De heal à tank – Des rôles dans la vie

Rôle MMO

Il y a quelques temps Benoit Ischer publiait sur Open Source Church un article qui m’avait touché au coeur, sur la manière de comprendre les rôles dans le travail en équipe : Pour moi, le travail en équipe, c’est comme dans les jeux en ligne…

Vas lire cet article avant de continuer.

Un bout d’expérience

Moi-même j’ai joué assez intensément à World of Warcraft (WoW) pendant un temps (surtout les périodes Burning Crusade jusqu’à Cataclysm – et reprenant de temps en temps, mais jamais sur la durée).

J’ai aussi touché un peu à d’autres MMO durant cette période (Lord of the rings online ; star wars : the old republic ; secret world ; Guild Wars II ; etc. ).

Et oui : c’est vrai, on apprend beaucoup du travail en équipe dans ces jeux. Non seulement au niveau du jeu en équipe (donjons, raids, Player VS Player), mais aussi en terme de gestion de groupe. Dans les MMO il y a souvent des systèmes de guildes, qui regroupent parfois des centaines de joueurs. J’ai moi-même pendant un temps été Maître de Guilde sur WoW : une période très formatrice.

Même si en ce moment je ne joue pas à un MMO, je garde le bagage d’expérience accumulé durant cette période précieusement dans ma besace. Et la proposition de Benoit de penser la gestion d’équipe à partir de la trinité tank/heal/dps est stimulante !

La trinité en bref

Rapidement ce que développe Benoit :

Tank : rôles de leadership ; caractéristiques importantes : résilience, charisme, courage, abnégation. Dans le jeu, c’est lui qui concentre sur lui l’attention des ennemis et évite que les autres joueurs ne prennent des dégâts.

Heal : rôles de soutien / care / stress management ; caractéristiques importantes : empathie, réactivité, stratégie, abnégation. Dans le jeu, il a pour rôle de maintenir le niveau de vie des joueurs au plus haut.

DPS : rôles d’exécution ; caractéristiques importantes : passion, communication, coordination, humilité. Dans le jeu, il a pour rôle de descendre la vie de l’ennemi.

Dans les faits, la déclinaison des rôles peut être plus variées et il y a différents styles, ou manières, de gérer un rôle – d’où souvent la présence des systèmes de classes, ou des embranchements types dans des arbres de compétences.

Mon rôle dans le jeu

Dans le jeu, j’ai la majeure partie du temps joué Heal. J’appréciais en effet beaucoup l’aspect de “vision d’ensemble” qui allait avec ce rôle. En retrait, tu es obligé d’avoir une bonne perception de l’ensemble de la situation pour maintenir tout le monde à flots – ce qui implique aussi d’anticiper les pics de dégâts qui peuvent advenir au cours d’un combat. Être heal implique aussi de bien connaître la stratégie.

Je ne voulais pas être tank : trop exposé, avec un côté “le nez dans le guidon”. Je ne voulais pas être DPS : trop compétitif. De plus, l’avantage d’être heal, c’est que t’es plus ou moins certain de toujours trouver de la place dans un groupe ! (Idem pour tank).

Mes rôles dans la vie

Heal de coeur

Pendant un temps, j’ai toujours pensé que j’étais plutôt un heal : peur de me mettre en avant, pas fan de la compétition, tendance à l’empathie, attentif à l’état de stress des groupes, etc. ça a aussi été l’une de mes motivations pour me lancer en théologie : faire quelque chose où dans la finalité professionnelle on accompagne des humains.

De fait, dans la Protection Civile, c’est l’un des rôles que je tiens. Je fais partie de la Cellule de Soutiens, qui est en gros le care team de la protection civile. Nous n’interviendrons jamais sur le terrain s’il y a une intervention avec confrontation potentielle à la mort. Par contre nous serons là pour accueillir et accompagner les personnes suite à l’intervention, leur donner accès à leurs ressources pour redémarrer dans le quotidien. Au sein de la PCi, notre fonction prime sur le grade : nous sommes des partenaires de discussion pour tous les échelons de la hiérarchie.

J’ai également un peu ce rôle de heal au Séminaire de Culture Théologique où je coach les étudiants-es sur leurs travaux, ou à la faculté de théologie dans mon rôle d’assistant. En tant qu’auxiliaire pédagogique ou assistant, je ne fais pas le travail à la place des étudiants-es (DPS) et ce n’est pas moi qui donne la direction du cours (Tank). Par contre j’ai une visions d’ensemble qui me permet de soutenir tant les étudiants-es que le professeur dans leur quête commune : réussir la formation !

Tank en développement

Comme je le disais au début, j’ai aussi été Maître de Guilde en jeu. En fait, c’est une fonction que je me découvre en ce moment dans d’autres contextes. Plus jeune, je ne pouvais pas vraiment l’assumer, parce que j’avais trop peur de décevoir. Je ne faisais pas assez confiance à mon intuition et j’avais toujours peur de ne pas être aimé – c’est pas tout à fait fini ça d’ailleurs.

Tank pour faire plaisir

Je n’ai jamais joué tank. Par contre j’ai été pendant un certain temps Maître de Guilde sur le jeu, avec des rooster numériquement assez important (une centaine de personnes au pic). C’était émotionnellement très épuisant. Je voulais satisfaire tout le monde, tout en essayant de tenir un rythme correct au niveau de nos activités. Le problème, c’est qu’avec cette fatigue émotionnelle, je pouvais parfois devenir très autoritaires durant nos donjons ou nos raids – vu que ça m’arrivait aussi de faire Raid Leader.

Ce qui était étonnant, c’est que dans ma vie quotidienne je me suis retrouvé plusieurs fois à des postes de présidence avec une attente de leadership, alors même que je n’avais pas forcément l’assise intérieure pour. J’ai été président de la troupe de théâtre Hercule Savinien (2013-2015), j’ai été vice-président de l’association des étudiants en théologie de la FTSR (pas long) et récemment je me suis retrouvé président de la Société Vaudoise de Théologie.

Le problème, c’est que je pense qu’au départ j’ai pris ces postes pour “faire plaisir”, alors que je n’avais pas du tout ce qu’il fallait en terme de résilience et de compétence de leadership : déléguer, énoncer des objectifs clairs, faire des bilans, etc. En gros, vous avez un tank qui en même temps veut healer les gens et faire du DPS – ce qui n’est pas tenable.

Tank assumé

Récemment j’ai découvert en profondeur ce que ça veut dire que d’être enfant, ou fils de Dieu. Ce qui a passablement changé la donne dans ma capacité à guider des projets (cf. Galates 4,7) – peut-être que j’écrirai une fois quelque chose à ce sujet.

Pour un bout, si je me retrouvais à ces postes de tank, ce n’était pas uniquement pour faire plaisir. C’est aussi parce que j’ai des éléments de visions, je veux faire avancer les choses et faire aboutir les projets.

Toujours à la protection civile, j’ai fait la formation pour être chef de groupe. Dans ce cadre tu apprends ce que c’est que de diriger une équipe : là non plus, ce n’est pas à toi d’être l’exécutant. Tu dois avoir un pas de recul pour pouvoir toujours garder la visibilité sur ce qui se passe. Par contre, contrairement à ce que je fais dans la cellule de soutien, en tant que chef de groupe tu dois être sur le terrain, tu fais partie du “combat”. Tu dois pouvoir donner des indications claires et précises, ainsi qu’avoir le discernement nécessaire pour pouvoir modifier le plan d’action si la situation l’exige. Je retrouve là-dedans les éléments du tank tel que le décrit Benoit.

C’est aussi ce rôle que j’essaie d’habiter maintenant dans mon rôle de président à la Société Vaudoise de Théologie, ou dans d’autres projets. Dans ce genre de rôle, il faut savoir garder une vision d’ensemble, donner des impulsions et assurer un cadre tout en laissant aux autres de la place pour qu’ils puissent être les moteurs principaux de la quête – éviter d’être un tank qui veut faire le DPS à la place des autres.

DPS quand il faut et apprendre à alterner

Une part en moi aimerait être plus souvent DPS. Juste taper dans le lard, pendant que d’autres s’occupent de l’ambiance ou de la coordination.

De fait, je pense qu’il y a des situations où je me retrouve DPS. Pour mes études par exemple, j’ai été plutôt un bon DPS et j’ai eu du plaisir à cela. En même temps, je pense que je ne suis pas assez rigoureux ni assez perfectionniste pour être pleinement un DPS – je n’ai pas l’esprit assez compétitif de ce côté. Par contre si j’ai un cadre clair et des indications ciblées je peux exécuter mes missions avec plaisir : être dans l’action, sans avoir à assurer le lead.

Je pense aussi qu’il est possible d’alterner dans les rôles. Ce n’est peut-être pas accessibles à tous-tes, mais pour part j’en fait l’expérience.

Le plus frappant c’est dans l’équipe avec qui je travaille à des projets musicaux (Unphased Project). Ici j’apprends vraiment à alterner les rôles et avoir de l’agilité dans l’alternance.

Parfois il faut savoir être tank sur une situation : qu’est-ce qu’on va faire ce soir ? Comment on va prendre cette décision ? Diriger une négociation avec des potentiels partenaires, lancer des processus, etc.

Parfois il faut savoir être DPS : composer une partie symphonique, trouver un bon son de synthé pour une partie, aider à l’enregistrement, composer et enregistrer une ligne de piano.

Parfois il faut savoir être heal : lorsqu’il y a un désaccord sur un point, ou des tensions, mettre en place les conditions pour pouvoir échanger sainement ; valoriser et mettre en avant les moments récréatifs ; prendre le temps de parler avec chacun.

Réflexions de fin

J’aime beaucoup cet exercice de réflexion à partir des rôles que présentent la sainte trinité du MMO. Cela permet de réfléchir à la place que l’on prend dans le fonctionnement d’un groupe en action, par rapport à ce qui nous parle le plus intuitivement.

Je pense aussi que chaque personne a le potentiel de développer des compétences dans chacun des rôles. Ces derniers temps je suis vraiment en train d’éprouver mes skills de tank. Et il y a toujours des domaines où l’on sait faire soi-même du bon DPS.

Il y a sûrement des limites à l’exercice.

Là où je trouve la description du rôle du tank proposée par Benoit un peu contre-inuitive, c’est que dans la vie quotidienne, tanker ne doit certainement pas consister à prendre sur soi – ce que le tank fait concrètement dans le jeu. Par contre, il y a bel et bien ce côté où le tank concentre l’action, afin de permettre que l’action se déroule – et ça, je peux le retrouver dans le leadership.

D’autre part, la modélisation à trois pôles est peut-être un peu simpliste – d’ailleurs pas tous les MMO fonctionnent ainsi, ni les RPG. Il y a des tests de personnalité qui présentent beaucoup plus de variété. J’aime beaucoup par exemple le 16 personnalities qui présente une palette stimulante (et c’est joli en plus).

Moi pour ma part, en ce moment je suis “Protagoniste – ENJF-A” – ce qui rejoint mes développements de skill de tank.

Il y a des enjeux théologiques derrière cette vision des “fonctions”. Personne n’est appelé à tout faire dans le Royaume et dans l’annonce de celui-ci. L’Eglise est composée d’une diversité de membres, dont chacun est porteur de charismes particuliers. Cf. 1 Corinthiens 12,12-30. Les tests de personnalité ou les modélisations de rôles, comme celle que proposent Benoit, peuvent nous aider à identifier quels sont nos propres charismes, quels sont les points où notre propre contribution personnelle à l’annonce de l’Evangile et à l’édification du corps du Christ sera la plus épanouissante.

Mais il ne faut pas confondre le modèle avec la réalité : de fait le jeu que nous jouons tous ensemble dans le monde, avec l’aide de Dieu, est guidé par des paramètres autrement plus complexes que ceux qui guident le MMO. Mais les analogies à tirer sont importantes, et le MMO – ou d’autres jeux de coopérations – sont des bons bac à sable pour identifier nos propres charismes et le rôle que nous sommes chacun appelés à jouer dans le jeu de l’Esprit-Saint.

Et toi, quel est ton rôle ?

La série “les huguenots”

Huguenots banner

Les Huguenots était un projet de web-série auquel j’ai participé activement du temps de mes études de théologie (2012-2017).

Cette semaine j’ai eu un petit élan de nostalgie. Je retourne donc sur cette expérience éphémère, mais qui laisse imaginer de beaux projets à venir.

Un peu d’histoire

Initialement, le projet est né d’une initiative du groupe “susciter des vocations” dans l’EERV. L’idée était de produire quelques vidéos qui devaient donner envie de faire des études de théologie.

Le but était de s’inspirer de projets de web-série comme le cathologue. Il y avait aussi un peu de Kaamelott dans nos esprits au moment d’écrire tout cela.

Saison 1, épisode 1 – Les vocations

Alice Corbaz (Amélie), Guillaume Favrod (Gaston), Sébastien Cornioley (réalisateur) et moi-même (John) étions au coeur de ce petit projet. Nous avions un lien institutionnel avec l’EERV via le pasteur Jean-Marc Savary, qui avec Etienne Guilloud, a aussi contribué à l’écriture d’une partie des épisodes. On n’oubliera pas non plus Noriane Rapin et Sylvain Corbaz qui, à des moments clefs, on contribué à la réalisation de la série.

La collaboration au sein de l’équipe pour ces premières vidéos était très chouette. On avait envie de continuer et de raconter un peu plus l’histoire des nos protagonistes.

Ceci nous a mené finalement à produire 18 épisodes sur 3 saisons. Nos personnages partaient du moment des études (saison 1), discernaient leur vocation (saison 2) et l’éprouvaient sur le terrain (saison 3).

Saison 1, épisode 3 – Les études (1)
Saison 2, épisode 2 – Le CPT
Saison 3, épisode 1 – La préparation de mariage

Cette série comporte quelques maladresses et quelques clichés, mais je reste fier et heureux d’avoir pu contribuer à cette petite aventure.

Gérer le cap

Initialement il fallait juste constituer trois vidéos pour une journée d’Eglise. C’était ce pourquoi on nous avait interpellé. Mais lorsqu’on a voulu continuer, l’objectif initial s’est un peu perdu.

Les “Huguenots” devaient être un support pour stimuler les vocations. L’objectif était un peu foireux à la base… comment aurions-nous pu en mesurer la réussite ?

De plus, en souhaitant raconter la suite de l’histoire de nos personnages, on sortait de l’objectif initial pour rentrer dans un projet artistique plus autonome. Mais on se justifiait dans notre activité quand même en disant que ça allait être au service des vocations.

Lorsque tous les épisodes étaient clôturés, nous nous étions dit qu’il fallait maintenant faire un travail de promotion au sein de l’Eglise. Des personnes pourraient utiliser ces vidéos dans des activités d’Eglise, dans du catéchisme, de la formation, etc.

Autant dire que c’était l’échec de ce côté. Hormis une soirée dans la paroisse de ma mère, il ne me semble pas que ces vidéos aient été utilisées par la suite.

De toute manière nos priorités commençaient à changer. Alice entrait dans le ministère, Guillaume s’orientait professionnellement du côté de la culture, Sébastien allait reprendre des études et moi-même j’allais commencer une thèse.

Consentir à l’éphémère

Sous la tournure artistique que prenait le projet, il aurait fallu que nous acceptions aussi une autre logique de communication.

Avec leur format et l’articulation narrative des différents épisodes, nos vidéos ne pouvaient plus être utilisées pour faire la promotion d’un métier ou d’une filière d’étude. Elles ne se prêtent pas immédiatement à de la formation non plus.

Je pense que ces vidéos peuvent en partie être comprise comme une confession de foi ou un témoignage. Par leur intermédiaire notre groupe essayait d’exprimer quelque chose de notre foi, de notre vision du monde et de l’Eglise.

Ceci a pour conséquence que leur pertinence est irrémédiablement liée à leur temps. Bien qu’elles soient visibles en tout temps sur youtube, elles ont un caractère éphémère.

Ces vidéos offrent un cliché temporel du monde réformé vaudois des années 2010′. Les épisodes étaient l’occasion de mettre en scène des lieux, des personnes, des formations ou des institutions typiques de cette période. Beaucoup de choses qu’elles montrent ne sont plus d’actualité – par exemple le CPT, ou encore les locaux de l’EERV.

Je pense qu’on peut avoir encore aujourd’hui du plaisir à regarder ces vidéos. Mais je pense aussi qu’en l’état elles sont “inutilisables”. Cela aurait été différent si elles avaient été d’emblée pensées comme faisant partie d’un projet plus large.

La plateforme

Le projet “susciter des vocations” ne s’est malheureusement pas prolongé. Il existe certes le site vocation.ch, mais qui n’offre pas de ligne éditoriale claire et ne semble pas être en marche de communiquer quoi que ce soit en ce moment.

Nous avions initialement l’idée de soutenir les Huguenots avec un site internet. Des articles et des témoignages devaient accompagner la publication des vidéos. Mais dans la mesure où la vie de ce site n’était pas notre objectif principal, il est vite tombé aux oubliettes.

Pour l’ancrage de ces vidéos, il nous manquait une maison, un lieu qu’elle aurait contribuer à faire rayonner. Cette maison manque toujours pour le monde réformé romand. Elle permettrait de réaliser un objectif de communication, mais aussi de bénéficier de la synergie propre au cross-média.

On trouve un bon exemple de cela dans les production de Carolina et Victor Costa Atalahalta Productions. La variété des productions et des supports utilisés fait rayonner Atalahalta mais aussi ses différents projets. Un travail immense est fait régulièrement pour que les différentes personnes engagées dans Atalahalta puissent vivre de leurs productions.

On peut trouver aussi d’autres exemples de plateforme cross-média : les géants du Bible Project ou encore ce que font les dominicains de Théodom.

Avec les Huguenots nous n’avons pas fait cet effort. Nous n’en voyions peut-être pas l’intérêt, n’en avions pas l’envie ou n’avions pas les forces à allouer à quelque chose d’une telle ampleur. C’était peut être pas notre rôle non plus.

Rêves

Le nom des “Huguenots” existe encore. Et je pense qu’il y a encore de la place pour raconter l’histoire de protestants contemporains et de plein de manières différentes.

Je crois que la production de média (que ce soient des textes, des vidéos, des livres, des jeux, etc.) fait partie de l’annonce de l’évangile. Pas parce que ça permet d’être plus efficace, mais parce que c’est fun, valorisant, formateur et parce que ce qui est produit est beau.

Faire des vidéos, communiquer autour, se mettre au défi de dire sa foi aujourd’hui. C’était avant tout un très grand plaisir à faire, un résultat valorisant et en même temps un gros challenge. Il y avait beaucoup de joie à faire cela.

La foi ne s’exprime pas qu’au travers de textes ou de cultes : elle peut l’être aussi au-travers de telle vidéo, ou d’autres média. Ce que fait par exemple Vincent Pache (AKA le magicien d’Ut), ou encore les podcasts de In Fabula Veritas offrent tant de petites productions qui disent la foi aujourd’hui. On le voit aussi autour de la poésie, avec Avent en Vers.


Je rêve…

Je rêve que dans les diverses formations de nos Eglises et en théologie on encourage à la création artistique comme expression théologique.

Je rêve que d’autres encore puissent aussi éprouver cette joie de la production, de raconter des histoires, de faire de la musique, d’écrire des textes ou de vivre une autre forme d’art.

Je rêve que l’on se fédère, pour travailler à un rayonnement plus grand de notre foi.

Je rêve que les histoires des Huguenots se racontent ailleurs, par d’autres voies.


Ce(tte) création est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité 4.0 International.

Charte protestante

Construction d'une charte

Dans le cadre du travail sur le réseau protestant nous en sommes arrivés à une étape délicate : formuler une charte.

Dans ce qui suit, quelques réflexions personnelles sur ce processus.

Pourquoi la charte ?

Poser une charte c’est poser des limites. Ces limites n’ont pas comme but premier d’exclure ou d’inclure, mais de structurer un espace de jeu et de relation.

Elle donne aussi l’occasion de prendre position : est-ce que c’est un jeu dont je souhaite faire partie ?

Le risque de l’absence de charte est d’être dans un rapport d’immédiateté les uns avec les autres qui ne fait pas d’emblée la place à un exercice de la responsabilité personnelle.

Sans charte il ne reste que le jeu inconscient des non-dits qui structure des identités implicites et névrosées, en constant conflit les unes avec les autres dans la lutte pour leur existence.

Dans cette perspective, le but de la charte est fortement lié au sens du jeu que l’on veut jouer.

Les objectifs de “Réseau Protestant”

Ceux-ci sont résumés au début de la charte.

Le réseau protestant rassemble et valorise les différentes présences web pertinentes du monde protestant réformé romand dans un esprit élastique et stimulant.

Réseau Protestant

L’idée directrice est d’offrir un site qui permette de faire du lien et qui favorise la création de liens. Cela partait d’une initiative de Nicolas Friedl et Marc Pernot, sans lesquels ce projet ne se serait jamais lancé. Cette idée de “faire du lien” est aussi en grande partie à l’oeuvre derrière mon activité sur ce blog.

Il y a un sens ecclésial et théologique à ces objectifs. Le protestantisme réformé se trouve devant le défi de sa propre cohérence, de sa capacité de cohésion et de présence au monde. Cela implique une épreuve. Internet est l’un des lieux où cette épreuve se déroule.

Réseau-Protestant est une tentative de se mettre à l’épreuve dans ce défi. Ce n’est pas une initiative qui vient des organes de la direction institutionnelle. Ce sont des acteurs du web protestant qui se sont dit que ce défi valait la peine d’être engagé.

À préciser cependant que les personnes derrière réseau-protestant restent quand même des employés des institutions protestantes traditionnelles de Suisse romande.

J’évoquais le sens théologique de la démarche : si on essaie de répondre aux objectifs qui guident cette charte, on va inévitablement se retrouver confronté à une délimitation. Qu’est-ce qui délimite la sphère “protestante” ?

L’identité protestante

En Suisse romande, cette question est épineuse. Qu’est-ce que c’est que d’être protestant, si cela ne veut plus dire “être la majorité”? – cette question se pose en tout cas pour les canton de Neuchâtel, Vaud, Genève et Berne (dans une certaine mesure).

  • Est-on protestant·e parce qu’on est inscrit au registre en tant que “protestant” ?
  • Peut-on être “protestant·e” sans le dire ?
  • Est-ce que seul les pratiquants sont “protestants·es”?
  • N’est-on pas plutôt “réformé·e” que “protestant·e” ?
  • Les “évangéliques” qui se revendiquent “protestants·es” ou “réformés·es” sont-ils réellement protestants·es ou réformés·es ?
  • Est-ce que “protestant·e” ne veut pas dire “libéral·e” ? ou est-ce qu’il faut dire “réformé·e” pour dire “libéral·e”?
  • Le·la “protestant·e” n’existerait-iel pas ?

À mon sens, il ne s’agit pas de répondre à cette question par une définition. A priori, je ne sais pas ce que cela veut dire que d’être “protestant·e”. Il s’agit d’une identité ouverte.

Être protestant·e, tel que je le comprends, c’est être dans une “protestation évangélique“. C’est être cellui qui refuse tout autre identité que celle qui lui est donnée dans la Bonne Nouvelle que Dieu adresse au monde en Jésus-Christ. Ce n’est pas une identité que l’on possède et sur laquelle on peut mettre le grappin.

C’est pour cela que mettre Jn 13,34 en exergue me semble important.

Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Il faut que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.

Nouvelle Français Courant

La référence à ce verset invite à un discernement constant sur la qualité du jeu qui se joue pour ceux qui ont accepté d’y jouer. Il n’y aura pas de réponse toute faite sur “qui est protestant·e” en dehors de l’espace indiqué par ce commandement.

Néanmoins, cela ne fait pas l’économie d’une incarnation et d’assumer une personnalité circonscrite. C’est ce que la charte provoque lorsqu’elle assume la relation aux institutions de la Conférence des Eglises Réformées Romandes.

Theologeek relève d’ailleurs qu’il serait sans doute plus pertinent de parlé de “réseau réformé”. Le point est à méditer ! La CER n’est pas le réseau évangélique Suisse, ni la communion anglicane, etc. Mais peut-être faut-il rêver plus large ? La “Réforme” est une réalité de toute Eglise, voire de toute tradition religieuse.

La charte comme jeu ouvert

La charte, comme toute écriture, n’est pas close. Elle est appelée à évoluer et à être reformulée – selon un rythme encore à définir.

Elle offre une personnalité en construction. Il reste encore à voir laquelle ce sera! Cette personnalité sera composée de ceux qui acceptent de jouer au jeu qu’offre la charte et de ceux qui souhaitent s’y joindre.

L’une des closes d’engagement pour jouer le jeu du réseau est la publication de la liste sur son propre site internet. Mais cela s’arrête plus ou moins là : cela équivaut à dire “ok, je suis d’accord de jouer”. Au poker : “je suis“.

Il y aura toute une série de sites qui, pour différentes raisons, ne joueront pas ce jeu. Sont-ils ou ne sont-ils pas protestants ? La charte de “réseau-protestant” n’implique pas de répondre à cette question.

Il y a dans tous les cas l’espérance de contribuer à la personnalité de ceux qui se revendiquent de la “protestation évangélique” en Suisse Romande.

Ces réflexions n’engagent que l’auteur de ces lignes et non pas les autres acteurs de réseau-protestant.ch !


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Théologie du temple

Temple

Récemment j’ai repris l’écriture d’un article sur le rapport entre corps, temple et environnement. À cette occasion j’ai pris le temps de consulter un ouvrage de la théologienne Margaret Barker. On me l’a conseillé à la suite d’une intervention lors d’un colloque doctoral.

J’ai donc pu prendre le temps de lire quelques chapitres de son ouvrage Creation. A Biblical Vision for the Environment (Londres – New York, 2010).

Dans ce qui suit je souhaite partager quelques informations à ce sujet.

L’autrice et la temple theology

Margaret Barker

Margaret Barker est une théologienne anglaise méthodiste, spécialiste du christianisme ancien, du judaïsme ancien et des textes de l’ancien testament.

Elle présente un site personnel où l’on peut trouver des informations sur ses différents ouvrages et sur son approche.

Elle se distingue pour avoir initiée ce que l’on appelle la Temple Theology. Cette approche me semble relativement originale dans le milieu des sciences bibliques et de la recherche sur le christianisme et le judaïsme antique.

Dans le canon des disciplines de la théologie, Margaret Barker se situe dans la case “Ancien Testament”. Mais son approche détonne un peu des études usuelles de l’Ancien Testament – de la Bible Hébraïque. Notamment par rapport à ce que j’ai connu durant mes études.

L’univers de sens des premiers chrétiens

Pour elle, la lecture des textes qui composent l’ancien testament est nécessaire, parce qu’ils sont essentiels à l’identité de Jésus lui-même. Ces textes l’ont formé. Il connait ces textes et ces textes sont connus des premiers chrétiens–nes. Et c’est avant tout dans une perspective “Jésus-centrée” qu’elle va lire les textes de l’ancien testament, mais aussi ceux de la littérature juive et chrétienne antique.

Attention : il ne s’agit pas de lire les textes de l’Ancien Testament “à la lumière” du Nouveau. Dans sa perspective, c’est plutôt qu’une connaissance de l’univers de sens des premiers chrétiens–nes et de Jésus implique une connaissance de l’univers de sens dont témoigne l’ensemble des textes qui composent la littérature juive antique – dont fait partie ce que les chrétiens reçoivent comme “Ancien Testament”.

En conséquence, il ne faut pas uniquement se cantonner aux textes canonisés plus tardivement, mais à l’ensemble des textes qui étaient déterminant pour la vision du monde du judaïsme du second temple et les différents groupes qui le compose : notamment le judaïsme rabbinique naissant et les premiers chrétiens-nes. Elle va donc mettre en lumière les textes du canon chrétien avec des textes de la littérature dite “inter-testamentaire” (tels le livre des Jubilés, Enoch, etc.), les textes apocryphes, les textes deutéro-canoniques, les textes récupérés à Qumran, les targum ou encore l’oeuvre de Philon d’Alexandrie.

La théologie du temple

Son hypothèse centrale est que la vision du monde des premiers chrétiens-nes, ainsi que celle du judaïsme antique, est fortement influencée par un courant théologique qui met le temple au centre.

Pour parler jargon, c’est de dire que “P” (courant sacerdotal) a une place beaucoup plus importante que ce qu’on lui accorde habituellement dans la construction de la vision du monde du christianisme ancien. Elle va jusqu’à dire que le christianisme ancien se situe dans le prolongement de la religiosité portée par “P”.

Il s’agirait d’une ligne théologique qui prend ses racines encore dans le premier temple – détruit par les babyloniens en 586 av. C’est une ligne théologique alternative à celle défendue par la littérature deutéronomiste et à sa vision de l’histoire.

Pour ce mouvement, le temple est au centre de tout. Il structure une cosmologie complexe et sophistiquée. Il met en lien pratiques rituelles, expériences mystiques et sagesse. Le temple représente le cosmos. En son centre se trouve le saint des saints et en son sein : Dieu et l’origine constamment réactualisée de toutes choses.

Cette ligne ne se serait pas éteinte avec la destruction du premier temple, mais persévère et continue à être influente jusque dans les premières périodes de la communauté chrétienne.

Création – une vision biblique pour l’environnement

L’ouvrage de Barker de 2010 a pour thème la Création. Je ne l’ai pas encore lu en entier, mais il y a quelques éléments que j’ai trouvé particulièrement stimulant.

Barker invite à mettre les “anges” en analogie avec ce que sont pour nous les “lois de la nature”. Ils sont les “agents” du Dieu créateur dans sa Création et sa présence dans la création dans son ensemble – cette lecture irait assez bien de paire avec les développements actuels sur la “cour céleste” de YHWH. Jubilés 2,2 est ici un témoins important, en parallèle avec Gn 2,1 (cf. Creation, p. 75).

Le Saint des saints désigne dans le temple non seulement la présence de Dieu, mais aussi le commencement de toute chose – ce qu’elle appelle “Day One”. Il y aurait dans la compréhension du temple déjà une articulation complexe de l’unité et de la différence en Dieu.

Ses développements sont très décomplexés. Elle met en résonance tant les textes antiques entre eux qu’avec des écrits théologiques ultérieurs des traditions juive et chrétienne. Vu qu’au centre du texte se trouve la thématique écologique, elle va aussi mettre en résonance ce qu’elle observe à partir du paradigme de la théologie du temple avec les problématiques environnementales. Elle convoque tant des scientifiques que des philosophes à son propre texte.

Cette mise en résonance n’est pas naïve : Margaret Barker a bien conscience de la distance historique. Le but visé est que la connaissance et l’étude de cette cosmologie antique inspire notre propre manière de donner du sens à ce que nous faisons et vivons aujourd’hui. Il y a quelque chose d’une joie créatrice dans ces textes

Un bout d’évaluation

Je garde plusieurs points positifs de cette lecture – que je vais poursuivre.

Elle m’invite à renouveler mon regard sur un certain nombre de textes qui restent parfois obscurs (Apocalypse, construction du tabernacle, certaines visions prophétiques, certaines expressions). La thématique du “temple” est finalement peu investie dans la théologie protestante : elle invite à l’être plus.

Elle aiguise aussi ma curiosité à l’égard de tout ce corpus de textes antiques que je ne connais pas si bien. Ils permettent effectivement de faire sens de toute une série d’éléments de la théologie chrétienne antiques et du nouveau testament.

J’apprécie aussi tout particulièrement le caractère décomplexé de son écriture.

J’ai aussi quelques réserves.

Dans l’ensemble ça va un peu vite. Beaucoup de choses sont mises en lien les unes avec les autres. Je me dis qu’il faudrait plus de temps pour souligner la pertinence des parallèles qu’elle établit. Autant c’est stimulant, autant je crains le risque de sur-interprétation.

Je ne suis pas expert de son domaine. J’ai donc moi-même de la peine à juger si elle est fantasque ou non. Cela étant, je n’ai pas trouvé de polémiques à son sujet sur internet. Je me dis du coup que ça doit bien être valable jusqu’à un certain point.

Dans sa réflexion, la réforme de Josias prend beaucoup de place comme un moment de rupture. Je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire, ni fructueux de vouloir remonter jusqu’à cette période pour la réflexion sur une “temple theology” – j’ai l’impression que toute reconstruction historique à ce stade serait aventureuse.

Son recentrage sur le Jésus historique me laisse perplexe. D’un côté elle met vraiment en relief l’importance de l’étude des textes de l’antiquité et de la tradition juive pour la compréhension de l’univers de sens du christianisme antique. Par contre j’ai plus de peine avec la manière de comprendre le rôle du Jésus historique. Par exemple, en discutant de la théologie naturelle contemporaine elle dit la chose suivante :

Dans la quête d’une théologie de la création biblique, nous devons retourner aux sources, et pour les chrétiens cela veut dire retourner à la Bible, comme elle était au temps de Jésus et telle qu’elle était comprise à ce moment.

Creation, 2010 (p. 13)

Même si je suis contre toute compréhension trop rigide du canon, je pense que l’existence du canon a son sens. Il structure la construction d’une tradition et le processus créatif de transmission. C’est le Christ vivant aujourd’hui qui me converti et pas uniquement ma connaissance historique de Jésus de Nazareth – bien que ce ne soit pas délié. Dans cette vision, le moment du canon a de l’importance, même si elle n’est pas absolue.

Et dernier point : elle veut souligner les rapports entre platonisme et textes bibliques. Se faisant elle reprend l’idée que les pythagoriciens auraient été inspirés par la culture du premier temple… cela me laisse vraiment pour le moins perplexe ! (mais à nouveau, en soi je ne suis pas compétent pour juger correctement de ces conjectures).

Je serai très intéressé d’avoir l’avis de biblistes au sujet des travaux de Margaret Barker. N’hésitez pas à commenter!


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Théologie et religion

Religions

Ce qui suit est une réflexion sur le rapport entre théologie et religion face aux défis du pluralisme.

A. Un rapport compliqué

En théologie moderne, la religion est une thématique pour le moins litigieuse.

1. Guerres de religions

Dans le cadre des guerres des religions, la notion de “religion” fournit une base commune pour réfléchir ce qui sépare. “Religion” désigne alors plutôt les différentes “confessions” que ce que l’on entend nous aujourd’hui par ce terme. C’est un terme qui neutralise les différents en les regroupant sous une même catégorie.

Chaque état chrétien va alors organiser sa relation à la “religion” de manière particulière. Cela se fait suivant le principe impérial cujus regio, ejus religio (tel prince, telle religion). Cette ré-organisation des rapports entre l’Etat et l’Eglise se fait sur l’arrière-plan du chaos provoqué par la réformation protestante en Occident.

Durant cette période, qui est aussi celle de la construction de l’orthodoxie protestante et de la réforme catholique, religion et théologie sont encore profondément liées. Dans le Synopsis Controversiarum sub pietatis praetextu motarum de Samuel Schelwigs (1643-1715) on peut lire que la théologie c’est “apprendre la vraie religion” (doctrina de vera religione) [Art II, Q1]. Ceci changera sous l’influence du Réveil et des Lumières.

On trouve dans cette situation les germes de la problématique du pluralisme. Comment négocier la co-existence de vision du monde différente et des formes de vie qui leur sont liées sans galvauder l’appel à la “vérité” constitutif de l’existence humaine ?

2. Modernité

Emblématiquement, la théologie de Johann Salomo Semler (1725-1791) marque la différenciation entre théologie et religion. La théologie officielle est une science au caractère publique qui s’allie à la religion officielle (en ce sens elle est contextuelle), tandis que la religion privée est une réalité vécue qui ne se rattache pas à l’activité scientifique. Cette dernière n’est pas liée pas les textes des Eglises officielles. Elle est rapportée à la conscience et à la certitude individuelle.

La théologie moderne d’influence allemande suit dans les grandes lignes cette séparation générale. Ceci a également mené au fait que la formation au ministère pastoral commence à se distinguer de la formation universitaire. La seconde impliquant nécessairement la dimension de la “religion privée”, ou du “vécu religieux”.

Il me semble par ailleurs que cette séparation proposée par la théologie moderne ne tient que parce qu’elle bénéficie du soutiens de l’alliance étatique-ecclésiale.

Ceci étant, la théologie moderne sait aussi qu’il ne s’agit pas d’une séparation stricte, qu’il y a toujours d’une manière ou d’une autre une relation entre le vécu religieux et la théologie – ne serait-ce que du fait de la “contextualité” de la théologie qui la lie toujours à un appareil politique-ecclésial qui en dicte les intérêts premiers.

Je renvoie ici à la thèse de Botho Ahlers, Die Unterscheidung von Theologie und Religion, Gütersloh, 1980.

Les questions suivantes se posent du coup à la théologie moderne : (1) dans quelle mesure une compréhension de ce qui se passe au niveau de la religion compte-t-il ou ne compte-t-il pas dans l’élaboration de la théologie? (2) dans quelle mesure ce qui se passe au niveau de la religion est-il intégré ou non dans l’exercice de la théologie?

Pendant un temps, on a pu opposer sur ce point deux options fondamentales : celle représentée par la théologie de Friedrich Schleiermacher et celle représentée par la théologie de Karl Barth. Cette opposition est dorénavant dépassée, mais elle permet de dresser un bout du décors :

Pour Schleiermacher, le vécu est à la base de ce que la théologie va dire et développer. La théologie découle de la communication religieuse issue de ce vécu et l’influence, mais elle s’en distingue du fait d’investir le discours scientifique. En revanche, pour situer la place de la théologie parmi les sciences, il faut partir d’une compréhension de ce qu’est le vécu religieux.

Pour Barth, ce qui est à la base de la théologie n’est pas le vécu religieux, mais Dieu dans sa révélation. La théologie n’est pas détachée du vécu religieux, mais sa norme est ailleurs : dans l’altérité radicale de Dieu, tel qu’il se révèle à l’être-humain. Elle dispose d’une indépendance radicale à l’égard de tout concept englobant de “science” ou de “religion”.

B. La religion en théologie

Par rapport à ces questions, la théologie contemporaine présente grosso-modo trois manières d’intégrer la dimension “religieuse” à l’activité théologique.

Je laisse de côté ce qui concerne l’histoire et les sciences des religions. Je ne m’intéresse ici qu’aux tentatives qui se présentent explicitement comme interne à la théologie.

1. Théorie de la religion

Une théorie de la religion vise à situer la place de la théologie comme science, sur l’arrière-plan de la “religion”. Elle fait donc partie, de manière générale, des sciences humaines et se préoccupe tout particulièrement de ce qui concerne le “religieux” – certain mettront particulièrement l’accent sur les aspects de l’absolu et de l’inconditionné qui s’expriment dans le champ religieux.

La notion de “religion” est ici une catégorie qui est constamment à redéfinir et à reconstruire. Elle est soumise au cercle herméneutique. Si par le passé elle pouvait opérer comme une “base anthropologique”, les développements intellectuels imposés par le pluralisme mène maintenant à ce qu’elle soit comprise à partir de la pragmatique du champ de la communication religieuse (Niklas Luhmann). La religion est “discours religieux” (Folkart Wittekind).

Compris sous le paradigme de la communication, la religion est ce qui dans la société fait signe vers une différence fondamentale et irréductible par le fait de communiquer à son sujet. Au sein d’un champ général de communication, il y a des discours et des pratiques qui s’auto-identifient comme religieuses. Au moment où elle communique, la religion pose aussi sa propre différence par rapport aux autres expressions culturelles ou fonctions sociales. L’acte de communication, le moment de compréhension et le contenu de la communication sont dans une relation interdépendante.

Dans ce contexte, la théologie travaille à l’explicitation et à la description de ce qui se dit dans ce champ, avec l’aide de la discursivité scientifique.

Littérature

  • H. Tyrell, V. Krech & H. Knoblauch (éds.), Religion als Kommunikation, Würzburg, 1998.
  • Pierre Gisel et Jean-Marc Tétaz (éds.), Théorie de la religion, Genève, 2002.
  • Dietrich Korsch, Religionsbegriff und Gottesglaube, Tübingen, 2005.
  • Folkart Wittekind, Theologie religiöser Rede, Tübingen, 2018

Ici religion et théologie ne sont pas complètement séparées, mais ne se situent pas au même niveau. La théologie n’est pas de la religion et vice-versa. L’une est une science, l’autre est un phénomène humain dont le discours scientifique présente les contours.

2. Théologie comparée

La théologie comparée est la parente scientifique du dialogue inter-religieux. Elle partage un certain nombre d’outils avec les sciences comparées des religions, mais s’en distingue assez fondamentalement dans l’intention.

L’outil principal est le comparatisme. Mais la confrontation avec l’autre de religion ne se fait pas de manière distanciée et neutre. Elle doit au contraire mener à un approfondissement de mon propre horizon théologique et religieux. Celui, celle, qui fait de la théologie comparée est engagé personnellement dans l’une des deux religions qu’il met en comparaison. Dans cette perspective, la subjectivité religieuse du théologien, de la théologienne, est pleinement engagée et assumée.

La théologie comparée s’organise principalement autour d’études de cas – par exemple, une comparaison entre un texte hagiographique hindou et un texte hagiographique catholique, ou entre la récitation du Coran dans l’Islam et la récitation de la Torah dans le judaïsme. Le fait même d’effectuer l’étude de cas va induire des changements dans ma propre vision du monde, voire dans ma théologie. Elle va aussi renouveler le rapport que j’entretiens avec l’autre de religion.

Il s’agit là d’une option théologique qui assume résolument un tournant pluraliste en modernité – voir un tournant post-moderne. On renonce ici à toute explication générale et généralisante afin de laisser le travail porter ses fruits par lui-même – des fruits dont on ne peut anticiper les résultats. La strate visée par ce type de travail est moins une connaissance scientifique générale que la transformation de la compréhension de soi-même, de la compréhension de sa religion, de Dieu, etc. À plus grande échelle, il y a l’espérance que le fait de faire ce genre de travail favorise et influence la co-existence dans un monde pluraliste.

Littérature

  • Robert C. Neville, Behind the masks of God, Albany, 1991.
  • Francis Clooney, Comparative theology, Malden, 2010
  • Klaus von Stosch, Komparative Theologie als Wegweiser in der Welt der Religionen, Paderborn, 2012
  • Catherine Cornille, Meaning and method in comparative theology, Hoboken, 2020

Ici on renonce explicitement à l’établissement d’un cadre généralisant. La théologie comparée se fait, pour ainsi dire, au niveau immanent du vécu religieux en faisant usage des outils du comparatisme. Le travail théologique vise à une transformation directe de la dimension religieuse de la personne, ou des groupes, qui le pratique. Il n’y a donc pas vraiment de séparation entre religion vécue et théologie ici – mais la théorisation de leur relation n’est pas un enjeu de toute manière.

3. Théologie des religions

La théologie des religions a une place plus classique dans la théologie chrétienne. Elle est le domaine de la théologie qui explicite la place accordée aux religions non-chrétiennes dans une théologie donnée. Elle réfléchit à la validité des discours et des pratiques d’autres religions pour la foi chrétienne.

Ce domaine de la théologie est plus orientée sur une méta-réflexion systématique et sur l’herméneutique que sur l’étude de cas. Elle se construit face à l’interpellation que pose l’altérité religieuse pour la foi chrétienne. S’il y a d’autres religions, qu’est-ce qu’elles impliquent pour la religion chrétienne centrée autour du salut en Jésus-Christ par la foi? En conséquence, elle est surtout animée par la thématique sotériologique : dans quelle mesure les autres religions ont-elles une place dans la conception chrétienne du Salut ?

La discussion à ce niveau peut avoir des effets en retour sur les contenus doctrinaux traditionnels ou sur l’évaluation d’éléments doctrinaux ou pratiques d’une autre religion.

En 1982 Alan Race (Christian and religious pluralism, Maryknoll) a proposé une systématisation des grandes tendances en théologie des religions. Il propose de regrouper les tendances de la théologie des religions en trois modèles : (1) l’exclusivisme – le salut ne se trouve que dans la foi chrétienne ; (2) l’inclusivisme – les propositions de salut des autres religions sont intégrées dans la foi chrétienne ; (3) le pluralisme – il y a une pluralité de voies d’accès au salut qui sont irréductibles les unes aux autres. Par la suite des variations de cette systématisation ont été proposée, notamment suite au développement d’une théologie inter-religieuse.

Littérature

  • Alan Race, Christians and religious pluralism, Londre, 1983
  • Jacques Dupuis, Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux, Paris, 1997
  • Paul F. Knitter, Introducing theologies of religion, Maryknoll, 2002
  • Reinhold Bernhardt, Inter-religio. Das Christentum in Beziehung zu anderen Religionen, Zürich, 2019.

La théologie des religions a une fonction herméneutique, voire doctrinale. Elle peut se rattacher au magistère ecclésial, mais elle peut aussi opérer de manière plus individuelle. Elle est donc liée au champ religieux, mais en son sein elle tente de sortir le nez du guidon. Elle présente donc une plus grande abstraction que la théologie comparée, mais elle est aussi plus engagée dans la grammaire théologique traditionnelle qu’une théorie de la religion.

4. Des contradictions productives

Ces différents usages de la notion de “religion” en théologie ne se laissent pas harmoniser de manière évidente. Une théorie de la religion tend à neutraliser la “naïveté” pragmatique de la théologie comparée, mais aussi l’horizon ecclésial de la théologie des religions. La théologie comparée pourra reprocher à la théologie des religions et à une théorie de la religion d’empêcher tout exercice concret du dialogue interreligieux ou de la comparaison, du fait qu’elles ont déjà “figé” la relation dans un certain schème. La théologie des religions reprochera à la théologie comparée sa naïveté herméneutique et à une théorie des religions de perdre de vue l’objet de la théologie – Dieu – voire aussi de poser un schème général inopérant dans la situation du pluralisme.

La “spiritualité” pour discerner la religion en théologie

1. “Réunir tout en différenciant”

Ce qui est en jeu ici, c’est la capacité de la théologie de se doter d’un référentiel qui permette à la fois d’exprimer l’unité du genre humaine et de la vérité, tout en anticipant pas sa clôture : il y a une pluralité de fait, qui ne se laisse pas résorber et qu’il faut pouvoir habiter. Il faudrait donc un terme qui, pour la théologie, permette de “réunir tout en différenciant”. La notion de “religion” a été appelée à jouer ce rôle pour la théologie : c’est déjà le cas dans le dispositif politique dans lequel elle est investi lors de la Réformation, que dans la différenciation entre théologie officielle et religion privée opérée à partir des Lumières.

En modernité tardive, la catégorie “religion” semble s’être épuisée. Le mot ne semble plus être capable de “réunir tout en différenciant”. À sa place apparaît en force la notion de “spiritualité“. “Si la religion divise, la spiritualité rassemble” Tel pourrait être un slogan de l’usage contemporain du terme “spiritualité”.

Mais il faut être prudent : la notion de religion s’est transformée en une catégorie analytique pour les sciences humaines qui doit permettre de rendre compte à un niveau de généralisation scientifique d’un phénomène humain fondamental – d’où le développement d’une théorie de la religion. Ici la notion de “religion” s’est émancipée de son usage religieux, perdant par là-même la fonction positive qui pouvait être la sienne dans la pragmatique du langage religieux. La notion de “spiritualité” risque le même destin.

En conséquence, il me semble que la “spiritualité” doit avant tout être considérée comme un élément du langage religieux, qui pointe au-delà de lui-même – ce que la religion fait déjà de base. Elle n’a donc pas de plus-value analytique. Par contre c’est un élément qui dans le langage religieux vise pour ainsi dire à pointer au-delà de la “religiosité” de ce langage. Elle est premièrement un phénomène du langage chrétien, mais ce qu’est la “spiritualité” est appelé à se redire en fonction des contextes religieux.

2. Une compréhension protestante de la “spiritualité” en théologie

En tant que théologien protestant, je la comprends de la manière suivante : la “spiritualité” a pour horizon l’accomplissement réel de la personne en Dieu. Elle se manifeste dans des pratiques, des textes, des oeuvres d’art, des formes de vie, des discours. Pour la perspective donnée dans la foi chrétienne, le récit pascal offre la matrice pour la “constitution de soi” que la “spiritualité” engage et travaille. La “spiritualité” forme et constitue un soi excentrique qui trouve dans le triple commandement d’amour sa norme constitutive. Ce soi excentrique nait d’une communication et participe d’une communication. La “spiritualité” est “communication pascale” . La “vie chrétienne” est le lieu où vient s’articuler le “vécu” individuel et particulier en tant qu’il participe de la “communication pascale”.

En choisissant de faire de la “spiritualité” une composante de la théologie, on présente alors une évolution dans la compréhension de la théologie moderne héritée de Semler. Le vécu individuel est alors indissociable de l’exercice de la théologie, mais la théologie reconnaît en même temps la contextualité de toute les expressions de “spiritualité” et la cheville à une herméneutique de la vie (Simon Peng-Keller).

En théologie, la “spiritualité” est avant tout une dimension transversale, mais elle peut s’exprimer aussi comme domaine autonome. On peut notamment la constituer comme une science du discernement (Kees Waaijman, Gilles Bourquin). Sous cet aspect, elle mène constamment interroger les effets du discours sur la constitution de la vie personnelle ; elle a donc un oeil particulier sur la pragmatique du discours théologique, qu’elle renvoie constamment à son enracinement religieux et à ses effets dans la communication générale.

3. Discerner la “religion”

En situation de pluralisme, la théologie doit thématiser, d’une manière ou d’une autre, la “religion”. Nolens volens, c’est à partir de cette dimension indéfinie – et de sa problématisation – qu’elle trouve une place intelligible. Assumer le moment de la “spiritualité” en théologie et la particularité irréductible qui en est la condition, donne un cadre pour discerner les différentes thématisation de la “religion” présentes en théologie. Dans une perspective protestante, elle mènera notamment à poser les questions suivantes :

  • Dans quelle mesure la pragmatique du langage théorique contribue-t-elle au mouvement de constitution de la personne, telle qu’elle trouve en Dieu son accomplissement ?

La théorie de la religion ne peut pas faire abstraction de ses effets au niveau du langage religieux lui-même. Si elle revendique une certaine séparation à l’égard du niveau immanent de la “religion”, celle-ci n’est que relative et non absolue (Schleiermacher).

  • Dans quelle mesure l’exercice de la rencontre concrète de l’autre de religion laisse-t-elle de la place à la pragmatique du récit pascal ?

La théologie comparée est très proche du niveau immanent de la “religion”. Elle doit donc se doter d’un critère qui fait que dans son exercice concret la dimension de “vérité” et de “norme” n’échappe pas complètement. (Barth)

  • Dans quelle mesure la réflexion herméneutique sur les conditions doctrinales de l’interaction interreligieuse donne-t-elle droit à la réalité concrète, et pour une part imprévisible, de la communication religieuse ?

Comme mouvement herméneutique, la théologie des religions doit être attentive à ne pas évacuer d’une part l’auto-position de la théologie dans le champ religieux et le fait que sa matière est la réalité concrète de la “vie chrétienne” et du dialogue qui se déroule souvent en-dehors de la systématisation doctrinale.


Cet article est une première base de travail pour une éventuelle publication. C’est donc du work in progress. Vos commentaires sont donc les bienvenus !

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