Evidence de Dieu – soirée aux Cèdres

Résumé de la rencontre

Le vendredi 2 juillet a eu lieu une rencontre à la Maison des Cèdres (Lausanne) autour de l’ouvrage du philosophe et théologien Anthony Feneuil : l’Evidence de Dieu (chez Labor et Fides). Ce livre reprend sa thèse d’habilitation à diriger des recherches. La rencontre a été l’occasion d’une présentation succincte de la thèse défendue par l’ouvrage et d’une discussion. Anthony Feneuil nous a présenté sa réflexion dans sa substance minimale.

La réflexion de A. Feneuil se concentre sur une question : en quoi l’affirmation que la foi en Dieu implique le doute n’est-elle pas absurde ? Cette idée est bien connue, mais rarement argumentée – alors même qu’elle intervient dans la polémique à l’égard de ce qu’on appelle des « fondamentalismes » ou des « radicalismes ». La réflexion proposée par Feneuil ne se veut pas normative : il s’agit d’explorer cette idée et sa rationalité.

La réflexion est d’ordre essentiellement philosophique, mais reprend des auteurs fondamentaux de la tradition théologique chrétienne, comme Thomas d’Aquin et Friedrich Schleiermacher.

Je n’ai pas encore lu l’ouvrage, donc ce que je présente ici se rapporte à la rencontre en présentiel du 2 juillet.

Evidence et certitude

Le livre part d’une distinction centrale : d’une part il y a ce qu’on appelle l’évidence et d’autre part la certitude. Les trois chapitres du livre développent cette distinction et argumentent en sa faveur.

Une évidence est une croyance qui est importante pour moi, qui structure ma vie et mon rapport au monde. Une certitude est une croyance que l’on ne remet pas en cause : c’est ce dont on ne doute pas. Par exemple, l’énonciation du rapport d’équivalence entre masse et énergie (E=Mc2) est rarement une évidence. Par contre elle peut être de l’ordre de la certitude. Que celui à qui je parle en face de moi existe bel et bien et n’est pas une illusion est normalement une évidence. Dans la plupart des croyances, l’évidence et la certitude sont couplées l’une à l’autre.

Ce n’est pas le cas pour ce qui concerne « Dieu ». Il y a un découplement de l’évidence et de la certitude en ce qui concerne la croyance en Dieu. Dans la foi chrétienne, plus Dieu m’est évident, plus je vais mettre en doute mes certitudes à son sujet (les images que je m’en fais, les expériences que je rattache à Dieu, etc.) Ce découplement entre évidence et certitude, à la faveur de l’évidence, est un aspect structurant de la croyance en Dieu. Plus l’évidence de Dieu est importante pour moi, plus je doute des certitudes qui se rattachent à cette évidence.

L’évidence de Dieu

Ce qu’est Dieu jaillit de ce que je me découvre être, en définitive, dépendant. En dernière instance je ne suis pas le maître de mon destin, je dépends d’une cause qui m’échappe. Je ne peux posséder la raison dernière de mon existence. Cette découverte forme la croyance que je suis « créé », à laquelle se rapporte l’évidence de Dieu comme celui qui m’a créé.

Pour Thomas d’Aquin, cette évidence est tellement forte qu’elle va jusqu’à remettre en question les raisons sur lesquelles je m’appuie pour justifier mon adhésion à cette croyance. L’évidence que tout en moi dépend de Dieu est plus forte que les justifications que je peux donner pour assurer la certitude de cette évidence. En conséquence, le salut que Dieu m’offre est toujours une surprise par rapport aux certitudes qui structurent mon évidence.

Douter des certitudes au sujet de Dieu

Anthony Feneuil définit le doute de la manière suivante : il est une faible adhésion à ses propres croyances. Par rapport à l’évidence de Dieu, le doute vient mettre à l’épreuve les différentes réalités sur lesquels viennent se greffer les certitudes successives au sujet de Dieu. L’épreuve de ces certitudes vient de ce que l’évidence de Dieu, comme ce dont je dépends radicalement, vient constamment remettre en question l’assurance que j’accorde à ce sur quoi je viens greffer la certitude qui accompagne l’évidence de Dieu. Grandir dans la foi ne se fait pas autrement que par le mouvement infini des propositions de foi auxquelles on cesse d’adhérer. Ceci ne veut pas dire que le doute ou lie silence est le dernier mot de la foi – ce serait là aussi une certitude appelée à être dépassée dans l’évidence de Dieu.

Une réflexion personnelle à la suite de la soirée

J’avais trouvé cette distinction stimulante et aidante. Elle rejoint il me semble ce que la tradition judéo-chrétienne essaie de penser lorsqu’elle parle de la « gloire » de Dieu. Ce que y est en jeu ici, c’est de trouver la manière adéquate de dire le Dieu qui vient à nous, sans qu’il ne cesse pour autant d’être Seigneur. Un passage de l’ancien testament est très évoquant cet égard : Exode 33,12-23.

Dieu vient de faire alliance avec son peuple. Ce peuple brise cette alliance en vénérant le veau d’or. Dieu renouvelle finalement sa volonté d’alliance. À partir de là, le peuple peut se mettre en route vers l’accomplissement de sa destinée. Mais la relation entre Dieu et son peuple est maintenant marquée de la mémoire d’une rupture. Le peuple s’est détourné de Dieu, pour se faire un Dieu à sa disposition. Dieu et le peuple le savent. Ils ne peuvent l’oublier.

12 Moïse dit au Seigneur : « Écoute, Seigneur ! Tu m’as ordonné de conduire ce peuple, mais tu ne m’as pas indiqué qui tu veux envoyer pour m’aider. Pourtant tu m’avais dit : “Je te connais personnellement ; je t’ai accordé ma faveur.” 13 Eh bien, si j’ai ta faveur, fais-moi connaître tes intentions. Ainsi je te connaîtrai vraiment et je bénéficierai pleinement de ta faveur. N’oublie pas que ce peuple, c’est le tien. » 14 Le Seigneur lui répondit : « Je viendrai en personne ! Tu n’auras pas à t’inquiéter. »

Ex 33,12-14

Moïse parle à Dieu ; il le rappelle à l’évidence de l’alliance qui vient d’être reconclue et confirmée. Moïse sait qu’il peut compter sur la promesse que Dieu sera présent. Mais Moïse veut plus : il veut « vraiment » connaître Dieu et il veut bénéficier de la faveur de Dieu, c’est-à-dire disposer de la puissance et de l’autorité que Dieu promet. Il veut que Dieu rappelle et assure son intention. Dieu rappelle sa promesse, mais rien de plus.

15 Moïse reprit : « Si tu renonces à venir en personne avec nous, ne nous demande pas de partir d’ici. 16 En effet, si tu ne nous accompagnes pas, comment saura-t-on que tu nous accordes ta faveur, à ton peuple et à moi ? Seule ta présence nous distingue des autres peuples de la terre. » 17 Le Seigneur répondit à Moïse : « Je réaliserai cela même que tu viens de dire. Car je t’ai accordé ma faveur, et je te connais personnellement. »

Ex 33,15-17

Moïse revient à la charge. La question est importante : Dieu est présent maintenant, oui. Mais qu’est-ce qui lui garantit qu’il tiendra sa promesse ? Ce qui est en jeu avec cette demande, ce n’est pas moins que l’identité et la vie du peuple. Comment vivre sans la certitude que Dieu tiendra bien sa promesse, qu’il restera bien présent ? À nouveau, Dieu rappelle sa promesse.

18 Moïse lui demanda : « Permets-moi de contempler ta gloire ! » 19 Le Seigneur dit alors : « Je passerai devant toi en te montrant toute ma bonté et en proclamant mon nom : “Le Seigneur”. J’aurai pitié de qui je veux avoir pitié et j’aurai compassion de qui je veux avoir compassion. 20 Cependant, ajouta-t-il, tu ne pourras pas me contempler de face, car aucun être humain ne peut me voir de face et rester en vie. 21 Il y a ici, tout près de moi, un emplacement, un rocher, où tu te tiendras. 22 Quand je passerai en manifestant ma gloire, je te cacherai dans un creux du rocher en te couvrant de ma main, jusqu’à ce que je sois passé. 23 Ensuite, je retirerai ma main et tu me verras de dos, puisque l’on ne doit pas me voir de face. »

Ex 33,18-23

La question retentit : « Permets-moi de contempler ta gloire ». Voilà : s’il pouvait avoir accès à cela, ce serait bon. Moïse aurait l’assurance de pouvoir guider son peuple, et le peuple aurait ainsi l’assurance d’être qui il est : le peuple auquel Dieu a accordé la promesse de sa présence. Face à cela, à nouveau, Dieu rappelle sa promesse. Il rappelle sa volonté et son intention. Mais la limite est posée : ce que Moïse demande, ne peut tout simplement pas avoir lieu pour l’être humain. C’est pourquoi c’est Dieu lui-même qui préserve Moïse en le cachant dans le rocher, au moment où il se rend présent.

Alors même que Dieu est présent, la certitude de sa présence est jouée et déjouée d’office dans ce texte. Le Dieu d’Israël est celui qui promet sa présence (sa gloire), mais qui ne permet pas que celle-ci soit dépendante d’une certitude autre que celle qui se lie à la promesse qu’il donne – l’attente que l’évidence de la présence de Dieu s’éprouve comme véritable et réelle indépendamment de toute assurance à disposition de l’être humain.

Jesus-Christ est celui qui vient rappeler cette confiance en ce Dieu et la manière qu’il a de se rendre présent à sa création : « 18 Personne n’a jamais vu Dieu. Mais le Fils unique, qui est Dieu et qui vit dans l’intimité du Père, lui seul l’a fait connaître. » (Jean 1,18).


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