La relation personnelle à Dieu. Prélude

Je n’ai pas encore vu que la “relation personnelle” soit traitée explicitement comme un thème de la dogmatique. Dans ce qui suit je pose quelques jalons d’un travail en cours.

Le contexte

Dans mon travail en dogmatique, j’essaie de réfléchir le sens et la manière de parler de la “spiritualité” en contexte protestant. Je ne le fais pas seulement de manière descriptive, mais aussi en émettant des propositions de sens et de formulation.

Les 5 et 6 novembre a lieu un colloque interdisciplinaire à l’adresse des doctorants-es des facultés de théologie de suisse romande. Celui-ci prend pour thème : “la relation personnelle à Dieu”. Ce thème est particulièrement intéressant pour moi. Pour certaines expression de la “spiritualité” dans le protestantisme, le soin accordé à la relation personnelle à Dieu, ou à Jésus, est particulièrement important. C’est vrai aussi dans d’autres traditions chrétiennes.

Ma thèse est qu’en protestantisme on est amené à comprendre la “spiritualité” comme “communication pascale“. La “spiritualité” c’est investir de manière personnelle (collective ou individuelle) une communication. Celle-ci a lieu entre moi, mon prochain et Dieu dans le monde. Le récit de Pâques donne en contexte protestant le cadre général pour interpréter toute “spiritualité” et pour discerner son développement. Ses parties principales sont les suivantes : accomplissement du ministère de Jésus, crucifixion, résurrection, ascension, pentecôte.

Comment cette compréhension de la “spiritualité” amène-t-elle à parler de la “relation personnelle à Dieu” en théologie ?

Que faut-il comprendre par “relation personnelle” ?

La “relation” désigne ici un lien ou un rapport actif entre deux choses. Pour ce qui nous intéresse ici, elle implique à un moment donné une “personne”.

“Relation” encore le plus facile entre les deux termes. Cette notion implique souvent une activité et une interaction. “relation” et “interaction” sont constitutives de ce qui fait la personne individuelle dans sa particularité : sa personnalité.

Le noeud se situe dans la compréhension de ce qu’est une “personne”.

“personne” : un terme opaque

La notion de “personne” a une multitude de fonction, mais elle est particulièrement importante pour le domaine du droit. Elle désigne une entité individuelle ou collective capable d’autodétermination, à laquelle on peut reconnaître des droits et des responsabilités.

Lorsque l’on parle de la “personne humaine”, on désigne une unité psycho-somatique vivante. Elle est inscrite dans un complexe d’interactions dîtes “sociales” et on lui reconnaît maintenant une dimension “spirituelle”.

D’une part une personne est faîte de ses relations et en même temps elle leur est irréductible.

Des types de relations

Partant des travaux du psychiatre Roger Neuburger, Jean-Marc Leresche a récemment mis en évidence sur son blog différents types de relations entre individus et leur importance pour le sentiment d’appartenance.

exister passe par l’intermédiaire du regard de l’autre qui nous identifie et nous reconnaît comme un pair, un égal digne d’être accepté, respecté voire aimé.

Jean-Marc Leresche

S’en dégage quatre types de relation (nourricière ; d’autorité ; fraternelle ; amoureuse) qui pourraient apparaître par analogie comme des types de la relation à Dieu. Jean-Marc a proposé quelques développements concernant la relation nourricière dans l’article Dieu, notre Mère.

La relation personnelle se raconte

Chacune de ces relations implique que ces différents membres la racontent et se racontent en la racontant. On peut objectifier des relations personnelles avec certains modèles – comme les types indiqués par Jean-Marc. Mais pour que la dimension personnelle apparaisse, la mise en récit du vécu relationnel est nécessaire.

Dans le récit, se constitue la reconnaissance réciproque – ou non! – des personnes dans leur relation. Il ouvre au sens d’affirmations comme “je t’aime”, “je te pardonne”, “tu m’emmerdes”, etc. Le vécu commun oeuvre comme condition pour la performance efficace de telles paroles.

Sous-question : La “relation personnelle” implique-t-elle nécessairement une relation entre “personnes” distinctes ? Ne peut-on pas avoir une relation personnelle avec sa voiture, avec une peluche, avec l’Univers?

Pilier : La relation personnelle est une condition pour la reconnaissance des personnes. Elle implique un jeu complexe entre mémoire, attente et engagement. Au sein de ses relations, la “personne” est un “mystère” qui ne se laisse épuiser. La mise-en-récit des relations et des vécus qui s’y rapportent fait apparaître au cas par cas l’identité des personnes en relation.

Mon hypothèse

Dans le cadre de la “spiritualité” chrétienne, la relation personnelle à Dieu se dit dans le passage par le schéma trinitaire. L’énonciation de la relation personnelle que l’individu ou le collectif entretient avec Dieu, implique de passer par la mise-en-récit de la relation entretenue avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Parce que dans la “spiritualité”, c’est premièrement Dieu qui initie la communication.

Chacune de ces personnes implique une mise-en-récit distinctive. Les relations personnelles qu’elles impliquent ne se racontent pas de la même manière. Par contre, pour la foi chrétienne elles renvoient à une seule et même communication : celle donnée dans le récit pascal – et qui se donne encore et toujours, jusqu’à sa clôture eschatologique.

Parler en dogmatique de la relation personnelle à Dieu se sera du coup faire passer le discours par chacun de ces temps, sans briser leur interdépendance. Dans l’expression de la relation personnelle à Dieu, c’est le récit pascal qui donne le cadre pour l’énonciation de la reconnaissance réciproque des partenaires de la relation.

Comment s’y prendre ?

Face à cette tâche, je me heurte au problème de la forme du discours que je vais devoir adopter. Lorsque l’on parle en dogmatique de la “spiritualité”, la forme adoptée par le discours ne peut être détachée de son contenu.

Le choix, par exemple, de vouloir distinguer strictement le discours dogmatique d’avec le discours religieux, implique une objectivation du vécu religieux dont il faut pouvoir canaliser les effets si l’on ne veut pas d’emblée neutraliser et incapaciter entièrement cela-même que l’on tente de réfléchir par le discours – à moins que ce soit un objectif assumé d’office, mais ce qui impliquerait qu’il y a un conflit explicite entre cette entreprise dogmatique et le langage religieux qu’elle a pour tâche de réfléchir.

Discours à la deuxième personne

Ce serait la forme de la prière. Elle semble à première vue la plus inadéquate pour la communication scientifique. Le discours se construit autour de mon adresse à Dieu et non de mon adresse à mes pairs. En revanche elle serait la plus proche de ce qui est en jeu dans la pragmatique d’une relation personnelle. Dans un récit qui se construit sous la forme d’une “adresse à” se manifeste l’engagement de la relation personnelle. L’effet pourrait être doxologique : par cet engagement est rendu manifeste tant “Dieu” que l’être-humain qui s’adresse lui, dans leur différence et dans leur relation. Mais cette forme contient une violence certaine : soit l’auditeur consent à être embarqué dans cette relation, soit il s’y refuse – et l’intelligence de ce qui est dit ne peut qu’être refusée elle aussi.

Discours à la troisième personne

Je parlerai sur la relation, tentant d’en produire une icône. Je pourrais la décrire de manière abstraite, peut-être sur la base du thème doctrinal de l’imago dei ou en variant sur des situations bibliques, des récits de vie ou des expériences qui mettent en scène cette relation. Ce serait la forme la plus “convenue” sur le plan du discours scientifique, mais peut-être aussi la plus éloignée de la pragmatique de ce qui est en jeu dans la réflexion dogmatique sur la “relation personnelle à Dieu”. Le risque est que le thème dogmatique devienne non plus la “relation personnelle à Dieu”, mais l’intermédiaire que l’on aura choisit pour tenter d’en parler.

Discours à la première personne

Ce serait la forme du témoignage. Redire le récit de la relation au Père, au Fils et au Saint-Esprit en faisant usage de la première personne tient une place intermédiaire. Je peux m’adresser à l’assemblée et en même temps je permets de respecter l’engagement qu’implique la “relation personnelle à Dieu”. Le défi à relever est le suivant : la présence du “Je” ne doit pas faire barrage à la communication d’une intelligence réfléchie de cette relation personnelle tout en indiquant l’opacité qui entoure toute “personne”.


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