Une responsabilité théologique non définie. Problématisation

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L’article 18 du Règlement Général d’Organisation de l’EERV énonce la règle suivante :

Le Synode assume la responsabilité théologique et ecclésiologique dans l’EERV. Il veille à en préserver l’unité et la cohésion, en cohérence avec les positions des Eglises issues de la Réforme. Il fixe les grandes lignes de son organisation et de son action. 

Règlement Général d’Organisation, art. 18, EERV, 2016

Cet article justifie que l’on se préoccupe du travail “théologique” du synode. Cependant, ce que recouvre l’idée de “responsabilité théologique” reste en l’état complètement indéfini.

Dans ce qui suit j’esquisse un début de problématisation sur la “responsabilité théologique” du synode de l’EERV, en partant de cette situation d’indétermination et du type de personne qu’est le synode. Dans cet article le mot “théologie” reste donc un signifiant vide.

L’absence de définition

Dans l’EERV, ni le Règlement Ecclésiastique, ni le Règlement Général d’Organisation, ni les Principes Constitutifs, n’offrent de définition, ou même une esquisse de compréhension, de ce qu’est la théologie.

Les textes de l’EERV ne proposent pas non plus de renvoi à d’autres textes ou autorités qui pourraient faire office de définition opérationnelle.

En l’absence de définition propre, ou de renvoi explicite à une autre définition opérante, ce qu’est le “théologique” pour l’EERV demeure indéterminé.

On pourrait essayer d’offrir une reconstruction des sens possibles de la “théologie” à partir du contexte romand immédiat. Cependant cette reconstruction n’a aucune importance : le sens de la “responsabilité théologique” doit pouvoir être présenté, indépendamment d’un tel effort de reconstruction.

Le but d’une définition

Elle permet à toute personne élue de pouvoir endosser activement la responsabilité qu’on attend apparemment d’elle en tant que membre du synode. En l’absence d’une telle définition, il est impossible à l’élue de savoir quand la dimension théologique est convoquée, c’est-à-dire de repérer les moments où elle est concernée dans sa responsabilité théologiques des moments où elle ne l’est pas.

Il ne lui est pas non plus possible en conséquence de discerner quand il est fait un usage abusif du terme “théologie”. Ce discernement est important si l’on veut maintenir une dignité propre au terme “théologie”.

Cette définition est d’autant plus important dans le mesure où l’on parle de “responsabilité” théologique au sein de l’EERV.

Une “responsabilité” théologique ?

On peut comprendre “responsabilité” en deux sens.

Il peut désigner d’une part une tâche ou une mission conférée à un individu ou à un groupe. En ce sens, c’est au synode qu’il revient de discuter ou de décider ce qui concerne la “théologie” pour l’EERV. Avec la reconnaissance de la tâche vient donc aussi la reconnaissance d’une certaine autorité.

La responsabilité désigne également la capacité d’une personne à assumer ce qu’elle dit et ce qu’elle fait au regard d’une réalité donnée. Cela veut dire que le synode, dans le cas présent, assume pour l’EERV ce qui est dit et fait en son sein en matière de “théologie”.

Cette responsabilité à une fonction de régulation. C’est au synode d’assumer ce qu’il en est du théologique dans l’EERV à ses différents niveaux. C’est lui qui détermine les “règles du jeux” pour ce qui concerne le théologique dans l’EERV et c’est donc lui aussi qui détermine les “frontières” pour ce qui concerne le théologique.

Une personne collective

Dans le cas du synode, la responsabilité personnelle ainsi engagée est celle de l’EERV comme institution. En conséquence, la responsabilité est incarnée par un processus de prise de décision complexe, qui comprend des moments de débat, de prise de décision régulée, de mise par écrit de la décision, de reconnaissance de la décision, de son application, etc.

Le choix fait par l’EERV d’adopter une structure démocratique implique déjà une complexification accrue de la responsabilité. Au regard de la “responsabilité théologique” la complication est accrue du fait que le synode est composé de 2/3 de personnes, pour lesquelles aucune formation “en théologie” est présupposée et de 1/3 de personnes pour lesquelles une telle formation est un pré-requis professionnel.

Dans la mesure où la responsabilité théologique doit être assumée par le synode dans son ensemble, il n’est pas possible en l’état de partir du principe que ce serait la formation “en théologie” qui fournirait la définition implicite de ce qu’est le “théologique” pour la personne collective qu’est le synode – à moins d’assumer explicitement, qu’au sein du collectif, cette responsabilité est déléguée à celles et ceux qui ont le papier “en théologie”. Mais ce n’est précisément pas le cas.

Les risques d’une absence de définition

Je vais terminer avec quelques hypothèses quant aux risques d’une absence de définition.

Une connivence théologienne

Le contenu de ce que recouvre la “responsabilité théologique” sera déterminé implicitement. Le collectif va générer des usages habituels du terme “théologie” sans formuler explicitement de règles pour cet usage. À ce moment, la personne extérieure ou le nouveau venu devra deviner à l’usage ce que ce lexique recouvre, mais n’aura jamais de certitude quant à la validité de son propre usage de ce terme. En d’autres termes : aucune reconnaissance explicite n’est possible en matière de “théologie”.

Cela peut au mieux mener à une “impression” de responsabilité théologique, de par l’utilisation explicite du mot “théologie” dans les discussions synodales. Mais on ne peut identifier cette impression avec une responsabilité explicite – il manque pour cela la référence commune (ce qui définit l’usage du mot “théologie”) par laquelle la reconnaissance mutuelle se construit.

On peut à la limite imaginer la constitution d’une reconnaissance par connivence, qui scinde le synode entre “celles et ceux qui savent ce qu’est la théologie” et “celles et ceux qui ne le savent pas”. Le problème est que ce type de reconnaissance ne permet aucun contrôle possible sur le contenu de ce savoir, et donc aucune contestation en cas d’abus. À ce moment, la pondération initiale entre ministres (licenciés en théologie) et laïques (non-licenciés) devient caduc – voire est pervertie, vu que cela met les laïques dans une situation de double contrainte : d’être responsable d’une dimension dont, par effet de connivence, on leurs refuse les clefs.

La disparition des experts

En l’absence de définition, il n’est pas non plus possible de spécifier les attentes que l’on peut avoir à l’égard de celles et ceux qui ont acquis un papier “en théologie”. Elles ont beaux être élues du fait de disposer d’une telle compétence, mais celle-ci ne peut être mise à profit pour le collectif, l’absence d’une référence commune ne permettant pas la reconnaissance qui leur permettrait d’activer cette compétence.

Cela ouvre la porte au fait que les experts·es en théologie démissionnent de leur compétence. En l’absence d’attentes explicites, les experts·es en théologie peuvent renoncer à endosser la responsabilité qui leur revient par leur formation et leur engagement salarié. Cette démission peut simplement résulter du fait de l’impossibilité d’activer la spécificité de leur compétence dans un collectif où les experts·es sont minoritaires. Tenter d’activer sa compétence implique alors de porter entièrement sur sa propre personne la crédibilité de ce que l’on pose et l’on avance en matière de “théologie” – s’exposant au discrédit, aux railleries et en définitive au désintérêt face à leurs propres contribution dans la discussion.

À la limite, ce dispositif valorise la brillance et la force rhétorique de celles et ceux qui osent prendre la parole en matière de “théologie”. Le problème est alors que la définition de ce qu’est l’expertise théologienne pour le synode est plus liée à leur personne qu’à la pertinence de leur propos, la personne seule étant en définitive ce qui soutient la possibilité de prendre la parole en tant que “théologien” au sein du synode.

Conclusion provisoire

À mon sens, ces deux éléments ouvrent sur le risque d’un discrédit complet de la “théologie” au sein du synode – avec la perspective qu’en définitive il serait mieux de renoncer à cette responsabilité (et donc à l’article 18 du RGO) que d’entretenir des interactions perverses et aliénantes.

Cela étant, il faudrait faire un travail d’analyse de l’usage du lexique de la “théologie” au sein des sessions synodales, pour vérifier la validité empirique de ces hypothèses. Il faudrait également l’adosser d’une enquête sur la “perception de soi” des synodaux par rapport à leur responsabilité théologique.

L’autre voie serait, pour le synode, de clarifier ce qu’il en est de sa responsabilité théologique : ce qu’elle recouvre et ce que l’on peut attendre des membres du synode à son égard, notamment dans la distinction entre “ministres” et “laïques”. Il s’agirait d’un travail de fond, dont les résultats ne pourront toujours qu’être provisoires, mais qui permettraient de baliser le cheminement commun de l’EERV (synode) dans ce qu’elle témoigne de “Dieu” dans le monde et face à “Dieu” lui-même.

Si cet article vous à intéressé ou interpellé, n’hésitez pas à partager et à commenter!


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Dans le même horizon, on peut lire :

Tous·tes Théologiens·nnes !

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Je publie ici le texte d’une initiative qu’Etienne Guilloud – pasteur dans la paroisse réformée de la Dôle (Vaud) – et moi-même avons adressé au bureau du Synode de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud en décembre 2020.

J’adjoins quelques commentaires en fin d’article.

Le texte peut être téléchargé en .pdf ici : Tous-tes Théologiens-nes !


Tous·tes théologiens·nnes ! – Discernement théologique dans l’EERV

Ce texte est adressé au synode de l’EERV de la part de Mrs. Etienne Guilloudi et Elio Jailletii.

Dans les notes de ce texte vous trouverez deux « définitions de travail » : une pour « théologie » et l’autre pour « identité théologique ». Une définition de travail ne vise aucunement à être définitive ou exhaustive. Elle est une proposition initiale qui permet de guider la compréhension du texte. Elle est soumise à une révision constante. Notre conviction est que chaque lieu de travail théologique est invité à formuler sa propre définition de travail du terme « théologie ». 

Préambules

D’après l’article 18 du Règlement Général d’Organisation de l’EERV, le synode assume la « responsabilité théologique » dans l’EERV. Le reste de l’appareil réglementaire de l’EERV ne donnant pas d’autres précisions à ce sujet, il faut considérer que chaque membre du synode a une part égale de cette responsabilité.

Les décisions prises au synode sont la conséquence des décisions individuelles. Chaque décision synodale comporte une dimension théologiqueiii et participe du « témoignage de l’Évangile en paroles et en actes » (Principes Constitutifs, pt. 5). Chacune de ces décisions trouve en Jésus-Christ « Sauveur et Seigneur » (Principes Constitutifs, p. 1) sa seule mesure et doit être un acte d’obéissance rendu à Jésus-Christ. La vérité quant à la justesse de l’obéissance ecclésiale est suspendue au jugement de Jésus-Christ. 

Cela a pour conséquence qu’il doit être garanti à chaque membre du synode de recevoir l’occasion de discerner sa propre position théologique sur un sujet discuté au synode, ainsi que les implications théologiques dudit sujet, afin de pouvoir assumer la responsabilité qui est la sienne et pour laquelle il·elle a été élu·e.

Problématique

L’EERV a adopté une structure décisionnelle analogue à celle des instances politiques démocratiques de la Confédération, avec un système de représentativité. Contrairement au synode de l’Église réformée du canton de Berne, il a renoncé à s’organiser sous formes de « fractions »iv. Ce choix organisationnel ne doit pas masquer la dimension politique des discussions qui ont lieu au synode.

Or, il nous semble que l’espace de la discussion politique ne suffit pas à offrir de bonnes conditions pour la constitution d’une position théologique personnelle, seule garantie de la responsabilité théologique de chaque membre du synode – d’autant plus que le synode est d’une composition mixte entre licencié·e et non-licencié·e en théologie et induit d’office un déséquilibre symbolique par rapport à la thématique théologique. Un corollaire de cette situation est la valorisation d’une forme de loi de la jungle où ce sont les voix les plus fortes, souvent dotées d’un bagage théologique académique, qui règnent sur l’argumentation théologique au sein des débats, renforçant l’idée que la référence à la théologie serait un privilège plutôt qu’un devoir.

Deux mots pour une structure

En tant que membres engagés dans l’existence de l’EERV, notre vœu est que le synode soit un lieu « coriace » et « compétent ». En son temps, juste après le désastre d’Apollo 1, Eugene F. Kranz, responsable du suivi de vol au sein de la Nasa avait choisi ces deux mots pour guider son département. Il les définit de la manière suivante : coriace (tough) veut dire que « nous sommes en permanence redevables pour ce que nous avons fait ou que nous avons failli à faire », tandis que compétent (competent) signifie que « nous ne prendrons jamais quoi que ce soit pour acquis ». Ces mots permettent de baliser un travail théologique sur le plan synodal qui se sait en permanence à l’écoute non seulement de son travail mais de l’impact de son travail, et qui exerce une réformation permanente.

Suggestion

Dans l’espérance que les décisions synodales soient prises avec le concours de l’Esprit-Saint doublé d’une « conscience captive de la Parole de Dieu » (Martin Luther) et non par la seule prestance oratoire, nous proposons :

  1. que les « séances préparatoires » du synode soient investies comme lieu de discernement théologique.
  2. que le synode travaille explicitement son identité théologique.

Discernement théologique

Pour une décision synodale donnée, chaque membre du synode doit pouvoir discerner les contours de sa propre position théologique et éventuellement ce qui peut la distinguer d’autres positions. Les « séances préparatoires » au synode offrent un cadre à ce travail.

Le discernement théologique est accompagné par un·e théologien·ne qui n’est pas membre du synode. Sa tâche est de permettre à chaque membre de discerner sa propre position par rapport à un sujet discuté au synode. Lors de la « séance préparatoire », sa structure d’animation doit être centrée sur les personnes individuelles et le développement de leur responsabilité théologique. 

Ces théologien·nes sont nommés·es au sein de chaque région ou service cantonal, et forment une équipe qui soutient, en partenariat avec le bureau du synode, l’explicitation des enjeux théologiques des sujets abordés en synode.v

Identité théologiquevi

L’EERV assume un pluralisme théologique de fait. Ce pluralisme trouve ses limites dans le cadre donné par les principes constitutifs. Cela concerne aussi le synode. En revanche, en choisissant de ne pas se structurer en partis théologiques, le synode de l’EERV doit travailler avec régularité son identité théologique. En régime de pluralisme théologique, l’identité théologique n’est pas une identité close, mais une identité ouverte en constante définition.

L’identité théologique du synode peut être travaillée par le biais de lectures communes. Celles-ci devraient permettre à chaque membre du synode d’approfondir : (1) sa réception des principes constitutifs ; (2) sa compréhension du pluralisme théologique en Église ; (3) son appropriation d’une théologie non-cléricale.

Ayant la responsabilité de la « vie spirituelle » de l’Église (Règlement d’Organisation, art. 19) il est de la responsabilité du conseil synodal de discerner les lectures communes du synode pour un temps donné.vii

Engagement

Les soussignés s’engagent à accompagner qui le souhaite dans la mise en œuvre de ces suggestions.   

Elio Jaillet

Etienne Guilloud


Commentaire

Je veux juste brièvement faire un écho personnel à la suite de ce texte. Il n’engage que moi.

Traditionnellement en protestantisme moderne, la théologie a pour fonction de former les futurs leader de l’Eglise. L’autorité des théologiens (essentiellement masculin à ce moment) découle de leur savoir. Je pense que ce temps est révolu.

La théologie n’appartient pas à des experts. Dieu se saisit de toute personne pour faire résonner sa parole là où il l’entend. En christianisme, toute personne ayant reçu le baptême de l’Esprit-Saint peut être porteuse de la parole de Dieu et la reconnaître là où elle ne pouvait en soupçonner la présence. Dorénavant, la théologie sera inévitablement plurielle.

L’autorité théologique ne sera donc plus celle de la personne “qui sait”, mais de la personne apte à faire accéder autrui à sa propre parole – et cela elle le fera peut-être en prenant la parole elle-même, lorsqu’on l’attend d’elle. Disposer d’un bagage de connaissances, maîtriser certaines compétences techniques peut aider. Mais ces éléments ne seront jamais une fin, ou même une nécessité, pour la posture théologienne.

En définitive, l’enjeu du discernement théologique dans l’EERV, c’est qu’en tant qu’Eglise, elle puisse prendre la parole pour le monde, afin que celui-ci cesse d’être muet, mais accède à sa propre parole, dans la Parole de Dieu.

L’autorité théologique du synode peut alors être comprise en ce sens : c’est le lieu où la parole de cette Eglise – celle qu’elle adresse au monde, qui est aussi celle qu’elle adresse à Dieu – prend forme, par les décisions qui y sont prises et donc aussi par la manière de les prendre. L’habitation de ce lieu reflète ce qu’il en est de la parole de cette Eglise et de la posture théologienne qu’elle incarne – que ce soit pour le service et la louange qu’elle est appelée à donner, ou pour son propre jugement et sa propre condamnation.

Je ne sais pas ce que le travail que nous allons faire va donner. Mais je me réjouis de me mettre en route – avec l’aide de Dieu.


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Pour quelques compréhensions alternatives de la théologie :

Pitiés ! Si vous avez des liens de théologiennes qui donnent leur compréhension de la théologie sur internet, indiquez les moi !

Notes de bas de page de l'article
  1. Pasteur dans l’EERV dans la paroisse de La Dole, membre du comité de la société vaudoise de théologie. Je cosigne ce texte suite à mes lectures des PVs et Live Tweets du synode où il me semble que les références à la théologie peinent à s’articuler de manière pertinente et déterminante dans la discussion synodale[]
  2. Membre actif de l’EERV, membre du comité de la société vaudoise de théologie et doctorant en théologie à l’université de Genève.  Je cosigne ce texte suite aux interpellations qui m’ont été adressées en tant que président de la SVTh, concernant la place de la théologie au sein du fonctionnement synodal et de la valeur accordée aux arguments dits « théologiques » lors des processus décisionnels dont le synode a la responsabilité. []
  3. À titre de définition de travail de la « théologie » pour le synode de l’EERV nous proposons : « tout discours, ou pratique qui par sa performance engage ‘Dieu’ ». De par sa mission et son fondement, tels que l’explicitent les Principes constitutifs, l’existence de l’Église dans la société vaudoise implique per se de la « théologie ». Il en va de même des actes et des paroles posées par son instance décisionnelle reconnue.[]
  4. Chaque « fraction » du synode bernois – exceptée la fraction « jurassienne » – représente une certaine position théologique au sein de l’Église[]
  5. Pour sa propre formation, cette équipe peut faire appel aux ressources théologiques à disposition en Suisse Romande: théologiens, théologiennes, facultés de théologie (Lausanne, Genève, Fribourg, Berne), instituts de formations théologiques (Cèdres Formation, Institut œcuménique de Bossey, Haute école de théologie, Centre foi & société, etc.), sociétés de théologie (atelier œcuménique de théologie, société vaudoise de théologie, Club des Cèdres, etc.), personnes de bonnes volontés et expertes dans les domaines concernés.[]
  6. Ce que l’on doit entendre par « identité théologique » est du ressort du synode plutôt que du nôtre. Toutefois nous estimons que la définition de travail suivante peut être utile : l’identité théologique du synode est l’ensemble des propositions dogmatiques qui nourrissent la réflexion synodal conjuguées à l’écoute permanente de leur vitalité dans nos lieux d’Église.[]
  7. Une lecture accessible et pertinente afin d’initier ce dispositif pourrait être : Picon Raphaël, Tous théologiens, Paris, Van Dieren, 2001. []

Le mal de l’institution

Procès

[Cet article suit l’idée de l’écriture itérative de Thierry Crouzet. Vos commentaires, réflexions et critiques participeront de l’écriture continue de cet article]

En matière d’institution je me sens bien dans le même bateau que de nombreuses personnes. Peu expert et peut-être franchement impertinent, voir incompétent. Mais j’ai envie de donner écho à cette question qui vient d’un conseiller synodal de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud.

Si, malgré la bienveillance et la bonne volonté individuelle, une institution est maltraitante, c’est que la loi a pris le pouvoir sur l’humain?

Laurent Zumstein, Facebook, 16.05.2020, 08:03

La plainte à l’égard de l’institution est un basso continuo dans l’EERV, depuis que je la fréquente – c’est-à-dire depuis toujours en ce qui me concerne. Mes deux parents étant pasteurs de cette église, on peut dire qu’arrivant dans ce monde en 1992, je suis né dans cette Eglise. J’ai pour ainsi dire grandi avec le projet d’Eglise à venir vivant directement dans ma famille les turbulences qu’il occasionne et a occasionné.

Sur ce qu’est Eglise à venir voir :

Dans ce qui suit, je vais reprendre chacune des phrases de la question du conseiller synodal Laurent Zumstein et donner une ouverture sur la notion de “discernement des esprits”.

Bienveillance et bonne volonté

Le début de cette question montre une situation de procès. Il y a un jugement qui a lieu et un verdict qui doit être rendu. L’institution et ses acteurs sont convoqués au tribunal. Il va falloir rendre des comptes.

Cette situation de jugement n’est pas étrangère à l’Eglise. Elle y est soumise depuis son origine. C’est le jugement qui porte sur Israël depuis le début de son existence en tant que peuple élu par Dieu pour manifester sa gloire dans le monde. Cf. Amos 3,2 ; Matthieu 25,31-46 ; Romains 2,12-16. Israël remplit-il ou ne remplit-il pas sa part du marché ? La question est aussi adressée à l’Eglise.

La bienveillance et la bonne volonté : la recette du succès dans les relations professionnelles. Un ingrédient essentiel à la mission de l’Eglise. Mais voilà que “malgré” la bienveillance et la bonne volonté, il y a quand même de la maltraitance.

Si la bienveillance et la bonne volonté semblent faire partie de ce que l’on peut attendre de la vie de l’Eglise, la maltraitance ne devrait pas en faire partie. Si l’Eglise maltraite, c’est qu’elle brise son contrat, c’est qu’elle manque sa raison d’être.

Un procès implique des témoins. Que vont-ils dirent ? Vont-ils confirmer ou infirmer la bienveillance et la bonne volonté affirmées par certains ? Vont-ils confirmer ou infirmer l’accusation de maltraitance qui motive le procès ? Au bout du compte, quel sera le verdict du juge ?

C’est un procès embêtant. L’Eglise est remise en cause dans sa tâche. La bienveillance et la bonne volonté ne semblent pas suffirent pour qu’elle ne tombe pas sous l’accusation.

L’Eglise devrait être la communauté de témoins dans le procès qui oppose Jésus-Christ et le monde. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle-même est mise au rang des accusés, que cette accusation provient de l’intérieur de l’Eglise elle-même ?

Mais la question posée par Laurent Zumstein est peut-être plus précise que ce que je viens de développer et permettrait une issue favorable au procès : ce n’est pas l’Eglise, mais l’institution qui est maltraitante. Peut-être l’Eglise est-elle quand même blanche de ce dont on l’accuse ? Peut-être que les individus sont quand même saufs ?

Institution maltraitante

Dans la question posée par Laurent Zumstein, c’est l’institution qui est inculpée.

Là aussi, qu’est-ce que ça veut dire ? Que dit-on quand on dit que l’institution maltraite ?

L’institution est une personne collective formée par nos interactions et objectifiées par des textes fondateurs. C’est pour cela qu’elle a un statut légal. C’est ce que l’on entend par le terme de personne morales.

Quand on parle de l’institution dans ce procès, on parle de l’Eglise EERV, son fonctionnement et son existence.

Au niveau du droit elle est bien une personne morale. La LEERV (RSV 180.11) le dispose clairement en son article 3.1 : “L’EERV est une institution de droit public dotée de la personnalité morale”. Son identité est définie par ses Principes Constitutifs (LEERV art 2). Elle s’organise librement (LEERV art. 4.1). Le synode (délibératif) se dote d’un Règlement Ecclésiastique en conformité avec les conditions générales données par la LRCR (180.51).

Quand on parle de l’institution, c’est donc de l’EERV comme personne morale dont on parle. Pragmatiquement, cette personne morale ce n’est rien d’autre que le jeu auquel nous jouons ensemble en fonction d’un ensemble de règles reconnues. À ces règles reconnues se rajoutent tout un set de règles implicites, connues ou inconnues, explicitées ou cachées.

L’institution EERV, celle à laquelle on peut imputer quelque chose, celle que l’on accuse de tant de maux depuis tant d’années, c’est cet ensemble de personnes individuelles et collectives (les paroisses ont aussi la personnalité morale) qui acceptent de jouer à un même jeu. On reconnait ceux qui participent à ce jeu du fait de leur adhésion (explicite ou implicite) à un certain nombre de règles communes, dont la partie objective est donnée dans des documents publiques. Si elle est inculpée, ce sont par extension tous les joueurs qui sont inculpés – heureusement que le droit Suisse fait la distinction entre personne physique et personne morale ! Cette artifice semble retarder un peu l’issue du jugement…

Le récit d’Actes 15 donne dans les grandes lignes une base narrative biblique pour réfléchir ce processus et comment “Dieu” y joue un rôle. Il y a même la production d’un texte officiel : Actes 15,23-29, la lettre qui est transmise aux communautés de Syrie. Mais ce n’est pas autre chose qui se passe lorsque Dieu donne sa Loi à son peuple. Exode 19,1-9.

En conséquence, j’aimerais interpréter de la façon suivante l’accusation dont se fait porteuse la question de Laurent Zumstein. Je parle en “nous” parce que je m’inclus dans ce qu’est l’institution EERV.

Lorsque nous disons qu’il y a maltraitance de la part de l’institution, nous disons que dans notre manière de jouer ensemble au même jeu nous nous maltraitons les uns les autres.

L’accusation porte sur la manière de jouer au même jeu. Dans un jeu, il y a plusieurs manières d’être maltraitant.

  • en utilisant les règles au désavantage d’autrui pour avoir l’avantage à soi.
  • en utilisant les règles pour battre l’autre
  • en ignorant les règles (intentionnellement ou par paresse).
  • en brisant les règles reconnues pour son propre avantage – c’est ce qu’on appelle tricher.
  • en cachant une partie des règles du jeu – celles qui ne sont pas écrites, ni connues.

Il y a tant de manières pour l’institution d’être maltraitante. Nous avons tant de manière d’être maltraitants les uns avec les autres. Mais il ne faut pas nous voiler la face sur qui est à accuser dans ce processus.

La faute à la Loi?

À vrai dire, la question de Laurent Zumstein me semble un peu désespérée : quand nous nous maltraitons les uns les autres dans le jeu que nous jouons ensemble, est-ce que ce ne serait pas la faute de la Loi? Si l’institution maltraite, ne serait-ce pas parce que la Loi nous déshumaniserait?

En fait, nous nous serions trompés depuis le début! Si l’institution ecclésiale est mise au rang des accusés ce ne serait pas de sa faute. C’en est une autre qu’il faudrait accuser !

Ma réponse : Non.

Non, ce n’est pas la faute de la Loi si nous nous maltraitons les uns les autres. Si l’on remet la faute sur la Loi nous voilons notre propre responsabilité dans les faits en causes.

Si l’institution est maltraitante, si le jeu que nous jouons ensemble est maltraitant, c’est que le mal et la division ont pris le dessus sur l’humain. La Loi ici ne fait que mettre en lumière la souffrance, la malveillance et l’injustice qui traverse le jeu que nous jouons de fait.

Certains ne disent pas tout. Certains cachent leurs cartes. Certains n’ont pas la paix s’ils n’ont pas gagné. Certains disent jouer, mais ont en fait cessé de jouer. Certains sabotent le jeu. Certains refusent de jouer à un jeu où chacun a sa place, le jeu annoncé dans l’Evangile et qui est Evangile. Certains refusent de jouer au jeu où la connaissance du Bien et du Mal ne nous appartient pas, mais appartient à Dieu uniquement.

Dans cette situation, remettre la faute sur la Loi, c’est remettre la faute sur le don de Dieu. Le don qui, malgré le fait que nous soyons pressés par la connaissance du Bien et du Mal, nous dit que nous pouvons choisir la vie, que nous ne sommes pas enfermés dans la spirale de la mort. Deutéronome 30,15-20. Le don de la Loi n’est autre que le don de l’Evangile, la réalité de la grâce. L’Esprit-Saint que je reçois par l’Evangile donne la Loi de la vie. Romains 8,1-11.

La Loi comme don de Dieu, c’est la promesse d’une vie ensemble, entre-nous, avec les autres, avec Dieu dans le monde. Une vie heureuse, bonne et concrète. Non pas une vie idéalisée pour plus tard, mais la vie éternelle ici et maintenant. Une vie où l’on continue à jouer, non pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres, avec Dieu et avec toute la Création.

La Loi de Dieu nous libère de l’autoritarisme mortel des règles abstraites pour nous engager dans la liberté ouverte par des règles concrètes et toujours provisoires – parce qu’au final c’est un jeu où le but n’est pas de gagner contre les autres joueurs, la victoire étant donnée dans la grâce. Les règles que nous suivons, qu’elles soient explicites ou implicites, nous permettent d’incarner l’amour, de vivre le Royaume. Ces règles ne sont pas la Loi. Mais le don de la Loi permet toujours la découverte de ces règles de vie.

En conséquence, accuser la Loi, c’est nous voiler la face, c’est nous boucher les oreilles à la voix de Dieu dans l’Evangile. C’est voiler le fait que nous avons des comportements exécrables les uns avec les autres, des comportements suffisants et méprisants, des comportements craintifs et fuyants, des comportements dominants et étouffants, des comportements qui trichent et qui aliènent, des comportements qui tuent et asservissent, alors que nous devrions avoir des comportements guérissants et édifiants, encourageants et aimants, accueillants et consolants, des comportements qui témoignent du combat de Dieu pour les êtres-humains et non du combat de l’être-humain pour lui-même.

Si l’institution est maltraitante, c’est parce que le mal et la division ont pris le dessus sur l’être-humain. Tout comme la bienveillance et la bonne volonté n’apparaissent qu’à la lumière du témoignage qu’on leur rend, il en va de même de l’injustice et de la malveillance.

Que ce soit par orgueil, par paresse ou par mensonge, malgré une intention qui se veut bienveillante, malgré une bonne volonté affichée, le corps ecclésial est de fait traversé de malveillances et de volontés mauvaises. Le corps est divisé, tout comme la conscience l’est, malgré elle-même. 1 Corinthiens 1,10. Romains 7,15-17. Mais dire que c’est là la faute de la Loi, c’est murmurer contre Dieu, conspirer contre lui. Nombres 14,1-10. Marc 14,1-2 et par.

La Loi ce n’est rien d’autre que le don qui permet d’habiter une tension qu’il ne s’agit pas de vaincre. La Loi se donne dans des règles. La formulation de ces règles n’est jamais absolue. Mais le mal c’est de refuser de jouer selon des règles qui permettent d’exister ensemble, de vivre ensemble, d’avoir un espace de liberté délimité. C’est vouloir connaître le bien de l’autre à sa place et sans lui ou vouloir son propre bien contre celui de l’autre.

La réponse à donner à l’accusation légitime d’une maltraitance institutionnelle n’est pas d’accuser en retour la Loi, mais de pratiquer avec rigueur le discernement des esprits.

Le discernement des esprits

Les règles sont explicites et implicites : elles sont inévitables. Tout joueur peut tricher. C’est ce que le jeu de Dieu permet. Il peut même selon les situations y avoir des tricheries salutaires. Jean 8,2-11. Luc 8,1-8. Mais toute tricherie n’est pas le fruit de l’Esprit-Saint, tout comme ne l’est pas toute application des règles. Marc 2,23-28.

L’usage ou le détournement d’une règle peut être inspiré par des esprits mauvais, ou impurs. D’où la nécessité de discerner : discerner les esprits à l’oeuvre dans le jeu qui est joué. 1 Jean 4,1-6. Il ne s’agit pas de discerner au niveau de l’idée que l’on se fait du jeu, mais au niveau du jeu tel qu’il se joue concrètement.

La notion de “discernement des esprits” est très importante dans la tradition jésuite. Mais elle remonte déjà aux premières communautés chrétiennes. 1 Corinthiens 12,10. La théologie protestante est aussi en train de se le réapproprier.

À ce sujet, j’invite à la lecture des textes de la théologienne luthérienne Corinna Dahlgrün. D’une part le chapitre consacré au discernement des esprits dans son Christliche Spiritualität. Formen und Traditionen der Suche nach Gott (Walter de Gruyter, 2018) pp. 251-298 et l’article “Die Gabe, die Geister zu unterscheiden” dans le collectif Spiritualität im Diskurs (TVZ, 2012) pp. 81-97, édité par les théologiens Ralph Kunz et Claudia Kohli Reichenbach. Mon seul regret par rapport aux propositions de Corinna Dahlgrün c’est qu’elle n’explore pas assez le discernement des esprits dans sa dimension collective et institutionnelle. Mais les critères qu’elle donne pour le discernement de la “spiritualité” chrétienne offrent une base pour penser les critères du discernement spirituel dans l’institution.

Face à la maltraitance effective, lorsque le procès mène à une reconnaissance de culpabilité, Dieu appelle le récit de la réconciliation : une repentance et une annonce de la grâce. Lorsque c’est l’institution qui est accusée de maltraitance, c’est collectivement que la réconciliation se fait. En Jésus-Christ nous sommes libérés de devoir trouver un bouc émissaire (Lévitique 16,7-10) et de le mettre à mort pour vivre la réconciliation – que ce bouc émissaire soit un conseil synodal, des ressources humaines, les paroisses, le synode, la société, le monde, les ministres, les paroissiens, un office, les autres est complètement égal. Spirituellement, nous avons accès à un autre mode d’existence, à une autre gestion de la souffrance : c’est ce qui est négocié dans la vie chrétienne, dans l’administration des sacrements et la prédication.

Mais la réconciliation ne se décrète pas au milieu du jeu. Il n’y a que Dieu qui, dans la résurrection du Crucifié, la proclame. Dans l’intervalle, en attendant que le procès de notre vie se termine, notre tâche est de discerner au cas par cas et concrètement l’usage des règles qui permettent un jeu saint et non un jeu maltraitant.

Le discernement aussi est un jeu : celui de l’écoute de la parole, de l’écoute du témoignage, de la méditation et de la table partagée. 1 Corinthiens 11,27-32. C’est le jeu qui nous fait être disciple ensemble. C’est aussi une forme d’institution, celle qui se développe dans l’ouverture constante à Dieu dans ce qui se joue entre nous.

En Jésus-Christ, le jeu que nous jouons implique la victoire du bien sur le mal, de la vie sur la mort. Cette victoire s’est définitivement accomplie et manifestée sur la croix. C’est dans la résurrection qu’elle nous rejoint, qu’elle nous est révélée, qu’elle nous est annoncée. C’est ce que nous dit et nous fait vivre l’Esprit-Saint aujourd’hui.

Si nous l’invoquons et l’écoutons, non seulement dans nos intentions, mais aussi par la manière concrète que nous avons de jouer ensemble, d’être les uns avec les autres, de communiquer et d’interagir, alors nous serons dans la lutte contre la maltraitance, contre toute maltraitance.

Alors que peut être, par la grâce de Dieu, notre intention de bienveillance et de bonne volonté sera confirmée dans le témoignage rendu à notre sujet lors du jugement dernier.


Pour lire des articles connexes voir :

Pour des thèses inspirantes sur la spiritualité, qui prend en compte son déploiement en institution, voir Une spiritualité bonne et bienveillante du pasteur Armin Kressmann.


[Cet article suit l’idée de l’écriture itérative de Thierry Crouzet. Vos commentaires, réflexions et critiques participeront de l’écriture continue de cet article]

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