Discernement théologique en Eglise. Les lieux du discernement.

Carte des lieux de discernement

Le discernement théologique est l’affaire de l’Eglise dans son ensemble. Ce qui veut dire qu’il est l’affaire de tous les croyants-es. En même temps, l’institution ecclésiale à tout intérêt à repérer et à différencier les lieux où ce discernement se fait.

Dans ce qui suit je tente une espèce de “cartographie”.

L’autorité décisionnelle reconnue

L’avantage de l’institution, c’est qu’elle permet de reconnaître un certain nombre de chose et d’assurer une forme de “régularité”. Il n’y a pas besoin de constamment réinventer la choucroute. Il est donc important de voir quels sont les lieux qu’une institution ecclésiale reconnaît explicitement comme “responsable théologique”.

Le règlement d’organisation de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud, stipule clairement que la “responsabilité théologique” de cette Eglise appartient au Synode – l’organe délibératif (Art. 18 du Règlement général d’organisation). L’exécutif a pour sa part la tâche de veiller au “développement la vie spirituelle et communautaire” (Art. 19) – ce qui, selon la définition de “vie spirituelle”, peut également impliquer une dimension théologique, mais ce n’est pas explicite. En ce sens il lui revient une fonction analogue au conseil de Paroisse, suivant le Règlement ecclésiastique (II / Art. 24).

Le Synode est un organe composé de délégués-es envoyés par le régions de l’EERV, les services cantonaux, l’Etat vaudois et la Faculté de Théologie et de Sciences des Religions. Il est composé de 60 laïcs et de 27 ministres, donc 27 théologiens-nes reconnus au minimum. Sauf erreur, il n’y a pas d’autre instance qui dispose d’une autorité théologique explicite suivant les règlements actuels.

Le fonctionnement d’une séance du synode est réglementé de manière relativement complexe (art. 132-156), mais rien n’y est dit d’un moment “théologique” en particulier. Il faut donc considérer que c’est l’ensemble du processus qui concerne la “responsabilité théologique”.

En conséquence, les discussions et interactions au sein du synode peuvent être considérés comme le lieu du “discernement théologique”. Il me semble en revanche problématique qu’aucun moment du travail synodal ne soit explicitement alloué à la dimension théologique. Cela ouvre la porte à un problème important : que la compétence théologique se trouve accaparée par les individus qui s’en saisissent durant les débats, alors qu’elle est de la responsabilité de tous et de toutes au sein du Synode, dans toutes ses dimensions. De plus, cela ne permet pas de prendre en charge adéquatement les coordonnées du discernement théologique que j’ai identifié dans un article précédent.

Dans une discussion avec Line Dépraz (pasteure à la Cathédrale de Lausanne, ancienne conseillère synodale), il nous est apparu que les séances de préparation aux sessions du Synode pourraient être des lieux où le discernement théologique pourrait se profiler explicitement. Ces séances de préparation se font en fonction des “groupes de délégation”. Ces séances permettraient de thématiser explicitement les points en discussion au niveau théologique et les lignes de partage qui s’y rapportent dans le corps ecclésial, invitant chacun-e des délégués-es à discerner sa propre position théologique et à devenir “théologiquement responsable”.

Chaque croyant-e

La compétence théologique n’est pas une prérogative des “professionnels” de la théologie, ni des seules autorités reconnues. Dans l’écoute de la Parole [comprise ici en un sens non restrictif], chaque personne est responsable devant Dieu de ce qu’elle dit et fait et peut ainsi l’être devant d’autres personnes.

Dans le contexte ecclésial, le discernement théologique est une conséquence du discernement spirituel qui accompagne et constitue toute vie chrétienne.

Ceci implique que l’on assure à chaque membre de l’Eglise la possibilité de prendre une position théologique qui soit informée de l’état de la discussion ou des débats et ce de manière transparente. Il doit pouvoir recevoir les documents et les thèmes discutés, ainsi que pouvoir se faire une idée de la diversité des positions en jeu. Il est ensuite de sa responsabilité de se mettre à l’écoute de la Parole, dans la prière, afin de structurer sa propre position dans le service qu’il doit à la Parole.

Le discernement de la position théologique individuelle ne se substitue pas à l’autorité théologique reconnue, mais est une condition nécessaire pour que l’individu puisse lui-même décider s’il reçoit ou non les décisions qui lui viennent de cette autorité. Cela lui permet de confirmer ou d’infirmer sa participation à la communion ecclésiale, telle qu’elle est manifestée sacrementellement dans la participation à la Cène.

Tiers-Lieux

Le discernement théologique individuel et institutionnel peut être informé par le discernement théologique qui se fait dans des tiers-lieux. Ceux-ci sont importants dans la mesure où ils offrent un décentrement, tant au niveau individuel qu’au niveau institutionnel.

Ce qui est important à ce moment c’est que l’autorité décisionnelle officielle sélectionne les partenaires théologiques pertinents pour le discernement qui est en cours.

Ces tiers-lieux peuvent être de différents ordre.

Communion ecclésiale

Une entité ecclésiale peut participer d’une communion ecclésiale plus grande. Par exemple, l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud participe de l’Eglise Evangélique Réformée de Suisse.

Dialogue oecuménique

Une Eglise peut reconnaître une autre Eglise, malgré le fait qu’elles ne participent pas de la même communion ecclésiale : on y reconnait la même obéissance au Dieu révélé en Jésus-Christ.

Dialogue interreligieux

Une Eglise peut reconnaître la valeur de l’expérience religieuse ailleurs que dans l’Eglise : on y reconnait la participation à une même humanité, dans son expérience de “Dieu” ou de “transcendance”.

Théologie “académique”

Une Eglise peut reconnaître la valeur de ce qui est discuté en théologie, au moment où celle-ci participe de la discussion scientifique générale. C’est le cas à l’université, dans les hautes écoles, etc.

Groupe d’intérêts

Outre les lieux mentionnés jusque là, on peut encore inviter à consulter les différents groupes d’intérêts qui sont présents dans un espace ecclésial donné. Il peut s’agir de groupes représentant une certaine couleur théologique ou de groupes se préoccupant d’une thématique spécifique.

et le monde ?

L’Eglise (et sa théologie) ne devrait-elle pas écouter ce qui se trouve “à l’extérieur”? Peut-être… mais ce serait admettre que l’opposition entre “intérieur” et “extérieur” aurait du sens pour l’Eglise, ce que je ne crois pas.

L’Eglise est créature du Verbe, mais en tant que telle l’Eglise est dans le monde. Ce qui se passe en elle est bien souvent du monde. De fait rien de ses mécanismes et des réalités auxquelles elle est confrontée dans son existence concrète ne permettait de la différencier d’autres réalités ou d’autres lieux.

L’Eglise atteste d’un décalage en forme d’appel au coeur du monde. Mais le monde n’est pas un lieu parmi d’autre, il est le lieu de l’Eglise. Le discernement théologique a donc toujours lieu dans le monde et pas sans lui.

L’enjeu du discernement théologique c’est que dans le monde, l’Eglise ne se met pas à l’écoute du monde : elle se met à l’écoute de la voix de Dieu, telle qu’elle se donne à entendre dans le monde.

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Discernement théologique en Eglise. Le processus de réception.

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En protestantisme, comme d’autres confessions, nous devons aussi recevoir nos textes ecclésiaux. Lorsqu’une autorité ecclésiale prend une décision et qu’elle produit des textes, suit un temps de réception. Celui-ci permet la contestation, dans la foi et l’espérance en la communion.

Lors d’une discussion avec Michel Kocher sur le discernement théologique en Eglise, nous est apparu à nous deux l’importance du moment de la “réception”. Celui-ci a plutôt été thématisé en contexte catholique, notamment avec la réception du concile Vatican II.

À ce sujet, on peut lire le petit article d’Emmanuel Lanne (1923-2010), moine bénédictin de l’abbaye de Chevetogne. “La notion ecclésiologique de réception”, Revue théologique de Louvain, vol. 25 (1), 1994, pp. 30-45, accessible sur Persée.

Ce n’est qu’une intuition, mais j’ai l’impression que ce moment gagnerait à être plus soigné dans le contexte réformé vaudois, face au défi posé par le discernement théologique.

La réception comme processus

En Eglise, “recevoir” c’est avant tout se recevoir soi-même dans l’action de Dieu. Pour la foi, cela signifie avoir reçu la parole incarnée et l’Esprit-Saint. Cela se concrétise dans le canon scripturaire que l’Eglise reçoit et par la suite dans toutes les autres décisions qu’elle “reçoit” dans l’Esprit-Saint tout autant qu’elle les “formule” (Cf. Ac 15,23).

Dans ce contexte, il est important d’expliciter le rapport et la différence entre les instances de décisions et ceux qui par la suite – et à leur suite – reçoivent la décision dont elles sont porteuses. C’est dans la relation qui s’établit entre les décisionnaires et les récipiendiaires par le processus de réception que la communion ecclésiale est mise à l’épreuve.

Emblématiquement, la réception commence au moment de recevoir les paroles d’institution de la sainte Cène :

23 En effet, voici l’enseignement que j’ai reçu du Seigneur et que je vous ai transmis : Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain 24 et, après avoir remercié Dieu, il le partagea et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » 25 De même, il prit la coupe après le repas et dit : « Cette coupe est la nouvelle alliance, qui est conclue grâce à mon sang. Toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » 26 En effet, jusqu’à ce que le Seigneur vienne, vous annoncez sa mort toutes les fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe.

1 Corinthiens 11,23-26 (NFC)

Symboliquement – mais aussi pratiquement – c’est bien dans la célébration eucharistique qu’est rendue manifeste l’état de la relation qui est structurée par la “réception”.

Les temps du processus

La “réception” me semble être une dimension fondamentale lorsque l’on tente de réfléchir au discernement théologique en Eglise. La décision ecclésiale et le discernement qui l’accompagne ont lieu dans un processus de “réception”.

Il me semble que l’on peut distinguer différents moments de ce processus.

a) Le temps de la réception

Dans le cadre de la “réception” de l’Evangile, l’autorité ecclésiale reconnue formule une proposition ou une décision. Celle-ci est appelée à être accueillie par le reste de l’Eglise et proclamée dans le monde.

La réception implique que l’on mette en place certaines conditions pour sa réussite. Garantir l’accès au “texte”, la possibilité de se l’approprier et le maintien de la communication me semble faire partie de ces éléments essentiels.

b) Le temps de la contestation

La réception de la Parole de Dieu avec l’aide du témoignage scripturaire peut venir contester la décision ou la formulation ecclésiale et marquer une rupture. Il y a contestation au moment où la réception de la proposition ecclésiale contredit la réception de la Parole de Dieu.

La contestation à l’égard de ce qui est à recevoir n’a de sens que si elle est ancrée dans une protestation évangélique. Cette protestation comprend la foi et l’espérance en l’unité de l’Eglise dans l’obéissance à la Parole de Dieu. L’Eglise protestante, dans sa catholicité, tend à particulièrement mettre l’accent sur ce moment. Sacrementellement, il se cristallise autour de l’impossibilité de partager l’eucharistie. Mais cette contestation n’a de sens que sur l’arrière-fond de la catholicité donnée en Jésus-Christ.

La contestation espère et se bat pour la communion qui est à sa base. Elle ne peut pas refuser la réception ou y échapper.

c) Le temps de la communion

Une réception réussie se manifeste dans la célébration commune de l’eucharistie. Avec l’écoute de la Parole, le sacrement manifeste dans le monde l’unité de l’Eglise en Christ.

La “réception” ne trouve son terme que dans l’avènement final du Royaume, et donc dans le retour final de Jésus-Christ. Dans l’intervalle, la communion n’est jamais parfaite : elle est toujours marquée d’une brisure.

Quelques points d’interrogations

À titre personnel, je n’ai en tant que membre de l’Eglise réformée que peu expérimenté la “réception” – voire jamais. Même en ce qui concerne le débat très médiatisé sur la reconnaissance d’un rite bénédiction pour les couples de même sexes (2012), on peut s’interroger sur la “réception” des décisions prises par le synode au sein des régions et des paroisses. Je ne vois pas en quoi j’en aurai reçu quelque chose dans ma vie ecclésiale concrète.

Cela m’interpelle sur quelques points.

a) Dans l’interaction entre Conseil Synodal, Commissions et Synodes il y a déjà des processus de “réception” interne au processus de décision. Les décisions synodales consistent souvent dans la reconnaissance d’un rapport qui prend en charge un sujet donné et le détaille. Ce rapport peut être écrit par une commission spécifique ou par le conseil synodal lui-même. Mais une fois la décision synodale prise, la “réception” se poursuit-elle dans le reste de l’Eglise?

b) L’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud participe de différentes communions ecclésiales : l’Eglise Evangélique Réformée de Suisse, de la Communion Mondiale d’Eglises réformées, le Conseil Oecuménique des Eglises. Dans quelle mesure participe-t-elle de la réception de ce qui y est formulé ? Dans quelle mesure ai-je les moyens, moi aussi, de participer de cette réception ?

c) En conséquence, avec quelle Eglise est-ce que je suis en communion quand je participe à la Sainte Cène ? Plus profondément : puis-je réellement communier?

Cette question est importante : comme sacrement, l’efficacité de l’eucharistie réside dans la lumière qu’elle jette sur la vie de l’Eglise du Christ et ses contradictions. Lorsque l’apôtre Paul insiste sur l’auto-examen qui précède la Cène (1 Co 11,28), il invite au discernement. C’est de ce discernement dont il est question au moment de réfléchir au discernement théologique en Eglise.

Est-ce que je peux être membre de ce corps auquel je communie, dans la forme tout à fait concrète qu’il prend ici et maintenant ? Participer à la Cène, c’est alors consentir et affirmer personnellement ma participation à ce corps ecclésial très concret.

Puis-je faire cela, alors que je n’ai pas “reçu” ce que ce corps décide et proclame ? Ou bien ce corps n’a-t-il en fait rien décidé, ni proclamé ? Ni l’un, ni l’autre ne sont possibles dans le corps du Christ.


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Discernement théologique en Eglise. Quelques coordonnées.

judge court

Il me semble que nous avons de la peine avec notre pratique de la “théologie” dans l’EERV.

Cela ne veut pas dire que nous n’en faisons pas. Mais j’ai l’impression que nous sommes peu conscients de ce que nous faisons – ce qui fait que nous ne savons pas structurer le débat de manière non aliénante et inclusive, ni reconnaître ou aménager des lieux pour des disputes théologiques pertinentes pour la décision ecclésiale.

Pourtant, le synode de l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud a bel et bien une responsabilité théologique. L’article 18.1 de son Règlement d’organisation l’indique clairement.

Depuis les dernières discussions synodales sur la “vision” du conseil synodal de l’EERV (cf. les documents de la session du synode extraordinaire du 5 septembre 2020), je potasse à nouveau le problème du discernement théologique en Eglise.

Après avoir déjà discuté avec quelques personnes, je vais me risquer à quelques articles à ce sujet.

Disclaimer : je n’ai jamais assisté en présence à une discussion synodale. Je n’ai aucune prétention d’autorité avec ce que je propose. Ceci n’est qu’un petit caillou à côté de bloc de marbres bien plus imposant.

Ici je veux prendre le temps de présenter trois coordonnées qui me semblent essentielles face à ce problème.

Le pluralisme théologique

Depuis le dernier quart du 19e siècle, il n’y a plus de confession de foi contraignante pour la plupart des Eglises réformées en Suisse. Ceci permet en régime protestant qu’une pluralité d’expressions théologiques se tiennent sous un même toit ecclésial. Ceci impose entre autre un exercice institutionnel du discernement théologique et la mise en place des conditions pour l’exercice de ce discernement au-travers de la pluralité des expressions théologiques.

L’absence de confession de foi officielle et contraignante ne veut pas dire pour autant que l’espace de la dispute théologique au sein d’une Eglise donnée soit laissé à l’arbitraire des préférences individuelles. Dans le cadre d’une dispute théologique interne à l’EERV, les Principes Constitutifs (09 avril 2005) offrent un balisage du terrain de jeu à investir. Les disputants-es trouvent en ces principes les points de référence pour situer leur propre position, que ce soit par affiliation ou par opposition.

Celui ou celle qui refuse de reconnaître une forme de légitimité aux Principes Constitutifs, refuse aussi de se situer comme partie prenante de la dispute théologique interne à l’EERV.

Pour que les Principes Constitutifs puissent jouer leur rôle régulateur, il faut que les participants-es du discernement théologique et de la décision ecclésiale aient l’occasion de s’approprier ce texte – d’en assurer une réception personnelle et argumentée.

Le caractère excessif du théologique

La théologie n’appartient pas aux théologiens-nes. Il y a des personnes auxquelles on reconnaît un statut de théologien-ne et une compétence théologique, souvent en fonction d’une formation publique. Mais le théologique ne leur appartient pas. La théologie ne se limite pas à être un ensemble de connaissance ou un set de compétences. Elle transgresse le statut des experts pour se manifester et s’actualiser dans la parole, la vie et les actes, de toute personne prête à engager personnellement sa parole pour un autre.

Le théologien protestant français Raphaël Picon (1968-2016) avait aussi développé cet universalisme de la théologie dans son petit livre Tous théologiens! aux éditions Van Dieren.

Ceci est une évolution notable par rapport à une théologie protestante traditionnelle. Celle-ci considérait que la “théologie” appartient aux professionnels de l’Eglise uniquement (pasteurs, dirigeants, enseignants, etc.).

Cette évolution ouvre le cercle des personnes qui peuvent participer au discernement théologique. Ce point est implicitement reconnu au moment où l’on pose que l’organe ecclésial décisionnel est composé d’une majorité de laïcs. On peut le considérer comme une chance.

Cela implique par contre de clarifier le statut de ceux qui sont reconnus officiellement comme théologiens-nes. Vu que la “théologie” est fondamentalement en excès sur leur statut officiel, la posture des théologiens et théologiennes ne pourra pas être celle d’une “autorité théologique” – ils ou elles pourront être experts d’une thématique ou d’un problème spécifique, mais pas de la théologie “en général”.

Leur spécificité réside peut-être dans leur capacité conjointe à prendre la parole lorsqu’on l’attend d’eux sur des questions dîtes “théologiques” et à aménager un espace de prise de parole théologique pour d’autres lorsque le besoin se présente – par exemple lorsqu’un discernement théologique au sujet d’une décision ecclésiale est en jeu.

Le caractère théologique de la décision ecclésiale

Il est possible et peut-être souhaitable de faire la distinction entre le débat politique et la dispute théologique. L’un est orienté sur les conflits en cours entre différents partis, l’autre sur l’annonce et la réalisation du Royaume en Jésus-Christ (ce qui implique aussi une forme de conflit, mais d’un autre ordre).

Cependant dans la mesure où un synode adopte une forme démocratique et un principe de représentativité par élection pour prendre ses décisions, le débat politique sera nécessairement un moment d’une décision ecclésiale. Il y aura des jeux de pouvoir et différents partis vont se constituer.

Ainsi, l’église réformée du canton de Berne assume directement la présence de 6 fractions au sein de son Synode. Sauf la fraction qui concerne l’espace francophone jurassien, elles représentent toutes des options théologiques spécifiques. Ici la discussion théologique assume directement la forme du débat politique démocratique – sans qu’il ne puisse y avoir de prise de pouvoir d’une fraction sur l’autre (si j’ai bien compris l’organisation du Synode).

Sous ces conditions, le politique ne peut pas être dissocié du théologique. Il n’est pas possible, ni souhaitable de reléguer le théologique à l’espace extra-institutionnel et de réserver l’espace institutionnel au débat politique. Une décision ecclésiale affirmera forcément quelque chose au sujet du Dieu de Jésus-Christ et de son évangile. En conséquence, sa décision sera nécessairement théologique.

Sous les conditions du pluralisme théologique, il devient donc nécessaire que le débat et la délibération politique ecclésiale soit comprise comme une occasion de discernement spirituel – ce qui impliquera l’exercice et la mise en place d’espace de discernement théologique.

On peut d’une part souhaiter qu’à ce moment l’on puisse s’assurer de la compétence théologique générale des différents membres du synode – ou tout du moins d’assurer qu’ils bénéficient d’une préparation adéquate au discernement théologique en cours afin qu’ils puissent endosser la responsabilité qui est la leur.


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La Bible pour moi

Bible

Au départ de mes études de théologie, la Bible était un objet un peu distant pour moi. J’étais relativement convaincu que la théologie se fait essentiellement avec des outils philosophiques. On pourrait faire de la théologie sans le texte biblique.

Arrivé à ma troisième année de doctorat et ayant vécu deux-trois choses dans l’intervalle, c’est différent.

Je propose une relecture en deux temps – inspirée par une proposition d’animation de catéchisme de la pasteure Corinne Méan : (1) Comment je lis la Bible ; (2) Ce que j’y trouve.

Olivier Keshavjee (Theologeek) et Philippe Golaz (Théologiquement vôtre) se sont également prêtés à l’exercice. Je vous recommande la lecture de leurs propositions !

Comment je lis la Bible

Aujourd’hui j’utilise assez souvent le texte biblique et il me semble de trois manières principales.

Ma lecture personnelle

Tous les soirs je prends un temps de lecture de la Bible avec l’aide du guide de lecture Pain de ce jour.

Je le considère comme une forme d’exercice quotidien, une règle que je me donne de suivre.

J’y trouve l’occasion de m’exposer, jour après jour, à une parole que je n’ai pas choisie. Avec l’aide du lecteur, je suis amené à parcourir et (re)découvrir des textes bibliques que je n’aurais pas lu de ma propre initiative.

Pour moi l’enjeu n’est pas que le texte ou le commentaire qu’en offre le guide de lecture me “parle” à chaque fois. Des fois il me parle, des fois non et ce n’est pas grave. L’enjeu c’est d’avoir cette régularité quotidienne de l’exposition au texte – dans laquelle peut survenir quelque chose d’imprévu.

C’est une forme d’exercice de fond de l’âme et de l’esprit. Il est analogue au fait d’aller régulièrement à la salle de sport.

Dans mon travail

Mon travail de doctorat n’est pas dans le domaine de l’exégèse. Je n’ai donc pas directement la Bible pour objet. Par contre elle est pour moi une référence importante, au moins pour deux raisons.

Elle est une source d’inspiration par rapport à certains problèmes et à certains thèmes que je traite dans ma thèse. Par la lecture du texte, je trouve des idées et des intuitions qui font avancer mon travail. Ceci n’apparaît pas forcement dans le travail final.

Elle me donne une sorte de lexique et de grammaire pour développer la dimension “religieuse” que je travaille dans ma thèse. Ceci devrait apparaître dans le travail final.

Ces deux dimensions interviennent aussi quand il s’agit d’organiser une célébration, une formation, d’offrir un service, de prier, etc.

Prêcher et commenter

Il m’arrive aussi de monter en chaire le dimanche matin. Avec la communauté, la Bible m’offre la matière du discours que je suis amené à proposer à l’assemblée. Je vais dire quelque chose aujourd’hui en référence ou en écho à un texte qu’on aura entendu ensemble. Lorsque je prêche la Parole de Dieu, je le fait à partir du texte biblique.

Je suis aussi parfois sollicité pour commenter le texte biblique. C’est-à-dire : offrir un regard, un écho ou une explication au sujet d’un texte de la Bible. Parfois la prédication peut devenir un tel commentaire. À ce moment là je fais un travail d’exégèse. Je reprends le texte dans ses versions antiques. Je le traduis, j’essaie d’en dégager un sens. À ce moment se produit ce moment mystérieux où de mon travail avec le texte adviennent des mots, une parole, une idée, une image, etc. qui expriment quelque chose de la réalité d’aujourd’hui ou qui s’adresse à cette réalité. Dans ce contexte, la Bible se fait Ecritures.

Ici la Bible est avec moi et j’essaie de prendre soin de son altérité. Mais dans la prédication ou le commentaire je dis encore autre chose que ce que l’on trouve dans la lettre du texte biblique.

Ce que je trouve dans la Bible

L’histoire de Dieu avec les humains

Dans la Bible il y a bien des histoires, ou plus précisément des “narrations”. On trouve aussi des “chroniques”, des récits qui rapportent des événements. Mais pour la foi, elle raconte et met en scène l’histoire commune entre Dieu et l’humanité.

Elle ne le fait pas uniquement sous le mode de la narration, mais aussi sous le mode de la poésie, de la rhétorique, du mythe, du texte législatif, etc.

C’est une histoire faîte d’espérance, de drame, de souffrance, de joie, de travail et de repos. Elle reprend toute la densité de l’existence humaine dans le monde. Dans son ensemble, il s’agit d’une histoire de création, de réconciliation et de libération. Cette histoire est sous-tendue par une promesse : celle d’une relation pleine entre Dieu et l’humanité, dans une création en paix où règne la justice.

Pour la foi, l’histoire qui est racontée dans la Bible met en lumière l’histoire qu’est ma propre vie. Ce que je vis maintenant, ce que je peux en dire et en faire, j’en trouve un témoignage humain dans le texte biblique. Ce témoignage pointe au-delà de lui-même vers la vérité de ma propre histoire avec Dieu.

Sur ce point je me sens très proche de ce qui est développé par le Bible Project.

Des mots pour mettre en lumière ma vie

Il y a des choses dont on doit constamment réinventer la formulation : dire merci, demander pardon, souhaiter quelque chose de bon à quelqu’un, exprimer ma douleur, ma crainte, ma joie, prier.

Au-travers de ces différents actes, je ne fais pas que “dire quelque chose” : je me dis toujours moi-même en remerciant, en exprimant quelque chose, en demandant pardon. Je dis qui je suis dans l’état actuel de ma vie. Et je vis dans l’espérance qu’à un moment ce ne soit plus moi, mais Dieu qui trouve la parole et que je lui ait laissé la place.

Lorsque ce langage se fait religieux, j’essaie de dire qu’il y a quelque chose qui me dépasse dans le “merci” que je donne. Il y a plus que “moi” ou celui à qui je l’adresse dans ce “merci”.

Mais il y a constamment un échec des mots face à la plénitude de ce que l’on tente de dire, voire même une trahison ou une perversion.

La Bonne Nouvelle, c’est que nous pouvons quand même le faire, que nous avons le droit de jouer à ce jeu, tout en sachant que nous ne gagnerons pas la lutte lorsqu’elle se présente.

Dans ce cadre, la Bible est une boîte dans laquelle piocher pour jouer. J’y trouve des mots, des expressions et des images pour dire ce que j’ai à dire. Ce ne sera jamais la manière ultime de dire telle ou telle chose : mais j’ai le droit d’essayer, de tenter des manières anciennes et nouvelles de dire ce que j’ai à dire en piochant dans le trésor du texte biblique.


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Voir aussi :

Faire de la théologie

Parole qui rassemble

C’est la rentrée universitaire, aussi pour les théologiens et les théologiennes.

Force est de constater que les facultés de tradition protestante (Lausanne & Genève) et catholique (Fribourg) en Suisse romande, n’offrent pas de discours très claires sur ce que fait le-la théologien-ne en tant que théologien-ne. Les églises non plus d’ailleurs.

Cela est-il même possible ?

Il y a donc un travail à faire de ce côté.

Différents aspects

Je l’avais déjà médité dans un des premiers articles de ce blog : le-la théologien-ne. La question centrale était : qu’est-ce qui fait de moi un théologien, une théologienne?

Je ne suis pas arrivé à une formulation “unifiée”, mais tournait autour de plusieurs aspects de cet “être-théologien-ne” :

  • Communauté
  • Risque
  • Structure et ouverture
  • Vérité
  • Evangile

C’est dans le rapport entre ces différents aspects que se dégageaient pour moi mon être-théologien.

D’autres échos

J’avais notamment demandé des réponses et celles que j’ai reçues méritent d’être rappelées :

Ce qui fait de moi un théologien est que je me sais engendré, et que je suis infiniment curieux de ce savoir.

Etienne Guilloud, 20.01.2020

Pour moi, […] “théologien.ne” […] c’est être à la fois un “emmerdeur” et un témoin de l’espérance/reconnaissance possible. […] empêcher le système de tourner en rond. [tenter] de témoigner […] d’autres voies et rapports au monde, à autrui et à soi-même.

Benoit Ischer, 20.01.2020

En tant que théologien, je comprend mon rôle comme étant celui qui interroge. J’interroge la société au regard de la Parole de Dieu, et j’interroge la Parole de Dieu au regard de la société qui est la mienne. Ceci, afin que les deux puissent entrer dans une relation féconde, qu’une rencontre puisse avoir lieu.

Philippe Golaz, 20.01.2020

En tant que […] théologienne, mon rôle est d’être témoin de ce qui me dépasse et m’appelle.

Marcela Chayer de Coulon, 21.01.2020

[J]e crois que chaque chrétien, chaque chrétienne et même chaque être humain est appelé à dire Dieu par sa vie ses actes et sa parole. Pour soi-même d’abord et pour le monde ensuite.

Fabien Moulin, 22.01.2020

Merci à vous!

Rebelotte

Aujourd’hui Je reprends du coup cette question, mais reformule : qu’est-ce que fait un théologien, une théologienne ?

Aujourd’hui j’arrive avec deux affirmations centrales

§ Le-la théologien-ne aménage un espace pour qu’un-e autre puisse prendre la parole

Ici le théologien, la théologienne, se fait serviteur de la parole.

Avec ses connaissances et ses compétences, il permet que d’autres arrivent à formuler une parole. Par cette parole, les personnes adviennent à elles-mêmes. Mais c’est aussi la communauté qui advient à elle-même, au-travers de ces prises de parole.

On peut lier un certain nombre de verbe à cette affirmation : accompagner, structurer, encadrer, guider, écouter, organiser, discerner, participer.

L’autre qui advient à sa propre parole ici c’est le-la prochain-e, ce qui est muet, Dieu.

§ Le-la théologien-ne prend la parole lorsqu’on l’attend de iel

Ici le théologien, la théologienne, engage sa parole.

Avec ses connaissances et ses compétences, il prend le risque de dire quelque chose publiquement à partir de sa propre personne. Cela peut être par oral, mais aussi par écrit ou par le geste – la parole est un acte de communication qui engage la personne et la révèle.

On peut lier un certain nombre de verbe à cette affirmation : provoquer, valider, louer, contrer, encourager, combattre, guérir, enseigner, annoncer, dialoguer.

Il est appelé à prendre la parole. Cet appel lui vient de son prochain, de Dieu, du monde.

§ La détermination des compétences du théologien, de la théologienne, sont orientées par la reconnaissance de ces deux activités

Le théologien, la théologienne a des compétences pratiques, des connaissances scientifiques et dispose de charismes particuliers qui le distinguent en tant que personne.

Tout cela est subordonné à la réalisation de ces deux activités. Un-e théologien-ne est ce qu’il est au moment où il permet à un autre de prendre la parole et lorsqu’il prend la parole en réponse à un appel qu’iel aura reçu.

Ceci implique encore deux sous-affirmations :

  1. L’activité du théologien, de la théologienne vient de ce que Dieu, le prochain, le monde a parlé le premier
  2. Sa formation doit être guidée par cet horizon

Et pour toi ?

Qu’est-ce que fait un-e théologien-ne ?