S’inspirer de la protection civile ?

S’inspirer de la protection civile ?

février 11, 2020 0 Par EJaillet

Les facultés de théologie et la protection civile gagneraient, sur certains points, à s’inspirer de la protection civile vaudoise.

Sans doute qu’on n’aurait pas pu dire une telle chose il y a encore dix ans en arrière. Mais les choses peuvent changer et bouger, aussi à l’échelle d’un canton.

Je consacre mon début de mois de février à la protection civile Vaud. Je suis en train d’y réaliser mon stage pratique de Cours Cadre (chef de groupe).

J’en profite du coup pour faire résonner un peu ma propre expérience de la PCi-VD. Depuis le début de mon incorporation, j’y puise un grand nombre de ressources positives pour mon cheminement personnel, mais aussi pour ma réflexion sur l’Eglise et le travail en théologie.

Dans ce qui suit je vais rapidement expliciter quelques éléments que je reçois de mon engagement à la protection civile et qui me manquent profondément dans ce que je fait en théologie, et dont je pressens qu’ils vont me manquer aussi dans ce que je serai amener à faire en Eglise.

1. Mon expérience

Mon propre vécu de la PCi-VD n’est sans doute par représentatif de tous – j’en donne quelques traits.

Suite à mon recrutement, j’ai été déclaré “psychologiquement inapte” au service militaire. J’avais rien contre l’idée de faire l’armée, mais on m’a laissé avec ce diagnostic. En conséquence j’ai été incorporé dans la protection civile au sein de l’Assistance – c’est la fonction qui a pour charge l’accueil et le suivi des personnes. Je ne sais pas très bien ce que cela dit de mon inaptitude psychologique… mais soit !

Depuis quelques années, la protection civile vaudoise est en train de vivre une réforme de son fonctionnement et de ses missions. Moi-même j’ai été formé sous l’ancien régime lors de mon école de formation de base (EFB). Mais depuis le début de mon engagement je vis les différentes étapes de la réforme. Actuellement on me forme en tant que cadre sous les conditions de la nouvelle formule.

J’ai fait mon EFB en 2015 et me suis engagé au sein du détachement cantonal, alors en cours de formation. Le détachement était en période de constitution à ce moment, et nous avons par ailleurs changé de commandant. C’est important à prendre en compte : je n’ai pas d’expérience de ce qui se fait dans les ORPC (Organisation Régionale PC). Mais dans le cadre des interventions du détachement cantonal on est souvent en relation avec une ORPC.

Actuellement je suis membre de la cellule de soutien de la PCi-VD – l’une des tâches du domaine de l’assistance dans le détachement cantonal. Pour accéder à ce post j’ai pu bénéficier d’une formation de “soutien psychosocial aux pairs” certifiée RNAPU pour les professionnels de l’urgence (pompier, ambulancier, policier, etc.).

En février 2020 je fais donc la dernière étape pour valider ma formation de cadre (Chef de groupe).

2. Les points inspirants

A) Du bon sens de la hiérarchie

J’ai personnellement une expérience très positive du fonctionnement hiérarchique à la PCi-VD – en tout cas sous les normes de la nouvelle mouture.

Chaque échelon a une fonction et une autorité claire. En même temps, les différents échelons reposent complètement les uns sur les autres : l’échelon supérieur ne peut rien faire sans l’échelon inférieur.

Par exemple : en tant que chef de groupe, j’ai la responsabilité principale de conduire mon groupe lors de l’intervention, ainsi que de fournir les instructions lors des cours de répétition. Je reçois la mission de la part de mon chef de section et je permets qu’elle soit accomplie par mon groupe.

Dans ce cadre, il est absolument décisif que je ne me jette pas tête baissée dans l’action. Je suis le point de référence sur le terrain pour les soldats. Si je quitte mon rôle, ceux-ci perdent leur point de coordination. Je dois leur assurer le cadre nécessaire afin qu’eux puissent accomplir la mission qui a été confiée au groupe. En tant que chef de groupe c’est ma contribution et je compte sur le chef de section pour me donner des missions claires et pertinentes.

À mon propre échelon je dispose d’une très grande autonomie dans la manière d’accomplir la mission, tant dans l’instruction que dans la conduite. On ne me donne pas du matériel prémâché à recracher pour les instructions. Je dois produire moi-même mes supports de cours, mon plan d’instruction, les animations, etc. Pour la conduite, c’est à moi de formuler mes données d’ordre, d’évaluer les différentes alternatives pour remplir ma mission, d’assumer les décisions que je prends.

Je me sens responsabilisé. Je trouve du sens à ma fonction du fait que ses limites sont claires : ce n’est pas moi qui exécute les manipulations concrètes en général et les aspects généraux de ma mission me sont donnés de plus haut.

B) Des outils et des formations structurantes

Pour nous assurer que l’on puisse remplir nos différentes tâches, en fonction de notre domaine, l’instruction nous offre maintenant des outils clairs et structurants.

Si le chef de groupe à la responsabilité d’instruire et de conduire ses soldats, la hiérarchie a aussi la responsabilité de lui offrir une formation qui lui permet de le faire. C’est ce que j’expérimente – et très positivement – en ce moment.

Les outils qui me sont donnés en ce qui concerne la conduite des hommes et l’instruction me sont utiles au quotidien: dans l’organisation d’activité à la faculté de théologie, dans mon travail et mes projets personnels, lorsque je donne des cours ou que j’anime des séances.

Je me sens outillé pour faire ce qu’on attend de moi, et je ressens une adéquation profonde entre l’attente quant à la fonction et les éléments que l’on me donne pour la remplir.

Ce point vaut tant pour ce que j’expérimente en tant que chef de groupe que pour ce que j’expérimente comme membre de la cellule de soutien.

Je constate aussi, globalement, qu’il y a une réelle culture de l’erreur sous-jacente à l’instruction qui nous est donnée. Les bilans et évaluations intermédiaires régulières nous donnent les moyens pour progresser, en mettant constamment en avant tant les acquis à renforcer que les points à améliorer.

Carl Rogers (1902-1987)

C) De la prise en compte des personnes.

Malgré le fait d’être dans une structure extrêmement hiérarchisée et un organisme concentré autour de la fonctionnalisation des personnes, je pense pouvoir affirmer que la protection civile adopte le principe d’approche “centrée sur la personne”, inspiré par les travaux de Carl Rogers.

En témoigne déjà l’accent constant qui est mis sur, d’une part, le développement des compétences à un niveau personnel et d’autre part sur les ressources personnelles des astreints dans l’accomplissement de leur tâche.

La mise en place d’une cellule de soutien pour la PCi-VD témoigne aussi de ce souci des personnes. La protection civile étant composée de milicien et non de professionnels de l’urgence, le seuil du stress dépassé est plus rapidement atteint.

Les formations reçues m’ont globalement mené à une meilleure conscience de moi-même, de mes valeurs, de ce qui me structure, de mes limites aussi. Mais j’ai aussi pu constaté que je n’étais pas enfermé par ces éléments “donnés”, mais que je peux évoluer et développer des compétences insoupçonnées jusque là

Je me sens structuré et plus conscient de moi-même, avec l’impression réelle qu’on me donne l’occasion de croître.

3. Une expérience inspirante ?

À la PCi-VD je fais l’expérience de choses dont j’estime qu’il est également bon – voir fondamental – de pouvoir les vivre en faculté de théologie et en Eglise.

Avec un risque à la centralisation, un risque d’autoritarisme aussi (mais pas expérimenté de mon côté), la PCi-VD n’est clairement pas exempte de défauts. Mais je souhaite quand même mettre en avant ce que l’expérience que j’y fais m’inspire – d’autant plus que cela commence à devenir une partie importante de mon propre vécu. J’ai une expérience que je peux activer ailleurs, et dans d’autres contextes.

Les quelques remarques conclusives de chaque paragraphe forcent un peu le trait. Je sais aussi les efforts qui sont faits de parts et d’autres face à ces problèmes et les contre-exemples nombreux qui existent. Mais ici je souhaite souligne ce qui m’est particulièrement pénible, ce que j’expérimente comme une souffrance personnelle.

Membres d’un même corps

Les théologien-des connaissent cette image utilisée par Paul :

12 Eh bien, le Christ est semblable à un corps qui se compose de plusieurs parties. Toutes ses parties, bien que nombreuses, forment un seul corps. (1 Co 12,12)

Nouvelle Français Courant

C’est l’un des éléments les plus fort de mon expérience à la protection civile vaudoise. D’autres pourraient sans doute témoigner de la même chose dans d’autres contextes.

Cette image est essentielle à la constitution de l’Eglise : sa réalité concrète est faite des dons que Dieu a donné à chacun. Chacun devrait pouvoir trouver une place active en fonction des charismes qui sont les siens.

Cela implique aussi de savoir articuler quelle est sa place, son rôle, de pouvoir expliciter là où il commence et là où il s’arrête, tout en sachant que cette délimitation et le rôle lui-même évolue avec le temps.

À ce titre, dans l’Eglise et en théologie j’expérimente plutôt quelque chose qui est de l’ordre du flou artistique : on est tous copains, sans poser d’exigences, pas d’organisation claire de l’autorité, des fonctions et des tâches qui ne sont pas clairement délimitée…

Outillé-es par l’Esprit

Si au départ je ne savais trop que faire du verset suivant, c’est différent maintenant.

Saisissez donc maintenant toutes les armes de Dieu ! Ainsi, quand viendra le jour mauvais, vous aurez la force de résister, après avoir combattu jusqu’à la fin, vous tiendrez encore fermement votre position. (Ephésiens 6,13)

Nouvelle Français Courant

Pouvoir jouer son rôle dans un corps, c’est aussi être dotés des outils nécessaires à sa fonction. Pour les chrétiens, le temps que nous vivons maintenant est un temps de témoignage et de lutte dans l’annonce de l’Evangile et la préparation du Royaume. C’est dans ce contexte que nos charismes sont appelés à se déployer.

Pour qu’une personne puisse déployer ses charismes, il faut aussi lui donner l’occasion d’affuter ses armes, d’ajuster son baudrier et de s’entraîner. Cela implique aussi d’avoir une vision concrète des “combats” que l’on mène – par là je veux dire : la célébration hebdomadaire, le service et le témoignage rendu dans le monde.

En ce sens, le catéchisme n’est pas seulement une introduction à la foi pour les jeunes, mais une instruction et une préparation constante à l’exercice de sa propre fonction dans le corps du Christ.

Qu’en tant que théologien-ne nous ne développions jamais de vision de notre rôle et que nous n’encouragions pas plus la formation d’adulte en Eglise (surtout pour les membres de nos divers conseils) selon une compréhension large du ministère me semble, à ce titre, complètement catastrophique.

Grandir en Christ

Le chemin de spiritualité de chaque personne implique croissance, transformation, passage de seuil, conversion.

1Enfin, frères et sœurs, vous avez appris de nous comment vous devez vous conduire pour plaire à Dieu. Certes, vous vous conduisez déjà ainsi. Mais maintenant, nous vous le demandons avec insistance au nom du Seigneur Jésus : faites mieux encore ! (1 Th 4,1)

Nouvelle Français Courant

C’est reconnaître ce qui a été donné, mais aussi voir au-delà, en direction de la plénitude de notre personnalité. Celle-ci devra encore être pleinement révélée (1 Co 13,12). Mais dans le chemin qui mène jusque là, nous en vivons un bout.

Pour un bout, à titre personnel, je vis de cette croissance à la protection civile. Je le mets en lien avec ma propre croissance spirituelle, ce que je vis en Eglise et mon propre travail en théologie.

Ce que je constate cependant, tant en Eglise qu’en théologie, c’est une certaine cécité quant à des pratiques déstructurantes, aliénantes et d’une violence spirituelle certaine.

Lorsqu’une leçon, un séminaire, une communauté de travail, etc. est guidé par la loi de la jungle, il y aura toujours des personnes qui en feront les frais. Je l’expérimente au quotidien, en Eglise comme en théologie : des personnes blessées, qui subissent le regard méprisant de “ceux qui savent” et le regard dépité de ceux qui subissent, mais s’en sortes mieux.

On nous apprend à survivre et non à vivre et à croitre dans la vie.

Brève Conclusion

Notre croissance spirituelle, personnelle, individuelle et collective, se joue aussi dans notre capacité à assumer un cadre sécurisé pour nos interactions, à formuler des objectifs explicites et limités pour nos actions et à permettre aux personnes de croître avec leur charismes.

Cela j’en fais l’expérience à la protection civile. J’espère, à mon échelle, pouvoir l’apporter en Eglise et en théologie. Pour l’instant j’en manque cruellement. Je constate plutôt le jeu immonde de la loi du plus fort, et le jeu angoissant de l’arbitraire. Pour ma part j’ai décidé de ne plus subir ça.

L’Eglise n’est pas parfaite, la théologie non plus. Je vais continuer à apprendre là où l’arbre porte du fruit, afin de planter de nouvelles graines et de nouvelles habitudes dans le terreau offert par Dieu à chacun-e. De là continueront à croître les enfants de Dieu et l’intelligence de la foi.