Communication pascale (XI) – Identité narrative

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Spiritualité et identité

C’est dans la “spiritualité” que l’identité trouve son accomplissement et sa constitution et c’est par la “spiritualité” que l’identité est transformée.

L’identité c’est en somme la définition de ce que je suis dans les variations de mon corps et de mon esprit dans le temps. L’identité de “Elio”, c’est ce qui me définit entre mon plus jeune et mon plus vieil âge.

L’identité est composée d’éléments biologiques (l’ADN léguée par mes parents et la sphère écologique dont ils participent), sociaux et culturels (le contexte et les conditions sous lesquelles j’évolue).

Mais aucun de ces aspects ne peut définir définitivement mon identité. Cela vaut aussi pour les identités collectives. Il y a un moment de spontanéité et de liberté propre à mon existence et à celle d’autrui qui fait que “je” ne peux être réduit à une quelconque forme de détermination causale.

C’est dans la “spiritualité” qu’a lieu cette articulation entre les déterminations objectives de mon identité et la liberté qui se manifeste en et par moi. Pour la foi chrétienne, cela signifie que c’est l’Esprit de Dieu qui me détermine dans mon identité.

Identité et narration

De nombreux travaux en philosophie, en psychologie, en sociologie et en sciences sociales ont souligné l’importance du récit dans la constitution de l’identité.

D’une part, on peut dire à un premier niveau que par notre participation au milieu culturel ambiant, nous participons aussi aux récits qui le traverse. Par exemple, aujourd’hui la crise environnementale forme l’un de ces récits et en génère d’autres – par exemple des récits de fin du monde. Ce récit rentre en friction avec ceux qui sont liés au progrès de l’humanité – soit celui du capitalisme industriel et numérique, soit celui du trans-humanisme.

Sous cet angle, notre identité est en partie déterminée par des récits. Mais plus loin, c’est aussi par notre interactions avec des récits – mais aussi avec des symboles, des métaphores – que nous constituons notre identité, que l’individu ou le collectif donne forme à son “Soi”, formant “son” monde de vie.

Le récit offre des potentialités qui viendront informer l’agir de la personne. Les possibilités qui s’offrent au lecteur ou à l’auditeur dans le récit sont tant de possibilité pour ses propres actions. Ses actions et le récit qu’il y lie rendront témoignage de la personne que lui-même est.

L’identité narrative implique donc la liberté du soi. Le récit n’est pas simplement un schéma auquel se plie l’individu : il offre une ouverture et une réouverture constante pour la configuration de l’identité, dans laquelle se forge le soi, à l’épreuve de la liberté.

L’identité par Pâques

La notion d’identité narrative permet de penser la dimension dynamique de l’identité. C’est particulièrement précieux pour la foi chrétienne, qui affirme précisément l’identité comme étant déterminée par l’Esprit de Dieu : la formulation objective que l’on peut donner de l’identité n’épuisera jamais ce que l’Esprit peut faire d’une personne.

La thèse que je défends, c’est que c’est la communication pascale par laquelle l’Esprit constitue la personne dans son identité. Avec la notion d’identité narrative et la compréhension de “Pâques” comme récit, il devient possible d’expliciter le rapport entre activité et passivité dans cette communication.

Pâques est un récit que la foi chrétienne reçoit : par les Ecritures Saintes, par sa liturgie, par sa tradition. Ce récit lui-même est le fruit du témoignage que Jésus-Christ rend de lui-même et que Dieu lui rend en le ressuscitant et en donnant son Esprit aux apôtres.

Ce récit est un récit qui invite la personne qui l’entend à la recevoir. Mais cette réception ne peut se faire indépendamment de l’implication de la personne elle-même, au-travers de son action, de ce qu’elle en dit et de ce qui la fonde. “Pâques” est structuré autour d’une ouverture qui ne peut pas ne pas impliquer celui à qui se récit est adressé – que cela se manifeste dans le “oui” de la foi, ou le “non” de l’incrédulité.

Le “oui” donné à ce récit prend forme dans la vie de la personne et ne sera confirmé qu’avec sa propre mort, dans l’espérance de sa résurrection. De cette manière, l’exposition constante à Pâques est l’ouverture constante sur la configuration de l’identité personnelle dans l’action de l’Esprit-Saint.

Cette action ne se passe pas sans moi, mais elle me précède dans le récit, tout en m’amenant à porter ce récit ailleurs que là où je l’ai reçu et peut-être selon une autre forme, que celle dans laquelle je l’ai reçu.

Ma propre vie devient le récit pascal, dans un autre lieux et dans un autre temps, mais liant tout temps et tout lieux à Jésus-Christ, à son histoire et à sa vie. C’est de cette manière qu’en Pâques Dieu constitue et reforme l’humanité comme son vis-à-vis.

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Cet article fait partie de la série Communication pascale où je traite de ma thèse de doctorat en théologie protestante. 

Communication pascale (IX) – Pâques comme récit

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Dans “communication pascale”, il y a “Pâques”. La “spiritualité” c’est la poursuite de “Pâques” dans notre communication et dans ce que cette communication a de constitutif pour les personnes que nous sommes.

Dans cet article je développe ma compréhension de “Pâques” comme récit ressourçant de la vie chrétienne.

L’histoire de l’action de Dieu avec et pour nous

“Pâques” présente l’histoire de Dieu avec et pour nous. Que ce soit sous forme de fête, dans l’iconographie ou dans la littérature : pour la foi chrétienne “Pâques” présente l’action de Dieu à l’égard de l’humanité dans l’humanité. L’être humain peut participer de cette action. Il en fait partie, parce que Dieu lui donne d’en faire partie.

Mon hypothèse est que nous gagnerions à comprendre toute spiritualité chrétienne comme une “communication” de “Pâques”, telle qu’elle a eu lieu en Jésus-Christ.

La manière la plus pertinente pour présenter “Pâques” aujourd’hui est, je pense, celle du récit.

Schéma quinaire

Il s’agit d’une grille d’analyse des récits narratifs formalisées par Paul Larivaille. Vous vous en souvenez peut-être de vos années d’écoles sous le nom de “schéma narratif“.

  1. La situation initiale – état d’équilibre (i).
  2. L’élément déclencheur – perturbation de l’équilibre.
  3. Le déroulement – série d’action, de pensées et d’événements qui font avancer l’état de déséquilibre vers un état d’équilibre.
  4. Le dénouement – événement ou action qui mène à l’équilibre.
  5. La situation finale – état d’équilibre (ii).

Cette proposition d’analyse du récit vise une situation d’équilibre. En ce sens elle n’est pas représentative de l’ensemble des possibilités de récit, qui ne terminent pas sur un équilibre ou qui n’offrent pas de résolution.

“Pâques” ne se laisse évidemment pas réduire à ce schéma. En même temps, il permet de mettre en évidence certaines spécifiâtes de “Pâques” comme récit.

“Pâques” comme récit

Je propose la structuration suivante de “Pâques” comme récit. Avec cette proposition de structure, j’indique que “Pâques” peut se raconter concrètement de différentes manières. Mais l’identité de structure est ce qui établirait le lien entre ces différentes formes.

(i) Situation initiale : la vie dans l’Esprit

Au départ se trouve toujours une vie vécue dans le don de l’Esprit de Dieu. Il n’y a pas de récit de vie sans que l’Esprit n’ait déjà été donné. Dans les évangiles, cela correspond à l’idée que Jésus a été conçu par l’Esprit-Saint ou qu’il reçoit l’Esprit-Saint lors de son baptême.

(ii) Elément déclencheur : l’appel de Dieu.

Ce qui met cette vie en mouvement, c’est que Dieu appelle la personne, le protagoniste. Avant que Dieu ne fasse résonner son appel, il n’y a que la vie dans l’Esprit, mais il n’y a pas encore d’histoire de cette vie.

(iii) Déroulement : réponse de la personne appelée

Ici beaucoup de choses peuvent se passer. La vie humaine est formée par la réponse qu’elle donnera à l’appel que Dieu lui adresse. On ne peut savoir par avance quelle forme prendre le contenu de cet appel.

(iv) Dénouement : croix

Ce moment est significatif pour la compréhension du récit pascal. Le fait que la “croix” opère comme dénouement du récit pascal le lie irrémédiablement à l’histoire de Jésus. Il est et restera le Crucifié. Tout récit pascal se termine avec la croix et pas sans elle. Quand on se sait engagé dans le récit pascal, on sait que le terminus en est la croix.

(v) Situation finale : la vie éternelle

Il s’agit là de la vie avec Dieu. La réponse de l’être humain à l’appel de Dieu qui se clôture avec la croix débouche sur la vie éternelle. La “vie éternelle” c’est ce que “Pâques” représente dans son état final et c’est ce que Dieu vise dans son action à notre égard.

Quelques remarques

(i) “Pâques” en tant que récit donne forme à la “spiritualité” comme “communication”. En “Pâques” l’identité de la personne est formée et transformée. Ce récit qui lui est d’abord offert à lire est appelé à devenir la forme de son propre récit de vie. “Pâques” se redit et se communique dans la vie de chaque personne qui lui fait crédit. La notion d’identité narrative est fondamentale pour comprendre ce processus.

(ii) Vous aurez remarqué que la “résurrection” semble être absente de ce schéma narratif. Etrange alors que Pâques est la fête du Crucifié-Ressuscité ! C’est que la “résurrection” ne peut être enfermée dans un schéma. Elle est le passage insaisissable d’un récit qui se termine sur une croix et qui débouche sur la vie éternelle. En ce sens, la résurrection est toujours-déjà la “Pentecôte”, le don de l’Esprit qui nous ramène au début du récit.

(iii) La situation finale de “Pâques” n’est pas à proprement parlé un état d’équilibre. Les évangiles nous le présentent systématiquement comme l’occasion d’une relance, d’un appel qui se répercute à un deuxième niveau : celui du lecteur.

(iv) “Pâques” ne doit pas être dissocié de ses origines dans l’histoire commune d’Israël et de son Dieu. Elle est et reste premièrement la commémoration de la libération des chaines de l’esclavage (Ex 12,1-14).

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Cet article fait partie de la série Communication pascale où je traite de ma thèse