La Bible pour moi

Bible

Au départ de mes études de théologie, la Bible était un objet un peu distant pour moi. J’étais relativement convaincu que la théologie se fait essentiellement avec des outils philosophiques. On pourrait faire de la théologie sans le texte biblique.

Arrivé à ma troisième année de doctorat et ayant vécu deux-trois choses dans l’intervalle, c’est différent.

Je propose une relecture en deux temps – inspirée par une proposition d’animation de catéchisme de la pasteure Corinne Méan : (1) Comment je lis la Bible ; (2) Ce que j’y trouve.

Olivier Keshavjee (Theologeek) et Philippe Golaz (Théologiquement vôtre) se sont également prêtés à l’exercice. Je vous recommande la lecture de leurs propositions !

Comment je lis la Bible

Aujourd’hui j’utilise assez souvent le texte biblique et il me semble de trois manières principales.

Ma lecture personnelle

Tous les soirs je prends un temps de lecture de la Bible avec l’aide du guide de lecture Pain de ce jour.

Je le considère comme une forme d’exercice quotidien, une règle que je me donne de suivre.

J’y trouve l’occasion de m’exposer, jour après jour, à une parole que je n’ai pas choisie. Avec l’aide du lecteur, je suis amené à parcourir et (re)découvrir des textes bibliques que je n’aurais pas lu de ma propre initiative.

Pour moi l’enjeu n’est pas que le texte ou le commentaire qu’en offre le guide de lecture me “parle” à chaque fois. Des fois il me parle, des fois non et ce n’est pas grave. L’enjeu c’est d’avoir cette régularité quotidienne de l’exposition au texte – dans laquelle peut survenir quelque chose d’imprévu.

C’est une forme d’exercice de fond de l’âme et de l’esprit. Il est analogue au fait d’aller régulièrement à la salle de sport.

Dans mon travail

Mon travail de doctorat n’est pas dans le domaine de l’exégèse. Je n’ai donc pas directement la Bible pour objet. Par contre elle est pour moi une référence importante, au moins pour deux raisons.

Elle est une source d’inspiration par rapport à certains problèmes et à certains thèmes que je traite dans ma thèse. Par la lecture du texte, je trouve des idées et des intuitions qui font avancer mon travail. Ceci n’apparaît pas forcement dans le travail final.

Elle me donne une sorte de lexique et de grammaire pour développer la dimension “religieuse” que je travaille dans ma thèse. Ceci devrait apparaître dans le travail final.

Ces deux dimensions interviennent aussi quand il s’agit d’organiser une célébration, une formation, d’offrir un service, de prier, etc.

Prêcher et commenter

Il m’arrive aussi de monter en chaire le dimanche matin. Avec la communauté, la Bible m’offre la matière du discours que je suis amené à proposer à l’assemblée. Je vais dire quelque chose aujourd’hui en référence ou en écho à un texte qu’on aura entendu ensemble. Lorsque je prêche la Parole de Dieu, je le fait à partir du texte biblique.

Je suis aussi parfois sollicité pour commenter le texte biblique. C’est-à-dire : offrir un regard, un écho ou une explication au sujet d’un texte de la Bible. Parfois la prédication peut devenir un tel commentaire. À ce moment là je fais un travail d’exégèse. Je reprends le texte dans ses versions antiques. Je le traduis, j’essaie d’en dégager un sens. À ce moment se produit ce moment mystérieux où de mon travail avec le texte adviennent des mots, une parole, une idée, une image, etc. qui expriment quelque chose de la réalité d’aujourd’hui ou qui s’adresse à cette réalité. Dans ce contexte, la Bible se fait Ecritures.

Ici la Bible est avec moi et j’essaie de prendre soin de son altérité. Mais dans la prédication ou le commentaire je dis encore autre chose que ce que l’on trouve dans la lettre du texte biblique.

Ce que je trouve dans la Bible

L’histoire de Dieu avec les humains

Dans la Bible il y a bien des histoires, ou plus précisément des “narrations”. On trouve aussi des “chroniques”, des récits qui rapportent des événements. Mais pour la foi, elle raconte et met en scène l’histoire commune entre Dieu et l’humanité.

Elle ne le fait pas uniquement sous le mode de la narration, mais aussi sous le mode de la poésie, de la rhétorique, du mythe, du texte législatif, etc.

C’est une histoire faîte d’espérance, de drame, de souffrance, de joie, de travail et de repos. Elle reprend toute la densité de l’existence humaine dans le monde. Dans son ensemble, il s’agit d’une histoire de création, de réconciliation et de libération. Cette histoire est sous-tendue par une promesse : celle d’une relation pleine entre Dieu et l’humanité, dans une création en paix où règne la justice.

Pour la foi, l’histoire qui est racontée dans la Bible met en lumière l’histoire qu’est ma propre vie. Ce que je vis maintenant, ce que je peux en dire et en faire, j’en trouve un témoignage humain dans le texte biblique. Ce témoignage pointe au-delà de lui-même vers la vérité de ma propre histoire avec Dieu.

Sur ce point je me sens très proche de ce qui est développé par le Bible Project.

Des mots pour mettre en lumière ma vie

Il y a des choses dont on doit constamment réinventer la formulation : dire merci, demander pardon, souhaiter quelque chose de bon à quelqu’un, exprimer ma douleur, ma crainte, ma joie, prier.

Au-travers de ces différents actes, je ne fais pas que “dire quelque chose” : je me dis toujours moi-même en remerciant, en exprimant quelque chose, en demandant pardon. Je dis qui je suis dans l’état actuel de ma vie. Et je vis dans l’espérance qu’à un moment ce ne soit plus moi, mais Dieu qui trouve la parole et que je lui ait laissé la place.

Lorsque ce langage se fait religieux, j’essaie de dire qu’il y a quelque chose qui me dépasse dans le “merci” que je donne. Il y a plus que “moi” ou celui à qui je l’adresse dans ce “merci”.

Mais il y a constamment un échec des mots face à la plénitude de ce que l’on tente de dire, voire même une trahison ou une perversion.

La Bonne Nouvelle, c’est que nous pouvons quand même le faire, que nous avons le droit de jouer à ce jeu, tout en sachant que nous ne gagnerons pas la lutte lorsqu’elle se présente.

Dans ce cadre, la Bible est une boîte dans laquelle piocher pour jouer. J’y trouve des mots, des expressions et des images pour dire ce que j’ai à dire. Ce ne sera jamais la manière ultime de dire telle ou telle chose : mais j’ai le droit d’essayer, de tenter des manières anciennes et nouvelles de dire ce que j’ai à dire en piochant dans le trésor du texte biblique.


Ce(tte) création est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité 4.0 International.

Voir aussi :

Les Ecritures

Ecritures parallèles

Expliciter le rapport à ce qu’on appelle “Ecritures” – au pluriel ou au singulier – est toujours un peu sensible. En protestantisme particulièrement : c’est une notion un peu explosive.

La Réforme protestante a clamé : Sola scriptura! Mais qu’est-ce à dire ?

Ce que peut signifier “Ecriture”

Ce que l’on appelle “Ecritures” peut avoir plusieurs sens – je ne parle pas ici de la théorie des quatre sens de l’Ecriture.

a) L’écriture est un procédé technique qui permet de représenter le langage par des inscriptions / signes. On pourrait mettre l’accent sur le fait qu’il s’agit de la représentation d’un langage oral – en ce sens, on parle d’abord et ensuite l’on écrit. Mais on peut aussi mettre l’accent sur l’inscription comme telle : la trace, le trait qui ouvre et permet un certain jeu de signification qui décale toujours le rapport d’immédiateté de la parole orale.

Je recommande à ce propos la lecture de De la grammatologie (Paris, 1967) du philosophe français Jacques Derrida (1930-2004), ou encore L’écriture et la différence (Paris, 1967). Les textes de Roland Barthes (1915-1980) sont aussi d’une lecture stimulante il paraît. Mais je n’ai pas encore eut l’occasion de m’y approfondir.

b) Les Ecritures désignent dans le Nouveau Testament tout un corps de textes de références, rassemblant la Torah – Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome – et ce qu’on appelle les “prophètes” (ce sont les textes auxquels le Jésus ressuscité fait référence lorsqu’il parle aux disciples sur le chemin d’Emmaüs ; Lc 24,27). Ces textes semblent avoir une certaine autorité, mais on ne peut qu’émettre des hypothèses sur leur contenu exact au tournant de l’ère. On ne peut pas dire avec une exactitude parfaite ce que regroupe la notion d'”Ecritures” dans le Nouveau Testament.

c) Pour la tradition chrétienne, les Ecritures désignent le corpus canonique composé du Nouveau Testament et de l’Ancien Testament. Si on a l’habitude de le penser comme un corpus “fixe” et terminé, de fait il n’en est rien : les différentes traditions chrétiennes ont différents canons. C’est-à-dire : toutes les “bibles” ne comprennent pas les mêmes livres, ni le même ordre. De fait, l’idée d’un “canon fixe” ne s’est imposée qu’au concile de Trente et avec la réforme protestante (16e siècle). Avant cela il y a un noyau dur de textes constants et des frontières relativement souples. Il est tout à fait légitime de se dire qu’aujourd’hui encore le canon n’est pas définitivement clôt.

d) Par mimétisme, l’Occident a catégorisé toute une série de textes religieux d'”Ecriture sacrée”, ou de “textes sacrés”. Le Coran, les Vedas et d’autres textes tombent sous cette catégorie. La notion de “textes sacrés” doit être systématiquement interrogée quand on aborde un texte en particulier. Appliqué à la Bible, cette notion est par ailleurs extrêmement problématique.

Un point de référence

Sola scriptura !

Pour les protestants, ce qu’on appelle les “Ecritures” est une référence centrale, tant pour la vie de la communauté, la spiritualité et la théologie. En ce sens, elle consonne avec le verset suivant, tiré de la seconde épitre à Timothée :

16 Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner la vérité, réfuter l’erreur, corriger les fautes et former à une manière de vivre conforme à ce que Dieu demande. (2 Tim 3,16)

Nouvelle Français Courant

Elle a acquis cette importance face au besoin d’effectuer un recentrage théologique et spirituel. La vie authentique étant révélée et donnée dans le verbe incarné, Jésus-Christ, c’est sur lui qu’il faut se concentrer et les Ecritures en sont le principal témoin.

Portrait de Guillaume Briçonnet
https://www.google.com/url?sa=i&url=https%3A%2F%2Fbib.umontreal.ca%2Fcollections%2Fspeciales%2Ftheologie&psig=AOvVaw2wZGWNXnWGERW01sw9JOF6&ust=1580843367253000&source=images&cd=vfe&ved=0CAIQjRxqFwoTCLi5oOCKtucCFQAAAAAdAAAAABAP
Guillaume Briçonnet

On n’annonce pas l’Evangile en suivant l’arbitraire de traditions humaines, mais en écoutant la Parole de Dieu lui-même. Et cela, on ne peut le faire autrement qu’en se concentrant sur les Ecritures, le dépôt de cette révélation. C’était en tout cas le pari des réformateurs (Martin Luther, Huldrych Zwingli, Guillaume Farel, Jean Calvin, etc.) et des gens qui les ont précédés – je pense ici notamment aux fameux évangéliques du cercle de Meaux et à l’évêque Guillaume Briçonnet (1470-1534).

Ce recentrage ouvre au meilleur comme au pire de la tradition protestante. Je reviendrais peut-être une autre fois sur ce point.

L’enjeu central, c’est qu’avec ce rapport aux Ecritures, on vise à instaurer une circulation entre trois horizons de références : (i) le texte que l’on lit ; (ii) la prédication que l’on dit ; (iii) le Christ vivant que l’on rencontre. C’est dans le passage entre ces trois moments, ou horizons, que peut se vivre et s’énoncer la Révélation pour aujourd’hui : la Parole de Dieu. C’est en tout cas ainsi que propose de le comprendre Karl Barth (cf. Dogmatique, vol. I/1*, § 4, Genève, 1953, pp. 85ss).

La Bible est l’instrument concret qui rappelle à l’Eglise le souvenir de la révélation intervenue, l’attente de la révélation future et l’obligation de prêcher. La Bible n’est donc pas en soi et par soi la révélation de Dieu déjà intervenue, de même que la prédication n’est pas en soi et par soi la révélation attendue. Mais lorsqu’elle nous parle et lorsque nous l’écoutons, comme Parole de Dieu, la Bible témoigne de la révélation intervenue, de même que la prédication, dans les mêmes conditions, promet la révélation à venir. C’est dans la mesure où la Bible témoigne réellement de la révélation qu’elle est la Bible ; c’est dans la mesure où la prédication promet réellement la révélation, qu’elle est la Parole de Dieu.

Dogmatique, vol. I/1*, 1953, p. 107.

Réellement” veut dire “quand ça arrive concrètement”. Cela ne se laisse pas décréter. Cela se vit et s’éprouve. Et lorsque cela s’éprouve et se vit, c’est que l’on rencontre le Christ.

Enfin, en tout cas dans la perspective de Barth.

Ecrire à cause des Ecritures

Ce recentrage sur les Ecritures, je suis moi-même en train de l’apprivoiser. J’arrive à en tirer du fruit.

Cependant, j’aurais envie d’aller un peu plus loin.

On a tendance entre protestants-es – et ailleurs aussi peut-être – à considérer qu’il n’y a d’Ecritures que ce qui est fixé dans le canon. Les Ecritures, c’est ce que je regarde, c’est ce qui se tient en face de moi, c’est ce qui me résiste.

Mais l’Ecriture est censée être vivante et non pas morte. L’Ecriture n’est pas un cadavre placé derrière une vitre pour qu’on puisse le contempler de loin.

L’Ecriture se vit et se pratique.

Paradoxalement, j’ai l’impression qu’en recentrant sur les Ecritures, on risque aussi de n’avoir plus qu’un sens passif de l’Ecriture.

a) Cela commence avec ce fait que je trouve toujours très étonnant : pourquoi lors de la célébration – en tout cas celles que je pratique – l’on écoute toujours quelqu’un lire la Bible, l’on écoute quelqu’un prêcher dessus, mais on ne la tient jamais entre les mains ? Dans un temple protestant, la Bible est souvent ouverte en grand sur l’autel, mais rarement ouverte entre les mains de l’assemblée. Peur de la distraction ? Peur de ne pas avoir la même traduction sous les yeux ?

Le risque d’avoir des bibles ouvertes lors d’une célébration, c’est de fluidifier le texte, de faire circuler l’autorité. Mais peut-être est-ce un risque à prendre?

b) Un autre aspect me trouble profondément ces temps : notre incapacité à travailler avec l’écrit, ou à mettre des choses par écrit lors d’assemblées, de séances de travail, de colloques ou de travail commun en théologie. On aime la parole qui part dans tous les sens, le débat ouvert, la libre expression. On rechigne à mettre par écrit aux yeux de tous.

Mais pourquoi ne pose-t-on que rarement des thèses ? Pourquoi n’affiche-t-on pas des phrases aux yeux de tous ? Pourquoi ne travaille-t-on pas à des formulations visibles ?

La peur peut-être de fixer quelque chose, d’avoir un point de référence contraignant, de se risquer à un jeu commun, de restreindre la réaction et l’expression égotique.

La fascination d’une Ecriture fixe est peut-être le revers d’une incapacité à écrire nous-mêmes.

Je conclurai avec trois petites thèses exploratoires :

§ Sola scriptura ! vise l’Ecriture qui me fait face, mais aussi l’Ecriture à laquelle je me risque, seul ou en groupe.

§ Il n’y a pas d’Ecritures lues sans Ecritures écrites.

§ L’inspiration des “Ecritures” doit s’entendre en ce double sens actif et passif.


Pour lire un article connexe voir mon article :

  • Théologie du temple

Ce(tte) création est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Paternité 4.0 International.