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Un retour des métaphysiques ?

Cet article était une préparation à une table ronde qui devait se tenir à l’occasion d’un colloque intitulé Le surprenant retour des métaphysiques en philosophie et en théologie, qui aurait dû se tenir le 15-16 juin à l’université de Genève. Pour me préparer Denis Müller m’avait suggéré de consulter cinq ouvrages :

  • Cynthia Fleury, Métaphysique de l’imagination, D’Ecarts, 2000
  • Wolfhart Pannenberg, Métaphysique et idée de Dieu, Cerf, 2003 (1988, pour l’édition allemande)
  • Jean Grondin, La beauté de la métaphysique, Cerf, 2019
  • Jean-Marc Ferry, Métaphysiques. Le sens commun au défi du réel, Cerf, 2021
  • Denis Müller, Tristesse et métaphysique terrestre. Existence, raison et transcendance, Cerf, 2022

Le but des lignes qui suivent est simplement de reprendre la compréhension de la métaphysique des ouvrages mentionnés au-dessus et d’évaluer l’intérêt de leur proposition.

Je n’ai malheureusement pas eu le temps de consulter l’ouvrage volumineux de Cynthia Fleury – ce qui est pour le moins embêtant, parce que la liste est exclusivement masculine. On peut lire une présentation générale de l’ouvrage de Fleury sur le site de l’éditeur. L’un des intérêts principaux de ce texte, si je vois bien, réside dans son approche phénoménologique et dans le fait de puiser à des ressources orientales.

Wolfhart Pannenberg | Métaphysique et idée de Dieu

Compréhension de la métaphysique

Dans la perspective de Pannenberg, la visée principale de la métaphysique est de penser le monde et Dieu, surtout dans la mesure où l’idée de Dieu est liée à celle de l’absolu – ramenée à deux points caractéristiques : l’autonomie et le fait d’être principe de soi (p. 41). À partir d’une saisie réflexive de l’absolu, la métaphysique permet de penser le monde comme totalité d’une multiplicité aux proportions insaisissables. Ce qu’elle produit n’est cependant pas identique à la vérité, mais doit être compris comme une anticipation de cette vérité. La métaphysique est comprise par Pannenberg comme un effort de reconstruction intellectuelle et de réflexion, lié à la finitude, à l’expérience et à l’historicité, dont la vérité est donné dans ce qui vient à nous et qui n’est pas encore advenu.

L’intérêt de la proposition

L’un des buts de la réflexion de Pannenberg est de rétablir le lien entre la réflexion philosophique et le domaine de la religion au-travers de l’idée de Dieu – et notamment de l’absoluité liée à l’affirmation d’un Dieu unique. Ceci le mène à ressaisir de manière originale le statut du discours métaphysique (compris comme discours d’anticipation) pour le discours scientifique. D’autre part le texte passe en revue une série de thèmes importants de l’histoire de la métaphysique : l’absolu, l’être, le temps, la conscience, la subjectivité, le statut du concept, etc.

Gêne suscitée par la proposition

Il manque ici une discussion plus serrée avec le développement de la métaphysique contemporaine dans l’aire anglo-saxonne, notamment du côté de la philosophique analytique. La discussion des thèses de Whithead à la fin de l’ouvrage ne suffit pas, à mon sens, pour saisir le spectre général de la réflexion métaphysique anglophone. Outre Whitehead, je veux juste signaler ici les noms de Ludwig Wittgenstein (la période du Tractatus), Bertrand Russel, John McTaggart, Saul Kripke, David K. Lewis et David Armstrongi. En amont, c’est la portée métaphysique de l’oeuvre de Charles Sanders Peirce qui fait défaut dans le texte de Pannenbergii. Globalement le désintérêt pour les travaux philosophique-métaphysique issus de la philosophie du langage et de la philosophie analytique me semble une caractéristique des ouvrages que j’ai lu pour cet article.


Jean Grondin | La beauté de la métaphysique

Compréhension de la métaphysique

Pour Grondin, la visée de la métaphysique est la compréhension de l’ensemble de la réalité et de ses raisons. La métaphysique s’origine dans l’expérience de l’apparition du Beau – toujours lié au Bien. Grodin se fonde ici sur la manière dont Platon lie le Beau et l’Eidos (Idée => voir). Le Beau se qualifie par son harmonie et sa symétrie, par sa bonté, par sa finalité et par son intelligence. L’apparition du Beau rend témoignage d’un ordre du monde – qui est source d’espérance et permet de résister au mal.

La métaphysique repose selon Grondin sur trois piliers : l’ontologie (« le monde est habité de quelque sens » p. 24) ; la théologie (« le sens du monde renvoie à un principe ultime » p. 30) ; l’anthropologie (« L’homme peut par sa raison comprendre quelque chose à l’ordre du monde et y introduire du sens » p. 35). Contrairement à une tendance présente durant le 20e siècle et héritée de Martin Heidegger, Grondin lie métaphysique et herméneutique – s’appuyant notamment ici sur la compréhension que Hans-Georg Gadamer a de la vérité.

L’intérêt de la proposition

L’intérêt premier de cet essai est qu’il est à la fois clair et convaincant. L’accent mis sur la dimension esthétique de la métaphysique est particulièrement éclairant. Elle permet notamment de faire le lien avec la dimension existentielle. Il y a une relation entre notre expérience du beau et ce qui est vrai. Il est intéressant du coup de se dire qu’une bonne métaphysique gagnerait aussi à être une belle métaphysique.

Gêne suscitée par la proposition

Grondin met en avant la dimension d’un ordre du monde – et peut-être avec raison. La visée de l’essai de Grondin est notamment de contrer les discours dissolvants de la modernité et la post-modernité – taxé globalement de nominalisme – en ce qu’ils mènent à défaire toute les normes et à rendre un discours raisonnable sur le bien, le beau et le vrai quasiment impossible. L’objection à l’égard d’une posture philosophique qui refuse toute réflexion positive sur l’ordre doit pouvoir être entendue, seulement, Grondin ne me semble pas rendre raison, en tout cas dans ce texte, du fait que ce rejet « nominaliste » s’accompagne également du rejet d’une certaine politique (notamment chez Jacques Derrida) et de la manière dont l’être humain exerce son pouvoir à partir d’une certaine compréhension de l’ordre du monde. Il s’agirait également d’assumer dans la réflexion métaphysique les conséquences aliénantes de certaines idées dans l’histoire. Le Beau ne doit pas venir gommer l’injustice réelle.


Jean-Marc Ferry | Métaphysiques. Le sens commun au défi du réel

Compréhension de la métaphysique

L’enjeu du travail métaphysique, tel que le comprend Ferry, est de générer une image du monde commun, notamment dans le but de faire s’articuler la vision scientifique du monde (guidée par la rationalité instrumentale) et le monde vécu – dans la perspective d’un partage de l’expérience. Dans la perspective de Ferry il s’agit notamment de développer une perspective sur le réel qui s’élabore à partir d’une perspective communicationnelle (relation-nous) et pas uniquement à partir de la perspective d’une relation instrumentale-objective (relation-il/elle).

Il développe l’idée d’une conscience grammaticale qui fait le pont entre la réflexion du monde commun dans la communication et le réel auquel cette réflexion adhère – pour ce faire il s’appuie fortement sur la chronogénèse verbale de Gustave Guillaume. La visée pour Ferry est de passer d’une ontologie du sujet à une ontologie du verbe, qui permette mieux articuler les différentes approches du réel, suivant la perspective adoptée (relation-il/elle, relation-nous, relation-je). Ferry se préoccupe notamment de la communication possible entre physique, sens commun et philosophie.

L’intérêt de la proposition

L’un des intérêt principaux de la réflexion de Ferry porte à mon sens sur la tentative de resituer la constitution d’un discours sur les objets traditionnels de la métaphysique (l’âme, la structure ultime du monde, etc.) dans une approche du réel qui assume la différenciation communicationnelle. La communication est en effet l’un des points de chute de la critique moderne sur la relation entre le réel et l’être humain qui essaie d’en exprimer l’intelligence.

Gêne suscitée par la proposition

Un premier point concerne le langage du texte, qui n’est pas toujours évident à suivre – notamment pour saisir à quel niveau de développement et d’argumentation on se trouve. Ce point nous renvoie à un autre qui concerne l’utilisation des données scientifiques. Le rapport au discours scientifique sur le réel est en effet l’un des enjeux principaux de ce travail. Mais la manière dont les résultats des travaux scientifiques (notamment en mécanique quantique) sont investis par Ferry m’interroge… il ne me semble pas tenir suffisamment compte de la différence entre le langage formel du travail scientifique et les métaphores utilisées pour communiquer au sujet des résultats de l’expérimentation – par exemple dans la relation entre information et conscience (cf. pp. 190-191). Une manipulation plus prudente du langage utilisé par les disciplines comme la physique ou la biologie me semble de rigueur – aussi pour respecter le caractère interdisciplinaire de l’effort proposé par Ferry.


Denis Müller | Métaphysique de la tristesse. Existence, raison et transcendance

Compréhension de la métaphysique

Dans le texte de Müller, la visée d’un discours métaphysique semble être de générer une vision du tout. Mais il s’agit de le faire dans une perspective terrestre, c’est-à-dire une perspective où le développement métaphysique ne produit pas un discours qui cherche à se détacher du monde (absolu), mais un discours qui soit une traversée et une prise en charge de l’existence concrète – dans sa densité affective et émotionnelle. Cela ne veut pas dire que la réflexion sur les thèmes comme la transcendance ou l’être doivent être délaissés, mais que l’élévation qui vient avec la réflexion sur ces thèmes doit aboutir à une traversée de l’existence dans sa dimension pratique et non à une fuite hors du monde.

C’est une métaphysique qui, tout en incluant le travail de la raison, doit nécessairement se dépasser dans la poétique – parce que ce qui est notamment en jeu dans la métaphysique est une forme de sublimation de l’existence. Le texte de Müller passe ainsi en revue, de manière fragmentaire, une série de situations qui invite à ce mouvement de sublimation – suicide, dépression, fausse couche, etc. La tristesse tient lieu ici de figure de cette sublimation – en référence à Spinoza ayant compris ici la tristesse comme ce qui peut transmuer la haine en amour (p. 133).

L’intérêt de la proposition

L’intérêt principal de la proposition de Müller me semble être la tentative concrète de lier une réflexion explicitement métaphysique avec les dimensions psycho-affectives suscitées par l’écriture poétique, par le récit de vie et par les oeuvres d’art. La piste engagée ici me semble intéressante en complément de celle évoquée par Grondin, notamment en ce qu’elle ne réfléchit pas à l’ordre pris pour lui-même dans la contemplation du Beau, mais qu’elle donne à penser la teneur ultime du réel par une traversée de ce qui, en lui, contredit précisément la beauté métaphysique énoncée par la philosophie. En bref : le beau ne s’affirme pas, mais se présente. Et notre propre coopération au beau passe, il me semble, par la capacité à assumer une affirmation du beau qui ne nie pas la réalité de ce qui le nie effectivement. L’idée d’une métaphysique pensée à partir du mouvement de la sublimation offre à ce titre une perspective intéressante.

Gêne suscitée par la proposition

Ma gêne principale porte sur deux points. Premièrement, comme pour Pannenberg, il me semble que le texte de Müller ignore trop les partenaires de discussion de la métaphysique contemporaine – c’est le cas aussi pour Grondin et Ferry. Le second point concerne la réception que je peux faire d’un tel texte : qu’est-ce je suis censé faire ? À quoi me donne-t-il accès ? Que suis-je censé faire à la suite de la lecture d’un tel texte, comment suis-je censé pratiquer moi-même une métaphysique ? Est-ce un appel à chacun à produire notre propre sublimation métaphysique ? Ou bien peut-être que je suis à côté de la plaque : le discours rationnel sur le vrai, le bien et le beau se ferait sous le mode de l’éthique de la discussion et d’une éthique pluraliste de l’altérité, et la métaphysique serait là pour sublimer la tristesse qui demeure et résiste au-travers de cette praxis discursive ? Se différencierait de l’art en cela qu’elle explicite sa relation à la rationalité, sans pour autant se contenter de cette explicitation ? Par son éclectisme et son caractère très évocateur, ce texte laisse malheureusement trop de portes ouvertes pour que je puisse saisir exactement les contours de la proposition qu’il me fait et de ce à quoi cette proposition m’engage – il y a une difficulté analogue dans le texte de Ferry.


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Notes de bas de page de l'article
  1. Cette liste me vient de la lecture de l’ouvrage de Frédéric Nef, Qu’est-ce que la métaphysique, Gallimard, 2004. Il y aurait encore bien d’autres noms à signaler[]
  2. Pour une reprise des travaux de Peirce en théologie, voir l’ouvrage stimulant de Hermann Deuser, Gottesinstinkt. Semiotische Religionstheorie und Pragmatismus, Mohr Siebeck, 2004[]

1 réflexion sur “Un retour des métaphysiques ?”

  1. Cher Elio,
    J’admire sincèrement le travail de lecture et de reconstruction que tu as effectué dans ton dernier blog sur les métaphysiques. Nous serons tous obligés, en te lisant, de préciser et d’approfondir notre propre réflexion. Merci à toi !
    Je compte préciser dans un autre texte en préparation que la métaphysique terrestre dont je parle ici relève de la théologie fondamentale et non pas directement de la dogmatique ou de l’éthique.
    Pour moi la question pratique n’est pas comment puis-je pratiquer une métaphysique, mais de comprendre que nous faisons toutes et tous de la métaphysique, ou en tout cas de la pré-métaphysique (au sens de Grondin), quand nous agissons ou quand nous prenons la parole.
    Tu dis que Pannenberg, Jean-Marc Ferry et moi ne discutons pas assez avec les tenants de la métaphysique contemporaine; le problème, c’est que LA métaphysique n’existe pas, mais seulement une pluralité de métaphysiques (philosophiques, théologiques, « scientifiques », etc) avec la possibilité toujours présente d’un « conflit des interprétations » au sens de Paul Ricoeur. Ferry est plus orienté sur la question du réel, mais c’est l’Amour du jeune Hegel qui constitue la base de cette métaphysique du réel. Ses partenaires de dialogue sont les physiciens, ou la physique contemporaine at large. Grondin, comme tu le notes avec raison, lutte contre une modernité réduite au nominalisme. Quant à Pannenberg, son texte de 1988 comme déjà celui de 1971 sur Théologie et Royaume de Dieu a pour contexte de discussion les théologiens américains du Process et leur maître-philosophe A. N. Whithead. On ne peut pas tout faire en même temps. Et surtout, il n’existe pas de point de vue surplombant (Michael Walzer) qui nous permettrait de dominer l’ensemble des points de vue métaphysiques. Le vrai défi, pour la théologie protestante, c’est de dépasser le goulôt dans lequel Albrecht Ritschl (dans la foulée de Schleiermacher) avait historiquement enfermé la réflexion sur l’infini (Schleiermacher) ou sur l’absolu (Troeltsch) dans une conception pieuse et supranaturaliste de la vérité.

    Du côté orthodoxe, l’historien et théologien russo-ukrainien Antoine Arjakovsky (Centre des Bernardins, Paris) a développé une conception proprement théologique de la métaphysique considérée comme oecuménique (Cerf, 2021). Ici, malgré le nombre de pages (800 !), la métaphysique, influencée par le grand Nicolas Berdiaev, se réduit à une spiritualité quelque peu omphalique, sans déboucher sur une bien plus « virile » critique des arrière-mondes à la Friedrich Nietzsche.
    Un dernier point: je ne crois plus depuis longtemps que la théologie, pour être « pratique », doit renoncer aux exigences critiques de la théologie systématique (fondamentale, dogmatique, éthique).
    La discussion, sans nul doute, doit continuer…

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