Fille et Fils de Dieu

Baptême du Fils de Dieu

Car vous êtes tous enfants de Dieu par la foi qui vous lie à Jésus Christ. 

Galates 3,26 (NFC)

Cette affirmation est fondamentale pour moi. Elle fait écho à une autre affirmation, que l’on retrouve dans les évangiles : “Tu es mon fils bien-aimé ; en toi je trouve toute ma joie” (Marc 1,11).

Peut-être connaissez-vous ces phrases comme liées au contexte du baptême. C’est là qu’on aura sans doute le plus de chance de les entendre. Les deux versets que je viens de citer renvoient d’ailleurs à ce contexte. Mais ces mots ne sont pas enfermés dans cette fête et dans cet événement : ils mettent en lumière l’ensemble d’une vie, ils lui donnent une orientation très précise.

Un écho dans ma vie

Dans un article précédent j’écrivais “Récemment j’ai découvert en profondeur ce que ça veut dire que d’être enfant, ou fils de Dieu.” (De Heal à Tank)

Dans une bonne partie de mon récit de vie, je suis quelqu’un de profondément angoissé : peur de décevoir, peur de déplaire, peur d’être rejeté, peur de ne pas être aimé ou aimable. Il faut “faire juste”, il faut que ce soit “parfait” du premier coup – pas le droit à l’erreur.

Comment faire preuve d’initiative ? Comment dire “non” à quelque chose que je n’accepte pas, qui ne me semble ni juste, ni bon, ni beau? Sous ces conditions, je n’ai pas non plus le droit de renoncer à une tâche, à un engagement qu’on me propose. C’est quelque chose d’assez handicapant – surtout si par ailleurs j’ai des pulsions de créativité, un désir de cohérence et de justice, ainsi qu’un désir de compréhension des personnes et des réalités qui se présentent à moi.

Il y a deux ans encore, dans le contexte de l’organisation d’un colloque et de mon engagement dans divers choses pour la théologie, ces dispositions me tourmentaient fortement.

Mais je n’avais, je n’ai et je n’aurai pas à y rester enfermé.

Au tournant

Je veux remercier ici les personnes qui m’ont accompagné dans la découverte de ma propre capacité d’action et de ma dignité fondamentale. Mais je suis aussi fondamentalement reconnaissant de pouvoir faire mon travail en théologie, de me frotter continuellement à des textes qui annoncent un autre message que celui de mon enfermement dans l’angoisse.

Par la foi au Dieu révélé en Jésus-Christ, je découvre que je suis encore tout autre chose que ce que j’ai pu expérimenter de moi-même jusque là. Et je découvre aussi que je suis fondamentalement tout autre chose que ce que j’ai pu penser de moi, que ce que je peux penser de moi, que ce que je pourrai encore penser de moi à l’avenir. Je suis infiniment plus digne que toute la dignité que moi-même ou une autre personne peut m’attribuer.

Par la foi, je peux entendre que je suis Fils de Dieu, que je participe de l’héritage de Jésus-Christ.

Ce que ça ne veut pas dire

C’est une grosse affirmation qui peut prêter à passablement de confusion. “Être Fils de Dieu”, ce n’est pas quelque chose que l’on possède – c’est quelque chose que l’on entend et que l’on reçoit à vivre, parce qu’un autre nous l’a dit, nous le dit et nous le dira.

Être Fils de Dieu,

  • ne me rend pas immortel. Je vais aussi mourir.
  • ne légitime aucun orgueil. Ma dignité ne surpasse pas et ne surpassera jamais celle des autres.
  • ne veut pas dire que “je fais ce que je veux”. Je suis soumis au triple commandement d’amour (Matthieu 22,36-40) et au service qu’il implique.
  • ne me rend pas “intouchable”. Je suis responsable de mes erreurs, du mal que je fais – que ce soit consciemment ou non.
  • ne fait pas de moi autre chose qu’un être-humain. Je ne suis pas “Dieu”.
  • n’annule pas le fait que j’ai grandis dans une famille précise, dans une culture précise, dans un pays particulier, etc. Je ne peux pas nier mon contexte.

Ce que ça veut dire

D’un autre côté, cette affirmation – ce don ! – a un impact très concret. Croire que cette parole est vraie – ce qui veut dire, croire que Dieu s’est révélé, se révèle et se révélera en Jésus-Christ – ça change tout.

Être Fils de Dieu veut dire que

  • J’ai une sphère de responsabilité qui m’est propre. Dans cette sphère je n’ai pas besoin de la validation d’autrui pour agir et décider. Je peux poser des actes et des décisions, parce que Dieu me le permet.
  • L’identité contextuelle qui m’est donnée à la naissance n’a pas le dernier mot sur qui je suis. Il en va de même pour celle qui m’est donnée dans mon parcours de vie Dieu et personne d’autre a le dernier mot sur mon identité personnelle.
  • J’ai toujours la possibilité de dire “non” à quelque chose. Ce qui veut dire que j’ai aussi la possibilité de dire authentiquement “oui” à quelque chose. Parce que Dieu a clairement dit son “non” et son “oui” en Jésus-Christ.
  • Je suis intrinsèquement aimé et aimable. Je peux aimer, parce qu’en Jésus-Christ il m’est dit et que je vois que Dieu m’a aimé, m’aime et m’aimera.
  • Je peux vivre et accueillir mes émotions, la complexité et les contradictions de ma personnalité. Parce que Jésus-Christ les a vécu et qu’il est Fils de Dieu.

Ces éléments me portent et m’accompagnent dans ma vie de tous les jours.

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Discernement théologique en Eglise. La décision ecclésiale

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Une décision en Eglise est essentiellement un acte d’obéissance : elle est une mise en oeuvre de la mission qu’elle reçoit de Dieu. Vu que cet acte d’obéissance est aussi un acte de liberté, un discernement théologique doit accompagner les décisions ecclésiales.

Définition dogmatique de L’Eglise

Traditionnellement, la théologie protestante se réfère à l’article 7 de la Confession d’Augsburg (1530) quand il s’agit de penser la définition de ce qu’est l’Eglise :

L’Eglise est l’assemblée des saints, dans laquelle l’Evangile est enseigné dans sa pureté et les sacrements sont administrés dans les règles.

André Birmelé et Marc Lienhard (éds.), La foi des Eglises luthériennes, Paris-Genève, 1991, p. 46

“Assemblée des saints” désigne l’assemblée de ceux qui, par Jésus-Christ, sont dans la présence de Dieu – la “sainteté” étant ce qui est particulier à Dieu. Depuis Augustin, une grande partie de la théologie chrétienne insiste sur le fait que l’Eglise est un “corps mélangé” (corpus permixtum) et qu’il n’appartient pas aux autorités humaines d’essayer de la “purifier”.

La mission de l’Eglise est d’annoncer l’Evangile, car c’est en lui qu’est donné et qu’agit le Dieu qui sauve. On dit parfois que l’Eglise est créature de la Parole (creatura verbi) L’Evangile est un acte de communication de Dieu envers le monde et l’Eglise par son service concret rend témoignage de cet acte, car c’est lui qui la constitue premièrement. L’Evangile se résume à un nom et une personne : Jésus-Christ.

La théologie protestante récente insiste particulièrement sur le statut de “témoin” : le “témoin” n’est pas cellui qui fait, mais cellui qui atteste de ce qui s’est passé et qui en annonce la vérité. En ce sens, l’Eglise est toujours “témoins” de l’Evangile et non l’Evangile-même. Elle insiste également sur la dimension communautaire, sociale et institutionnelle de l’Eglise.

La décision ecclésiale

La responsabilité de l’Eglise est délimitée par son obéissance à la mission qu’elle reçoit de Jésus-Christ lui-même. La Pentecôte marque le début de cette mission :

6 Ceux qui étaient réunis auprès de Jésus lui demandèrent : « Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu rétabliras le règne pour Israël ? » 7 Jésus leur répondit : « Il ne vous appartient pas de savoir quand viendront les temps et les moments, car le Père les a fixés de sa seule autorité. 8 Mais vous recevrez une force quand l’Esprit saint descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’au bout du monde. »

Actes des Apôtres 1,6-7 (NFC)

Toute décision de l’Eglise doit servir la mission qui est constitutive de son existence. La reconnaissance de cette mission est constitutive de sa capacité décisionnelle. C’est seulement sous ces conditions qu’elle sera un acte d’obéissance et qu’elle engagera réellement sa responsabilité.

Dans le contexte de cette mission, l’Eglise dispose d’une importante marge de décision et d’action : les seules institutions qu’elle reçoit en tous temps sont celles de la Cène et du Baptême. Pour tout autre institution, elle est tenue responsable des dispositifs qu’elle adopte avec le concours de l’Esprit-Saint. La mise en place de tels dispositifs est nécessaire – car l’Eglise est soumise à la Loi – mais leur forme concrète n’est jamais définitive.

Les Principes Constitutifs de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud, sur la base de ce qui vient d’être dit, cadrent son dispositif institutionnel de la manière suivante :

Selon la Constitution cantonale et la Loi ecclésiastique, qui respectent sa liberté spirituelle et garantissent sa liberté d’organisation, elle est reconnue par l’Etat comme une institution de droit public. Elle collabore au bien de tous.

Principes Constitutifs, article 4

Ainsi, la responsabilité de l’EERV se constitue à partir de trois horizons distincts : (i) la mission qu’elle reçoit du Christ (article 1 des principes constitutifs) ; (ii) sa forme institutionnelle reconnue publiquement et légalement ; (iii) son organisation interne, régie par les règlements dont elle s’est dotée avec l’aide de l’Esprit-Saint et en dialogue avec la reconnaissance publique.

Théologiquement, l’obéissance à sa mission prime sur sa reconnaissance publique. Mais ces formes d’engagements concrètes peuvent aussi faire partie de sa mission.

Le discernement théologique

Les décisions prises par l’Eglise, dans le cadre qui vient d’être esquissé, sont des actes de sa liberté. Ces décisions seront toujours une réponse à sa mission et donc un acte théologique. La décision ecclésiale est la mise en oeuvre du témoignage rendu à l’Evangile dans le monde.

Dans cette perspective, le discernement théologique accompagne la décisions ecclésiale. Son but est de permettre que celle-ci soit un acte d’obéissance à la mission qui est la sienne – sans quoi l’Eglise cesserait d’être Eglise.

Il s’effectue en fonction des coordonnées concrètes de l’existence ecclésiale à un moment donné. Les formes de décisions institutionnelles officielles font partie de ces coordonnées.

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Discernement théologique en Eglise. Les lieux du discernement.

Carte des lieux de discernement

Le discernement théologique est l’affaire de l’Eglise dans son ensemble. Ce qui veut dire qu’il est l’affaire de tous les croyants-es. En même temps, l’institution ecclésiale à tout intérêt à repérer et à différencier les lieux où ce discernement se fait.

Dans ce qui suit je tente une espèce de “cartographie”.

L’autorité décisionnelle reconnue

L’avantage de l’institution, c’est qu’elle permet de reconnaître un certain nombre de chose et d’assurer une forme de “régularité”. Il n’y a pas besoin de constamment réinventer la choucroute. Il est donc important de voir quels sont les lieux qu’une institution ecclésiale reconnaît explicitement comme “responsable théologique”.

Le règlement d’organisation de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud, stipule clairement que la “responsabilité théologique” de cette Eglise appartient au Synode – l’organe délibératif (Art. 18 du Règlement général d’organisation). L’exécutif a pour sa part la tâche de veiller au “développement la vie spirituelle et communautaire” (Art. 19) – ce qui, selon la définition de “vie spirituelle”, peut également impliquer une dimension théologique, mais ce n’est pas explicite. En ce sens il lui revient une fonction analogue au conseil de Paroisse, suivant le Règlement ecclésiastique (II / Art. 24).

Le Synode est un organe composé de délégués-es envoyés par le régions de l’EERV, les services cantonaux, l’Etat vaudois et la Faculté de Théologie et de Sciences des Religions. Il est composé de 60 laïcs et de 27 ministres, donc 27 théologiens-nes reconnus au minimum. Sauf erreur, il n’y a pas d’autre instance qui dispose d’une autorité théologique explicite suivant les règlements actuels.

Le fonctionnement d’une séance du synode est réglementé de manière relativement complexe (art. 132-156), mais rien n’y est dit d’un moment “théologique” en particulier. Il faut donc considérer que c’est l’ensemble du processus qui concerne la “responsabilité théologique”.

En conséquence, les discussions et interactions au sein du synode peuvent être considérés comme le lieu du “discernement théologique”. Il me semble en revanche problématique qu’aucun moment du travail synodal ne soit explicitement alloué à la dimension théologique. Cela ouvre la porte à un problème important : que la compétence théologique se trouve accaparée par les individus qui s’en saisissent durant les débats, alors qu’elle est de la responsabilité de tous et de toutes au sein du Synode, dans toutes ses dimensions. De plus, cela ne permet pas de prendre en charge adéquatement les coordonnées du discernement théologique que j’ai identifié dans un article précédent.

Dans une discussion avec Line Dépraz (pasteure à la Cathédrale de Lausanne, ancienne conseillère synodale), il nous est apparu que les séances de préparation aux sessions du Synode pourraient être des lieux où le discernement théologique pourrait se profiler explicitement. Ces séances de préparation se font en fonction des “groupes de délégation”. Ces séances permettraient de thématiser explicitement les points en discussion au niveau théologique et les lignes de partage qui s’y rapportent dans le corps ecclésial, invitant chacun-e des délégués-es à discerner sa propre position théologique et à devenir “théologiquement responsable”.

Chaque croyant-e

La compétence théologique n’est pas une prérogative des “professionnels” de la théologie, ni des seules autorités reconnues. Dans l’écoute de la Parole [comprise ici en un sens non restrictif], chaque personne est responsable devant Dieu de ce qu’elle dit et fait et peut ainsi l’être devant d’autres personnes.

Dans le contexte ecclésial, le discernement théologique est une conséquence du discernement spirituel qui accompagne et constitue toute vie chrétienne.

Ceci implique que l’on assure à chaque membre de l’Eglise la possibilité de prendre une position théologique qui soit informée de l’état de la discussion ou des débats et ce de manière transparente. Il doit pouvoir recevoir les documents et les thèmes discutés, ainsi que pouvoir se faire une idée de la diversité des positions en jeu. Il est ensuite de sa responsabilité de se mettre à l’écoute de la Parole, dans la prière, afin de structurer sa propre position dans le service qu’il doit à la Parole.

Le discernement de la position théologique individuelle ne se substitue pas à l’autorité théologique reconnue, mais est une condition nécessaire pour que l’individu puisse lui-même décider s’il reçoit ou non les décisions qui lui viennent de cette autorité. Cela lui permet de confirmer ou d’infirmer sa participation à la communion ecclésiale, telle qu’elle est manifestée sacrementellement dans la participation à la Cène.

Tiers-Lieux

Le discernement théologique individuel et institutionnel peut être informé par le discernement théologique qui se fait dans des tiers-lieux. Ceux-ci sont importants dans la mesure où ils offrent un décentrement, tant au niveau individuel qu’au niveau institutionnel.

Ce qui est important à ce moment c’est que l’autorité décisionnelle officielle sélectionne les partenaires théologiques pertinents pour le discernement qui est en cours.

Ces tiers-lieux peuvent être de différents ordre.

Communion ecclésiale

Une entité ecclésiale peut participer d’une communion ecclésiale plus grande. Par exemple, l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud participe de l’Eglise Evangélique Réformée de Suisse.

Dialogue oecuménique

Une Eglise peut reconnaître une autre Eglise, malgré le fait qu’elles ne participent pas de la même communion ecclésiale : on y reconnait la même obéissance au Dieu révélé en Jésus-Christ.

Dialogue interreligieux

Une Eglise peut reconnaître la valeur de l’expérience religieuse ailleurs que dans l’Eglise : on y reconnait la participation à une même humanité, dans son expérience de “Dieu” ou de “transcendance”.

Théologie “académique”

Une Eglise peut reconnaître la valeur de ce qui est discuté en théologie, au moment où celle-ci participe de la discussion scientifique générale. C’est le cas à l’université, dans les hautes écoles, etc.

Groupe d’intérêts

Outre les lieux mentionnés jusque là, on peut encore inviter à consulter les différents groupes d’intérêts qui sont présents dans un espace ecclésial donné. Il peut s’agir de groupes représentant une certaine couleur théologique ou de groupes se préoccupant d’une thématique spécifique.

et le monde ?

L’Eglise (et sa théologie) ne devrait-elle pas écouter ce qui se trouve “à l’extérieur”? Peut-être… mais ce serait admettre que l’opposition entre “intérieur” et “extérieur” aurait du sens pour l’Eglise, ce que je ne crois pas.

L’Eglise est créature du Verbe, mais en tant que telle l’Eglise est dans le monde. Ce qui se passe en elle est bien souvent du monde. De fait rien de ses mécanismes et des réalités auxquelles elle est confrontée dans son existence concrète ne permettait de la différencier d’autres réalités ou d’autres lieux.

L’Eglise atteste d’un décalage en forme d’appel au coeur du monde. Mais le monde n’est pas un lieu parmi d’autre, il est le lieu de l’Eglise. Le discernement théologique a donc toujours lieu dans le monde et pas sans lui.

L’enjeu du discernement théologique c’est que dans le monde, l’Eglise ne se met pas à l’écoute du monde : elle se met à l’écoute de la voix de Dieu, telle qu’elle se donne à entendre dans le monde.

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Discernement théologique en Eglise. Le processus de réception.

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En protestantisme, comme d’autres confessions, nous devons aussi recevoir nos textes ecclésiaux. Lorsqu’une autorité ecclésiale prend une décision et qu’elle produit des textes, suit un temps de réception. Celui-ci permet la contestation, dans la foi et l’espérance en la communion.

Lors d’une discussion avec Michel Kocher sur le discernement théologique en Eglise, nous est apparu à nous deux l’importance du moment de la “réception”. Celui-ci a plutôt été thématisé en contexte catholique, notamment avec la réception du concile Vatican II.

À ce sujet, on peut lire le petit article d’Emmanuel Lanne (1923-2010), moine bénédictin de l’abbaye de Chevetogne. “La notion ecclésiologique de réception”, Revue théologique de Louvain, vol. 25 (1), 1994, pp. 30-45, accessible sur Persée.

Ce n’est qu’une intuition, mais j’ai l’impression que ce moment gagnerait à être plus soigné dans le contexte réformé vaudois, face au défi posé par le discernement théologique.

La réception comme processus

En Eglise, “recevoir” c’est avant tout se recevoir soi-même dans l’action de Dieu. Pour la foi, cela signifie avoir reçu la parole incarnée et l’Esprit-Saint. Cela se concrétise dans le canon scripturaire que l’Eglise reçoit et par la suite dans toutes les autres décisions qu’elle “reçoit” dans l’Esprit-Saint tout autant qu’elle les “formule” (Cf. Ac 15,23).

Dans ce contexte, il est important d’expliciter le rapport et la différence entre les instances de décisions et ceux qui par la suite – et à leur suite – reçoivent la décision dont elles sont porteuses. C’est dans la relation qui s’établit entre les décisionnaires et les récipiendiaires par le processus de réception que la communion ecclésiale est mise à l’épreuve.

Emblématiquement, la réception commence au moment de recevoir les paroles d’institution de la sainte Cène :

23 En effet, voici l’enseignement que j’ai reçu du Seigneur et que je vous ai transmis : Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain 24 et, après avoir remercié Dieu, il le partagea et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » 25 De même, il prit la coupe après le repas et dit : « Cette coupe est la nouvelle alliance, qui est conclue grâce à mon sang. Toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » 26 En effet, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, vous annoncez sa mort toutes les fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe.

1 Corinthiens 11,23-26 (NFC)

Symboliquement – mais aussi pratiquement – c’est bien dans la célébration eucharistique qu’est rendue manifeste l’état de la relation qui est structurée par la “réception”.

Les temps du processus

La “réception” me semble être une dimension fondamentale lorsque l’on tente de réfléchir au discernement théologique en Eglise. La décision ecclésiale et le discernement qui l’accompagne ont lieu dans un processus de “réception”.

Il me semble que l’on peut distinguer différents moments de ce processus.

a) Le temps de la réception

Dans le cadre de la “réception” de l’Evangile, l’autorité ecclésiale reconnue formule une proposition ou une décision. Celle-ci est appelée à être accueillie par le reste de l’Eglise et proclamée dans le monde.

La réception implique que l’on mette en place certaines conditions pour sa réussite. Garantir l’accès au “texte”, la possibilité de se l’approprier et le maintien de la communication me semble faire partie de ces éléments essentiels.

b) Le temps de la contestation

La réception de la Parole de Dieu avec l’aide du témoignage scripturaire peut venir contester la décision ou la formulation ecclésiale et marquer une rupture. Il y a contestation au moment où la réception de la proposition ecclésiale contredit la réception de la Parole de Dieu.

La contestation à l’égard de ce qui est à recevoir n’a de sens que si elle est ancrée dans une protestation évangélique. Cette protestation comprend la foi et l’espérance en l’unité de l’Eglise dans l’obéissance à la Parole de Dieu. L’Eglise protestante, dans sa catholicité, tend à particulièrement mettre l’accent sur ce moment. Sacrementellement, il se cristallise autour de l’impossibilité de partager l’eucharistie. Mais cette contestation n’a de sens que sur l’arrière-fond de la catholicité donnée en Jésus-Christ.

La contestation espère et se bat pour la communion qui est à sa base. Elle ne peut pas refuser la réception ou y échapper.

c) Le temps de la communion

Une réception réussie se manifeste dans la célébration commune de l’eucharistie. Avec l’écoute de la Parole, le sacrement manifeste dans le monde l’unité de l’Eglise en Christ.

La “réception” ne trouve son terme que dans l’avènement final du Royaume, et donc dans le retour final de Jésus-Christ. Dans l’intervalle, la communion n’est jamais parfaite : elle est toujours marquée d’une brisure.

Quelques points d’interrogations

À titre personnel, je n’ai en tant que membre de l’Eglise réformée que peu expérimenté la “réception” – voire jamais. Même en ce qui concerne le débat très médiatisé sur la reconnaissance d’un rite bénédiction pour les couples de même sexes (2012), on peut s’interroger sur la “réception” des décisions prises par le synode au sein des régions et des paroisses. Je ne vois pas en quoi j’en aurai reçu quelque chose dans ma vie ecclésiale concrète.

Cela m’interpelle sur quelques points.

a) Dans l’interaction entre Conseil Synodal, Commissions et Synodes il y a déjà des processus de “réception” interne au processus de décision. Les décisions synodales consistent souvent dans la reconnaissance d’un rapport qui prend en charge un sujet donné et le détaille. Ce rapport peut être écrit par une commission spécifique ou par le conseil synodal lui-même. Mais une fois la décision synodale prise, la “réception” se poursuit-elle dans le reste de l’Eglise?

b) L’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud participe de différentes communions ecclésiales : l’Eglise Evangélique Réformée de Suisse, de la Communion Mondiale d’Eglises réformées, le Conseil Oecuménique des Eglises. Dans quelle mesure participe-t-elle de la réception de ce qui y est formulé ? Dans quelle mesure ai-je les moyens, moi aussi, de participer de cette réception ?

c) En conséquence, avec quelle Eglise est-ce que je suis en communion quand je participe à la Sainte Cène ? Plus profondément : puis-je réellement communier?

Cette question est importante : comme sacrement, l’efficacité de l’eucharistie réside dans la lumière qu’elle jette sur la vie de l’Eglise du Christ et ses contradictions. Lorsque l’apôtre Paul insiste sur l’auto-examen qui précède la Cène (1 Co 11,28), il invite au discernement. C’est de ce discernement dont il est question au moment de réfléchir au discernement théologique en Eglise.

Est-ce que je peux être membre de ce corps auquel je communie, dans la forme tout à fait concrète qu’il prend ici et maintenant ? Participer à la Cène, c’est alors consentir et affirmer personnellement ma participation à ce corps ecclésial très concret.

Puis-je faire cela, alors que je n’ai pas “reçu” ce que ce corps décide et proclame ? Ou bien ce corps n’a-t-il en fait rien décidé, ni proclamé ? Ni l’un, ni l’autre ne sont possibles dans le corps du Christ.


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Discernement théologique en Eglise. Quelques coordonnées.

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Il me semble que nous avons de la peine avec notre pratique de la “théologie” dans l’EERV.

Cela ne veut pas dire que nous n’en faisons pas. Mais j’ai l’impression que nous sommes peu conscients de ce que nous faisons – ce qui fait que nous ne savons pas structurer le débat de manière non aliénante et inclusive, ni reconnaître ou aménager des lieux pour des disputes théologiques pertinentes pour la décision ecclésiale.

Pourtant, le synode de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud a bel et bien une responsabilité théologique. L’article 18.1 de son Règlement d’organisation l’indique clairement.

Depuis les dernières discussions synodales sur la “vision” du conseil synodal de l’EERV (cf. les documents de la session du synode extraordinaire du 5 septembre 2020), je potasse à nouveau le problème du discernement théologique en Eglise.

Après avoir déjà discuté avec quelques personnes, je vais me risquer à quelques articles à ce sujet.

Disclaimer : je n’ai jamais assisté en présence à une discussion synodale. Je n’ai aucune prétention d’autorité avec ce que je propose. Ceci n’est qu’un petit caillou à côté de bloc de marbres bien plus imposant.

Ici je veux prendre le temps de présenter trois coordonnées qui me semblent essentielles face à ce problème.

Le pluralisme théologique

Depuis le dernier quart du 19e siècle, il n’y a plus de confession de foi contraignante pour la plupart des Eglises réformées en Suisse. Ceci permet en régime protestant qu’une pluralité d’expressions théologiques se tiennent sous un même toit ecclésial. Ceci impose entre autre un exercice institutionnel du discernement théologique et la mise en place des conditions pour l’exercice de ce discernement au-travers de la pluralité des expressions théologiques.

L’absence de confession de foi officielle et contraignante ne veut pas dire pour autant que l’espace de la dispute théologique au sein d’une Eglise donnée soit laissé à l’arbitraire des préférences individuelles. Dans le cadre d’une dispute théologique interne à l’EERV, les Principes Constitutifs (09 avril 2005) offrent un balisage du terrain de jeu à investir. Les disputants-es trouvent en ces principes les points de référence pour situer leur propre position, que ce soit par affiliation ou par opposition.

Celui ou celle qui refuse de reconnaître une forme de légitimité aux Principes Constitutifs, refuse aussi de se situer comme partie prenante de la dispute théologique interne à l’EERV.

Pour que les Principes Constitutifs puissent jouer leur rôle régulateur, il faut que les participants-es du discernement théologique et de la décision ecclésiale aient l’occasion de s’approprier ce texte – d’en assurer une réception personnelle et argumentée.

Le caractère excessif du théologique

La théologie n’appartient pas aux théologiens-nes. Il y a des personnes auxquelles on reconnaît un statut de théologien-ne et une compétence théologique, souvent en fonction d’une formation publique. Mais le théologique ne leur appartient pas. La théologie ne se limite pas à être un ensemble de connaissance ou un set de compétences. Elle transgresse le statut des experts pour se manifester et s’actualiser dans la parole, la vie et les actes, de toute personne prête à engager personnellement sa parole pour un autre.

Le théologien protestant français Raphaël Picon (1968-2016) avait aussi développé cet universalisme de la théologie dans son petit livre Tous théologiens! aux éditions Van Dieren.

Ceci est une évolution notable par rapport à une théologie protestante traditionnelle. Celle-ci considérait que la “théologie” appartient aux professionnels de l’Eglise uniquement (pasteurs, dirigeants, enseignants, etc.).

Cette évolution ouvre le cercle des personnes qui peuvent participer au discernement théologique. Ce point est implicitement reconnu au moment où l’on pose que l’organe ecclésial décisionnel est composé d’une majorité de laïcs. On peut le considérer comme une chance.

Cela implique par contre de clarifier le statut de ceux qui sont reconnus officiellement comme théologiens-nes. Vu que la “théologie” est fondamentalement en excès sur leur statut officiel, la posture des théologiens et théologiennes ne pourra pas être celle d’une “autorité théologique” – ils ou elles pourront être experts d’une thématique ou d’un problème spécifique, mais pas de la théologie “en général”.

Leur spécificité réside peut-être dans leur capacité conjointe à prendre la parole lorsqu’on l’attend d’eux sur des questions dîtes “théologiques” et à aménager un espace de prise de parole théologique pour d’autres lorsque le besoin se présente – par exemple lorsqu’un discernement théologique au sujet d’une décision ecclésiale est en jeu.

Le caractère théologique de la décision ecclésiale

Il est possible et peut-être souhaitable de faire la distinction entre le débat politique et la dispute théologique. L’un est orienté sur les conflits en cours entre différents partis, l’autre sur l’annonce et la réalisation du Royaume en Jésus-Christ (ce qui implique aussi une forme de conflit, mais d’un autre ordre).

Cependant dans la mesure où un synode adopte une forme démocratique et un principe de représentativité par élection pour prendre ses décisions, le débat politique sera nécessairement un moment d’une décision ecclésiale. Il y aura des jeux de pouvoir et différents partis vont se constituer.

Ainsi, l’église réformée du canton de Berne assume directement la présence de 6 fractions au sein de son Synode. Sauf la fraction qui concerne l’espace francophone jurassien, elles représentent toutes des options théologiques spécifiques. Ici la discussion théologique assume directement la forme du débat politique démocratique – sans qu’il ne puisse y avoir de prise de pouvoir d’une fraction sur l’autre (si j’ai bien compris l’organisation du Synode).

Sous ces conditions, le politique ne peut pas être dissocié du théologique. Il n’est pas possible, ni souhaitable de reléguer le théologique à l’espace extra-institutionnel et de réserver l’espace institutionnel au débat politique. Une décision ecclésiale affirmera forcément quelque chose au sujet du Dieu de Jésus-Christ et de son évangile. En conséquence, sa décision sera nécessairement théologique.

Sous les conditions du pluralisme théologique, il devient donc nécessaire que le débat et la délibération politique ecclésiale soit comprise comme une occasion de discernement spirituel – ce qui impliquera l’exercice et la mise en place d’espace de discernement théologique.

On peut d’une part souhaiter qu’à ce moment l’on puisse s’assurer de la compétence théologique générale des différents membres du synode – ou tout du moins d’assurer qu’ils bénéficient d’une préparation adéquate au discernement théologique en cours afin qu’ils puissent endosser la responsabilité qui est la leur.


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La Bible pour moi

Bible

Au départ de mes études de théologie, la Bible était un objet un peu distant pour moi. J’étais relativement convaincu que la théologie se fait essentiellement avec des outils philosophiques. On pourrait faire de la théologie sans le texte biblique.

Arrivé à ma troisième année de doctorat et ayant vécu deux-trois choses dans l’intervalle, c’est différent.

Je propose une relecture en deux temps – inspirée par une proposition d’animation de catéchisme de la pasteure Corinne Méan : (1) Comment je lis la Bible ; (2) Ce que j’y trouve.

Olivier Keshavjee (Theologeek), Philippe Golaz (Théologiquement vôtre), Noémie Emery (Pèlerine au chocolat) et Jean-Marc Leresche (Réformé et connecté) se sont également prêtés à l’exercice. Je vous recommande la lecture de leurs propositions !

Comment je lis la Bible

Aujourd’hui j’utilise assez souvent le texte biblique et il me semble de trois manières principales.

Ma lecture personnelle

Tous les soirs je prends un temps de lecture de la Bible avec l’aide du guide de lecture Pain de ce jour.

Je le considère comme une forme d’exercice quotidien, une règle que je me donne de suivre.

J’y trouve l’occasion de m’exposer, jour après jour, à une parole que je n’ai pas choisie. Avec l’aide du lecteur, je suis amené à parcourir et (re)découvrir des textes bibliques que je n’aurais pas lu de ma propre initiative.

Pour moi l’enjeu n’est pas que le texte ou le commentaire qu’en offre le guide de lecture me “parle” à chaque fois. Des fois il me parle, des fois non et ce n’est pas grave. L’enjeu c’est d’avoir cette régularité quotidienne de l’exposition au texte – dans laquelle peut survenir quelque chose d’imprévu.

C’est une forme d’exercice de fond de l’âme et de l’esprit. Il est analogue au fait d’aller régulièrement à la salle de sport.

Dans mon travail

Mon travail de doctorat n’est pas dans le domaine de l’exégèse. Je n’ai donc pas directement la Bible pour objet. Par contre elle est pour moi une référence importante, au moins pour deux raisons.

Elle est une source d’inspiration par rapport à certains problèmes et à certains thèmes que je traite dans ma thèse. Par la lecture du texte, je trouve des idées et des intuitions qui font avancer mon travail. Ceci n’apparaît pas forcement dans le travail final.

Elle me donne une sorte de lexique et de grammaire pour développer la dimension “religieuse” que je travaille dans ma thèse. Ceci devrait apparaître dans le travail final.

Ces deux dimensions interviennent aussi quand il s’agit d’organiser une célébration, une formation, d’offrir un service, de prier, etc.

Prêcher et commenter

Il m’arrive aussi de monter en chaire le dimanche matin. Avec la communauté, la Bible m’offre la matière du discours que je suis amené à proposer à l’assemblée. Je vais dire quelque chose aujourd’hui en référence ou en écho à un texte qu’on aura entendu ensemble. Lorsque je prêche la Parole de Dieu, je le fait à partir du texte biblique.

Je suis aussi parfois sollicité pour commenter le texte biblique. C’est-à-dire : offrir un regard, un écho ou une explication au sujet d’un texte de la Bible. Parfois la prédication peut devenir un tel commentaire. À ce moment là je fais un travail d’exégèse. Je reprends le texte dans ses versions antiques. Je le traduis, j’essaie d’en dégager un sens. À ce moment se produit ce moment mystérieux où de mon travail avec le texte adviennent des mots, une parole, une idée, une image, etc. qui expriment quelque chose de la réalité d’aujourd’hui ou qui s’adresse à cette réalité. Dans ce contexte, la Bible se fait Ecritures.

Ici la Bible est avec moi et j’essaie de prendre soin de son altérité. Mais dans la prédication ou le commentaire je dis encore autre chose que ce que l’on trouve dans la lettre du texte biblique.

Ce que je trouve dans la Bible

L’histoire de Dieu avec les humains

Dans la Bible il y a bien des histoires, ou plus précisément des “narrations”. On trouve aussi des “chroniques”, des récits qui rapportent des événements. Mais pour la foi, elle raconte et met en scène l’histoire commune entre Dieu et l’humanité.

Elle ne le fait pas uniquement sous le mode de la narration, mais aussi sous le mode de la poésie, de la rhétorique, du mythe, du texte législatif, etc.

C’est une histoire faîte d’espérance, de drame, de souffrance, de joie, de travail et de repos. Elle reprend toute la densité de l’existence humaine dans le monde. Dans son ensemble, il s’agit d’une histoire de création, de réconciliation et de libération. Cette histoire est sous-tendue par une promesse : celle d’une relation pleine entre Dieu et l’humanité, dans une création en paix où règne la justice.

Pour la foi, l’histoire qui est racontée dans la Bible met en lumière l’histoire qu’est ma propre vie. Ce que je vis maintenant, ce que je peux en dire et en faire, j’en trouve un témoignage humain dans le texte biblique. Ce témoignage pointe au-delà de lui-même vers la vérité de ma propre histoire avec Dieu.

Sur ce point je me sens très proche de ce qui est développé par le Bible Project.

Des mots pour mettre en lumière ma vie

Il y a des choses dont on doit constamment réinventer la formulation : dire merci, demander pardon, souhaiter quelque chose de bon à quelqu’un, exprimer ma douleur, ma crainte, ma joie, prier.

Au-travers de ces différents actes, je ne fais pas que “dire quelque chose” : je me dis toujours moi-même en remerciant, en exprimant quelque chose, en demandant pardon. Je dis qui je suis dans l’état actuel de ma vie. Et je vis dans l’espérance qu’à un moment ce ne soit plus moi, mais Dieu qui trouve la parole et que je lui ait laissé la place.

Lorsque ce langage se fait religieux, j’essaie de dire qu’il y a quelque chose qui me dépasse dans le “merci” que je donne. Il y a plus que “moi” ou celui à qui je l’adresse dans ce “merci”.

Mais il y a constamment un échec des mots face à la plénitude de ce que l’on tente de dire, voire même une trahison ou une perversion.

La Bonne Nouvelle, c’est que nous pouvons quand même le faire, que nous avons le droit de jouer à ce jeu, tout en sachant que nous ne gagnerons pas la lutte lorsqu’elle se présente.

Dans ce cadre, la Bible est une boîte dans laquelle piocher pour jouer. J’y trouve des mots, des expressions et des images pour dire ce que j’ai à dire. Ce ne sera jamais la manière ultime de dire telle ou telle chose : mais j’ai le droit d’essayer, de tenter des manières anciennes et nouvelles de dire ce que j’ai à dire en piochant dans le trésor du texte biblique.


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Voir aussi :

Faire de la théologie

Parole qui rassemble

C’est la rentrée universitaire, aussi pour les théologiens et les théologiennes.

Force est de constater que les facultés de tradition protestante (Lausanne & Genève) et catholique (Fribourg) en Suisse romande, n’offrent pas de discours très claires sur ce que fait le-la théologien-ne en tant que théologien-ne. Les églises non plus d’ailleurs.

Cela est-il même possible ?

Il y a donc un travail à faire de ce côté.

Différents aspects

Je l’avais déjà médité dans un des premiers articles de ce blog : le-la théologien-ne. La question centrale était : qu’est-ce qui fait de moi un théologien, une théologienne?

Je ne suis pas arrivé à une formulation “unifiée”, mais tournait autour de plusieurs aspects de cet “être-théologien-ne” :

  • Communauté
  • Risque
  • Structure et ouverture
  • Vérité
  • Evangile

C’est dans le rapport entre ces différents aspects que se dégageaient pour moi mon être-théologien.

D’autres échos

J’avais notamment demandé des réponses et celles que j’ai reçues méritent d’être rappelées :

Ce qui fait de moi un théologien est que je me sais engendré, et que je suis infiniment curieux de ce savoir.

Etienne Guilloud, 20.01.2020

Pour moi, […] “théologien.ne” […] c’est être à la fois un “emmerdeur” et un témoin de l’espérance/reconnaissance possible. […] empêcher le système de tourner en rond. [tenter] de témoigner […] d’autres voies et rapports au monde, à autrui et à soi-même.

Benoit Ischer, 20.01.2020

En tant que théologien, je comprend mon rôle comme étant celui qui interroge. J’interroge la société au regard de la Parole de Dieu, et j’interroge la Parole de Dieu au regard de la société qui est la mienne. Ceci, afin que les deux puissent entrer dans une relation féconde, qu’une rencontre puisse avoir lieu.

Philippe Golaz, 20.01.2020

En tant que […] théologienne, mon rôle est d’être témoin de ce qui me dépasse et m’appelle.

Marcela Chayer de Coulon, 21.01.2020

[J]e crois que chaque chrétien, chaque chrétienne et même chaque être humain est appelé à dire Dieu par sa vie ses actes et sa parole. Pour soi-même d’abord et pour le monde ensuite.

Fabien Moulin, 22.01.2020

Merci à vous!

Rebelotte

Aujourd’hui Je reprends du coup cette question, mais reformule : qu’est-ce que fait un théologien, une théologienne ?

Aujourd’hui j’arrive avec deux affirmations centrales

§ Le-la théologien-ne aménage un espace pour qu’un-e autre puisse prendre la parole

Ici le théologien, la théologienne, se fait serviteur de la parole.

Avec ses connaissances et ses compétences, il permet que d’autres arrivent à formuler une parole. Par cette parole, les personnes adviennent à elles-mêmes. Mais c’est aussi la communauté qui advient à elle-même, au-travers de ces prises de parole.

On peut lier un certain nombre de verbe à cette affirmation : accompagner, structurer, encadrer, guider, écouter, organiser, discerner, participer.

L’autre qui advient à sa propre parole ici c’est le-la prochain-e, ce qui est muet, Dieu.

§ Le-la théologien-ne prend la parole lorsqu’on l’attend de iel

Ici le théologien, la théologienne, engage sa parole.

Avec ses connaissances et ses compétences, il prend le risque de dire quelque chose publiquement à partir de sa propre personne. Cela peut être par oral, mais aussi par écrit ou par le geste – la parole est un acte de communication qui engage la personne et la révèle.

On peut lier un certain nombre de verbe à cette affirmation : provoquer, valider, louer, contrer, encourager, combattre, guérir, enseigner, annoncer, dialoguer.

Il est appelé à prendre la parole. Cet appel lui vient de son prochain, de Dieu, du monde.

§ La détermination des compétences du théologien, de la théologienne, sont orientées par la reconnaissance de ces deux activités

Le théologien, la théologienne a des compétences pratiques, des connaissances scientifiques et dispose de charismes particuliers qui le distinguent en tant que personne.

Tout cela est subordonné à la réalisation de ces deux activités. Un-e théologien-ne est ce qu’il est au moment où il permet à un autre de prendre la parole et lorsqu’il prend la parole en réponse à un appel qu’iel aura reçu.

Ceci implique encore deux sous-affirmations :

  1. L’activité du théologien, de la théologienne vient de ce que Dieu, le prochain, le monde a parlé le premier
  2. Sa formation doit être guidée par cet horizon

Et pour toi ?

Qu’est-ce que fait un-e théologien-ne ?

La relation personnelle à Dieu. Prélude

Relation

Je n’ai pas encore vu que la “relation personnelle” soit traitée explicitement comme un thème de la dogmatique. Dans ce qui suit je pose quelques jalons d’un travail en cours.

Le contexte

Dans mon travail en dogmatique, j’essaie de réfléchir le sens et la manière de parler de la “spiritualité” en contexte protestant. Je ne le fais pas seulement de manière descriptive, mais aussi en émettant des propositions de sens et de formulation.

Les 5 et 6 novembre a lieu un colloque interdisciplinaire à l’adresse des doctorants-es des facultés de théologie de suisse romande. Celui-ci prend pour thème : “la relation personnelle à Dieu”. Ce thème est particulièrement intéressant pour moi. Pour certaines expression de la “spiritualité” dans le protestantisme, le soin accordé à la relation personnelle à Dieu, ou à Jésus, est particulièrement important. C’est vrai aussi dans d’autres traditions chrétiennes.

Ma thèse est qu’en protestantisme on est amené à comprendre la “spiritualité” comme “communication pascale“. La “spiritualité” c’est investir de manière personnelle (collective ou individuelle) une communication. Celle-ci a lieu entre moi, mon prochain et Dieu dans le monde. Le récit de Pâques donne en contexte protestant le cadre général pour interpréter toute “spiritualité” et pour discerner son développement. Ses parties principales sont les suivantes : accomplissement du ministère de Jésus, crucifixion, résurrection, ascension, pentecôte.

Comment cette compréhension de la “spiritualité” amène-t-elle à parler de la “relation personnelle à Dieu” en théologie ?

Que faut-il comprendre par “relation personnelle” ?

La “relation” désigne ici un lien ou un rapport actif entre deux choses. Pour ce qui nous intéresse ici, elle implique à un moment donné une “personne”.

“Relation” encore le plus facile entre les deux termes. Cette notion implique souvent une activité et une interaction. “relation” et “interaction” sont constitutives de ce qui fait la personne individuelle dans sa particularité : sa personnalité.

Le noeud se situe dans la compréhension de ce qu’est une “personne”.

“personne” : un terme opaque

La notion de “personne” a une multitude de fonction, mais elle est particulièrement importante pour le domaine du droit. Elle désigne une entité individuelle ou collective capable d’autodétermination, à laquelle on peut reconnaître des droits et des responsabilités.

Lorsque l’on parle de la “personne humaine”, on désigne une unité psycho-somatique vivante. Elle est inscrite dans un complexe d’interactions dîtes “sociales” et on lui reconnaît maintenant une dimension “spirituelle”.

D’une part une personne est faîte de ses relations et en même temps elle leur est irréductible.

Des types de relations

Partant des travaux du psychiatre Roger Neuburger, Jean-Marc Leresche a récemment mis en évidence sur son blog différents types de relations entre individus et leur importance pour le sentiment d’appartenance.

exister passe par l’intermédiaire du regard de l’autre qui nous identifie et nous reconnaît comme un pair, un égal digne d’être accepté, respecté voire aimé.

Jean-Marc Leresche

S’en dégage quatre types de relation (nourricière ; d’autorité ; fraternelle ; amoureuse) qui pourraient apparaître par analogie comme des types de la relation à Dieu. Jean-Marc a proposé quelques développements concernant la relation nourricière dans l’article Dieu, notre Mère.

La relation personnelle se raconte

Chacune de ces relations implique que ces différents membres la racontent et se racontent en la racontant. On peut objectifier des relations personnelles avec certains modèles – comme les types indiqués par Jean-Marc. Mais pour que la dimension personnelle apparaisse, la mise en récit du vécu relationnel est nécessaire.

Dans le récit, se constitue la reconnaissance réciproque – ou non! – des personnes dans leur relation. Il ouvre au sens d’affirmations comme “je t’aime”, “je te pardonne”, “tu m’emmerdes”, etc. Le vécu commun oeuvre comme condition pour la performance efficace de telles paroles.

Sous-question : La “relation personnelle” implique-t-elle nécessairement une relation entre “personnes” distinctes ? Ne peut-on pas avoir une relation personnelle avec sa voiture, avec une peluche, avec l’Univers?

Pilier : La relation personnelle est une condition pour la reconnaissance des personnes. Elle implique un jeu complexe entre mémoire, attente et engagement. Au sein de ses relations, la “personne” est un “mystère” qui ne se laisse épuiser. La mise-en-récit des relations et des vécus qui s’y rapportent fait apparaître au cas par cas l’identité des personnes en relation.

Mon hypothèse

Dans le cadre de la “spiritualité” chrétienne, la relation personnelle à Dieu se dit dans le passage par le schéma trinitaire. L’énonciation de la relation personnelle que l’individu ou le collectif entretient avec Dieu, implique de passer par la mise-en-récit de la relation entretenue avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Parce que dans la “spiritualité”, c’est premièrement Dieu qui initie la communication.

Chacune de ces personnes implique une mise-en-récit distinctive. Les relations personnelles qu’elles impliquent ne se racontent pas de la même manière. Par contre, pour la foi chrétienne elles renvoient à une seule et même communication : celle donnée dans le récit pascal – et qui se donne encore et toujours, jusqu’à sa clôture eschatologique.

Parler en dogmatique de la relation personnelle à Dieu se sera du coup faire passer le discours par chacun de ces temps, sans briser leur interdépendance. Dans l’expression de la relation personnelle à Dieu, c’est le récit pascal qui donne le cadre pour l’énonciation de la reconnaissance réciproque des partenaires de la relation.

Comment s’y prendre ?

Face à cette tâche, je me heurte au problème de la forme du discours que je vais devoir adopter. Lorsque l’on parle en dogmatique de la “spiritualité”, la forme adoptée par le discours ne peut être détachée de son contenu.

Le choix, par exemple, de vouloir distinguer strictement le discours dogmatique d’avec le discours religieux, implique une objectivation du vécu religieux dont il faut pouvoir canaliser les effets si l’on ne veut pas d’emblée neutraliser et incapaciter entièrement cela-même que l’on tente de réfléchir par le discours – à moins que ce soit un objectif assumé d’office, mais ce qui impliquerait qu’il y a un conflit explicite entre cette entreprise dogmatique et le langage religieux qu’elle a pour tâche de réfléchir.

Discours à la deuxième personne

Ce serait la forme de la prière. Elle semble à première vue la plus inadéquate pour la communication scientifique. Le discours se construit autour de mon adresse à Dieu et non de mon adresse à mes pairs. En revanche elle serait la plus proche de ce qui est en jeu dans la pragmatique d’une relation personnelle. Dans un récit qui se construit sous la forme d’une “adresse à” se manifeste l’engagement de la relation personnelle. L’effet pourrait être doxologique : par cet engagement est rendu manifeste tant “Dieu” que l’être-humain qui s’adresse lui, dans leur différence et dans leur relation. Mais cette forme contient une violence certaine : soit l’auditeur consent à être embarqué dans cette relation, soit il s’y refuse – et l’intelligence de ce qui est dit ne peut qu’être refusée elle aussi.

Discours à la troisième personne

Je parlerai sur la relation, tentant d’en produire une icône. Je pourrais la décrire de manière abstraite, peut-être sur la base du thème doctrinal de l’imago dei ou en variant sur des situations bibliques, des récits de vie ou des expériences qui mettent en scène cette relation. Ce serait la forme la plus “convenue” sur le plan du discours scientifique, mais peut-être aussi la plus éloignée de la pragmatique de ce qui est en jeu dans la réflexion dogmatique sur la “relation personnelle à Dieu”. Le risque est que le thème dogmatique devienne non plus la “relation personnelle à Dieu”, mais l’intermédiaire que l’on aura choisit pour tenter d’en parler.

Discours à la première personne

Ce serait la forme du témoignage. Redire le récit de la relation au Père, au Fils et au Saint-Esprit en faisant usage de la première personne tient une place intermédiaire. Je peux m’adresser à l’assemblée et en même temps je permets de respecter l’engagement qu’implique la “relation personnelle à Dieu”. Le défi à relever est le suivant : la présence du “Je” ne doit pas faire barrage à la communication d’une intelligence réfléchie de cette relation personnelle tout en indiquant l’opacité qui entoure toute “personne”.


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De heal à tank – Des rôles dans la vie

Rôle MMO

Il y a quelques temps Benoit Ischer publiait sur Open Source Church un article qui m’avait touché au coeur, sur la manière de comprendre les rôles dans le travail en équipe : Pour moi, le travail en équipe, c’est comme dans les jeux en ligne…

Vas lire cet article avant de continuer.

Un bout d’expérience

Moi-même j’ai joué assez intensément à World of Warcraft (WoW) pendant un temps (surtout les périodes Burning Crusade jusqu’à Cataclysm – et reprenant de temps en temps, mais jamais sur la durée).

J’ai aussi touché un peu à d’autres MMO durant cette période (Lord of the rings online ; star wars : the old republic ; secret world ; Guild Wars II ; etc. ).

Et oui : c’est vrai, on apprend beaucoup du travail en équipe dans ces jeux. Non seulement au niveau du jeu en équipe (donjons, raids, Player VS Player), mais aussi en terme de gestion de groupe. Dans les MMO il y a souvent des systèmes de guildes, qui regroupent parfois des centaines de joueurs. J’ai moi-même pendant un temps été Maître de Guilde sur WoW : une période très formatrice.

Même si en ce moment je ne joue pas à un MMO, je garde le bagage d’expérience accumulé durant cette période précieusement dans ma besace. Et la proposition de Benoit de penser la gestion d’équipe à partir de la trinité tank/heal/dps est stimulante !

La trinité en bref

Rapidement ce que développe Benoit :

Tank : rôles de leadership ; caractéristiques importantes : résilience, charisme, courage, abnégation. Dans le jeu, c’est lui qui concentre sur lui l’attention des ennemis et évite que les autres joueurs ne prennent des dégâts.

Heal : rôles de soutien / care / stress management ; caractéristiques importantes : empathie, réactivité, stratégie, abnégation. Dans le jeu, il a pour rôle de maintenir le niveau de vie des joueurs au plus haut.

DPS : rôles d’exécution ; caractéristiques importantes : passion, communication, coordination, humilité. Dans le jeu, il a pour rôle de descendre la vie de l’ennemi.

Dans les faits, la déclinaison des rôles peut être plus variées et il y a différents styles, ou manières, de gérer un rôle – d’où souvent la présence des systèmes de classes, ou des embranchements types dans des arbres de compétences.

Mon rôle dans le jeu

Dans le jeu, j’ai la majeure partie du temps joué Heal. J’appréciais en effet beaucoup l’aspect de “vision d’ensemble” qui allait avec ce rôle. En retrait, tu es obligé d’avoir une bonne perception de l’ensemble de la situation pour maintenir tout le monde à flots – ce qui implique aussi d’anticiper les pics de dégâts qui peuvent advenir au cours d’un combat. Être heal implique aussi de bien connaître la stratégie.

Je ne voulais pas être tank : trop exposé, avec un côté “le nez dans le guidon”. Je ne voulais pas être DPS : trop compétitif. De plus, l’avantage d’être heal, c’est que t’es plus ou moins certain de toujours trouver de la place dans un groupe ! (Idem pour tank).

Mes rôles dans la vie

Heal de coeur

Pendant un temps, j’ai toujours pensé que j’étais plutôt un heal : peur de me mettre en avant, pas fan de la compétition, tendance à l’empathie, attentif à l’état de stress des groupes, etc. ça a aussi été l’une de mes motivations pour me lancer en théologie : faire quelque chose où dans la finalité professionnelle on accompagne des humains.

De fait, dans la Protection Civile, c’est l’un des rôles que je tiens. Je fais partie de la Cellule de Soutiens, qui est en gros le care team de la protection civile. Nous n’interviendrons jamais sur le terrain s’il y a une intervention avec confrontation potentielle à la mort. Par contre nous serons là pour accueillir et accompagner les personnes suite à l’intervention, leur donner accès à leurs ressources pour redémarrer dans le quotidien. Au sein de la PCi, notre fonction prime sur le grade : nous sommes des partenaires de discussion pour tous les échelons de la hiérarchie.

J’ai également un peu ce rôle de heal au Séminaire de Culture Théologique où je coach les étudiants-es sur leurs travaux, ou à la faculté de théologie dans mon rôle d’assistant. En tant qu’auxiliaire pédagogique ou assistant, je ne fais pas le travail à la place des étudiants-es (DPS) et ce n’est pas moi qui donne la direction du cours (Tank). Par contre j’ai une visions d’ensemble qui me permet de soutenir tant les étudiants-es que le professeur dans leur quête commune : réussir la formation !

Tank en développement

Comme je le disais au début, j’ai aussi été Maître de Guilde en jeu. En fait, c’est une fonction que je me découvre en ce moment dans d’autres contextes. Plus jeune, je ne pouvais pas vraiment l’assumer, parce que j’avais trop peur de décevoir. Je ne faisais pas assez confiance à mon intuition et j’avais toujours peur de ne pas être aimé – c’est pas tout à fait fini ça d’ailleurs.

Tank pour faire plaisir

Je n’ai jamais joué tank. Par contre j’ai été pendant un certain temps Maître de Guilde sur le jeu, avec des rooster numériquement assez important (une centaine de personnes au pic). C’était émotionnellement très épuisant. Je voulais satisfaire tout le monde, tout en essayant de tenir un rythme correct au niveau de nos activités. Le problème, c’est qu’avec cette fatigue émotionnelle, je pouvais parfois devenir très autoritaires durant nos donjons ou nos raids – vu que ça m’arrivait aussi de faire Raid Leader.

Ce qui était étonnant, c’est que dans ma vie quotidienne je me suis retrouvé plusieurs fois à des postes de présidence avec une attente de leadership, alors même que je n’avais pas forcément l’assise intérieure pour. J’ai été président de la troupe de théâtre Hercule Savinien (2013-2015), j’ai été vice-président de l’association des étudiants en théologie de la FTSR (pas long) et récemment je me suis retrouvé président de la Société Vaudoise de Théologie.

Le problème, c’est que je pense qu’au départ j’ai pris ces postes pour “faire plaisir”, alors que je n’avais pas du tout ce qu’il fallait en terme de résilience et de compétence de leadership : déléguer, énoncer des objectifs clairs, faire des bilans, etc. En gros, vous avez un tank qui en même temps veut healer les gens et faire du DPS – ce qui n’est pas tenable.

Tank assumé

Récemment j’ai découvert en profondeur ce que ça veut dire que d’être enfant, ou fils de Dieu. Ce qui a passablement changé la donne dans ma capacité à guider des projets (cf. Galates 4,7) – peut-être que j’écrirai une fois quelque chose à ce sujet.

Pour un bout, si je me retrouvais à ces postes de tank, ce n’était pas uniquement pour faire plaisir. C’est aussi parce que j’ai des éléments de visions, je veux faire avancer les choses et faire aboutir les projets.

Toujours à la protection civile, j’ai fait la formation pour être chef de groupe. Dans ce cadre tu apprends ce que c’est que de diriger une équipe : là non plus, ce n’est pas à toi d’être l’exécutant. Tu dois avoir un pas de recul pour pouvoir toujours garder la visibilité sur ce qui se passe. Par contre, contrairement à ce que je fais dans la cellule de soutien, en tant que chef de groupe tu dois être sur le terrain, tu fais partie du “combat”. Tu dois pouvoir donner des indications claires et précises, ainsi qu’avoir le discernement nécessaire pour pouvoir modifier le plan d’action si la situation l’exige. Je retrouve là-dedans les éléments du tank tel que le décrit Benoit.

C’est aussi ce rôle que j’essaie d’habiter maintenant dans mon rôle de président à la Société Vaudoise de Théologie, ou dans d’autres projets. Dans ce genre de rôle, il faut savoir garder une vision d’ensemble, donner des impulsions et assurer un cadre tout en laissant aux autres de la place pour qu’ils puissent être les moteurs principaux de la quête – éviter d’être un tank qui veut faire le DPS à la place des autres.

DPS quand il faut et apprendre à alterner

Une part en moi aimerait être plus souvent DPS. Juste taper dans le lard, pendant que d’autres s’occupent de l’ambiance ou de la coordination.

De fait, je pense qu’il y a des situations où je me retrouve DPS. Pour mes études par exemple, j’ai été plutôt un bon DPS et j’ai eu du plaisir à cela. En même temps, je pense que je ne suis pas assez rigoureux ni assez perfectionniste pour être pleinement un DPS – je n’ai pas l’esprit assez compétitif de ce côté. Par contre si j’ai un cadre clair et des indications ciblées je peux exécuter mes missions avec plaisir : être dans l’action, sans avoir à assurer le lead.

Je pense aussi qu’il est possible d’alterner dans les rôles. Ce n’est peut-être pas accessibles à tous-tes, mais pour part j’en fait l’expérience.

Le plus frappant c’est dans l’équipe avec qui je travaille à des projets musicaux (Unphased Project). Ici j’apprends vraiment à alterner les rôles et avoir de l’agilité dans l’alternance.

Parfois il faut savoir être tank sur une situation : qu’est-ce qu’on va faire ce soir ? Comment on va prendre cette décision ? Diriger une négociation avec des potentiels partenaires, lancer des processus, etc.

Parfois il faut savoir être DPS : composer une partie symphonique, trouver un bon son de synthé pour une partie, aider à l’enregistrement, composer et enregistrer une ligne de piano.

Parfois il faut savoir être heal : lorsqu’il y a un désaccord sur un point, ou des tensions, mettre en place les conditions pour pouvoir échanger sainement ; valoriser et mettre en avant les moments récréatifs ; prendre le temps de parler avec chacun.

Réflexions de fin

J’aime beaucoup cet exercice de réflexion à partir des rôles que présentent la sainte trinité du MMO. Cela permet de réfléchir à la place que l’on prend dans le fonctionnement d’un groupe en action, par rapport à ce qui nous parle le plus intuitivement.

Je pense aussi que chaque personne a le potentiel de développer des compétences dans chacun des rôles. Ces derniers temps je suis vraiment en train d’éprouver mes skills de tank. Et il y a toujours des domaines où l’on sait faire soi-même du bon DPS.

Il y a sûrement des limites à l’exercice.

Là où je trouve la description du rôle du tank proposée par Benoit un peu contre-inuitive, c’est que dans la vie quotidienne, tanker ne doit certainement pas consister à prendre sur soi – ce que le tank fait concrètement dans le jeu. Par contre, il y a bel et bien ce côté où le tank concentre l’action, afin de permettre que l’action se déroule – et ça, je peux le retrouver dans le leadership.

D’autre part, la modélisation à trois pôles est peut-être un peu simpliste – d’ailleurs pas tous les MMO fonctionnent ainsi, ni les RPG. Il y a des tests de personnalité qui présentent beaucoup plus de variété. J’aime beaucoup par exemple le 16 personnalities qui présente une palette stimulante (et c’est joli en plus).

Moi pour ma part, en ce moment je suis “Protagoniste – ENJF-A” – ce qui rejoint mes développements de skill de tank.

Il y a des enjeux théologiques derrière cette vision des “fonctions”. Personne n’est appelé à tout faire dans le Royaume et dans l’annonce de celui-ci. L’Eglise est composée d’une diversité de membres, dont chacun est porteur de charismes particuliers. Cf. 1 Corinthiens 12,12-30. Les tests de personnalité ou les modélisations de rôles, comme celle que proposent Benoit, peuvent nous aider à identifier quels sont nos propres charismes, quels sont les points où notre propre contribution personnelle à l’annonce de l’Evangile et à l’édification du corps du Christ sera la plus épanouissante.

Mais il ne faut pas confondre le modèle avec la réalité : de fait le jeu que nous jouons tous ensemble dans le monde, avec l’aide de Dieu, est guidé par des paramètres autrement plus complexes que ceux qui guident le MMO. Mais les analogies à tirer sont importantes, et le MMO – ou d’autres jeux de coopérations – sont des bons bac à sable pour identifier nos propres charismes et le rôle que nous sommes chacun appelés à jouer dans le jeu de l’Esprit-Saint.

Et toi, quel est ton rôle ?

La série “les huguenots”

Huguenots banner

Les Huguenots était un projet de web-série auquel j’ai participé activement du temps de mes études de théologie (2012-2017).

Cette semaine j’ai eu un petit élan de nostalgie. Je retourne donc sur cette expérience éphémère, mais qui laisse imaginer de beaux projets à venir.

Un peu d’histoire

Initialement, le projet est né d’une initiative du groupe “susciter des vocations” dans l’EERV. L’idée était de produire quelques vidéos qui devaient donner envie de faire des études de théologie.

Le but était de s’inspirer de projets de web-série comme le cathologue. Il y avait aussi un peu de Kaamelott dans nos esprits au moment d’écrire tout cela.

Saison 1, épisode 1 – Les vocations

Alice Corbaz (Amélie), Guillaume Favrod (Gaston), Sébastien Cornioley (réalisateur) et moi-même (John) étions au coeur de ce petit projet. Nous avions un lien institutionnel avec l’EERV via le pasteur Jean-Marc Savary, qui avec Etienne Guilloud, a aussi contribué à l’écriture d’une partie des épisodes. On n’oubliera pas non plus Noriane Rapin et Sylvain Corbaz qui, à des moments clefs, on contribué à la réalisation de la série.

La collaboration au sein de l’équipe pour ces premières vidéos était très chouette. On avait envie de continuer et de raconter un peu plus l’histoire des nos protagonistes.

Ceci nous a mené finalement à produire 18 épisodes sur 3 saisons. Nos personnages partaient du moment des études (saison 1), discernaient leur vocation (saison 2) et l’éprouvaient sur le terrain (saison 3).

Saison 1, épisode 3 – Les études (1)
Saison 2, épisode 2 – Le CPT
Saison 3, épisode 1 – La préparation de mariage

Cette série comporte quelques maladresses et quelques clichés, mais je reste fier et heureux d’avoir pu contribuer à cette petite aventure.

Gérer le cap

Initialement il fallait juste constituer trois vidéos pour une journée d’Eglise. C’était ce pourquoi on nous avait interpellé. Mais lorsqu’on a voulu continuer, l’objectif initial s’est un peu perdu.

Les “Huguenots” devaient être un support pour stimuler les vocations. L’objectif était un peu foireux à la base… comment aurions-nous pu en mesurer la réussite ?

De plus, en souhaitant raconter la suite de l’histoire de nos personnages, on sortait de l’objectif initial pour rentrer dans un projet artistique plus autonome. Mais on se justifiait dans notre activité quand même en disant que ça allait être au service des vocations.

Lorsque tous les épisodes étaient clôturés, nous nous étions dit qu’il fallait maintenant faire un travail de promotion au sein de l’Eglise. Des personnes pourraient utiliser ces vidéos dans des activités d’Eglise, dans du catéchisme, de la formation, etc.

Autant dire que c’était l’échec de ce côté. Hormis une soirée dans la paroisse de ma mère, il ne me semble pas que ces vidéos aient été utilisées par la suite.

De toute manière nos priorités commençaient à changer. Alice entrait dans le ministère, Guillaume s’orientait professionnellement du côté de la culture, Sébastien allait reprendre des études et moi-même j’allais commencer une thèse.

Consentir à l’éphémère

Sous la tournure artistique que prenait le projet, il aurait fallu que nous acceptions aussi une autre logique de communication.

Avec leur format et l’articulation narrative des différents épisodes, nos vidéos ne pouvaient plus être utilisées pour faire la promotion d’un métier ou d’une filière d’étude. Elles ne se prêtent pas immédiatement à de la formation non plus.

Je pense que ces vidéos peuvent en partie être comprise comme une confession de foi ou un témoignage. Par leur intermédiaire notre groupe essayait d’exprimer quelque chose de notre foi, de notre vision du monde et de l’Eglise.

Ceci a pour conséquence que leur pertinence est irrémédiablement liée à leur temps. Bien qu’elles soient visibles en tout temps sur youtube, elles ont un caractère éphémère.

Ces vidéos offrent un cliché temporel du monde réformé vaudois des années 2010′. Les épisodes étaient l’occasion de mettre en scène des lieux, des personnes, des formations ou des institutions typiques de cette période. Beaucoup de choses qu’elles montrent ne sont plus d’actualité – par exemple le CPT, ou encore les locaux de l’EERV.

Je pense qu’on peut avoir encore aujourd’hui du plaisir à regarder ces vidéos. Mais je pense aussi qu’en l’état elles sont “inutilisables”. Cela aurait été différent si elles avaient été d’emblée pensées comme faisant partie d’un projet plus large.

La plateforme

Le projet “susciter des vocations” ne s’est malheureusement pas prolongé. Il existe certes le site vocation.ch, mais qui n’offre pas de ligne éditoriale claire et ne semble pas être en marche de communiquer quoi que ce soit en ce moment.

Nous avions initialement l’idée de soutenir les Huguenots avec un site internet. Des articles et des témoignages devaient accompagner la publication des vidéos. Mais dans la mesure où la vie de ce site n’était pas notre objectif principal, il est vite tombé aux oubliettes.

Pour l’ancrage de ces vidéos, il nous manquait une maison, un lieu qu’elle aurait contribuer à faire rayonner. Cette maison manque toujours pour le monde réformé romand. Elle permettrait de réaliser un objectif de communication, mais aussi de bénéficier de la synergie propre au cross-média.

On trouve un bon exemple de cela dans les production de Carolina et Victor Costa Atalahalta Productions. La variété des productions et des supports utilisés fait rayonner Atalahalta mais aussi ses différents projets. Un travail immense est fait régulièrement pour que les différentes personnes engagées dans Atalahalta puissent vivre de leurs productions.

On peut trouver aussi d’autres exemples de plateforme cross-média : les géants du Bible Project ou encore ce que font les dominicains de Théodom.

Avec les Huguenots nous n’avons pas fait cet effort. Nous n’en voyions peut-être pas l’intérêt, n’en avions pas l’envie ou n’avions pas les forces à allouer à quelque chose d’une telle ampleur. C’était peut être pas notre rôle non plus.

Rêves

Le nom des “Huguenots” existe encore. Et je pense qu’il y a encore de la place pour raconter l’histoire de protestants contemporains et de plein de manières différentes.

Je crois que la production de média (que ce soient des textes, des vidéos, des livres, des jeux, etc.) fait partie de l’annonce de l’évangile. Pas parce que ça permet d’être plus efficace, mais parce que c’est fun, valorisant, formateur et parce que ce qui est produit est beau.

Faire des vidéos, communiquer autour, se mettre au défi de dire sa foi aujourd’hui. C’était avant tout un très grand plaisir à faire, un résultat valorisant et en même temps un gros challenge. Il y avait beaucoup de joie à faire cela.

La foi ne s’exprime pas qu’au travers de textes ou de cultes : elle peut l’être aussi au-travers de telle vidéo, ou d’autres média. Ce que fait par exemple Vincent Pache (AKA le magicien d’Ut), ou encore les podcasts de In Fabula Veritas offrent tant de petites productions qui disent la foi aujourd’hui. On le voit aussi autour de la poésie, avec Avent en Vers.


Je rêve…

Je rêve que dans les diverses formations de nos Eglises et en théologie on encourage à la création artistique comme expression théologique.

Je rêve que d’autres encore puissent aussi éprouver cette joie de la production, de raconter des histoires, de faire de la musique, d’écrire des textes ou de vivre une autre forme d’art.

Je rêve que l’on se fédère, pour travailler à un rayonnement plus grand de notre foi.

Je rêve que les histoires des Huguenots se racontent ailleurs, par d’autres voies.


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