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Ascèse ou discipline

Le 7 octobre 2022 j’ai participé à une journée d’étude sous le titre Ascèse et ascètes aux origines du christianisme. Ce colloque visait à investiguer les sources du christianisme du premier siècle, pour voir si on y trouve des impulsions pour l’ascétisme monachique qui va se développer par la suite – avec des figures emblématiques comme Antoine le Grand.

Ce colloque avait également lieu les 6 et 8 octobre et je n’ai malheureusement pas assisté à l’ensemble des interventions. J’ai pu en revanche suivre des présentations sur l’ascèse chez Paul (Andreas Dettwiler), dans la vision du christianisme naissant proposé par les Actes des Apôtres (Simon Butticaz), dans l’évangile selon Jean (Jörg Frey), dans l’évangile selon Thomas (Enno Edzard Popkes), ainsi que sur une forme de pratique instrumentale, voire magique, du jeûne pour obtenir des visions (Priscille Marschall).

Quelle ascèse ?

Ce qui ressort globalement de ces interventions, c’est une certaine perplexité quant à l’application de la catégorie de l’ascèse pour le christianisme du premier siècle. Le problème porte sur l’ampleur qu’on lui donne.

Un concept à tendance emphatique

Si par ascèse on considère simplement le fait de se restreindre (par exemple en matière d’alimentation ou de sexualité), alors on trouvera des pratiques ayant des traits ascétiques dans le christianisme naissant et dans le judaïsme en général – Philon d’Alexandrie investissant d’ailleurs le lexique de l’ascèse durant la même période. En témoigne par exemple les discussions de Paul sur la consommation de viande dans la communauté (Rm 14,21).

Un concept plus analytique

En même temps, une définition plus précise de l’ascèse insiste notamment sur l’importance de la douleur ou encore du fait de se défaire des liens corporels pour entrer dans la contemplation immédiate du divin. À ce moment il sera plus difficile de trouver des éléments d’ascétisme dans le cadre des textes du christianisme du premier siècle – même dans le cas de l’évangile selon Thomas qui, tout en ayant une vision plutôt négative du corps, insiste sur une présence de la lumière divine dans le monde plutôt que sur une complète sortie du monde.

Tendance non-ascétique

Deux aspects tendent à atténuer le dualisme et le rejet du monde propre à l’ascèse, selon sa compréhension plus restreinte.

L’alliance dans le monde plutôt que le retrait

Premièrement, lorsque le judaïsme antique thématise la restriction (par exemple pour le jeûne) c’est plutôt pour remplir son rôle dans l’alliance avec son Dieu (p. ex. Esaïe 49,6) plutôt que pour se séparer du monde ou le quitter, dans le but de se rapprocher du divini. Cet élément reste actif dans l’éthique communautaire du premier christianisme. C’est plutôt une certaine exemplarité dans la vie commune des personnes d’origine « païenne » et juive qui guide les impératifs et les restrictions des premières communautés chrétiennes que le souhait d’atteindre le divinpar la mortification de la chair.  

L’entrée dans le monde plutôt que son refus

Deuxièmement, les traces d’éléments ascétiques dans les textes du Nouveau Testament sont plutôt rares – exceptions de textes comme Mc 14,38 et Mt 10,28, ou le fait que les communautés chrétiennes montrées en Luc-Actes ne semblent pas procréerii. L’évangile selon Jean insiste à l’inverse massivement sur l’entrée de Dieu dans la chair, le corps et le monde – et la transformation qui s’opère sur lui et sur le monde au-travers de cette entrée.

Un regard vers aujourd’hui

Dans son fameux ouvrage L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber développe l’idée que le calvinisme protestant développe une forme d’ascétisme intramondainiii Aujourd’hui, l’ascèse comprise comme exercice régulier de la foi s’est refait une place dans le discours théologique protestantiv.

Un usage plus léger

Cette application de la notion d’ascèse au protestantisme permet de mettre en évidence les dimensions éthiques et pratiques du style de vie qu’il propose. En ce sens, un concept emphatique d’ascèse correspondrait bien à un certain nombre de phénomènes propres au protestantisme et permettrait même d’encourager positivement un certain nombre de pratiquesv. L’ascèse peut alors désigner l’exercice régulier de la foi – et les restrictions et sacrifices que cet exercice peut demander.

Préciser les catégories

Il me semble cependant important de favoriser un concept d’ascèse qui permet une certaine précision dans la description des phénomènes qu’il tente de circonscrire. À ce moment, au vu de la portée quasi-sotériologique de la notion d’ascèse et de l’importance qu’elle accorde à la mortification, elle me semble trop problématique à reprendre dans une théologie protestante qui insiste sur le primat de l’action grâcieuse de Dieu, et sur le caractère inconditionné de l’identité donnée dans la foi au Dieu de Jésus-Christ et appelée à être vécue dans le monde, ici et maintenantvi.

La discipline plutôt que l’ascèse

Un protestantisme qui insiste sur la médiation des Écritures pour son propre développement, gagnerait à parler de discipline plutôt que d’ascèse pour qualifier les restrictions que peuvent s’imposer les croyant·e·s et les communautés dans leur vie de foi. La discipline peut être comprise comme l’entrée dans une manière de vivre qui rende témoignage à la vie de Dieu révélée et donnée en Jésus-Christ et le soin qui lui est accordé. Les règles de conduite de la vie chrétienne fondent sur une relation à Dieu qui est déjà donné et qui fonde l’identité des croyant-e-s, alors que l’ascèse, par la mortification, vise à permettre à l’être humain d’atteindre un rapport au divin qui dépasse fondamentalement tout ce que l’on peut trouver dans le monde, qui échappe en fait aux conditions (psychiques-corporelles-sociales-culturelles) de l’existence humaine dans le mondevii.

Notes de bas de page de l'article
  1. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas une forme de judaïsme qui se soit approprié ces motifs qui sont plutôt d’origine grecque[]
  2. Cet élément a été souligné par Hans-Ulrich Weidemann[]
  3. Weber estime que le calvinisme hérite de l’ascétisme du monachisme médiéval, qu’il définit de la manière suivante : « L’ascétisme était devenu une méthode de conduite rationnelle visant à surmonter le status naturae, à soustraire l’homme à la puissance des instincts, à le libérer de sa dépendance à l’égard du monde et de la nature, afin de le subordonner à la suprématie d’une volonté préméditée et de soumettre ses actions à un contrôle [Selbstkontrolle] permanent et à un examen consciencieux de leur portée éthique. » Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964, p. 136.[]
  4. Voir notamment l’ouvrage de la théologienne Silke Harms, Glauben üben. Grundlinien einer evangelischen Theologie der geistlichen Übung und ihre praktische Entfaltung am Beispiel der ‚Exerzitien im Alltag‘, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2011 ; aussi dans Corinna Dahlgrün, Christliche Spiritualität. Formen und Traditionen der Suche nach Gott, avec une postface de Ludwig Mödl, Berlin/Boston, Walter de Gruyter, 20182, pp. 72-79.365-375[]
  5. Comme c’est le cas dans l’Aszetik, comme manière de réinvestir la spiritualité au sein de la formation théologique[]
  6. Weber insiste particulièrement sur la maîtrise des émotions et du status naturae comme une forme d’ascétisme « rationnel ». Le protestantisme réformé n’est effectivement pas complètement détaché d’une certaine veine ascétique qui se rapproche de celle que l’on trouve chez les stoïciens. Il faudrait voir dans quelle mesure la mortification prend une place ou non dans ce dispositif – sachant qu’à la suite de Calvin on a pu comprendre la mortification comme une partie de la sanctification[]
  7. Par ailleurs, les épreuve (Anfechtungen) qui caractérisent la vie de foi ne doivent à mon sens pas être confondues avec la mortification : la seconde est activement recherchée tandis que les premières adviennent à celles et ceux qui se mettent à la suite du Christ[]

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