bowl of tomatoes served on person hand

Le Dieu collaborateur

Cet article est une préparation pour une intervention dans un stage de formation continue des pasteur·e·s de la Communion Protestante Luthéro-Réformée. Le stage est intitulé « Vous avez du talent ! » Créativités et co-création.

L’intuition que je souhaite suivre est la suivante : pour penser la collaboration en perspective théologique, il s’agit de partir de la collaboration de Dieu lui-même. Ma thèse est que Dieu, dans son travail, se présente à nous comme un collaborateur. Je propose ici un développement doctrinal autour de cette thèse.

Définition de la collaboration

Définition courte

Une définition de la collaboration suppose en fait une définition du travail. Collaborare (lat.) n’est que l’adjonction du préfixe cum- (avec ; ensemble) avec le verbe laborare (travailler). Collaborer, c’est travailler ensemble. Du coup, qu’est-ce que le travail ? Je propose ici la définition suivante : le travail est un effort exercé sur un objet qui débouche sur une transformation de cet objet, du travailleur et de son environnement.

Cette définition est très (trop) large, et surtout elle ne qualifie pas l’intention sous-jacente au travail. Je vais la spécifier un peu plus loin avec d’autres définition.

Quelques autres définitions

Le travail est une activité sociale honnête, intentionnelle (purposeful) et méthodologiquement spécifiée dont le but principal est la création de produits ou de situations qui peuvent satisfaire aux besoins de travailleurs individuels et de leur co-créatures, ou (s’il s’agit premièrement d’une fin en soi) une activité dont des agents individuels ont besoin pour satisfaire leurs besoins indépendamment des besoins liés à l’activité elle-même.i

Miroslav Volf, Work in the Spirit, Oxford University Press, 1991, pp. 11-12 (ma traduction)

Cette définition proposée par le théologien Miroslav Volf met en avant que le travail se fait au bénéfice de cellui qui l’effectue et de celles et ceux avec qui ielle est en relation – ses co-créatures. Le travail est d’abord compris comme une activité instrumentale – il est un moyen d’arriver à une fin autre. Mais vers la fin de l’ouvrage il tente aussi de le comprendre comme une fin en soi – c’est-à-dire que le travail a également une valeur intrinsèque : il est l’un des lieux où s’épanouit l’être humainii.

Cette définition instrumentale du travail doit également être mise en lien avec la dimension d’effort propre au travail. Je reprends ici une définition du théologien et pasteur Pierre Farron, qui se fonde sur des éléments en anthropologie et en psychanalyse.

Une des caractéristiques du travail est la transformation d’une souffrance en plaisir : au départ, il y a une difficulté, un problème, puis au bout du processus, quand tout se passe bien, il y a une joie. Malheureusement, aujourd’hui, le travail consiste souvent en la transformation d’une souffrance en d’autres souffrances.

Pierre Farron, Dis, pourquoi tu travailles ?, Editions Ouverture, 2012, p. 234.

Ceci permet de mettre en évidence que le travail est marqué d’une certaine ambivalence : s’il peut être un lieu d’épanouissement, le travail est aussi une nécessité pour la survie humaine – je dois travailler pour manger. Il peut être également un lieu d’aliénation : plutôt que de me permettre de m’accomplir, le travail me met au service de sa propre logique. Il m’utilise et m’épuise (moi, mon prochain, notre société et la nature) au profit d’un autre.

Un Dieu collaborateur

Ma thèse est donc que Dieu est un Dieu qui collabore. Cela pose quelques questions : (i) L’idée d’un Dieu qui travaille n’est elle pas contradictoire ? ; (ii) En quoi consiste le travail de Dieu ? ; (iii) Comment comprendre son caractère collaboratif ?

Un Dieu qui travaille

L’idée de Dieu comme de quelqu’un qui travaille peut paraître étonnante, surtout si on met en avant la dimension d’effort et de transformation dans le travail. Dieu n’est-il pas précisément celui qui n’a pas besoin de faire d’efforts pour arriver à ses fins ? Ce qu’il pense et ce qu’il dit, cela se fait, sans aucune souffrance de sa part. Dieu est tout-puissant, donc Dieu n’a pas besoin de travailler.

Pour différentes raisons cette compréhension de Dieu me paraît peu probable en perspective de foi chrétienne. Si Dieu était réellement présent en Jésus-Christ et si Dieu est amour, alors Dieu a souffert – et cette souffrance a fait partie de son travail. La spécificité de Dieu – et peut-être est-ce là ça toute-puissance – c’est que son travaille n’est pas source d’aliénation (ni pour lui, ni pour ses créatures) mais débouche sur la vie éternelle – et j’irais jusqu’à dire que son travail est la vie éternelle elle-mêmeiii.

Le travail de Dieu

On pourrait d’une part renvoyer à la co-création comme visée du travail de Dieu – Miroslav Volf parle pour sa part de la Nouvelle Créationiv. Mais il me semblerait plus exact de dire ici que la finalité du travail de Dieu est l’établissement de son Royaume – c’est à dire de la création comme milieu de la vie éternelle. La symbolique du Royaume renvoie à un ordre politique, social, culturel, économique et écologique dans lequel les efforts des créatures ne sont pas ou plus source d’aliénation, mais lieu d’accomplissement, dans la paix et la justice. En Jésus-Christ Dieu travaille pour l’avènement de ce Royaume.

La forme principale du travail de Dieu est le service. En se rendant présent auprès de ses créatures en Jésus-Christ, Dieu n’appelle pas à être servi, mais montre que lui-même – le souverain parmi les souverains – se met au service (cf. Mt 20,28 ; Jn 13,1-20). À partir de Jésus-Christ, les formes de travail où une personne fait usage d’autrui pour son propre bénéfice sans lui reconnaître une dignité propre et égale à la sienne ne sont plus cautionnables.

Notons également que le travail n’est pas le tout de la vie Dieu. Le repos (shabbat) en fait tout autant partie (Cf. Gn 2,1-3).

Un Dieu qui collabore

La spécificité de ce travail, c’est que Dieu ne le fait pas seul – autrement dit, toutes les créatures sont appelées à prendre part au travail en vue du Royaume en fonction des charismes (les talents, les dons) qui sont les leurs. Une image du livre de la Genèse l’illustre assez bien : tant que l’être humain n’était pas là pour la cultiver, la terre ne pouvait pas produire de plantes (cf. Gn 2,6)v

Ceci m’amène à cette affirmation : en perspective chrétienne, aucun travail ne se fait seul, mais tout travail se fait dans l’Esprit de Dieu – ou est en tout cas appeler à se faire dans son Esprit. L’Esprit c’est Dieu lui-même, auprès de ce qui n’est pas Dieu : Esprit de vie déjà à l’oeuvre dans la création – celle-là même où l’on croirait voir un Dieu qui ne collabore pas mais ordonne souverainement (Gn 1,2). L’Esprit de Dieu c’est l’Esprit de Jésus-Christ, qui se rend manifeste dans la manière qu’il avait de vivre en relation à ses prochains, à son Dieu et au monde en général, dans les actes et paroles qu’il a posé, dans ce qu’il a donné, dans son service.

Je veux encore préciser une chose : quand je dis que Dieu ne travaille pas seul, je ne veux pas dire par là que sans nous Dieu ne fait pas son travail – nous sommes toujours, au mieux, des serviteurs inutiles (Lc 17,10) – mais seulement que Dieu trouvera quelqu’un pour le rejoindre à l’ouvrage. Du moins, c’est ce qu’il nous donne à espérer.

Notre collaboration à la collaboration de Dieu

Que signifie pour nous que Dieu est un Dieu qui ne travaille qu’en collaborant ?

Premièrement : notre propre travail est appelé à prendre les traits du travail collaboratif de Dieu : c’est un service qui n’est pas source d’aliénation – notamment parce qu’il ne prend pas toute la place (Shabbat) – et qu’il vise l’avènement du Royaume de Dieu, dans lequel tant Dieu que l’ensemble de la création trouve sa plénitude. Que notre expérience du travail ne reflète précisément pas cette situation ne veut pas dire que nous devons penser le travail autrement en théologie chrétienne, seulement que notre propre part dans la collaboration divine comprend un effort critique, où nous soumettons nos efforts et leurs résultats au jugement de Dieu, tel qu’il s’est joué sur la croix et tel qu’il aura encore lieu lors du retour du Christvi.

Deuxièmement : notre travail ne se fait jamais en solitaire. Il se fait a minima avec les éléments de la création qui nous entourent et avec Dieu. L’effort ne tombe pas sur le poids d’un seul individu, mais est subi tant par le monde que par Dieu. Ceci veut aussi dire que l’organisation, la coopération et la gouvernance font partie intégrante de ce travail collaboratif et ne peuvent être la propriété ou le pouvoir exclusif d’une personne – le discernement de la forme que doit prendre le travail ne se fait jamais seul, mais toujours dans et avec l’Esprit de Dieu et donc toujours avec l’ensemble des personnes et des réalités impliquées dans la collaboration divine.

Des objections possibles

Je finis ici avec quelques objections à l’égard de la compréhension de la collaboration divine que je propose ici :

  • Dieu est tout-puissant et sa souveraineté totale interdit de penser quelque chose comme un « effort » ou une « souffrance » de son côté. Si Dieu « fait » des choses, cela ne rentre en tout cas pas dans la catégorie du « travail ».
  • Le travail n’est pas un lieu d’accomplissement, mais une punition suite à la transgression de l’interdit que Dieu a adressé à Adam et Eve (Gn 3,17-19). En définitive, le travail est condamné à disparaître – d’autant plus que l’avènement du Royaume ne repose pas sur nos actes, mais uniquement sur la grâce de Dieu.
  • La survalorisation du travail est l’une des causes de la crise écologique contemporaine. Il s’agit au contraire de développer plutôt une pratique de la contemplation qui nous relie à Dieu et au monde, de valoriser la passivité par rapport à l’activité.

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Notes de bas de page de l'article
  1. En langue originale: Work is honest, purposeful and methodologically specified social activity whose primary goal is the creation of products or states of affairs that can satisfy the needs of working individuals or their co-creatures, or (if primarily an end in itself) activity that is necessary in order for the acting individuals to satisfy their needs apart from the need for the activity itself.[]
  2. Cf. Work in the Spirit, pp. 195-201. Comprendre le travail comme l’un des lieux où s’accomplit l’existence humaine peut paraître contre-intuitif, mais est en fait relativement commun en théologie protestante. Voir notamment Karl Barth, Dogmatique, vol. 16, 1965, § 55. La liberté de vivre – 3. La vie active, pp. 160-264l[]
  3. Le Dieu crucifié de Jürgen Moltmann (Cerf, 1974) reste une référence cruciale pour penser cela, notamment les pp. 310-324. Les différents articles sur le blog du théologien Jean-Pierre Thévenaz illustre à mon sens bien la forme que prend le travail de Dieu[]
  4. Volf, pp. 79-102[]
  5. Il faudrait également en identifier d’autres qui sont moins anthropocentrées. L’image de l’arbre qui produit les fruits pour « la guérison des nations » en Apocalypse 22,2.[]
  6. Volf insiste beaucoup sur ce point, cf. pp. 120-121[]

1 réflexion sur “Le Dieu collaborateur”

  1. Merci pour ces intéressantes réflexions ! Quelques remarques, un peu rapides, au sujet des objections possibles, mentionnées à la fin :
    –  » Dieu est tout-puissant  » : cette manière de voir est plus proche d’une vision enfantine que biblique. Pour Dorothée Sölle, cette toute-puissance est une vision naïve liée à une culture patriarcale. Le vraie puissance de Dieu ressemble plutôt à celle de l’herbe qui pousse à travers les fissures de l’asphalte (Thinking about God, p. 188-89).
    – le travail compris comme une punition : cette vision provient d’une lecture de la Genèse qui ne tient pas compte de la culture du Proche-Orient ancien dont laquelle ce livre est né. Voir mon livre pp. 143 ss.
    – la survalorisation du travail est un phénomène complexe, en relation, notamment avec la difficulté à intégrer la notion biblique du  » shabbat  » dans un monde de suractivité.
    A mon avis ce n’est pas le travail mais la recherche du  » toujours plus  » (d’argent) en relation avec une consommation irresponsable qui est une des causes majeures de la crise écologique.

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