À la maison

Lorsque tu fais usage d’internet, que tu produis du contenu et que tu le mets en ligne, imagine que tu es en train d’aménager une maison. Ton site internet mérite à peu près autant de soin.

Ce que j’ai envie d’encourager c’est à penser la création d’un site internet, l’investissement d’une plateforme de diffusion (Youtube, Soundcloud, etc.) ou d’un réseau social (Instragram, Facebook, etc.) comme l’habitation d’une maison. Cela vaudrait par ailleurs pour toute activité dite “d’Eglise”.

Cette image m’est venue au cours d’une formation proposée par l’Office Protestant de la Formation sur la création de contenu vidéo durant la période de crise du COVID-19. Tu peux aller voir les deux articles de Diane Friedli à ce sujet :

Quand un.e individu ou une communauté met sur place un site internet, qu’iel utilise une plateforme, un réseau social, ou autre, qu’iel investit un espace privé ou un espace public par sa présence et par son activité, il serait bon qu’elle prenne conscience de la maison qu’iel amménage en faisant cela.

J’ai tenté l’exercice pour mon propre site.

Une maison

Je pense ici avant tout à la notion de “maison” telle qu’on la retrouve dans le Nouveau Testament : l’oikos – dont provient un certain nombre de termes comme économie et écologie.

C’est un espace structuré et délimité qui remplit une fonction (accueillir, abriter, rassembler, isoler, etc.) et qui présente une organisation (famille, entreprise, communauté, service, ermitage).

Dans le monde de l’Ancien Testament la “maison” a également une signification théologique / religieuse. La “maison de Dieu” est le lieu de la célébration cultuelle, du sacrifice, etc. Mais cette “maison” ne s’identifie pas par le fait d’avoir quatre murs et un toit. C’est avant-tout le lieu que Dieu habite et que ses serviteurs administrent ou visitent.

Je n’ai d’ailleurs jamais habité dans un temple, depuis le jour où j’ai fait sortir d’Égypte le peuple d’Israël, jusqu’à aujourd’hui. Au contraire, j’ai accompagné les Israélites, en n’ayant qu’une tente comme demeure.

2 Samuel 7,6-7 (NFC)

L’intérêt de l’image de la maison est qu’elle permet de discerner les aspects structurants de la communauté que l’on crée par les media que l’on utilise en Eglise, à titre individuel ou collectif. Un créant un site, en créant une vidéo, j’investis et j’aménage un certain espace qui va avoir un rôle structurant dans la constitution de la communauté que le media va susciter.

Que fait-on dans la maison ?

Il y a différents types de maison. Elles vont se distinguer par les fonctions et les organisations qu’elles favorisent, concrètement : ce qu’on y fait et ce qu’on y vit.

On a pas besoin du même espace ou des mêmes règles lorsque l’on veut rassembler pour faire la fête ou lorsque l’on veut s’isoler des autres.

Sur mon site : on peut lire des articles, on peut commenter (mais je concède que je ne fais pas grand chose pour y encourager). Par les liens disséminés à gauche à droite, on peut passer à d’autres sites, d’autres articles et d’autres media accessibles sur internet.

Les règles sont imposées par la structure de mon site. Ce n’est pas un wiki, c’est un blog. A priori, la règle c’est que c’est moi qui produit du contenu. Ce contenu peut être influencé par les commentaires et réactions qu’il suscite, ou mes réflexions ultérieures. Dans sa forme actuelle, mon site n’insiste pas sur la collaboration, mais invite plutôt à la consommation.

Par contre il se veut participer d’une dynamique de partage et de réseau : j’essaie (tant bien que mal) de faire du lien avec d’autres sites, d’autres maisons, en mettant en valeur d’autres contenus que le mien.

Qui peut rentrer dans la maison ?

Une maison va inclure et exclure.

Si tu me dis que ta maison accueille tout le monde, tu mens ou tu es aveugle. Tu peux le désirer, mais ce n’est pas de ta force de le réaliser. Il y a bien un lieu où tout le monde est accueilli, mais ce n’est pas chez toi : c’est la maison du Père (Evangile selon Jean 14,2). Par contre tu peux t’interroger sur ta capacité à accueillir l’imprévisible (Apocalypse 3,20), le visiteur inattendu (Genèse 18).

Sur mon site : n’importe quelle personne qui a une connexion internet peut accéder à mes contenus. Il n’y a pas besoin de s’inscrire, ni d’avoir un ordinateur ultra-performant. Il est par contre possible qu’il ne soit pas optimisé en terme d’accessibilité, ou a11y. Je n’ai pas encore pris le temps de faire le test.

J’écris en français et mes textes vont se limiter a priori à un lectorat francophone. Cela veut aussi dire que je dépasse potentiellement un lectorat qui se limite à la Suisse.

On peut interroger la devanture de ma maison. Celle-ci aussi participe des conditions d’accès à mon site.

Le référencement que j’essaie de soigner permet à mon site d’être lisible sur les moteurs de recherche (Google). Pour l’instant je me contente de faire du partage par Facebook, à chaque fois que je publie mon article hebdomadaire. L’audience est plus ou moins limitée à mon propre réseau pour l’instant.

Mon style peut aussi avoir un effet dans l’accessibilité : ça peut ou ça peut ne pas donner envier de visiter – j’ai tendance à penser de mon écriture qu’elle n’est pas des plus digestes…

Qui accueille dans la maison ?

Le “maître de maison” est une figure importante pour certaines paraboles de Jésus. (p. ex. Evangile selon Mathieu 20,1-16 ou Evangile selon Marc 13,34-36)

C’est aussi une figure importante pour les premières communautés chrétiennes. Iels fournissaient le lieu pour se réunir ou pour abriter les membres de la communauté (cf. Actes des Apôtres 16,15, Epître aux Romains 16,23).

Est-ce une personne, un règlement, une phrase, une image, une porte, un son ? Quel sera le point de référence pour celui qui arrive dans la maison ? Qui m’informe sur le cadre ?

Sur mon site : celui qui ouvre une page de mon site tombe en premier sur la bannière avec le titre “Journal d’un théologien vaudois éclectique”, et le #Zerstreuter Doktorand : un article tous les lundi. Ensuite il tombe sur les menus avec différents onglets qui mènent à des pages fixes qui informent sur le site en général, sur le réseau duquel il participe et sur qui je suis.

L’accueil n’est pas très personnalisé. Il est peut être aussi un peu cryptique. Une phrase en allemand, le terme “théologien” et “éclectique”. En même temps il informe directement sur ce à quoi l’on a affaire : un journal composé d’articles, avec un rythme de publication fixe.

Dans mes articles j’assume mon Je, et il y a des fois des références à ma vie personnelle, mais dans l’ensemble je pense que ma présence est relativement effacée dans mes articles.

Résultat du discernement

Ces quelques éléments de réflexion m’amènent à comparer mon site à la cellule d’un bâtiment plus large qui rassemblerait différents ateliers. Voir par exemple ce qui se fait à la Bottolière (Vevey).

Mais à la différence de la Bottolière, ma maison a ses portes tout le temps ouvertes. Il ne faut pas de clef. Cependant mon atelier présente peut être une marche à l’entrée, ou un éclairage insuffisante pour certains.

On peut se déplacer librement dans ma maison. Parfois je suis là, parfois pas. Il y a en tout cas quelques informations sur la porte d’entrée et dans le local.

Je me rends régulièrement au marché du coin pour annoncer lorsque de nouvelles oeuvres son dans mon atelier, mais je n’y ai pas de stand fixe pour mon site.

Pour l’instant cela correspond à ce que je souhaite pour mon site, mais cela me donne aussi matière à réfléchir un peu plus loin à ses objectifs et à son ergonomie.

Si cette manière d’analyser ta propre production internet te parle et si tu as tenté l’exercice sur tes propres productions, n’hésites pas à me le partager en commentaire. Je t’encourage à partager le résultat de ton discernement sur tes propres lieux de publications !


Pour lire plus loin :

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L’utilisation des media par l’Eglise

Ce n’est pas parce qu’on découvre l’usage ecclésial d’internet qu’on est pour autant une meilleure Eglise du Christ. Elle a une responsabilité énorme dans l’utilisation des media.

Il y a quelques jours Nicolas Friedli a posté un article un peu piquant. Il traite de l’utilisation d’internet par les acteurs ecclésiaux. Celle-ci est beaucoup plus intense en ce moment à cause de la pandémie.

L’article pose une alternative : media ou communauté?

Il y aurait un contraste entre entre deux utilisations. d’internet. L’une comme media afin de communiquer des contenus fermés. L’autre comme outil communautaire, notamment sous la forme du blog.

Ce qui me pose problème dans cette analyse, c’est la qualification de la notion de media et la vision de la “communication” qui la sous-tend. Le media ne serait que le moyen pour faire passer une information entre un émetteur et un récepteur. Nicolas lui oppose le blog qui suscite et crée de la communauté.

L’opposition est trop simple

Media veut dire “moyen” ou “intermédiaire”. Il n’y a pas de communication sans media et la manière d’utiliser le media a une grosse influence sur la communication.

La critique doit être plus radicale. L’utilisation du media “internet” par les acteurs ecclésiaux rend est-elle réellement présent le corps du Christ ? Ou bien ne fait-elle que conserver des relations aliénantes, paresseuses et mensongères ?

Oui, il faut aller dans la stratosphère !

Le problème identifié par Nicolas est le même que celui des sacrements. La cène, la prédication, le baptême, le service du prochain, etc. sont les media de la communication de Dieu à nous. En tant que tel ils sont bien des outils communautaires. Selon les situations, il y a une manière de les investir qui est fidèle à l’évangile et il y en a qui ne le sont pas.

Le repas par le media

Certaines utilisations des media produisent une communauté aliénée et aliénante. À ce moment il y a une crise des sacrements. Ce n’est pas autre chose que ce que Paul accuse dans l’épître aux corinthiens :


17 En passant aux remarques qui suivent, je ne vous féliciterai pas, car vos réunions vous font plus de mal que de bien. 18 Tout d’abord, on m’a dit que lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des groupes rivaux, et je le crois en partie. 19 Il faut bien qu’il y ait des divisions parmi vous pour que l’on reconnaisse ceux d’entre vous qui sont vraiment fidèles. 20 Quand vous vous réunissez, ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez : 21 en effet, dès que vous êtes à table, chacun se hâte de prendre son propre repas, de sorte que certains ont faim tandis que d’autres s’enivrent. 22 N’avez-vous pas vos maisons pour y manger et y boire ? Ou bien méprisez-vous l’Église de Dieu et voulez-vous humilier ceux qui n’ont rien ? Qu’attendez-vous que je vous dise ? Faut-il que je vous félicite ? Non, je ne vous féliciterai vraiment pas à ce sujet !

33 Ainsi, mes frères et sœurs, lorsque vous vous réunissez pour prendre le repas du Seigneur, attendez-vous les uns les autre. 34 Si quelqu’un a faim, qu’il mange chez lui, afin que vous n’attiriez pas le jugement de Dieu sur vous dans vos réunions. Quant aux autres questions, je les réglerai quand je serai arrivé chez vous.

1 Corinthiens 11,17-24.33-34 (NFC)

Dans cette situation, c’est bien la manière d’utiliser le media qu’est la Cène qui produit une communauté inégale. Pourtant, c’est bien le media institué par le Seigneur lui-même :

23 En effet, voici l’enseignement que j’ai reçu du Seigneur et que je vous ai transmis : Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain 24 et, après avoir remercié Dieu, il le partagea et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » 25 De même, il prit la coupe après le repas et dit : « Cette coupe est la nouvelle alliance, qui est conclue grâce à mon sang. Toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » 26 En effet, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, vous annoncez sa mort toutes les fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe.

1 Corinthiens 11,23-26 (NFC)

Dieu juge sa communauté dans la manière qu’elle a d’investir ce media. Pourquoi ? Parce que la manière d’utiliser le media rend réelle une certaine communauté. Et au fond il y a deux types de communautés :

  • La communauté qui se satisfait d’elle-même.
  • La communauté qui cherche à communiquer le corps du Christ.

L’une va mourir, l’autre a la vie éternelle.

27 C’est pourquoi, celui qui mange le pain du Seigneur ou qui boit de sa coupe de façon indigne, se rend coupable de péché envers le corps et le sang du Seigneur. 28 Que chacun donc s’examine soi-même et qu’il mange alors de ce pain et qu’il boive de cette coupe ; 29 car si quelqu’un mange du pain et boit de la coupe sans reconnaître leur relation avec le corps du Seigneur, il attire ainsi le jugement sur lui-même. 30 C’est pour cette raison que beaucoup d’entre vous sont malades et faibles, et que plusieurs sont morts. 31 Si nous commencions par nous examiner nous-mêmes, nous éviterions de tomber sous le jugement de Dieu. 32 Mais nous sommes jugés et corrigés par le Seigneur afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde.

1 Corinthiens 11,27-32 (NFC)

La communauté communiquée

La “communication” n’est pas juste un moyen pour attirer plus de gens. Le chrétien, la chrétienne est par le fait même d’être chrétien-chrétienne, acte de communication. Le chrétien lui-même, par son existence, est media de la gloire de Dieu sur terre et produit une communauté. Il n’y a pour lui, pour elle, pas d’utilisation des media qui ne soit pas signifiante. Toute communication chrétienne est chargée de l’exigence évangélique et de la communauté vivante.

Tout ça sonne très lourd.

Il ne faut pas s’illusionner : qu’on le veuille ou non, quand on fait usage d’un certain media on communique quelque chose et on produit une certaine communauté.

La proclamation de l’Evangile me libère de l’angoisse de devoir le faire parfaitement. Par contre, j’ai une certaine responsabilité dans ma communication.

Il y a en conséquence un discernement à opérer.

Quel type de vie et d’existence mon usage du media encourage-t-il ?

Quel type de communauté est instaurée par mon utilisation du media?

Cela vaut dans mon utilisation d’internet, mais aussi pour le culte dominical, pour les visites, pour les animations diverses et variées, pour toute prise de parole en public, pour tout article publié, etc.

C’est un discernement absolument crucial. C’est dans ma manière d’investir les media que la gloire de Dieu est ou non rendu manifeste sur terre. Il en va de la tâche de l’Eglise, la présence du corps du Christ vivant dans le monde.


Pour poursuivre

  • Philippe Golaz propose un excellent bilan de son expérience de culte en streaming. C’est une exemplification du discernement que j’indique à la fin de l’article.
  • Sur le rôle d’internet comme media parmi d’autres media je recommande l’article Et les personnes qui n’ont pas internet – à nouveau de Nicolas Friedli.

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S’inspirer de la protection civile ?

Protection civile vaudoise

Les facultés de théologie et la protection civile gagneraient, sur certains points, à s’inspirer de la protection civile vaudoise.

Sans doute qu’on n’aurait pas pu dire une telle chose il y a encore dix ans en arrière. Mais les choses peuvent changer et bouger, aussi à l’échelle d’un canton.

Je consacre mon début de mois de février à la protection civile Vaud. Je suis en train d’y réaliser mon stage pratique de Cours Cadre (chef de groupe).

J’en profite du coup pour faire résonner un peu ma propre expérience de la PCi-VD. Depuis le début de mon incorporation, j’y puise un grand nombre de ressources positives pour mon cheminement personnel, mais aussi pour ma réflexion sur l’Eglise et le travail en théologie.

Dans ce qui suit je vais rapidement expliciter quelques éléments que je reçois de mon engagement à la protection civile et qui me manquent profondément dans ce que je fait en théologie. Je pressens qu’ils vont me manquer aussi dans ce que je serai amener à faire en Eglise.

1. Mon expérience

Mon propre vécu de la PCi-VD n’est sans doute par représentatif de tous – j’en donne quelques traits.

Suite à mon recrutement, j’ai été déclaré “psychologiquement inapte” au service militaire. J’avais rien contre l’idée de faire l’armée, mais on m’a laissé avec ce diagnostic. En conséquence j’ai été incorporé dans la protection civile au sein de l’Assistance. C’est la fonction qui a pour charge l’accueil et le suivi des personnes. Je ne sais pas très bien ce que cela dit de mon inaptitude psychologique… mais soit !

Depuis quelques années, la protection civile vaudoise est en train de vivre une réforme de son fonctionnement et de ses missions. Moi-même j’ai été formé sous l’ancien régime lors de mon école de formation de base (EFB). Mais depuis le début de mon engagement je vis les différentes étapes de la réforme. Actuellement on me forme en tant que cadre sous les conditions de la nouvelle formule.

J’ai fait mon EFB en 2015 et me suis engagé au sein du détachement cantonal, alors en cours de formation. Le détachement était en période de constitution à ce moment, et nous avons par ailleurs changé de commandant. C’est important à prendre en compte. Je n’ai pas d’expérience de ce qui se fait dans les ORPC (Organisation Régionale PC). Mais dans le cadre des interventions du détachement cantonal on est souvent en relation avec une ORPC.

Actuellement je suis membre de la cellule de soutien de la PCi-VD, l’une des tâches du domaine de l’assistance dans le détachement cantonal. Pour accéder à ce poste j’ai pu bénéficier d’une formation de “soutien psychosocial aux pairs” certifiée RNAPU. Elle est aussi donnée aux professionnels de l’urgence (pompier, ambulancier, policier, etc.).

En février 2020 je fais donc la dernière étape pour valider ma formation de cadre (Chef de groupe).

2. Les points inspirants

A) Du bon sens de la hiérarchie

J’ai personnellement une expérience très positive du fonctionnement hiérarchique à la PCi-VD. En tout cas sous les normes de la nouvelle mouture.

Chaque échelon a une fonction et une autorité claire. En même temps, les différents échelons reposent complètement les uns sur les autres : l’échelon supérieur ne peut rien faire sans l’échelon inférieur.

Un exemple : en tant que chef de groupe, j’ai la responsabilité principale de conduire mon groupe lors de l’intervention, ainsi que de fournir les instructions lors des cours de répétition. Je reçois la mission de la part de mon chef de section et je permets qu’elle soit accomplie par mon groupe.

Dans ce cadre, il est absolument décisif que je ne me jette pas tête baissée dans l’action. Je suis le point de référence sur le terrain pour les soldats. Si je quitte mon rôle, ceux-ci perdent leur point de coordination. Je dois leur assurer le cadre nécessaire afin qu’eux puissent accomplir la mission qui a été confiée au groupe. En tant que chef de groupe c’est ma contribution et je compte sur le chef de section pour me donner des missions claires et pertinentes.

À mon propre échelon je dispose d’une très grande autonomie dans la manière d’accomplir la mission, tant dans l’instruction que dans la conduite. On ne me donne pas du matériel prémâché à recracher pour les instructions. Je dois produire moi-même mes supports de cours, mon plan d’instruction, les animations, etc. Pour la conduite, c’est à moi de formuler mes données d’ordre, d’évaluer les différentes alternatives pour remplir ma mission, d’assumer les décisions que je prends.

Je me sens responsabilisé. Je trouve du sens à ma fonction du fait que ses limites sont claires : ce n’est pas moi qui exécute les manipulations concrètes en général et les aspects généraux de ma mission me sont donnés de plus haut.

B) Des outils et des formations structurantes

Pour nous assurer que l’on puisse remplir nos différentes tâches, en fonction de notre domaine, l’instruction nous offre maintenant des outils clairs et structurants.

Si le chef de groupe à la responsabilité d’instruire et de conduire ses soldats, la hiérarchie a aussi la responsabilité de lui offrir une formation qui lui permet de le faire. C’est ce que j’expérimente – et très positivement – en ce moment.

Les outils qui me sont donnés en ce qui concerne la conduite des hommes et l’instruction me sont utiles au quotidien: dans l’organisation d’activité à la faculté de théologie, dans mon travail et mes projets personnels, lorsque je donne des cours ou que j’anime des séances.

Je me sens outillé pour faire ce qu’on attend de moi, et je ressens une adéquation profonde entre l’attente quant à la fonction et les éléments que l’on me donne pour la remplir.

Ce point vaut tant pour ce que j’expérimente en tant que chef de groupe que pour ce que j’expérimente comme membre de la cellule de soutien.

Je constate aussi, globalement, qu’il y a une réelle culture de l’erreur sous-jacente à l’instruction qui nous est donnée. Les bilans et évaluations intermédiaires régulières nous donnent les moyens pour progresser, en mettant constamment en avant tant les acquis à renforcer que les points à améliorer.

Carl Rogers (1902-1987)

C) De la prise en compte des personnes.

Malgré le fait d’être dans une structure extrêmement hiérarchisée et un organisme concentré autour de la fonctionnalisation des personnes, je pense pouvoir affirmer que la protection civile adopte le principe d’approche “centrée sur la personne”, inspiré par les travaux de Carl Rogers.

En témoigne déjà l’accent constant qui est mis sur, d’une part, le développement des compétences à un niveau personnel et d’autre part sur les ressources personnelles des astreints dans l’accomplissement de leur tâche.

La mise en place d’une cellule de soutien pour la PCi-VD témoigne aussi de ce souci des personnes. La protection civile étant composée de milicien et non de professionnels de l’urgence, le seuil du stress dépassé est plus rapidement atteint.

Les formations reçues m’ont globalement mené à une meilleure conscience de moi-même, de mes valeurs, de ce qui me structure, de mes limites aussi. Mais j’ai aussi pu constaté que je n’étais pas enfermé par ces éléments “donnés”, mais que je peux évoluer et développer des compétences insoupçonnées jusque là

Je me sens structuré et plus conscient de moi-même, avec l’impression réelle qu’on me donne l’occasion de croître.

3. Une expérience inspirante ?

À la PCi-VD je fais l’expérience de choses dont j’estime qu’il est également bon – voir fondamental – de pouvoir les vivre en faculté de théologie et en Eglise.

Avec un risque à la centralisation, un risque d’autoritarisme aussi (mais pas expérimenté de mon côté), la PCi-VD n’est clairement pas exempte de défauts. Mais je souhaite quand même mettre en avant ce que l’expérience que j’y fais m’inspire – d’autant plus que cela commence à devenir une partie importante de mon propre vécu. J’ai une expérience que je peux activer ailleurs, et dans d’autres contextes.

Les quelques remarques conclusives de chaque paragraphe forcent un peu le trait. Je sais aussi les efforts qui sont faits de parts et d’autres face à ces problèmes et les contre-exemples nombreux qui existent. Mais ici je souhaite souligne ce qui m’est particulièrement pénible, ce que j’expérimente comme une souffrance personnelle.

Membres d’un même corps

Les théologien-des connaissent cette image utilisée par Paul :

12 Eh bien, le Christ est semblable à un corps qui se compose de plusieurs parties. Toutes ses parties, bien que nombreuses, forment un seul corps. (1 Co 12,12)

Nouvelle Français Courant

C’est l’un des éléments les plus fort de mon expérience à la protection civile vaudoise. D’autres pourraient sans doute témoigner de la même chose dans d’autres contextes.

Cette image est essentielle à la constitution de l’Eglise : sa réalité concrète est faite des dons que Dieu a donné à chacun. Chacun devrait pouvoir trouver une place active en fonction des charismes qui sont les siens.

Cela implique aussi de savoir articuler quelle est sa place, son rôle, de pouvoir expliciter là où il commence et là où il s’arrête, tout en sachant que cette délimitation et le rôle lui-même évolue avec le temps.

À ce titre, dans l’Eglise et en théologie j’expérimente plutôt quelque chose qui est de l’ordre du flou artistique : on est tous copains, sans poser d’exigences, pas d’organisation claire de l’autorité, des fonctions et des tâches qui ne sont pas clairement délimitée…

Outillé-es par l’Esprit

Si au départ je ne savais trop que faire du verset suivant, c’est différent maintenant.

Saisissez donc maintenant toutes les armes de Dieu ! Ainsi, quand viendra le jour mauvais, vous aurez la force de résister, après avoir combattu jusqu’à la fin, vous tiendrez encore fermement votre position. (Ephésiens 6,13)

Nouvelle Français Courant

Pouvoir jouer son rôle dans un corps, c’est aussi être dotés des outils nécessaires à sa fonction. Pour les chrétiens, le temps que nous vivons maintenant est un temps de témoignage et de lutte. Le temps de l’annonce de l’Evangile et de la préparation du Royaume. C’est dans ce contexte que nos charismes sont appelés à se déployer.

Pour qu’une personne puisse déployer ses charismes, il faut aussi lui donner l’occasion d’affuter ses armes, d’ajuster son baudrier et de s’entraîner. Cela implique aussi d’avoir une vision concrète des “combats” que l’on mène – par là je veux dire : la célébration hebdomadaire, le service et le témoignage rendu dans le monde.

En ce sens, le catéchisme n’est pas seulement une introduction à la foi pour les jeunes, mais une instruction et une préparation constante à l’exercice de son propre rôle dans le corps du Christ.

Qu’en tant que théologien-ne nous ne développions jamais de vision de notre rôle et que nous n’encouragions pas plus la formation d’adulte en Eglise (surtout pour les membres de nos divers conseils) selon une compréhension large du ministère est catastrophique.

Grandir en Christ

Le chemin de spiritualité de chaque personne implique croissance, transformation, passage de seuil, conversion.

1Enfin, frères et sœurs, vous avez appris de nous comment vous devez vous conduire pour plaire à Dieu. Certes, vous vous conduisez déjà ainsi. Mais maintenant, nous vous le demandons avec insistance au nom du Seigneur Jésus : faites mieux encore ! (1 Th 4,1)

Nouvelle Français Courant

C’est reconnaître ce qui a été donné, mais aussi voir au-delà, en direction de la plénitude de notre personnalité. Celle-ci devra encore être pleinement révélée (1 Co 13,12). Mais dans le chemin qui mène jusque là, nous en vivons un bout.

Pour un bout, à titre personnel, je vis de cette croissance à la protection civile. Je le mets en lien avec ma propre croissance spirituelle, ce que je vis en Eglise et mon propre travail en théologie.

Ce que je constate cependant, tant en Eglise qu’en théologie, c’est une certaine cécité quant à des pratiques déstructurantes, aliénantes et d’une violence spirituelle certaine.

Lorsqu’une leçon, un séminaire, une communauté de travail, etc. est guidé par la loi de la jungle, il y aura toujours des personnes qui en feront les frais. Je l’expérimente au quotidien, en Eglise comme en théologie. Des personnes blessées, qui subissent le regard méprisant de “ceux qui savent” et le regard dépité de ceux qui subissent, mais s’en sortent mieux.

On nous apprend à survivre et non à vivre et à croitre dans la vie.

Brève Conclusion

Notre croissance spirituelle, personnelle, individuelle et collective, dépend aussi de notre capacité à assumer un cadre sécurisé pour nos interactions, à formuler des objectifs explicites et limités pour nos actions et à permettre aux personnes de croître avec leur charismes.

Cela j’en fais l’expérience à la protection civile. J’espère, à mon échelle, pouvoir l’apporter en Eglise et en théologie. Pour l’instant j’en manque cruellement. Je constate plutôt le jeu immonde de la loi du plus fort, et le jeu angoissant de l’arbitraire. Pour ma part j’ai décidé de ne plus subir ça.

L’Eglise n’est pas parfaite, la théologie non plus. Je vais continuer à apprendre là où l’arbre porte du fruit, afin de planter de nouvelles graines et de nouvelles habitudes dans le terreau offert par Dieu à chacun-e. De là continueront à croître les enfants de Dieu et l’intelligence de la foi.


Pour aller plus loin,

  • Le pasteur Benjamin Corbaz a proposé un témoignage sur son engagement à la PCi-VD lors de la crise du COVID-19 (Printemps 2020).
  • Les engagements pour la collectivité, comme ceux de la PCi-VD posent la question du rapport entre civisme, religion et spiritualité.

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La peur de dire “non” – dire un “non” structurant

Mains croisées

Savoir dire “non” c’est important.

Non seulement ça fait du bien à soi-même, mais ça fait du bien aussi aux autres et au groupe ou la communauté à laquelle on appartient.

Dire “non”, c’est assumer une différence, poser une différence. C’est permettre la “différenciation”. C’est soigner sa spiritualité.

A. Se différencier

La “différenciation”. C’est un gros mot.

Par là on veut simplement dire “moi je suis moi” et “toi tu es toi” (et non pas “toi tais-toi!”).

Se différencier, c’est se permettre d’exister en tant qu’individu au sein d’une communauté. C’est refuser la fusion mentale ou émotionnelle avec le groupe tout en restant un membre de ce groupe. C’est avoir réellement et concrètement sa propre place.

Se différencier, c’est se donner les moyens d’être acteur dans une situation et non pas simplement de la subir. C’est aussi savoir assumer la différence entre le rôle que l’on est appelé à jouer dans une situation et la personne que l’on est. C’est ne pas confondre “métier” ou “travail” et “vocation”.

Se différencier, c’est pouvoir se tenir face à Dieu et face à son prochain au sein d’un même monde.

B. Dire un “non” structurant

Dire “non” c’est se différencier. C’est poser une limite structurante au sein des relations, dans des situations concrètes.

Il y a cependant différentes manières de dire “non”. Tout comme il y a un “bon rire” et un “mauvais rire”, il y a un des “non” réactifs et déstructurés, il y a des “non” structuré et structurant.

Il y a le “non” de la peur et il y a le “non” de l’enfant de Dieu.

1. Le “non” de la peur

La peur n’est pas une mauvaise chose. Elle est une émotion fondamentale avec la joie, la colère, la tristesse et le dégoût. Elle nous donne des indices sur ce que l’on est en train de vivre.

Une émotion à accueillir

Lorsque j’ai peur, c’est qu’il y a danger. En ce sens, elle renvoie au face à face avec la mort. Avec la peur peuvent venir différentes réactions : le combat, la fuite ou la paralysie. Ces réactions réflexes vont peut-être me permettre de survivre.

La peur je peux l’accueillir de façon consciente, ou la subir. C’est ces moments où, face à l’adversité, face à quelque chose qui me confronte, je commence à devenir méchamment agressif, ou que je perds mes mots, ou que j’ai un besoin pressant d’aller aux toilettes, ou de sortir de cette salle, que je fais tout pour éviter ce rendez-vous ou cet endroit.

Dans la petite enfance, la relation complexe aux parents structure cette émotion. Elle prend forme dans nos premières expériences de l’amour, ou de l’absence d’amour. Je fais différentes expériences de rejet, de refus, d’absence. J’apprends à la dure que je ne suis pas ma mère et que ma mère n’est pas moi. Je fais l’expérience d’une solitude qui me laisse à moi-même, seul-e face à mon destin. Seul-e face à la mort.

Ces peurs si complexes et invasives, si profondément ancrée dans notre personnalité, ces expériences les mettent en place : peur de ne pas être aimé, peur de décevoir, peur de perdre, peur de faillir, peur de s’engager.

Les réactions de la peur

Ces peurs nous mènent à dire “non”, à refuser, à fuir ou à combattre. Mais mon action ne sera pas constructive. Un réflexe de survie où les autres passent au second rang : parce que la peur n’est pas accueillie pour ce qu’elle est, qu’elle n’est pas reçue, qu’elle n’est pas verbalisée. Parce que l’on refuse le face à face avec la mort, avec notre propre finitude.

Ces peurs guident aussi notre incapacité à dire “non”. Mais alors on se dit “non” à soi-même, à ce que l’on est en train de vivre, à l’enfant qui est confronté à une réalité qui le dépasse et qu’il subit. C’est le paradoxe de la “peur du non” : une violence retournée contre soi-même dans le refus de vivre son émotion.

Ces “non” là peuvent avoir un effet profondément déstructurant. Dans le premier cas, c’est la fuite face à la responsabilité, le refus de la responsabilité. Dans le deuxième cas, c’est refuser ce que l’on vit, face à la peur de perdre le lien symbiotique, la fusion avec l’autre. C’est contenir une énergie qui, au bout du compte, trouvera d’autres voies pour s’exprimer. Dans les deux, je ne peux pas assumer le rôle que je pourrais jouer dans le groupe.

Dans les deux cas, théologiquement, je ne peux pas assumer ma vocation : je ne peux pas me tenir face aux autres et face à Dieu, tel que je suis. À ce moment, c’est la victoire du “non” de la peur.

2. Le “non” de la foi

La victoire du “non” de la peur n’est plus une fatalité. Ce “non” a été vaincu dans la mort de Jésus-Christ. Pour celui qui est dans la foi, la peur n’a plus à être un tyran.

Fils-filles de Dieu

14 Toutes les personnes qui sont conduites par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu. 15 Car l’Esprit que vous avez reçu n’est pas un esprit qui vous rende esclaves et qui vous remplisse encore de peur ; mais c’est l’Esprit saint qui fait de vous des enfants de Dieu et qui nous permet de crier à Dieu : « Abba, Père ! » 16 L’Esprit de Dieu atteste lui-même à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. 17 Nous sommes ses enfants, donc nous sommes aussi ses héritiers ! Oui, héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ ! Car si nous souffrons avec lui, nous serons aussi avec lui dans sa gloire.” (Rm 8,14-17)

Traduction Nouvelle Français Courant, Cf. https://lire.la-bible.net/lecture/romains/8/1/?_open=true

Je suis est je resterai un enfant – que je connaisse ou non mes parents biologiques, qu’ils soient encore en vie ou non, que je les ai renié ou non. C’est inévitable. C’est de là que vient ma peur.

Mais dans l’expérience de la foi, celle qui prend forme dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth, celle dont Paul témoigne ici, cet être-enfant est restauré. Fils-fille de Dieu, je n’ai pas à craindre la fin de la relation d’amour. Fils-fille de Dieu, celui-ci ne renonce pas à moi, même face à la mort. C’est ce que manifeste la résurrection du crucifié.

1 Voyez à quel point le Père nous a aimés : nous sommes appelés enfants de Dieu, et nous le sommes réellement ! Si le monde ne nous connaît pas, c’est parce qu’il n’a pas connu Dieu. 2 Très chers amis, nous sommes maintenant enfants de Dieu, mais ce que nous deviendrons n’est pas encore clairement révélé. Cependant, nous savons que quand le Christ paraîtra, nous deviendrons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est.” (1 Jn 3,1-2)

Traduction Nouvelle Français Courant, Cf. https://lire.la-bible.net/lecture/romains/8/1/?_open=true

Un “non” structurant

Cela ne veut pas dire que je n’aurai pas l’expérience de la peur. Elle est inévitable, elle est un réflexe de survie, donc un élan de vie. En cela elle est bonne. Mais ce qui la motive ne sera plus une fatalité. Je peux me tenir face à elle: je n’ai pas à subir la fuite, je n’ai pas à subir la paralysie, je n’ai pas à subir le combat, je n’ai pas à avoir peur du “non”.

Fils-Fille de Dieu, je peux me tenir face à la source de ma peur, face à ce qui me semble être un danger et dire “non”. Refuser ce qui blesse ma dignité de Fils-Fille de Dieu, refuser l’injustice, refuser le mal.

La peur peut alors être convertie : accueillie, elle me permet d’analyser ce qui est en train de se passer, elle me permet de me positionner. Elle me permet de me différencier au sein du groupe. Si j’ai peur, c’est que quelque chose est en train de se passer.

Accueilles ta peur, vis là, prends un pas de recul, regarde ce qui se passe et prends position.

La prise de position me permet de dire “non”, de tracer une limite. Ce non est structurant. Il place la limite entre moi et les autres, entre l’injustice et la justice, entre un fonctionnement morbide et un fonctionnement vivifiant.

Ce “non” est essentiel en Eglise.

C. Dire “non” en Eglise

1. Quelle norme?

Souvent on fait du commandement du triple amour la règle de nos relations en Eglise (Lv 19,18 ; Dt 6,5 ; Mt 22,36-40). Sans doute qu’il y a du vrai dans cette perspective.

Mais il ne faudrait pas que la fascination face au triple amour fasse oublier cette autre recommandation :

37 Si c’est oui, dites “oui”, si c’est non, dites “non”, tout simplement ; ce que l’on dit en plus vient du Mauvais.” (Mt 5,37)

https://lire.la-bible.net/lecture/matthieu/5/1

On aime pas se dire “non” en Eglise : on a peur de blesser l’autre, de le juger, de le rejeter, de ne pas l’inclure, etc.

Il faut effectivement être vigilant : un “non” d’Eglise qui est ancré dans la peur et non dans la foi est effectivement excluant, jugeant, etc.

2. Face à l’injustice

Mais refuser de dire “non” c’est aussi refuser de dire “non” à l’injustice, de dire “non” aux fonctionnements mortifères, de dire “non” à des relations toxiques. C’est refuser la dignité que l’on a en tant que Fils-Fille de Dieu, c’est refuser l’action du Saint-Esprit. C’est succomber à la tentation de la fusion symbiotique, à la non-différenciation. C’est refuser de travailler ensemble, c’est refuser la différence de l’autre. Refuser de dire “non”, c’est dire “non” au Royaume.

C’est peut-être de cette difficulté à dire et à vivre le “non” qui est à l’oeuvre derrière toute une série de problèmes dans l’Eglise réformée – celle que je connais dans le canton de Vaud.

Ne pas oser dire “non” à un collègue au comportements abusifs. Ne pas savoir dire “non” à face à des injustices crasses. Ne pas recevoir le “non” de l’autre. Ne pas savoir poser des “limites” et donc constamment subir les limites qui s’imposent par la loi du plus fort – que ce soit le-la collègue, le-la supérieur-e ou le-la prochain-e.

3. Condition du travail en commun dans l’institution

La difficulté à dire “non” mène aussi à ce qu’on n’arrive pas à habiter adéquatement l’institution. On n’arrive pas à faire la différence entre ce qu’est l’institution comme condition nécessaire de notre travail en commun, celui-celle que je suis et celui-celle qu’est l’autre, tous-tes les autres.

On n’arrive pas à faire évoluer notre travail en commun. On préfère le flou artistique à la confrontation. On préfère ne pas blesser plutôt que de confronter, plutôt que de poser une limite. On tolère les dysfonctionnements personnels et de groupe, pour ne pas vexer, de peur de blesser.

Pourtant, dire “non” c’est devenir acteur dans l’espace de jeu de l’institution. C’est poser une différenciation, c’est réclamer la présence d’un “tiers” qui me permette d’exister pleinement, de poser des limites, tout en restant dans la structure, dans le groupe.

4. Un enjeu de responsabilité

Si l’on refuse le “non” et la confrontation au nom d’une horizontalité du triple amour, alors on refuse le jeu du triple amour. Le triple amour n’est possible que dans la mesure où l’on est responsable. Et être responsable, c’est savoir répondre de soi face aux autres, savoir poser des limites, savoir produire du changement collectivement et institutionnellement tout en respectant l’intégrité des personnes.

Poser une limite provoque du changement, de la confrontation. Et peut-être qu’à l’issue de la confrontation, il y aura un changement, une transformation dans l’organisation de nos relations.

Institutionnellement, cela peut vouloir signifier un changement dans les rôles, une réorganisation, un déplacement, un licenciement. Ces décisions, quelles qu’elles soient, engendrent de la violence. Elles peuvent blesser. Parce que tout le monde n’en est pas au même degré de confiance, parce qu’aucun-e d’entre nous n’a encore pleinement accès à son être-enfant. (cf. 1 Co 3,2).

D. Un “oui” fondamental

Dire “non” est une décision. C’est une décision issue de la connaissance de son identité profonde, du respect infini de la dignité personnelle, de l’obéissance au commandement de Dieu, du respect de sa justice.

Théologiquement et ecclésialement, dire “non” n’est jamais un “non” à la personne en tant que telle. Le fait de poser une limite, ne peut être orienté contre le-la Fils-Fille de Dieu. Parce que ce “non” n’a pas ce pouvoir.

Tous les “non” que nous pouvons et devons affirmer dans notre vie sont fondés dans un “oui” plus puissant. C’est le “oui” de Dieu à notre égard, celui qu’il manifeste en Jésus-Christ. C’est le “oui” de la résurrection de Jésus et le “oui” de la promesse de la résurrection des morts. C’est le “oui” qui fonde la foi.

Les connaisseurs sauront qui m’influence sur ces réflexions. Karl Barth (1886-1968) m’inspire beaucoup quand il s’agit de penser au processus concret de prise de décision. Une décision théologique authentique est fondée dans cet événement radical de Dieu qui vient à notre rencontre. Mais cela ne veut pas dire que l’on sait par avance ce qu’il faudra faire. Il faudra toujours analyser avec soin les situations données, les respecter dans leur contingence et leur historicité. Mais la connaissance de la foi, la connaissance des enfants de Dieu, nous permet de prendre une position ferme, une position qui consent à la confrontation, sans renoncer pour autant au commandement du triple amour.

Pour conclure ce poste, je laisse la parole au vieux Barth lui-même.

Extrait du documentaire JA und NEIN, Karl Barth zum Gedächtnis, Heinz Knorr, Reiner Marquard, Rudolf Rohlinger, Stuttgart Calwer Verlag, 1967 . Cf. http://www.kbarth.org

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