Lecture en spiritualité #1 | L’encyclopédie du protestantisme

L’article « spiritualité » de l’Encyclopédie du protestantisme est l’un des premiers articles du fond sur cette thématique écrit en langue française, dans une perspective protestante. Il marque un premier jalon d’une articulation de la « spiritualité » en protestantisme dans la période contemporaine. La rédaction de l’article est partagée entre Denis Müller, éthicien et Carl-Albert Keller (1920-2008), théologien et historien des religions. Müller s’est chargé de l’introduction et d’un chapitre de mise en perspective, tandis que Keller rédige le corps de l’article sur les « spécificités » de la « spiritualité protestante ».

D. MÜLLER et C.-A. KELLER, « spiritualité » in Pierre Gisel (dir.), Encyclopédie du protestantisme, Paris / Genève, PUF & Labor et Fides , 2005 (1995), pp. 1350-1365. Publié également comme tiré à part chez Labor et Fides en 1998 (112 pages).

Introduction et cadre général

L’article ne donne pas de définition de la « spiritualité ». Elle semble présupposée comme évidente. On peut cependant en voir deux aspects se dégager au fil du texte.

Müller semble implique une définition fonctionnelle : « La spiritualité revendique une place à part dans l’aménagement de notre existence individuelle et sociale : elle devient pour ainsi dire l’index de notre quête de sens et de globalité » (p. 1352). Keller semble articuler une définition plus substantielle : « En scrutant l’oeuvre des Réformateurs, on peut dire que le protestantisme est, en son essence, une spiritualité, car il met en évidence et développe les rapports que tout croyant peut entretenir avec Dieu dans son intériorité. » (p. 1353) Plus loin : « La vie en Dieu est le but ultime de la spiritualité » (p. 1360). Le premier aspect adopte une perspective sociale-historique sur la « spiritualité » tandis que le second lui donne directement un tournant plus religieux.

L’article réagit à deux données : (i) l’impression que donne le protestantisme de ne pas avoir de « spiritualité »i ; (ii) l’attrait que semble représenter le New Age pour les contemporains des rédacteurs – l’article est publié en 1995 et dans une version remaniée en 2005. L’objectif de l’article est donc de profiler une « spiritualité protestante ».

Les spécificités de la « spiritualité protestante »

Keller commence avec un bref parcours historique des étapes importantes de la « spiritualité » dans le protestantisme. En somme : (i) Moment réformateurs, focalisé sur les figures de Luther, Zwingli et Calvin avec des racines dans l’évangélisme français (Cénacle ou cercle de Meaux) ; (ii) piétisme ; (iii) Réveil. L’expérience religieuse personnelle est mise au centre de l’attention. Ildéploie ensuite les spécificités de la « spiritualité protestantisme », en mettant l’accent sur l’image du cheminement – qu’il considère comme étant caractéristique de toute spiritualité.

L’itinéraire protestant commence par une décision ferme du futur cheminant : une conversion. Ensuite, le chemin est jalonné de lectures de la Bible, de prière, d’assistance spirituelle par la communauté et ses responsables (c’est-à-dire de direction spirituelle) et du désir d’atteindre la perfection. Le but ultime est la vie en Dieu, par le Christ. Il s’agit d’un parcours dont les éléments forment un tout, un mode de vie et qui ne doit pas être compris comme une succession chronologique de stations ou de degrés.

« Spiritualité », p. 1354

Conversion. Au départ se trouve l’expérience de l’agir salvateur de Dieu (Marc 1,15). L’être humain y répond par un acte de pénitence : reconnaissance du péché et approfondissement de la certitude du pardon accordé par Dieu. La conversion ouvre sur une dynamique dite de « régénération » de l’être humain, qui caractérise son chemin vers la perfection – en langage classique on parlera de « sanctification ». Keller renvoie ici surtout à Luther et à la théologie du piétisme. Keller met l’accent sur l’importance de la transformation intérieure et extérieure de la vie personnelle à la suite de la conversion – ce qui s’exprime dans le refus du baptême d’enfant par le piétisme et le Réveil.

Parole. C’est au contact de la Parole de Dieu que le converti s’assure de son cheminement. Ceci renvoie à la fois à la parole vive (celle de la prédication) et à la parole écrite (celle de la Bible) comme témoignage rendu à la Parole qu’est Jésus-Christ lui-même (Jean 5,39). Si la conversion indique le rétablissement de la relation avec Dieu, le contact avec la Parole fait tenir le converti dans cette relation, ce qui doit considéré comme l’oeuvre de l’Esprit-Saint en lui. Le piétisme accentuera particulièrement l’interaction avec la parole écrite, indépendamment de la prédication.

Prière. La prière est décrite par Keller comme le centre ardent de la relation à Dieu et comprise de manière intégrale, ou holistique (elle implique la personne humaine dans sa globalité). Prière de demande (active), prière dite jaculatoire que l’on peut comparer à la prière du coeur ou à la récitation de mantra, prière contemplative (silencieuse). Dans la prière, Dieu rencontre Dieu : en définitive, c’est l’Esprit qui prie en l’être humain – ce qui mène Keller a voir dans la prière spontanée une marque du protestantisme. Keller s’appuie ici sur Calvin, Alexandre Vinet ou encore Jean-Philippe Dutoit-Membrini (1721-793) qui va être l’une des chevilles ouvrières de la réception de la « nouvelle spiritualité » dans la suisse romande protestante.

Communauté et direction spirituelle. La communauté est centrale, parce qu’elle est indissociable de l’événement de la Parole (prédication) : la communauté est identifiée par Keller comme l’espace de résonance de la Parole dans le monde. À ce titre, le cheminement individuel se fait au contact d’autres cheminants et cheminantes qui se guident mutuellement sur leur chemin vers la perfection. Les deux moyens de ce cheminement sont (i) L’actualisation du don de la Parole dans la prédication et la Sainte-Cène ; (ii) la cure d’âme, comme tâche du ministre consacré et comme tâche de l’ensemble de la communauté. Keller valorise ici beaucoup la Théologie pastorale d’Alexandre Vinet (1850).

Quête de perfection. Keller aborde ici la finalité du cheminement : la sanctification. « Par la sanctification, l’existence tout entière est pénétrée de Dieu » (p. 1359). Tous les domaines de la vie sont mis au contact de la relation à Dieu. Keller renvoie ici entre autre à la Déclaration de Barmen (1934). Cette compréhension de la sanctification se manifeste tout particulièrement dans la manière dont les protestants ont investi le travail et solidarité, notamment dans le fait que les protestants par l’établissement d’hôpitaux, d’écoles et d’oeuvres sociales. Il mentionne aussi le puritanisme et ses effets économiques.

Vie en Dieu. « La quête protestante de perfection peut s’interpréter comme nostalgie de la vie en Dieu. » (p. 1360) Keller interprète la foi comme une expérience immédiate de Dieu (union de l’intériorité / de l’âme / du coeur de l’être humain avec Dieu ou avec le Christ), à la suite de Jakob Böhme (1575-1624), des passages « mystiques » du Traité de la liberté chrétienne de Luther (1520), du Pélerin Chérubinique d’Angelus Silesius / Johannes Scheffler (1624-1677), de Gerhard Terstegeen (1697-1769) ou encore d’Alexandre Vinet. Keller parle ici de nostalgie, car les textes aux tonalités mystiques écrits par ces auteurs expriment le désir d’une présence immédiate vécue. Le texte et ce qu’il exprime n’est pas la présence, mais sa trace.

Spiritualité et théologie protestante

L’article se termine par une dernière section de la plume de Denis Müller qui passe en revue la manière dont trois auteurs théologiens pensent la spiritualité et contribuent à son renouvellement : Wolfhart Pannenberg (1928-2014), Karl Barth (1886-1968) et Paul Tillich (1886-1965).

De Pannenberg, Müller retient trois éléments : (i) un recentrement sur le sacrement (qui témoigne de la réconciliation) et pas sur la Parole seule (qui juge et fait grâce) ; (ii) une mise en lien de la sanctification et de l’horizon éthique-politique ; (iii) une réinterprétation de la « spiritualité » à partir de la « quête de soi ». De Barth il retient surtout une illustration du refus protestant de la « mystique » et de la « spiritualité » – si ce n’est sous la forme d’une « union à Christ » et comme implication indirecte d’un engagement éthique et politique. De Tillich : la compréhension de l’Esprit de Dieu comme celui qui fait sortir l’esprit humain de lui-même.

De ces différents auteurs il retient le caractère « eschatologique » de l’expérience mystique : elle offre une anticipation du Royaume de Dieu dans l’histoire, sans pour autant en être la réalisation pleine (encore à venir).

Remarques critiques

La perspective adoptée par Keller semble unilatéralement marquée par une historiographie protestante moderne qui voit dans la période de l’orthodoxie confessionnelle une phase de déchéance par rapport à l’origine réformatrice. Cette vision est à maints égards réductrice et problématique. Elle fait le jeu d’une opposition entre énonciation doctrinale et expérience qui est surtout caractéristique du protestantisme libéral du 19e siècle.

La focalisation de Keller sur l’union mystique me semble réducteur. Une perspective ouverte sur d’autres modes de relation avec le divin me semble ici plus ajustée au témoignage biblique.

L’événement de la conversion, en lien avec l’expérience de la Parole, impliquerait à mon sens d’être examiné plus en détail, notamment parce que Keller semble la comprendre surtout comme le moment d’une « décision ». « L’itinéraire protestant commence par une décision ferme du futur cheminant : une conversion » (p. 1354). La théologie protestante parlait ici plutôt d’élection. Cette accentuation du moment de la décision dépend d’une compréhension moderne du sujet, dont il n’est pas certain qu’on doive encore la soutenir théologiquement. Avec l’apôtre on dira plutôt : « ce n’est plus moi qui vit, mais c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2,20). Le moment de la conversion ne peut pas être celui d’une décision souveraine.


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Notes de bas de page de l'article
  1. En réaction à l’Histoire de la spiritualité de Raymon Darricau et Bernard Peyrou, Paris, PUF, 1991[]

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