person holding white cotton candy

La co-créativité de Dieu

Cet article est une préparation pour une intervention dans un stage de formation continue des pasteur·e·s de la Communion Protestante Luthéro-Réformée. Le stage est intitulé « Vous avez du talent ! » Créativités et co-création.

L’intuition que je souhaite suivre est la suivante : pour penser la co-créativité en théologie, il s’agit de partir de la co-créativité de Dieu lui-même. Ma thèse est que Dieu le créateur se présente à nous comme un co-créateur. Je propose ici un développement doctrinal autour de cette thèse.

Définition de la création

Je donne ici une brève définition de ce que veut dire « créer » : il y a création lorsqu’à la suite d’une action, quelque chose de nouveau apparaît dans la réalité. Un acte de création débouche sur une oeuvre nouvelle. La création peut être intentionnelle, mais elle peut aussi ne pas l’êtrei. Toute oeuvre implique son créateur – le créateur se donne lui-même dans ce qu’il crée.

Dieu le co-créateur

Dans le cas de son acte créateur, Dieu poursuit une intention particulière : il aime. En ce sens lorsque Dieu crée, il ne le fait pas de manière arbitraire. Dieu est amour et lorsque Dieu crée il se donne lui-même entièrement et totalement.

Ceci implique que lorsque Dieu crée, il ne le fait pas seul. Ce n’est pas seulement au sens où il crée quelque chose pour quelqu’un d’autre – au sens où c’est par amour pour lui que Dieu a crée le monde – mais c’est au sens où il crée avec quelqu’un d’autre. La création de Dieu implique d’emblée une co-créativité – ce qui est symbolisé par la doctrine trinitaireii.

La Sagesse est l’une des figures bibliques qui illustre cette co-créativité de Dieu. On le voit de manière poétique dans le texte de Proverbes 8,22-31.

22 Le Seigneur m’a conçue il y a très longtemps,comme la première de ses œuvres, avant toutes les autres. 23 J’ai été établie dès le début des temps, avant même que le monde existe. 24 Quand je suis née, il n’y avait pas d’océans, pas de sources d’où les eaux jaillissent. 25 Avant la formation des montagnes,avant les collines, j’ai été enfantée. 26 Le Seigneur n’avait fait alors ni la terre ni les espaces, ni le premier grain de poussière du monde. 27J’étais déjà là quand il fixa les cieux et traça l’horizon au-dessus de l’abîme. 28 Il plaça les nuages dans les hauteurs et donna leur force aux sources profondes. 29 Il imposa à la mer une limite que les eaux ne doivent pas franchir. Il posa les fondations de la terre. 30 Pendant ce temps, j’étais à ses côtés comme architecte. Jour après jour, je faisais sa joie, je jouais sans cesse en sa présence, 31 sur le sol du monde créé par lui. Depuis lors, ma joie est d’être au milieu des humains.

Nouvelle Français Courant

Le Dieu trine n’est pas un créateur solitaire. D’une part, il crée avec la Sagesse – la première de ses oeuvres – mais d’autre part la présence de la Sagesse auprès des êtres humains est le signe que nous-mêmes prenons part à cette co-création iii. Comment participons-nous à cette co-créativité ?

Notre participation à la co-créativité divine

L’humanité est elle-même une oeuvre de Dieu. Elle est l’oeuvre créée à l’image et à la ressemblance du Dieu co-créateur (Gn 1,27). C’est en étant image du Dieu co-créateur qu’elle prend part à sa co-création. Comment comprendre cela ?

Disons premièrement ce qu’elle n’est pas : notre participation à la co-créativité divine ne doit pas mener à la création d’idoles. Une idole est une oeuvre faîte de mains humaines devant laquelle l’on s’agenouille et que l’on vénère comme sa divinitéiv. Si notre oeuvre est une idole – que ce soit celle devant laquelle on s’agenouille soi-même, ou devant laquelle on fait s’agenouiller d’autres – alors on sort du champ de la co-créativité divinev.

Deuxièmement il faut dire que : notre participation à la co-créativité divine implique que nous participons à l’amour de Dieu. En ce sens, nous ne créerons jamais seul, mais toujours dans cette même co-créativité que celle que Dieu engage lui-même. C’est une co-créativité qui se résume dans le double commandement d’amour (Marc 12,28-34).

Mais on peut peut-être préciser cela plus loin : si notre participation à la co-créativité de Dieu est une participation à l’amour de Dieu, c’est que nos oeuvres débouchent sur une glorification de Dieu – une manifestation de la présence de Dieu. Nos oeuvres n’ont pas d’autres buts que de manifester Dieu dans le monde – et donc de manifester l’amour qu’il est. C’est là le destin de toute co-création de Dieu (cf. Psaumes 148-150).

Discerner la participation à la co-création divine

Dans un autre article je signalais que l’on a pas accès à la création dans sa forme accomplie. Autrement dit, nous ne savons pas par avance quelle forme aura ou doit avoir notre propre participation à la co-créativité divine. En même temps, comment nous orienter dans notre propre agir co-créateur ? Comment mesurer si l’oeuvre que nous sommes en-train de co-créer est une idole ou si elle participe de la glorification de Dieu dans le monde ? Si ce que nous faisons participer de l’activité de l’Esprit Créateur et de la Sagesse de Dieu, ou si nous nous sommes désolidarisés de celles-ci ?

Ma proposition est la suivante : c’est en nous exposant nous-mêmes, notre oeuvre et le processus de co-création au récit pascal que l’on discerne notre propre participation à la co-création divine. C’est en exposant nos oeuvres à la vie de Jésus, en tant qu’elle finit sur la Croix, que nous nous ouvrons à la possibilité de discerner notre participation à la co-créativité divine – et de remettre à Dieu de décider de la dignité de nos oeuvres pour sa propre glorification.

Des objections possibles

Je finirai ici avec quelques objections à l’égard de la compréhension de la co-créativité que je propose ici :

  • N’a-t-on pas affaire à une extension abusive de la notion de Création ? Ne devrait-elle pas être plus limitée, et se rapporter notamment à la nature, à l’ordre du monde et des choses, tel qu’il trouve son origine en Dieu ?
  • En disant que Dieu est d’office co-créateur, ne perd-on pas la différence entre le Créateur et la créature ? L’être humain ne se prend-il pas alors pour plus que ce qu’il est ?
  • En disant que nous ne connaissons pas la création dans sa forme accomplie, ne renonce-t-on pas ainsi à la reconnaissance de la perfection de la création de Dieu ? Est-il encore possible de dire quelque chose au sujet de ce qui est bon et juste dans le monde indépendamment de la connaissance propre à la foi chrétienne ?

Si cet article t’as intéressé ou interpellé, n’hésites pas à partager ou à commenter!


Cette création est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité 4.0 International.

Notes de bas de page de l'article
  1. Sur la dimension créativité de tout agir humain, je renvoie à l’ouvrage de Hans JOAS, La créativité de l’agir, Paris, Cerf, 1999[]
  2. Les théologiens protestants Wolfhart Pannenberg et Jürgen Moltmann ont précisément pensé cette dimension communautaire de l’agir créateur de Dieu. Voir notamment PANNENBERG, Théologie Systématique, vol. 2, 2011, pp. 13-54 et MOLTMANN, Dieu dans la création, Paris, Cerf, 1988, pp. 103-141.[]
  3. Gérard Siegwalt est l’un des théologiens protestants récents qui a le plus honoré l’importance de la Sagesse dans la réflexion doctrinale sur la création. Voir notamment sa Dogmatique pour la catholicité évangélique, vol. III/2 (L’affirmation de la foi. Cosmologie théologique : Théologie de la création), Paris/Genève, 2000. Je recommande également la lecture du livre de la théologienne Margaret Barker, Creation. A Biblical Vision for the Environment[]
  4. Voir par exemple Esaïe 44,9-20[]
  5. On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas là tout l’enjeux du salut par la grâce et non par les oeuvres. Cf. Ephésiens 2,8-10[]

1 réflexion sur “La co-créativité de Dieu”

  1. « l’intention de Dieu : il aime » Et maintenant ? Trop simple, ou trop limpide. Tu développes : double commandement d’amour. Oui, le premier, voici l’enjeu, la co-création du co-créateur… « de tout ton cœur, de toute ta pensée, de tout ton âme, de toute ta force, de tout ton être ». Aimer égal co-créer ? Co-création ? Dieu en soi, inaccessible. Dieu pour nous, une co-création ? Image, ressemblance égale co-création. Sans idolâtrie ? Le second commandement d’amour ? Banal, ou situationnel : hic et nunc, le prochain surgit. Une co-créature co-créatrice ? Co-créatrice, donc Dieu, au moins divine ? Donc le premier commandement ? Le grand. Pouvons-nous concevoir Dieu autrement que co-créateur… co-créature ? Développement du jugement religieux, Fritz Oser. Hérésie !? Amitiés. Armin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.