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Être chrétien·ne dans un monde incertain

Je fais partie du Collegium Emmaus. Il s’agit d’un projet qui met en réseau des théologiens et théologiennes protestant·e·s de Suisse et d’ailleurs, pour travailler théologiquement au renouvellement de l’Eglise. La première phase du projet se décline en trois temps de travaille : (i) Le renouvellement de la théologie (2019) ; Le renouvellement de l’Eglise (2021) ; Le renouvellement de la société (2022).

Dans notre retraite de cette année (08 au 12 août 2022), nous nous avons travaillé à partir du titre suivant: Mon Royaume n’est pas de ce monde – Que signifie « être chrétien·ne » dans des temps troublés ?i

Sous ce titre nous avons travaillé différents enjeux de la manière dont les communautés chrétiennes, les chrétiens et les chrétiennes, peuvent travailler en direction d’une société renouvelée. Dans cet article je reprends ce que je retiens des différents aspects que nous avons exploré.

Christ et la culture

Quelle est la relation entre Christ – et donc celle à laquelle sont appelés ses disciples – au domaine constitué par l’ensemble des productions humaines (langue, religion, droit, politique, art, science, etc.) ? Quand il s’agit de répondre à cette question, il me semble important de garder une chose à l’esprit : le seul groupe qui ai jamais été élu en tant que groupe (et donc avec sa culture) par Dieu est Israël. Les autres peuples (les nations) ne bénéficient pas à ce titre de la même électionii. Mais en Christ tous et toutes sont appelés à être membre d’un même corps (nations et Israël).iii

Pour ma part je fais partie du groupe des nations, je ne suis pas un membre du peuple d’Israël. Dans cette situation, en réfléchissant au rapport entre Christ et la culture, je ne pourrai jamais passer par-dessus la persistance de l’élection de ce peuple et de son irréductibilité culturelle : elle persiste dans l’unité du même corps. L’enjeu n’est donc pas, à mon sens, de reconstruire une culture chrétienne, mais de mettre à l’épreuve la vitalité de ma culture dans le corps du Christ, où l’élection et la spécificité d’Israël est maintenue envers et contre tout.

Chrétien·ne dans la société

Qu’est-ce que j’espère voir quand je considère l’oeuvre et la place d’un ou d’une chrétienne dans la société ? Peut être la réalité suivante : une personne qui écoute, qui se met au service et qui résiste. Elle ne cherche pas à être dans une position de domination – ce n’est pas sa préoccupation. Elle ne renonce pas à affirmer la Seigneurie du Christ Jésus sur toutes choses – écoutant, servant et résistant à partir de là. Elle se fait porteuse de lumière dans l’obscurité. Elle oeuvre pour une vie où chacun·e a la place pour se découvrir soi-même dans son identité d’enfant de Dieu, où il y a joie et paix. Elle connait ses limites, mais ne les domine pas.

La spécificité du christianisme

Qu’est-ce qui fait la spécificité de la présence du christianisme dans une société donnée ? Certaines personnes agissent, parlent et vivent en faisant référence à l’histoire de Jésus-Christ et en cherchant la cohérence de leur propre vie à partir de cette cette histoire. La tentation des porteurs et porteuses de la foi chrétienne est de discerner leurs actions et leurs paroles dans le monde en faisant abstraction de l’histoire de Jésus-Christ. Il y a le risque notamment de se laisser fasciner par l’histoire du christianisme – de nous concentrer sur le doigt plus que sur la lune pointée par le doigt, pour reprendre cette image. Pour discerner ce que je dois faire comme chrétien aujourd’hui, au regard de ce que le christianisme a fait dans le passé, je dois notamment me débarrasser de l’image puissante que j’ai de la spécificité chrétienne passée. 

La régulation du christianisme

Les pouvoirs civils régulent le développement des religions. Quel est le modèle de régulation le plus approprié en perspective chrétienne ? Les Etats-Unis connaissent par exemple une grande dérégulation, tandis que les pays européens connaissent une régulation importante, liée aux Eglises d’Etat. Il semble qu’une régulation totale – où l’Eglise est identifiée à l’Etat – ou une dérégulation complète – où l’Etat ne se prononce sur rien en matière de religions – ne convient pas. En perspective chrétienne, une certaine liberté et indépendance est nécessaire pour pouvoir témoigner de manière créative de Christ et du Royaume de Dieu en parole et en actes, dans la société. En même temps cette liberté vient avec une responsabilité doctrinale : celle qui permet à la communauté d’exister de manière fidèle et féconde dans une société pluraliste.

Christianisme et finance

Comment le christianisme mène-t-il à se positionner face aux dynamiques contemporaines de l’économie, surtout par rapport à la place qu’y prend la finance ? L’économie capitaliste joue sur une dynamique entre production de biens, consommation des biens et régulation des échanges. La finance pour sa part travaille à la maximisation du profit à tirer de cette dynamique. La foi chrétienne ne mène pas à un rejet de la finance, mais à en interroger la finalité.

À partir du moment où le profit devient le bien visé par la finance, le christianisme va poser un refus : le profit est un fruit du travail, mais dont la production et la consommation ne doit pas se faire au dépend d’autrui, de Dieu et de sa création. Le travail sur la maximisation des profits à partir des produits dérivés est notamment l’un des domaines où il y a des refus nets à poser – par exemple à l’égard de la dynamique délétère générées par la spéculation sur les titres de créances collatéralisés qui ont notamment mené à la crise des subprimes de 2007-2008).

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Notes de bas de page de l'article
  1. Nous avons lu des extraits des textes suivants durant la retraite : H. R. Niebuhr, Christ and Culture, New York, Harper & Row, 1957 ; Karl Barth, « Le chrétien dans la société » in Parole de Dieu, Parole humaine, Paris, Les Bergers et les Mages, 1966 ; Larry W. Hurtado, Destroyer of the Gods. Early Christian Distinctiveness in the Roman World, Waco, Baylor University Press, 2016 ; Rodney Stark, The Triumph of Christianity. How the Jesus Movement Became The World’s Largest Religion, San Francisco, Harper One, 2011 ; Kathryn Tanner, Christianity and the New Spirit of Capitalism, New Haven, Yale University Press, 2021. Je mentionne aussi que nous avons bénéficié de la présence deux représentants du Yale Centre for Culture and Faith, Matthew Croasmun et Ryan McAnnaly-Linz[]
  2. C’est comme cela que je comprends le développement de Paul dans Romains 9-11. Voir surtout Romains 11,16-24[]
  3. Cf. Ephésiens 2,11-22.[]

2 réflexions sur “Être chrétien·ne dans un monde incertain”

  1. Cher Elio,
    intéressante contribution mais le schmilblick n’a pas beaucoup avancé, car « christianisme » est une notion plurielle, et celui de Poutine pas vraiment celui de François ou de Frère Roger Schutz. Est-ce que le modèle « JC » n’est pas une invitation à résister à l’embrigadement et à la fascination pour les spiritualités même pieusement « chrétiennes ».
    Si cela arrange les adeptes grand bien leur fasse, s’ils peuvent vivre mieux, super, mais s’ils deviennent dépendants ce sera tragique… bon, faudrait encore qu’ils s’en rendent compte.
    J’ai lu le livre de Cyrulnick « le laboureur et les mangeurs de vents », passionnant pour comprendre ce que nous vivons, ou ce que nous observons dans ce monde déglingué, qui préfère l’assurance d’une rédemption en pratiquant les rituels d’une « religion » au lieu d’appliquer les dix paroles dans sa vie quotidienne, avec un zeste de charité…

    1. Merci Bernard pour ton retour !

      Quel serait selon toi quelque chose qui ferait « avancer le Schmilblick » ? Je suis bien en accord avec toi sur le fait que le christianisme est pluriel et que pas tout vaut de la même manière dans ce qui se dit « chrétien ».

      Je n’ai pas lu le livre de Cyrulnick, mais le 4e de couverture me semble désigner quelque chose d’important – en même temps, qu’on le veuille ou non, on finit toujours par faire de la « religion » (même en se mettant à l’écoute des dix paroles).

      Amitiés,
      Elio

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