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« Le temps presse ». Echo à un plaidoyer pour une Eglise multitudiniste.

Je crois l’Eglise… Mais je ne peux pas dire en quoi elle serait essentielle, quels seraient par essence les projets pour lesquels elle devrait s’engager ou ce qu’elle devrait faire pour gagner en pertinence. La seule chose que je peux dire, avec crainte et tremblement, c’est qu’elle doit sans cesse se retourner vers son Seigneur, l’écouter, lui obéir et recevoir le prochain pas qu’il lui sera donné de faire. C’est aussi le cas pour une Eglise de type multitudiniste.

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Il y a quelques temps, j’ai eu une discussion sympathique avec Virgile Rochat (pasteur retraité de l’EERV) au sujet de l’article (In)certitudes. À la suite de cette discussion, il m’a proposé de lire son ouvrage paru en 2012 chez Labor et Fides Le temps presse. Réflexions pour sortir les Eglises de la crise. On trouvera un résumé du livre dans une recension effectuée par Elisabeth Parmentier pour la Revue d’Histoire et de Philosophie Religieuse.

Je comprends ce livre comme un plaidoyer pratique en faveur d’une Eglise de type multitudiniste. C’est également sous cet angle que j’entends la pertinence des différents contrepoints que je propose dans cet article, à la suite des différents chapitres de ce livre.

Au sujet de l’Eglise multitudiniste, on peut consulter les articles suivants :

  • Un article de Conviction de la main de l’ingénieur et théologien Henri Persoz, publié dans Evangile et Liberté (2016).
  • Un article sur le sujet dans la Revue des Etudes Théologiques et Religieuses, de la main du professeur émérite de théologie pratique Bernard Reymond (2016).
  • Un contribution de la main du pasteur et docteur en théologie Jean-Denis Kraege, sur le site du groupe Pertinence (2016).
  • Un article plus ancien de Marc Lienhard dans la Revue d’histoire et de philosophie religieuse, mais qui réfléchit à ces enjeux depuis le contexte allemand. (1988)

Diagnostics

Le récit présenté par V. Rochat montre une Eglise qui est présentée comme étant « essentielle ». Par son office religieux l’Eglise multitudiniste était le ciment de la stabilité sociétale, représentative de la norme autorisée – « force de cohésion et de conservation » (p. 42). Après Mai 68, dans un monde pluraliste et individualiste, elle doit reformuler sa pertinence pour tenir son rôle d’être une « interface entre tous » (p. 65) – cette interface devant d’ailleurs déjouer le piège des radicalismes et des terrorismes religieux.

Mon premier contrepoint. Je ne crois pas qu’une Eglise avancera dans une compréhension de la « crise » en soulignant son caractère « essentiel ». Argumenter à partir de et en fonction du caractère « essentiel » d’une forme d’Eglise ne peut que déboucher sur un échec en foi chrétienne. L’Eglise se reçoit elle-même comme une grâce : la posture de surplomb qui lui permettrait de dire en quoi elle serait essentielle (à l’être humain, à la société, au monde, à Dieu) ne lui appartient pas.

Cela ne veut pas dire qu’elle n’aurait pas des responsabilités, des engagements ou même une mission et des mandats précis – en tant qu’Eglise (multitudiniste), elle en a. Seulement elle ne pourra les justifier à partir d’une posture où elle sait en quoi elle-même serait essentielle – elle sera tout de suite détrônée de cette posture par cela même qui la constitue et l’envoi dans le monde. La seule chose qu’elle peut dire être essentiel, la concernant, c’est le chemin sur lequel elle se trouve et Dieu, qui l’envoie sur ce chemin, auquel elle remet son existence.

Perspectives

À la suite du récit qui doit permettre de comprendre la situation de crise, V. Rochat propose quelques perspectives. Celles-ci s’articulent autours de l’énonciation d’une identité « solide », un changement de posture, d’accentuations théologiques et de spiritualité. Je retiens quelques mots clefs qui s’articulent autour du motif de la kénose (Ph 2,6-7) : lâcher prise, faire avec au lieu de faire pour, cheminer et gestion du sacré.

6 [le Christ] possédait depuis toujours la condition divine, mais il n’a pas voulu demeurer à l’égal de Dieu. 7 Au contraire, il a de lui-même renoncé à tout ce qu’il avait et il a pris la condition de serviteur. Il est devenu un être humain parmi les êtres humains, il a été reconnu comme un homme.

Epître aux Philippines chapitre 2, versets 6-7.

Sur le plan doctrinal cela implique quelques affirmations qui touchent à l’image de Dieu, de la création, de la Bible, de l’Esprit, etc. Ces affirmations visent à rendre l’Eglise plus accueillante et plus inclusive. Leur corollaire est une théorie de la religion qui prend pour base l’affirmation d’un « sacré endémique ». Les Eglises multitudinistes ont notamment pour tâche de gérer ce sacré endémique pour toute la société (cf. pp. 108-111).

Mon second contrepoint. Si l’on prend la piste de la kénose elle doit être radicalisée. Si l’on dit que l’Eglise doit agir et exister à l’image du Seigneur qui s’est fait Serviteur, alors elle doit également renoncer à la détermination et à l’identification souveraine de son propre « projet ». La voie de la désappropriation ouvre bien sur un chemin de « spiritualité ». Mais cette désappropriation est la conséquence d’un recentrage total et exclusif sur Dieu et non sur autre chose.

Je prends ici pour exemple l’humanisme chrétien que V. Rochat lie au motif de l’incarnation (pp. 88-90). Du fait d’une théologie qui affirme l’incarnation du Fils, l’Eglise est encouragée à se joindre aux projets d’humanisation de la société et du monde. « [Il s’agit là] d’un défi susceptible de fournir des projets mobilisateurs et de toucher ainsi les jeunes générations ». (p. 89) Dans cette affirmation, la désappropriation identifiée avec le mouvement de la kénose ne va pas jusqu’au bout. Dans la voie du Christ, la contribution de l’Eglise à « l’humanisation du monde » ne peut qu’être une conséquence indirecte, qui ne peut être formulée d’emblée comme une visée, ou un projet qu’elle peut formuler. L’humanisation du monde n’est pas son projet ou un projet auquel elle participerait, afin de regagner en pertinence.

L’Eglise s’engage dans l’humanisation du monde parce que c’est le chemin sur lequel le Christ l’envoie. Si elle s’engage dans l’humanisation du monde, c’est parce qu’il s’agit du projet de Dieu et non du sien. Si elle s’engage dans une voie parce qu’il s’agirait de son projet ou parce qu’elle voit de la pertinence dans le projet d’un autre (mais qui n’est pas Dieu), alors elle n’a pas engagé la désappropriation qui lui est commandée.

La solidité de l’identité de l’Eglise se trouve dans ce qu’elle reçoit, et dans le fait de s’y rapporter encore et toujours, dans chacune de ses pensées, paroles et gestes, et non dans ce qu’elle affirme d’elle-même par elle-même.

Concrétisations

En dernière partie, V. Rochat propose une série d’exemples de changements pour une concrétisation dans la ligne des perspectives qu’il propose. C’est un panel large de suggestions qui portent tant sur la gouvernance d’Eglise (à alléger), le positionnement des acteurs (à personnaliser) et sur les offres (rites, cultes, etc.) proposées (dans lesquels il s’agit de faire de la place). On pourrait discuter en détail des différentes propositions – qui à mon avis restent d’ordre trop générale et mériteraient d’être étayées par des descriptions plus précises. Mais ce n’est pas cela qui m’interroge le plus dans cette partie.

Mon troisième contrepoint. « Si [les Eglises] renouvellent leur vision et adaptent leurs pratiques, elles sont tout à fait en mesure d’entrer dans une mue susceptible de leur permettre d’aborder la suite de leurs parcours et d’assumer leur mission. » (p. 163) Alors même que l’auteur se réclame d’un ancrage dans l’Evangile – résumé à l’annonce d’un Dieu qui aime inconditionnellement et radicalement – cette phrase met en scène une forme de volontarisme. Je reformule ce que j’entends : « Si l’Eglise change et fait ce qu’il faut pour, alors elle sera à nouveau pertinente et opérationnelle ».

J’y vois une forme de volontarisme. À mon sens, ce genre de discours et la posture qu’il informe, biaise la fécondité des propositions (tant pratiques que théoriques) qui sont émises par ailleurs – et avec une générosité que je souhaite souligner!

Là aussi, la désappropriation doit porter sur la capacité à dire les changements qu’il faudrait faire. Devant Dieu, nous ne pouvons pas dire de nous-mêmes ce que nous devons faire, nous pouvons seulement le recevoir encore et toujours à neuf. Le seul changement que l’Eglise peut suivre est celui qui l’amène à se tourner encore et toujours vers son Seigneur – à se convertir et à faire de cette conversion l’exercice principal de son propre cheminement.

Plutôt donc que de produire un discours qui identifie des pistes de changement, il me semble que la posture à habiter serait celle du partage d’expérience dans une perspective de témoignage mutuel. Le corollaire est une posture d’autorité qui bénit et encourage. Des choses peuvent être dîtes, des pratiques présentées, mais on ne sait pas par avance qu’est-ce qui sera pertinent où et pour qui. Engager ce genre de pratique, aménager du temps pour elles, est une forme de concrétisation, mais dont la seule recette est celle qui mène à constamment se retourner en direction du seul qui sait en définitive quel doit être le prochain pas de son Eglise.

Penser l’Eglise multitudiniste

J’ai donc surtout des contrepoints à formuler. Je veux cependant souligner en conclusion en quoi la lecture de ce livre m’a été profitable. L’intérêt du livre de V. Rochat est qu’il propose un plaidoyer en faveur d’une Eglise de type multitudiniste. Ceci l’amène à formuler des propositions théologiques, analytiques et pratiques qui s’inscrivent dans un contexte ecclésial qui assume une tâche spécifique.

Il me semble que la discussion sur le développement ecclésial aujourd’hui, que ce soit au niveau international, national, cantonal, régional ou paroissial nécessite une position claire à ce niveau. Ce que le livre de V. Rochat propose ainsi est une amorce de discussion sur l’identité et l’action des Eglises multitudinistes aujourd’hui et pour cela je suis reconnaissant de la lecture de ce livre. 9 ans après son édition, les discussions actuelle sur la « vision d’Eglise » et l’appel à une discussion sur l’ecclésiologie dans l’Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud confirment, il me semble, le besoin de cette discussion.

En même temps, je suis sceptique sur notre capacité à mener cette discussion de manière féconde. Le changement que Dieu attend de nous pour cette vie, pour aujourd’hui, ne passera pas par des discours de « surplomb ». Or, savons-nous faire autre chose que des discours de surplomb ? Les débats que certains demandent vivement seront-ils autre chose que la juxtaposition de discours de surplomb, dont le moteur n’est que brillance et force de persuasion ? Et pour convaincre qui, à quel prix et pour quoi ? À cette dernière question, si la réponse est autre chose que « pour la gloire de Dieu », l’effort sera vain.

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