour que l’on reconnaisse ceux d’entre vous qui sont vraiment fidèles. 20 Quand vous vous réunissez, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez : 21 en effet, dès que vous êtes à table, chacun se hâte de prendre son propre repas, de sorte que certains ont faim tandis que d’autres s’enivrent. 22 N’avez-vous pas vos maisons pour y manger et y boire ? Ou bien méprisez-vous l’Église de Dieu et voulez-vous humilier ceux qui n’ont rien ? Qu’attendez-vous que je vous dise ? Faut-il que je vous félicite ? Non, je ne vous féliciterai vraiment pas à ce sujet !

33 Ainsi, mes frères et sœurs, lorsque vous vous réunissez pour prendre le repas du Seigneur, attendez-vous les uns les autre. 34 Si quelqu’un a faim, qu’il mange chez lui, afin que vous n’attiriez pas le jugement de Dieu sur vous dans vos réunions. Quant aux autres questions, je les réglerai quand je serai arrivé chez vous.

1 Corinthiens 11,17-24.33-34 (NFC)

Dans cette situation, c’est bien la manière d’utiliser le media qu’est la Cène qui produit une communauté inégale. Pourtant, c’est bien le media institué par le Seigneur lui-même :

23 En effet, voici l’enseignement que j’ai reçu du Seigneur et que je vous ai transmis : Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain 24 et, après avoir remercié Dieu, il le partagea et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » 25 De même, il prit la coupe après le repas et dit : « Cette coupe est la nouvelle alliance, qui est conclue grâce à mon sang. Toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » 26 En effet, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, vous annoncez sa mort toutes les fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe.

1 Corinthiens 11,23-26 (NFC)

Dieu juge sa communauté dans la manière qu’elle a d’investir ce media. Pourquoi ? Parce que la manière d’utiliser le media rend réelle une certaine communauté. Et au fond il y a deux types de communautés :

  • La communauté qui se satisfait d’elle-même.
  • La communauté qui cherche à communiquer le corps du Christ.

L’une va mourir, l’autre a la vie éternelle.

27 C’est pourquoi, celui qui mange le pain du Seigneur ou qui boit de sa coupe de façon indigne, se rend coupable de péché envers le corps et le sang du Seigneur. 28 Que chacun donc s’examine soi-même et qu’il mange alors de ce pain et qu’il boive de cette coupe ; 29 car si quelqu’un mange du pain et boit de la coupe sans reconnaître leur relation avec le corps du Seigneur, il attire ainsi le jugement sur lui-même. 30 C’est pour cette raison que beaucoup d’entre vous sont malades et faibles, et que plusieurs sont morts. 31 Si nous commencions par nous examiner nous-mêmes, nous éviterions de tomber sous le jugement de Dieu. 32 Mais nous sommes jugés et corrigés par le Seigneur afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde.

1 Corinthiens 11,27-32 (NFC)

La communauté communiquée

La “communication” n’est pas juste un moyen pour attirer plus de gens. Le chrétien, la chrétienne est par le fait même d’être chrétien-chrétienne, acte de communication. Le chrétien lui-même, par son existence, est media de la gloire de Dieu sur terre et produit une communauté. Il n’y a pour lui, pour elle, pas d’utilisation des media qui ne soit pas signifiante. Toute communication chrétienne est chargée de l’exigence évangélique et de la communauté vivante.

Tout ça sonne très lourd.

Il ne faut pas s’illusionner : qu’on le veuille ou non, quand on fait usage d’un certain media on communique quelque chose et on produit une certaine communauté.

La proclamation de l’Evangile me libère de l’angoisse de devoir le faire parfaitement. Par contre, j’ai une certaine responsabilité dans ma communication.

Il y a en conséquence un discernement à opérer.

Quel type de vie et d’existence mon usage du media encourage-t-il ?

Quel type de communauté est instaurée par mon utilisation du media?

Cela vaut dans mon utilisation d’internet, mais aussi pour le culte dominical, pour les visites, pour les animations diverses et variées, pour toute prise de parole en public, pour tout article publié, etc.

C’est un discernement absolument crucial. C’est dans ma manière d’investir les media que la gloire de Dieu est ou non rendu manifeste sur terre. Il en va de la tâche de l’Eglise, la présence du corps du Christ vivant dans le monde.


Pour poursuivre

  • Philippe Golaz propose un excellent bilan de son expérience de culte en streaming. C’est une exemplification du discernement que j’indique à la fin de l’article.
  • Sur le rôle d’internet comme media parmi d’autres media je recommande l’article Et les personnes qui n’ont pas internet – à nouveau de Nicolas Friedli.

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