Celui qui sème et celui qui moissonne

Celui qui sème et celui qui moissonne

mars 9, 2020 2 Par EJaillet

Une personne sème des graine dans un champ. Avec le travail de la terre, de l’eau et du soleil, les graines s’ouvrent et produisent leur plante. Au bout d’un moment et si le climat est favorable, la plante produira du fruit, contenant les graines pour la suite. Une personne récolte les fruits et s’en nourrit.

Est-ce que ça change quelque chose si c’est la même personne ou non ?

Prêcher sur Jn 4,31-38

J’aime bien préparer mes prédications relativement à l’avance. J’ai bien fait, parce que là j’ai croché sur un truc. Un ami pasteur à moi – Etienne Guilloud pour ne pas le nommer – m’avait dit une fois quelques sages paroles qui devaient ressembler à quelque chose du style : prêcher c’est se laisser travailler par l’Evangile. La rencontre avec Dieu vient avec son lot de lutte et d’efforts.

Il est vrai le proverbe qui dit : “Quelqu’un sème et un autre moissonne.” (Jn 4,37 NFC)

Le 15.03.2020 je prêche à St-Cierge (10h00) sur Jn 4,31-38. Le texte présente un interlude entre Jésus et ses disciples au milieu du récit de la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine (Jn 4).

J’ai décidé de prendre ce passage parce qu’il m’intriguait. Je n’étais pas certain savoir quoi en faire. Et je crochais. Je n’arrivais pas à faire sens de ce texte. Mais je ne savais pas non plus pourquoi je n’arrivais pas à en faire sens !

Lutter avec le texte

Le texte biblique

Au bout d’un moment, ça m’a fait tilt : il y a quelque chose qui cloche avec cette différence entre le “moissonneur” (ὁ θερίζων) et le “semeur” (ὁ σπείρων). En fait, c’est bien cette image sur laquelle je bloque. Elle paraît pourtant si simple ! Mais beaucoup de choses s’articulent autour d’elle… voyez plutôt :

35 Ne dit-on pas : “Encore quatre mois et ce sera la moisson” ? Mais moi je vous dis, levez les yeux et observez bien les champs : les grains sont mûrs et prêts pour la moisson ! 36 Celui qui moissonne reçoit déjà son salaire et il rassemble le grain pour la vie éternelle ; ainsi, celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble. 37 Car il est vrai le proverbe qui dit : “Quelqu’un sème et un autre moissonne.” 38 Moi, je vous ai envoyés moissonner dans un champ où vous ne vous êtes donné aucune peine ; d’autres s’y sont donné de la peine et vous, vous avez bénéficié de leur travail. » Jean 4,31-38

Nouvelle Français Courant

Il y a des problèmes autour de la moisson…

Petit j’ai grandi dans le village de Donneloye, et maintenant j’habite depuis quelques années à Vufflens-la-Ville. J’ai beau avoir les défauts de l’intellectuel, je connais un peu la campagne vaudoise et son rythme de vie.

Une expérience un peu basique

À un moment donné de l’année, on voit l’agriculteur sortir les machines pour le semis, et à un autre on verra les moissonneuses-batteuses soulever la poussière dans les champs. Mais, contrairement à ce que dis Jésus, cela semble être le même qui sème et qui moissonne. C’est d’ailleurs bien sous cet angle que Paul utilise cette figure en Gal 6,7-9 ou qu’on la trouve encore dans le rouleau d’Ezéchiel (cf. Ez 18).

Si conceptuellement je peux comprendre la différence entre le moissonneur et le semeur, sur le plan pratique je ne vois pas ce qu’elle veut signifier. Elle ne me semble pas faire sens.

Ne serait-il pas plutôt vrai que l’on “récolte ce que l’on sème” ?

Ou bien est-ce que je me trompe ? C’est peut-être que je dois encore me laisser travailler.

La dissonance des Evangiles

Je suis du coup allé voir si cette figure de la différence entre le “semeur” et le “moissonneur” apparaît ailleurs dans le nouveau testament. Réponse : oui ! Mais je ne m’en suis retrouvé que d’autant plus perplexe.

Cette figure du moissonneur et du semeur est utilisée dans les deux versions de la parabole dîtes des “talents”. (Luc 19,11-27 et Matthieu 25,14-30).

Dans cette parabole, la figure apparaît dans la bouche du dernier serviteur, celui qui sera condamné par son roi, respectivement son maître :

 20 Un autre serviteur vint et dit : “Maître, voici ta pièce d’or ; je l’ai gardée cachée dans un mouchoir. 21 J’avais peur de toi, car tu es quelqu’un de dur : tu prends ce que tu n’as pas déposé et tu moissonnes ce que tu n’as pas semé.” Luc 19,20-21

“Maître, je te connaissais comme quelqu’un de dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu récoltes où tu n’as rien planté. 25 J’ai eu peur et je suis allé cacher ton argent dans la terre. Eh bien, voici ce qui t’appartient.” Matthieu 25,24-25

Nouvelle Français Courant

Dans l’évangile selon Jean, cette figure est rattachée à un événement de réjouissance. Dans la parabole des talents c’est la peur qui a le dessus. Celui qui moissonne est dans une position de puissance – on pourrait presque se dire dans une position d’abus !

D’ailleurs le reste de la parabole semble donner raison à la peur du dernier serviteur : le maître lui retire tout. Dans Matthieu, il va même jusqu’à le renvoyer dans les ténèbres – hors de son Royaume.

Regarder autrement

Si dans un premier temps, ces autres textes m’ont d’autant plus bloqué dans ma compréhension des versets de Jean 4, cette situation a fait son chemin.

Quelle relation de travail ?

Est-ce si vrai que celui qui sème récolte ce qu’il a semé ? C’est-à-dire, est-ce vrai aujourd’hui ? Celui qui sème, c’est celui qui travaille à faire pousser le fruit. Celui qui récolte, c’est celui qui profite du travail de la semence. Celui qui moissonne c’est celui qui profite du fruit de la récolte.

Si l’on regarde très concrètement l’état dans lequel se trouve le monde paysan en Suisse, on peut douter que ce soit réellement les mêmes. Et à en croire le programme d’Action de Carême et de Pain pour le Prochain de l’année 2020, c’est un problème à l’échelle mondiale.

Que reflète concrètement un travail donné ?

Face au texte sur lequel je vais prêcher, c’est des questions beaucoup plus concrètes qui m’assaillent maintenant : si dans une première évidence, il semble que c’est le même qui sème et qui récolte, est-ce toujours vrai si on y regarde de plus près dans les situations concrètes, si par delà les gestes mécaniques on prend en compte la jouissance du fruit de son travail ? Est-ce bien vrai dans les villages dans lesquels j’habite ? Est-ce bien vrai, précisément là où je suis habitué à un certain rythme, à la danse régulière des machines agricoles ?

Pour ce que j’y comprends, nous sommes dans une crise des échanges : les marges que se font les intermédiaires (surfaces de distribution, industries, transformation des produits, etc.) entre le coût de l’exploitation et le prix de vente final est apparemment démesurée. Elle l’est d’autant plus que la fécondité est retirée aux semences, que l’agriculteur devient lui-même entièrement dépendant de ceux qui lui fournissent les graines, qu’il ne peut plus s’appuyer sur la richesse de son propre travail – un genre d’esclavagisme moderne et libéral ?

Ce qui se passe avec les semences est peut-être une image forte des déséquilibres qui traversent notre manière de travailler et de gérer l’exploitation. À ce sujet on peut consulter les nombreux billets de Jean-Pierre Thévenaz sur le sujet du travail, de même que le travail qui est fait par “Chrétiens aux travail“.

Se nourrir de l’Evangile

En conséquence, je crois que dans l’Evangile selon Jean, on a affaire à une conversion de l’image proposée. Ce qui entre hommes est un signe d’injustice et d’oppression, avec Dieu est signe d’abondance et d’accomplissement.

Je n’ai pas épuisé les tensions entre ces textes, mais j’ai quelque intuitions qui me semblent fécondent.

Si, dans la parabole des talents, le dernier serviteur pensait travailler pour une personne comme toute les autres, alors effectivement, il avait de quoi avoir peur, il avait de quoi vouloir limiter la casse. Celui qui sème souffre de celui qui moissonne.

Mais si le serviteur travaille avec et pour le Christ, alors la crainte n’a pas lieu d’être. Car c’est celui qui veut qu’on se réjouisse ensemble. Même plus, ils moissonneront là où ils n’ont pas eu besoin de travailler, parce que quelqu’un d’autre les y précède. (Jn 4,38) Celui qui sème se réjouit avec celui qui moissonne.

Dans la perspective de l’Evangile selon Jean, la question qui se pose est la suivante : saura-t-on reconnaître celui qui se réjouit avec nous et pas contre nous au moment de la moisson ? Car c’est en fonction de lui que nous avons nous-mêmes à travailler, sachant qu’il oeuvre avant, avec et pour nous..

Et toi, comment imagines-tu la relation entre le semeur et le moissonneur ?