Crise et foi. Echo de la lecture

En préparation à une matinée de la Société Vaudoise de Théologie intitulée L’espérance chrétienne face à la crise j’ai lu l’ouvrage du théologien protestant Jean-Denis Kraege, intitulé Crise et Foi. Questions que la Covid-19 pose aux chrétiens (Olivétan, 2021). J’en propose ici un bref écho.

La motivation et le contenu du livre

Le livre offre un regard théologique chrétien sur un certain nombre de phénomènes qui accompagnent la « crise » du Covid-19. L’auteur définit la notion de « crise » de la manière suivante :

[Il y a crise lorsqu’un] état relativement stable est interrompu pendant un certain temps avant que l’on en arrive à un nouvel état relativement stable, mais bien distinct du précédent.

Crise et foi, p. 5.

Avec cette interruption viennent donc un certain nombre de phénomènes, que l’auteur parcours au fil des chapitres. Pour en citer quelques-uns :

  • La ruée sur les papiers toilettes et les produits alimentaires de base lors des premières annonces de confinement
  • L’argumentation autour du port du masque
  • L’usage des statistiques pour prendre des décisions stratégiques
  • Les pertes de revenus face à la coupure des activités
  • La crispation autour de l’obéissance aux directives nationales ou cantonales
  • L’ennui qui nait de la répétitivité propre à la situation de confinement
  • L’augmentation des violences domestique

Chacun de ces phénomènes met en évidence à chaque fois une modulation ou une autre d’une angoisse spirituelle de fond, à laquelle la foi chrétienne offre une réponse profilée.

Quelques affirmations centrales

Selon Jean-Denis Kraege, la crise Covid-19 met en évidence deux « démons », ou puissances aliénantes de fonds : la volonté de maîtrise et le soucis du lendemain. Ces forces se manifestent face à la crise et génèrent un cortège d’effets aliénants : ennui, angoisse, perte de sens, abandon, dépression, etc.

Par rapport à ces puissances, la foi chrétienne propose en tout cas deux affirmations, donnée en Jésus de Nazareth, confessé comme le Christ (l’élu) de Dieu.

  • La maîtrise appartient à Dieu seul. M’en remettre à lui me libère de la volonté de maîtrise. « On devient vraiment libre lorsqu’on vit grâce à Dieu seul, dans la dépendance première à son égard » (p. 101)
  • Je suis appelé à participer au combat de Dieu à la faveur de la vie et à la résistance au mal. En remettant ma maîtrise à Dieu, je suis libéré du souci du lendemain pour participer maintenant à cette lutte. Je peux planifier, mais je n’ai pas à me soucier de si ma planification va entièrement réussir ou non.

Ces affirmations viennent du fait que le christianisme ne nie pas la crise, mais en provient directement. Il assume l’interruption et la nouveauté qui viennent avec la crise, mais en les relisant sous le regard de Dieu.

Appréciation et question en retour

J’apprécie bien ce petit ouvrage écrit d’un langage accessible, se fondant sur une lecture empirique des événements – sans pour autant étouffer l’appel au sens. Sur le plan doctrinal je suis aussi assez en accord avec sa lecture – sauf peut-être par rapport à une certain misanthropie au niveau de l’anthropologie (cf. p. 36) – qui reste dans le cadre de « fondamentaux » protestants. J’apprécie aussi sa manière de donner place à Dieu et aux « puissances spirituelles ».

Je m’interroge sur l’image de Dieu proposée par ce livre. « Dieu est avant tout un Dieu qui parle. Les chrétiens ont la conviction qu’il l’a fait de manière très particulière en Jésus de Nazareth. » (p. 11) Comment se module cette image de Dieu dans la crise ? Nous parle-t-il comme une personne à une autre ? Au-travers des événements et des impressions générales que nous laissent l’expérience du réel ? Au-travers de textes ? N’est-on pas trop « naïf » au moment de nous représenter « Dieu » comme un être « qui parle » ?

Dieu comme « cellui qui parle » se caractérise peut-être en cela qu’il est celui qui parle là où nos mots s’effacent – précisément au coeur de la crise, parce que nos mots ont perdu leur sens, parce qu’ils sont incapables de surmonter la rupture qui s’impose à nous. Peut-être faut-il le dire rétrospectivement : Dieu a parlé, lorsqu’au coeur de la crise, je me retrouve capable de parler et d’agir en faveur de la vie et non contre elle. Lorsque cela arrive, là, avant que je parle, Dieu a parlé – d’une manière ou d’une autre.

Mais dans la crise c’est non seulement moi-même comme locuteur qui s’efface, mais aussi le vis-à-vis qui peut entendre ce que j’ai à dire. Dieu ne se révèle-t-il pas à ce moment comme le seul qui peut m’écouter ? Dieu serait-il celui qui parle en tant qu’il me laisse précisément l’espace pour s’adresser à lui, là où il n’y a plus personne à qui parler ?

La foi en Dieu serait alors ce point de ressource de notre parole et de notre action, qui trouve dans la personne et l’histoire de Jésus-Christ la représentation de cellui qui nous permet toujours de parler et d’agir en faveur de la vie, même là où cela nous est impossible.


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