La reconnaissance étatique du spirituel

Le “spirituel” n’est pas seulement une affaire privée, mais une composante fondamentale de la personne ! C’est le cas tout du moins pour deux cantons en Suisse romande. Les constitutions vaudoise et neuchâteloise présentent une reconnaissance du spirituel.

Des articles novateurs ?

Le 24 septembre 2000, le canton de Neuchâtel adopte l’article suivant dans la refonte de sa constitution :

“L’État tient compte de la dimension spirituelle de la personne humaine et de sa valeur pour la vie sociale.”

Constitution de la République et Canton de Neuchâtel – Art. 97, al. 1.

Le 14 avril 2003, le canton de Vaud, s’inspirant de la constitution neuchâteloise adopte un article avec une formulation quasi identique :

“L’État tient compte de la dimension spirituelle de la personne humaine”

Constitution du canton de Vaud – Art. 169, al. 1.

Cette formulation est relativement originale. À titre personnel, je ne connais pas d’autres constitutions étatiques qui posent une telle affirmation sur le “spirituel”.

Un flou artistique

Cependant, à la lecture des procès-verbaux des sessions des constituantes respectives, l’adoption de cet article peut laisser songeur :

  1. À aucun moment n’est posé de manière commune ce que l’on entend par “spirituel” ou “spiritualité” – Armin Kressmann le soulignait déjà vers la fin des années 00′.
  2. L’adoption de ces articles ne suscite aucun débat.
  3. Les conséquences pour les relations entre Eglise et Etat ne sont pas les mêmes : Neuchâtel connait une séparation entre les communautés religieuses et l’Etat. Vaud reconnaît une mission à certaine communauté religieuse dans le canton.

Le cas vaudois est particulièrement intéressant, car à partir du terme “spirituel” on peut dire tout à fait une chose et son contraire. C’est particulièrement frappant lors des débats de la Constituante vaudoise du 08 juin 2001 sur les articles qui découlent de l’art. 169 – ceux qui portent sur la reconnaissance des communautés religieuses (art. 170-172).

On peut défendre une séparation de l’Eglise et de l’Etat sur la base de la séparation entre le temporel et le spirituel (cf. les interventions de Mr. M. Buhler), ou au contraire la mise en place de “missions” spécifiques pour permettre la prise en charge de la dimension spirituelle des personnes (cf. les prises de position de Mr. G. Buhlmann).

Avec l’adoption de cet article, le canton de Vaud met en place la “Loi sur la reconnaissance des communautés religieuses et sur les relations entre l’Etat et les communautés religieuses reconnues d’intérêt public” (LRCR). Cette introduction signe à la fois la fin du régime d’Eglise d’Etat dans le canton de Vaud mais maintient une relation entre communauté religieuse et institution politique. Elle le fait sous le chapeau d’une reconnaissance de la dimension spirituelle de la personne.

Quelles conséquences ?

Le terme “spirituel” ou “spiritualité” semble être un fantastique facilitateur de communication. Si on se fâche autour de la “religion”, on se retrouve autour de la “spiritualité”. On le voit dans ce qu’en dit le professeur honoraire de psychiatrie Jacques Besson dans l’émission “Faut pas Croire” du 15.02.2020 – autour de 18:08. La religion ce ne serait pas de la spiritualité : la religion serait conditionnée culturellement, la spiritualité serait quête de sens universelle.

On peut se réjouir d’une part que le domaine publique reconnaisse l’importance du “spirituel”. Mais que se passe-t-il avec notre usage du terme “spirituel” au moment où cette reconnaissance publique a lieu ?

La spiritualité comprise comme soif de sens et de lien peut motiver une reconnaissance du spirituel

D’une étape de foisonnement créatif et illimité dès les années 70′, on passe à partir des années 00′ à une étape de régulation politique et institutionnelle. De l’invention de la spiritualité on passe à la reconnaissance du spirituel et aux conséquences légales qui en découlent. Parmi les membres des constituantes il y a une certaine crainte manifeste liées aux phénomènes sectaires, notamment suite aux différents massacres liés à l’Ordre du Temple Solaire. Face à cela les membres des constituantes veulent une régulation.

Mais le “spirituel” ou la “spiritualité” n’est-ce pas là la réalité qui contredit toute forme de régulation et d’institution ? “L’Esprit, comme le vent, souffle où il veut…” (cf. Jn 3,8, NFC) – c’est évidemment trop simple, et pourtant c’est sans doute le point de départ le plus rapidement admis en milieu occidental.

Que se passe-t-il avec cette idée de la “spiritualité” comme d’une quête de sens universelle, si elle devient une composante de la personne reconnue sur le plan étatique ? Si elle devient une composante de ce qu’est le citoyen d’une communauté politique donnée ? On peut en voir des développements dans la santé, dans l’attention portée par différents domaines scientifiques à la “spiritualité laïque”. Mais qu’est-ce que la théologie peut faire avec ça ? Les connexions que l’on établit entre domaine de la santé et traditions de spiritualités semblent heureuses – les théologiens-nnes se réjouissent : on va à nouveau s’intéresser à eux.

Une reconnaissance du spirituel ouvre sur une régulation du spirituel

Mais ne risque-t-on pas alors de confondre théologiquement ce qui ne peut qu’être provisoire avec ce qui est de Dieu ? La séparation entre le temporel et le spirituel avait justement pour vocation d’assurer l’indépendance d’une dimension par rapport à l’autre. Si le temporel reconnait le “spirituel” et met en place des dispositifs pour le réguler n’intervient-il pas sur un plan où il ne devrait pas avoir de pouvoir de juridiction ?

Ou bien est-on à côté de la plaque lorsque l’on décrit les choses ainsi ? Je pense pour ma part que l’on n’a pas encore saisi toute la mesure de ces décisions, surtout sur le plan théologique et ecclésial.

Question générale

Je travaille cette situation dans mes propres recherches et votre avis m’intéresse ! Deux décennies après l’adoption de ces termes, la situation a passablement évolué. On peut même dire que la constituante a anticipé sur la popularité qu’allait acquérir la “spiritualité” par la suite.

La notion de “spiritualité” fait maintenant partie du langage courant. Elle dépasse la religion, a du succès au sein des communautés religieuses et à l’extérieure de celle-ci. Elle est utilisée notamment dans le domaine médical, mais également dans le monde du management. Est-ce une bonne chose que sa reconnaissance aille jusque dans le domaine politique ? D’où que vous soyez votre avis m’intéresse. N’hésitez pas à commenter ou juste à répondre au sondage !

Est-ce une bonne chose que l'Etat reconnaisse la dimension spirituelle de la personne ?
15 votes

Pour aller plus loin

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3 réponses sur “La reconnaissance étatique du spirituel”

  1. Cher Elio, tu écris : “Le spirituel est une composante fondamentale de la personne ! C’est le cas tout du moins pour deux cantons en Suisse romande”.

    Il faut, en effet, d”abord s’entendre: parle-t-on de “dimension spirituelle” ( comme stipulé dans l art 169) soit une caractéristique onthologique de tout un chacun ou de “spiritualité” ( la quête de sens dont parle Monsieur Besson dans ton article) ? A mon sens, il ne peut y avoir de spiritualité (quête) sans que nous soyons doté d’un esprit ( le pneuma) ou comme le laisse entendre l’Ecclésiaste : ” (…) il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’œuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin”.
    Ecclésiaste 3:11 LSG

    Si nous sommes doté d’une dimension spirituelle au même titre que nous possédons un corps, je ne vois pourquoi une reconnaissance étatique s’impose.
    En outre, je pense qu’ au travers de juridiction et de reconnaissance, l’Etat cherche a légiférer un lieu qui, au final, lui échappe.

    1. En fait, il me semble d’après ce que j’étudie que de toute manière, l’on accède pas à la dimension spirituelle indépendamment de son expression dans des pratiques et des discours concrets, donc indépendamment de sa “spiritualité”. Pour utiliser une image biblique : “C’est à leur fruit que vous les reconnaîtrez” (Mt 7,16 – dans un contexte de discernement critique).

      En fait avec la question de savoir s’il faut légiférer ou pas sur cette dimension, on rentre dans la réflexion classique sur les deux règnes. Or, dans la tradition théologique chrétienne l’ordre politique et juridique a un sens au sein de la Création, dans ce qu’on appelle l’action “conservatrice” de Dieu. Dans l’attente du retour du Christ, le monde et ses structures perdurent sous l’action de Dieu. Elles ne sont pas l’établissement du Royaume, mais c’est dans le Royaume que ces structures trouvent leur sens profond.

      Dans la mesure où l’Etat se donne pour activité de “protéger la dignité, les droits et les libertés des personnes” et qu’un consensus social se forme autour de l’existence d’ne “spiritualité” de la personne, je pense que c’est inévitable qu’il dise quelque chose à ce sujet – même s’il ne peut effectivement pas comme tel “définir” ce que c’est, parce qu’on touche au mystère irréductible de la personne.

      Tel que je le comprends, théologiquement son devoir réside en l’aménagement d’espaces, de temps et d’acteurs qui permettent à cette dimension de s’exprimer, sans qu’il détermine par avance quel sera le contenu de cette expression (ce qui différenciera législativement la “spiritualité” de la “religion” je pense) – ces espaces-temps d’expressions seront forcément exclusifs de certaines pratiques et de certains discours, qui contreviennent à d’autres droits et devoirs fondamentaux (typiquement, l’interdit de meurtre perdurera dans ces espaces-temps). Après, c’est un chemin de crête : quand est-ce que l’Etat détermine trop? quand est-ce qu’il ne détermine pas assez? quand est-ce qu’il permet à ses propres acteurs d’exprimer leur propre dimension spirituelle?

      En tant que chrétien, ça nous renvoie à une compréhension de la “règle” et du rapport entre Loi et Evangile, entre Lettre et Esprit, entre liberté et obéissance, entre autorité et service.

      Merci pour tes remarques !

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