L’essentiel, la vie éternelle (Jean 4,4-42)

Prédication prononcée le 31.03.2024 au temple réformé de Nyon (Canton de Vaud, Suisse)

Lectures | Evangile selon Jean 4,4-42

4 Or, il fallait que Jésus traverse la Samarie. 5 Il arrive près d’une ville de la Samarie appelée Sychar, qui est proche de la parcelle de terrain que Jacob avait donnée à son fils Joseph. 6 Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, s’assit tout simplement au bord du puits. Il était environ midi.

7 Une femme de la Samarie vient puiser de l’eau et Jésus s’adressa à elle : « Donne-moi à boire. » – 8 Ses disciples étaient allés en ville acheter de quoi manger. 9 La femme samaritaine dit à Jésus : « Mais, tu es Juif ! Comment oses-tu me demander à boire, à moi, une Samaritaine ? » En effet, les Juifs n’ont pas de relations avec les Samaritains. 

10  Jésus continua : « Si tu connaissais le don de Dieu, et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé de l’eau et il t’aurait donné de l’eau vive. » 11 La femme répliqua : « Seigneur, tu n’as pas de seau et le puits est profond. D’où aurais-tu donc cette eau vive ? 12 Serais-tu plus grand que notre ancêtre Jacob, qui nous a donné ce puits et qui a lui-même bu de son eau, ainsi que ses fils et ses troupeaux ? » 13 Jésus lui répondit : « Toute personne qui boit de cette eau aura encore soif ; 14 mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle. » 

15 La femme lui dit : « Seigneur, donne-moi cette eau, pour que je n’aie plus soif et que je n’aie plus besoin de venir puiser de l’eau ici. »16 Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari et reviens ici. » 17 La femme lui répondit : « Je n’ai pas de mari. » Et Jésus ajouta : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari ; 18 car tu as eu cinq maris, et l’homme avec lequel tu vis maintenant n’est pas ton mari. Tu as donc dit vrai. » 

19 « Seigneur, lui dit la femme, je vois que tu es un prophète. 20 Nos ancêtres samaritains ont adoré Dieu sur cette montagne, mais vous, les Juifs, vous dites que l’endroit où l’on doit adorer Dieu est à Jérusalem. » – 21 « Crois-moi, continua Jésus, l’heure vient où vous n’adorerez le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. 22 Vous, vous adorez Dieu sans le connaître ; nous, nous l’adorons et nous le connaissons, car le salut vient des Juifs. 23 Mais l’heure vient, et elle est même déjà là, où les vrais adorateurs adoreront le Père par l’Esprit qui conduit à la vérité ; car ce sont de tels adorateurs que le Père recherche. 24 Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent le fassent par l’Esprit qui conduit à la vérité. » 

25 La femme lui dit : « Je sais que le Messie, c’est-à-dire le Christ, va venir. Quand il viendra, il nous enseignera toutes choses. » 26 Jésus lui répondit : « Je le suis, moi qui te parle. » 27 À ce moment-là, les disciples de Jésus revinrent ; et ils s’étonnèrent de le voir parler avec une femme. Pourtant aucun d’eux ne lui demanda : « Que lui veux-tu ? » ou : « Pourquoi parles-tu avec elle ? » 28 Alors la femme laissa sa jarre et retourna en ville, où elle dit aux gens : 29 « Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait ! Ne serait-il pas le Christ ? » 30 Ils sortirent donc de la ville et vinrent à la rencontre de Jésus.

31 Pendant ce temps, les disciples insistaient auprès de Jésus : « Rabbi, mange quelque chose ! ». 32 Mais il leur répondit : « J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. » 33 Les disciples se demandèrent donc les uns aux autres : « Quelqu’un lui a-t-il apporté à manger ? » 34 Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de terminer le travail qu’il m’a confié. 35 Ne dit-on pas : “Encore quatre mois et ce sera la moisson” ? Mais moi je vous dis, levez les yeux et observez bien les champs : les grains sont mûrs et prêts pour la moisson ! 36 Celui qui moissonne reçoit déjà son salaire et il rassemble le grain pour la vie éternelle ; ainsi, celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble. 37 Car il est vrai le proverbe qui dit : “Quelqu’un sème et un autre moissonne.” 38 Moi, je vous ai envoyés moissonner dans un champ où vous ne vous êtes donné aucune peine ; d’autres s’y sont donné de la peine et vous, vous avez bénéficié de leur travail. »

39 Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus grâce à ce témoignage de la femme : « Il m’a dit tout ce que j’ai fait ! » 40 C’est pourquoi, quand les Samaritains arrivèrent auprès de lui, ils l’invitèrent à rester avec eux ; et il resta là deux jours. 41 Ils furent encore bien plus nombreux à croire grâce à ce que Jésus lui-même disait ; 42 et ils dirent à la femme : « Maintenant nous ne croyons plus seulement à cause de ce que tu as raconté, mais parce que nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons qu’il est vraiment le sauveur du monde. »

Prédication

Retour à l’essentiel – mais le quel ?

Carème. Un temps pour se recentrer sur l’essentiel. Pour lâcher le superflu et re-découvrir ce qui compte vraiment. Une période pour nous préparer à la venue de Dieu dans le monde. Une période pour réorienter notre désir sur ce qui fait vivre et non sur ce qui fait mourir.

Le texte du jour nous propose un tel recentrement sur l’essentiel : cet essentiel, c’est ce que le texte appelle la vie éternelle. Au-travers des différentes rencontres, avec la Samaritaine, avec les disciples, avec les habitants de Sychar, ce récit essaie de nous orienter sur la bonne compréhension de ce qu’est cette vie éternelle, de ce à quoi elle ressemble, de la manière dont elle impact notre vie.

Ces rencontres prennent pour départ des réalités élémentaires : le besoin d’eau, de nourriture, mais aussi les relations sociales et leur frontière (le conflit entre juifs et samaritains, les relations entre homme et femme). En même temps, ces rencontres nous emmènent sur des hauteurs sibyllines avec des affirmations comme : « Dieu est Esprit » et l’idée qu’il faut vivre en « esprit et en vérité ». Elle nous fait passer du plus matériel au plus spirituel. En lieu et place de la soif, « une source d’eau qui jaillira jusqu’à la vie éternelle » ; en lieu est place de la faim, « ramassé du fruit pour la vie éternelle », le tout couronné par l’annonce du salut : « Nous savons qu’il est vraiment le sauveur du monde ».

Dépasser les frontières

Ce qui me touche et me marque particulièrement dans ce récit, ce sont les frontières qu’il invite à dépasser.

D’abord, celles entre homme et femme – le récit joue en effet sur les stéréotypes de la rencontre entre deux futurs époux – je pense par exemple ici à la rencontre entre Jacob et Rachel dans le livre de la Genèse. Au puits se scelle le destin de deux personnes : surtout de la femme qui devient propriété de son futur mari. Ici rien de tout cela : au contraire. La samaritaine devient apôtre – elle œuvre même avant les disciples à la propagation de la Bonne Nouvelle. Elle qui a déjà tout une lignée de mari derrière elle acquière un nouveau statut : elle prend part à la sémaille du Christ dans le cœur des habitants de Sychar. Une toute nouvelle réalité !

Il y a aussi la frontière entre juifs et samaritains. Dans l’histoire du royaume d’Israël, une ancienne fracture sépare les habitants des terres du nord et des terres du sud. Alors même qu’ils sont liés par des ancêtres communs, qu’ils sont descendants du peuple élu en Abraham, un conflit important divise ces deux peuples. Cette fracture se matérialise dans la manière de rendre le culte à Jérusalem ou sur le mont Garizim : une fracture qui a maints égards peut sembler infranchissable – et qui perdure aujourd’hui encore. Et pourtant, la voilà entièrement relativisée par Jésus lui-même : les lieux de culte et les rites propres à chaque groupe ne compteront plus. Seule compte une vie vécue dans l’Esprit et dans la vérité – celle qui est vécue par Jésus lui-même et qu’il partage à celles et ceux qu’il rencontre. Et voilà que les habitants de Sychar, Jésus et ses disciples, des samaritains et des juifs se retrouvent ensemble.

Une troisième frontière se trouve défaite : celle entre les personnes qui pourraient se prévaloir de leur proximité avec Jésus et celles qui en sont éloignées, qui ne l’ont peut-être jamais rencontré. C’est l’objet de l’échange entre Jésus et ses disciples : bien qu’ils constituent le cercle le plus rapproché de Jésus, tout ne passe pas par eux. Jésus les devance dans leur travail – et même plus : il suscite des témoins ailleurs que dans le cercle des disciples, ailleurs que dans la communauté. D’ailleurs, ce texte ne manque pas d’humour : les disciples reviennent de Sychar avec de la nourriture, mais sans que la population ne croit en Jésus. C’est suite au témoignage de la samaritaine que les habitants de Sychar croiront en celui qui est « le sauveur du monde » – et que la faim de Jésus sera rassasiée.

Voilà en tout cas l’un des aspects  de la vie éternelle : le dépassement de toutes les frontières ! La fin de toute rivalité, de toute concurrence : la restauration de la grande soro-fraternité. L’apôtre Paul l’a dit lui aussi : « Il n’y a plus ni juifs, ni grec, ni homme, ni femme, ni… ni… ». Tous unis dans un même esprit, chantant au diapason d’une même vérité. L’amour est entré dans le monde et a tout changé.

Et pourtant les limites…

Le récit montre le dépassement de toutes les frontières, il montre comment l’amour déborde. Mais il semble le faire au détriment des besoins matériels. La faim et la soif sont utilisées comme des tremplins symboliques pour changer de regard et découvrir le Fils de Dieu – leur réalité semble disparaître en cours de route, ou devenir caduque. Jésus avait soif au début : il semble ne rien en rester à la fin – et pour la femme samaritaine non plus d’ailleurs. Les disciples sont allés chercher de la nourriture. Jésus ne s’en préoccupe pas : seule compte sa mission.

Tout cela pourrait nous donner à croire que les besoins spirituels passent avant les besoins matériels. Qu’est-ce que la vie éternelle ? Une vie où boire et manger sont devenues superflus ? Nous pourrions être tentés de le penser.

Peut-être que j’ai l’impression que le texte relativise la soif et la faim, parce que c’est quelque chose que moi-même je peux me dire au quotidien ? Moi-même je vis dans une société d’abondance d’eau et de bien de consommation.

Et pourtant les limites restent encore aujourd’hui: il y a encore des personnes qui ont faims et soifs. Les frontières n’ont pas disparu, elles prennent seulement une autre forme. Aujourd’hui encore, nous sommes dans l’attente de la vie éternelle, de l’eau vive et de la moisson.

Qu’est-ce que la vie éternelle ?

L’Évangile selon Jean nous parle d’un salut qui est déjà intervenu, d’une présence de Dieu qui s’est installée au cœur des personnes. La présence de Dieu vient avec une force qui peut tout changer – aussi nos relations.

La soif existentielle, tout comme la soif matérielle, persiste aujourd’hui encore. La liberté que nous offre la présence de Dieu en Jésus nous permet de donner une réponse à ces réalités – de ne pas uniquement les subir comme une fatalité. Nos angoisses, nos inquiétudes et nos peurs tracent des frontières. Avec Dieu elles sont transformées et deviennent occasion de rencontre, d’entraide : concrètement, d’amour.

Lorsque vous chercherez l’essentiel, que vous exprimerez votre soif à Dieu, lorsque vous rencontrerez le ressuscité et qu’en vous jaillira une source d’eau débordante, alors la vie éternelle adviendra dans le monde, alors les frontières seront levées, alors les autres n’auront plus à craindre la faim, ni la soif, comme vous n’aurez plus faim, ni soif. Et alors nous découvrirons peut-être que Jésus est le Sauveur du Monde. Amen


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