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Critères de l’innovation

Contexte du mandat

Depuis mi-septembre 2022 je suis engagé sur un mandat concernant l’innovation dans l’EERV. Dans ce mandat, je dois notamment produire une cartographie des lieux innovants dans l’EERV. Durant ces derniers mois, j’ai donc récolté des données, en partant d’une compréhension assez large de l’innovation : ce qui est nouveau par rapport à l’activité habituelle ou courante. Sur la base de cette compréhension large, j’ai identifié 75 activités qui pourraient être qualifiées d’innovantes – et il y en aurait certainement plus.

Il s’agit maintenant d’effectuer une discrimination au sein de ces 75 projets : parmi ceux-ci lesquels ont besoin d’une attention toute particulière au niveau cantonal et/ou régional ? Lesquels peuvent servir d’exemple en matière d’innovation ecclésiale ? Pour pouvoir effectuer ces distinctions, il me faut des critères. L’EERV n’ayant pas encore de concept d’innovation à disposition, l’un des buts de mon travail et d’esquisser les contours possibles d’un tel concept.

Qualification théologique de l’innovation

L’activité d’Eglise participe de la communication de l’évangile. Pour pouvoir être qualifiée d’innovation ecclésiale, il faut donc que les acteurices d’une activité puissent rendre compte de manière argumentée, de la participation de leur activité à la communication de l’évangile et que les autres acteurs d’Eglise reconnaissent la validité de cette prétention. L’histoire, la vie, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth est pour l’Eglise la clef interprétative de la communication de l’Evangile qui a lieu aujourd’hui.

L’activité d’Eglise repose sur l’action créatrice de l’Esprit-Saint. L’innovation en Eglise n’est, en définitive, pas une affaire de maîtrise. Elle repose sur l’écoute attentive de l’oeuvre de l’Esprit dans le monde, là où il prépare l’advenue du Royaume de Jésus-Christ. Elle implique de discerner, au sein du monde, entre ce qui appartient à la sphère du monde à venir et ce qui appartient à la sphère du monde ancien (2 Corinthiens 5,16-21 ; Romains 8). Elle implique aussi de prendre des risques, de s’engager dans la créativité divine.

Critères de l’innovation

Dynamique de la critériologie

Le développement d’une conception de l’innovation en Eglise renvoie à la dimension organisationnelle de son existence dans le monde. L’organisation est l’une des formes de son existence dans le monde – elle est aussi une institution et un mouvement. Dans ce cadre, l’innovation se différencie des affaires courantes, de ce qui fait la base de l’activité ecclésiale. Un développement de l’innovation vient donc avec le maintien d’un certain nombre d’activité habituelles porteuses. Dans une organisation donnée, il ne peut y avoir d’innovation que parce qu’il y a des activités courantes qui la porte. Il est de la responsabilité des décideureuses d’Eglise d’assurer un équilibre sain au sein de l’organisation entre activités porteuses et activités innovantes – et ce aux différents niveaux du système presbytéro-synodal (cantonal et paroissial – éventuellement régional).

La critériologie que je propose a pour but de permettre à des décideureuses de discerner ce qui doit ou non, à leur niveau, être reconnu comme « innovants », afin qu’ils puissent assurer les conditions-cadres pour le déploiement fécond de l’innovation dans l’organisation ecclésiale dont ielles participent. Cela signifie qu’un bon nombre de réalités nouvelles de la communication de l’Evangile et de la créativité de l’Esprit-Saint risquent de ne pas pouvoir être reconnues à leur juste valeurs. Ceci implique que les décideureuses acceptent d’une part la limite de leur propre perspective, corrélative aux limites de leur responsabilité, qu’ils soumettent régulièrement leur propre critériologie à une évaluation critique et qu’ils adoptent une posture de reconnaissance à l’égard des réalités qui sortiront du champ de l’innovation (tel qu’ielles l’auront défini).

Le concept d’innovation de l’Eglise de Zürich

Pour développer une critériologie, il est utile de partir d’autres exemples lorsqu’on en a à disposition. L’Eglise réformée du canton de Zürich a récemment développé un concept d’innovation pour son organisation. J’en reprends ici les éléments principaux.

Critères positifs

  • Public cible : est innovant ce qui établit un lien nouveau entre l’Evangile et des personnes qui ne sont pas en contact avec l’Eglise, ou qui on perdu le contact avec elle.
  • Participation : est innovant ce qui « permet aux personnes de mettre en oeuvre leurs propres idées et formes d’église de manière responsable ».
  • Soutien : est innovant ce qui bénéficie d’un soutien (financier, r.h., expérientiel) qui assure un espace de liberté et de créativité.
  • Demande : est innovant ce qui cherche à satisfaire un besoin ou à résoudre un problème humain.
  • Réseau : est innovant ce qui met en relation des acteurices d’Eglise avec d’autres acteurices.
  • Ouverture : est innovant ce qui atteste d’un éthos de la curiosité, de la créativité et de la disponibilité à la surprise.
  • Rupture : est innovant ce qui rompt dans une certaine mesure avec les activités porteuses de l’organisation ecclésiale.
  • Renoncement : est innovant ce qui est corrélé à une exnovation officielle au sein de l’organisation ecclésiale (le renoncement à une partie ou un aspect de l’activité courante).
  • Contextualité : est innovant ce qui s’inscrit activement dans un lieu de vie et un contexte donné.

Délimitations

  • La nouveauté d’une offre ou d’une activité n’en fait pas (nécessairement) une innovation.
  • L’amélioration d’une activité porteuse ne doit pas être considérée comme une innovation.
  • Une activité qui s’adresse à un public cible qui est en contact régulier avec l’Eglise, ne doit pas être considérée comme innovante.
  • Une activité qui augmente le stress des collaborateuries ne doit pas être considérée comme innovante.
  • Une activité qui fait parler d’elle dans la sphère publique et les médias n’en est pas pour autant (nécessairement) innovante.
  • Une activité qui a pour but final d’amener ses destinataires à participer au culte standard du dimanche matin ne doit pas être considérée comme innovante.
  • Une activité qui ne répond pas à un besoin, à un problème ou à une détresse dans l’espace social, ne doit pas être considérée comme innovante.

Remarques

Le concept d’innovation de l’Eglise de Zürich pose des critères qui imposent une certaine exigence aux activités qui souhaitent être reconnues comme innovantes. Cette exigence me semble importante dans la mesure où il en va de la distribution des ressources de l’organisation et qu’un équilibre doit être maintenu entre ce qui porte et ce qui innove pour que l’innovation puisse avoir lieu.

Cette critériologie doit à mon avis faire preuve d’une certaine souplesse dans les premières phases de son application. Elle risque autrement d’étouffer des projets prometteurs dans l’oeuf – notamment par déficit d’expérience et de formation au sein du corps professionnel et sur le plan des procédures organisationnelles. D’autre part il faut sans doute appliquer cette critériologie de manière différenciée, en fonction de la phase dans laquelle se trouve le projet innovant. On ne peut sans doute exiger qu’un projet présente d’office tous ces critères. Mais ils sont utiles dans la phase d’idéation d’un projet.

Deux choses ne sont pas claires pour moi dans cette critériologie : elle ne semble pas définir à partir de quand une activité passe du statut d’activité « innovante » au statut d’activité « porteuse ». De même, il faudrait également définir des critères de rendement d’une activité qui permet de trier, au sein de l’activité courante, entre ce qui doit être maintenu comme activité porteuse et ce qui est susceptible d’être exnové.

Essai d’une critériologie simplifiée

La critériologie de l’Eglise réformée zürichoise prend place au sein d’un concept d’innovation plus général. Dans le cadre de mon mandat je ne dispose pas d’un tel concept et il n’est pas de mon ressort de le fournir. Il me faut néanmoins organiser les données de ma cartographie. J’ai donc besoin d’une critériologie allégée qui aurait pour but de distinguer au sein des activités nouvelles le degré d’innovation des activités.

A L’activité a pour public cible des personnes n’ayant soit aucun lien avec l’organisation ecclésiale, soit étant dans un rapport distancié avec celle-ci. Pour une Eglise de multitude qui se dit « au service de toustes », l’innovation répond notamment à la nécessité de toucher d’autres milieux (sinus-milieus) que ceux qui s’identifient déjà avec l’activité ecclésiale.

B L’activité s’articule autour d’une demande (besoin, problème, etc.) objectivable. Cet élément est important pour pouvoir monitorer l’activité et pour poser des objectifs et des indicateurs de réussite qui permettent une évaluation. On peut imaginer que l’objectif évolue au fil du développement de l’activité, mais qu’il soit articulé explicitement devrait être une exigence minimale.

C L’activité dispose de ressources (financières, matérielles, humaines, etc.) mises à disposition par l’organisation ecclésiale. Cet élément doit d’une part réduire le stress des collaborateurices et d’autre part mener les décideureuses ecclésiaux à faire des choix, à exercer leur responsabilité. Ce critère porte en creux celui de l’exnovation. Je tend à considérer ce critère comme rédhibitoire.

D L’activité met en relation des acteurices d’Eglise avec d’autres acteurices de la société. Ecclésiologiquement, l’Eglise multitudiniste est articulée aux réalités dîtes « du monde ». Elle ne travaille pas « en solo », mais en collaboration avec d’autres acteurices de la sphère civile (qui comprend aussi d’autres communautés religieuses). L’innovation doit répondre à cette exigence.

E L’activité se construit sous forme participative et encourage à la créativité personnelle. Ce critère vise à contrer la tendance au cléricalisme propre aux églises instituées. Il implique également que l’activité soit portée par un groupe de collaborateurices et pas uniquement par une seule personne. On pourrait également intégrer à cet endroit l’exigence que l’activité permette une forme d’apprentissage et d’évolution de celles et ceux qui y prennent part.

F L’activité se dote de moyens de communication qui en garantissent le caractère publique. D’une part il s’agit d’une exigence minimale pour que l’activité atteigne son public cible. D’autre part l’activité d’Eglise n’étant pas privée mais publique en Suisse, il est important que l’activité ajuste son mode de communication à ceux de la société.

G L’activité transgresse la norme des activités porteuses de l’organisation ecclésiale. Il s’agit là d’indiquer la dimension de « nouveauté » inhérente à l’activité. J’hésitais à en faire initialement un critère, mais l’innovation ne porte pas uniquement sur le public cible, mais aussi sur la forme adoptée pour la communication de l’évangile.

Le degré d’innovation d’une activité pourrait être défini en fonction du nombre de critères qu’elle remplit. Le canton devrait alors prêter une attention particulière aux activités qui remplissent 6/7 critères – je pense qu’il serait également important de porter attention aux activités qui remplissent 4/5 critères. Les activités remplissant moins de 3 critères ne devraient pas être prioritaires d’un point de vue de suivi de l’innovation. Le critère C devrait à mon sens être nécessairement remplis pour que l’activité soit suivie.

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2 réflexions sur “Critères de l’innovation”

  1. Merci pour vos analyses très poussées, très fouillées. Vous voyez les choses correctement à partir de votre culture. Un peu comme l’anthropologue et l’ethnologue Lévi-Strauss qui comprenait parfaitement le fonctionnement des tribus brésiliennes qu’il étudiait. Mais je pense qu’il n’aurait pas pu reconstruire une tribu semblable à Paris. C’est le constat que je fais par rapport à tous ces travaux académiques fort intéressants et tout à fait justes, mais difficiles à appliquer dans une communauté classique sortie du moule réformé, mais aussi évangélique. Pas pour un manque de pertinence intellectuelle, mais simplement parce qu’aujourd’hui on n’arrive plus à concrétiser la formation élaborée dans le système scolaire, dont la faculté de théologie est la pointe de l’iceberg. C’est une question de culture.
    Luther a dû sortir de son monastère pour lancer ses nouveaux concepts. Il a pratiqué une théologie de rupture, vous en parlez aussi dans votre article. Calvin était un juriste. Ce sont des gens qui sont sortis de leur moule culturel. Saviez-vous que les capsules Nespresso de Nestlé ont pu être mises au point, par un cadre de direction, choisi par le directeur de Nestlé de l’époque et qui ne sortait pas de la filière Nestlé? Ce nouveau cadre, Jean-Paul Gaillard, avait lancé la marque de vêtements de Marlboro! Rien à voir avec l’alimentation et le café. Nesspresso est actuellement un créneau très rentable pour Nestlé (voir l’article de Philippe Silberzahn). Pour résumer: en Europe nous sommes dans une terre de mission. Les gens ne sont plus catéchisés. Ils ne comprennent plus ni le vocabulaire, ni les concepts théologiques. Les missionnaires protestants qui allaient dans l’hémisphère sud, commençaient par installer une école pour apprendre à lire la Bible. Hélas, les européens ne veulent plus aller à l’école. A mon avis, avant de dire qu’il faut innover et comment, il faudrait se poser la question de la nouvelle théologie à développer pour répondre aux questions de nos compatriotes. Pas celle de Calvin ni des évangéliques de la Gospel Coalition, mais celle qui répond à cette culture du lien. Le monde d’aujourd’hui n’existerait pas sans les liens numériques. C’est l’ossature de notre culture. Pourrait-on imaginer une théologie du lien? Au lieu et en place de celle de la grâce qui nous met devant un juge? Je ne veux pas remettre en question cette théologie calviniste, mais elle doit fonctionner en arrière-plan.
    Une contribution de ma part sur le thème de l’innovation. Avec cette remarque que je n’avais pas besoin de sortir de la culture académique, je n’y suis jamais entré, puisque je n’ai même pas mon bac français.
    https://www.eglise-numerique.org/2020/08/l-importance-de-l-innovation-dans-l-eglise.html
    (Article de Siberzahn: philippesilberzahn.com/2010/02/10/nespresso-processus-innovation/

    1. Merci pour votre apport qui éclaire encore un autre pan : celui de l’analyse missionnaire et de ce qu’elle implique du point de vue de la théologie. Je pense que ce que vous appelez de vous voeux est largement complémentaire à ce que j’explore du point de vue de l’organisation. Que pensez-vous du modèle missionnaire développé par le Labo Khi et appliqué ici : Je me réjouis de lire votre contribution !

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