Manger sa chair

Prédication du 14 juin 2020, Saint-Cierges

Révisée le 05 juillet 2020


Illumination

Dieu vivant,

Dans le tumulte et l’éblouissement du jour,

Dans l’étouffement et l’angoisse de la nuit,

Que ton Esprit me donne,

Le silence pour entendre ta voix,

La clarté de ta lumière,

Le Sens pour te trouver,

Amen

Livre de l’Exode 12,1-11

Le Seigneur dit à Moïse et Aaron, en Égypte : 

Ce mois-ci marquera pour vous le début de l’année, ce sera le premier mois. Dites à toute la communauté d’Israël : “Le dixième jour de ce mois, procurez-vous un agneau ou un chevreau par famille ou par maison.”

Si une famille est trop petite pour consommer toute une bête, on s’entendra avec une famille voisine, selon le nombre de personnes qu’elle compte ; puis on choisira la bête d’après ce que chacun peut manger. 

L’agneau ou le chevreau qu’on prendra sera un mâle d’un an, sans défaut. 

On le gardera jusqu’au quatorzième jour du mois ; le soir de ce jour, dans l’ensemble de la communauté d’Israël, on égorgera la bête choisie. 

On prendra de son sang pour en mettre sur les deux montants et sur la poutre supérieure de la porte d’entrée, dans chaque maison où l’un de ces animaux sera mangé. 

On rôtira cette viande puis, pendant la nuit, on la mangera avec des pains sans levain et des herbes amères. 

On ne mangera pas de viande crue ou bouillie, seulement de la viande d’un animal rôti tout entier, avec la tête, les pattes et les abats. 

On n’en gardera rien pour le lendemain. S’il en reste quelque chose le matin, on le brûlera. 

Voici dans quelle tenue on mangera ce repas : les vêtements serrés à la ceinture, les sandales aux pieds et le bâton à la main. On mangera rapidement.

Telle sera la Pâque, célébrée pour moi, le Seigneur.

Nouvelle Français Courant

Evangile selon Jean 6,51-58

Je suis le pain, le vivant, qui est descendu des cieux. Si quelque mange de ce pain, il vivra pour l’éternité et le pain que je donnerai pour la vie du monde, c’est ma chair. 

Les juifs se disputaient entre eux, disant : « Comment peut-il, lui, nous donner sa chair à manger ? »

Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous dis : si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en eux. » 

Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang aura la vie éternelle, et moi je le relèverai au dernier jour. 

Car ma chair c’est la véritable nourriture et mon sang c’est la véritable boisson. 

Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi je demeure en lui. 

De même que le père, le vivant, m’envoya et que moi je vis par le père, celui qui me mange vivra par moi. 

C’est le pain qui est descendu des cieux ­– il n’en est pas de même que vos pères qui n’en mangèrent pas et moururent ; celui qui mange de ce pain-ci vivra pour l’éternité.

Tout cela, il le dit alors qu’il enseignait dans une synagogue à Capharnaüm.

Traduction personnelle

Prédication

Célébrer

Je m’imagine l’éternité comme une grande fête.

L’éternité, avec Dieu, après la victoire contre la mort, c’est une fête où il n’y a plus d’injustice, où il n’y a plus de pauvres, ou les murs de séparation sont tombés, où il n’y a rien de gâché.

Ce serait vivre sa propre vie sans retenue, avec les autres, sans avoir à craindre le lendemain. Ce serait, la paix, la joie, la générosité, la diversité.  

Vivre la Cène 

T’es-tu déjà dit que c’était exactement cette fête que l’on vivait au moment de la Cène ?

Je parle bien de ce moment un peu solennel qui dans ma propre expérience présente toujours un peu de maladresse ou de malaise :  

Et ces paroles: « ceci et mon corps », « ceci est mon sang ».

On voit bien que c’est important, on se fait vaguement une idée de ce que ça veut dire.

On sait que ce n’est pas vraiment de la chair. On sait que ce n’est pas vraiment du sang.

C’est un symbole, une image.

On n’est pas cannibal ! 

Vraiment ?

La Cène en question

Le texte de l’évangile que tu viens – peut-être – de lire semble au contraire assez cannibal!

« Ma chair c’est la véritable nourriture et mon sang c’est la véritable boisson » (Jean 6,55) ; « Si vous n’en mangez pas, si vous n’en buvez pas, vous n’aurez pas la vie éternelle ». (Jean 6,53)

Cette affirmation trouble l’auditoire de Jésus. Elle est tellement choquante qu’une partie de ses disciples va quitter Jésus à la suite de ce discours.

Donc je t’ai parlé de la grande fête de la joie et de la paix. Je te dis qu’elle a lieu là, lors de la Cène. L’éternité a lieu dans ce moment qui dans les bons jours peut être plutôt sympa et dans les moins bons un peu malaisant.

Mais si on prend au sérieux ce que dit Jésus dans ce passage de l’évangile selon Jean, c’est carrément sordide !

Il y a une raison à ça.

Dans ce récit, Jésus nous amène à approfondir plus avant notre compréhension de ce qu’est la Cène.

Il ne le fait pas pour le plaisir intellectuel de se triturer les méninges. Il le fait parce que c’est bien ce qui est en jeu dans la Cène, c’est la fête éternelle, la paix et la joie ensemble, pas seulement plus tard, mais déjà ici et maintenant.

Du pain à la chair

Ce passage de l’évangile (Jean 6,51-58) arrive à la fin d’une longue séquence. Elle commence avec le récit de la multiplication des pains et des poissons (Jean 6,1-15).

S’en suit une série de questions et de réponses qui tournent autours de la nourriture (Jean 6,25-51).

Manger pour vivre

Tous les jours nous avons besoin de nous nourrir pour vivre.

Il paraît que certains ascètes arrivent à vivre sans manger ni boire. En ce qui me concerne, ce n’est pas le cas. Je m’imagine que pour toi non plus.

Manger est un acte vital élémentaire. On ne vit pas sans manger.

C’est bien pour cela que les fêtes s’organisent autour d’un repas où il y abondance de nourriture et de boissons. Dans la fête, il n’y a pas à ce soucier de l’approvisionnement : tout est là, on peut juste profiter de ce qui nous est donné. Le besoin est comblé. La crainte de ne pas avoir assez s’est tue.

Après avoir mangé ce repas miraculeux avec Jésus, les gens qui sont là en aimeraient bien un peu plus ­– c’est compréhensible. “Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là !” (Jean 6,34)

Mais Jésus aimerait faire cheminer cette foule.

Être libéré par ce qui nourrit

Jésus n’est pas seulement un super-producteur de nourriture. Il est celui qui rend libre, qui libère de tout asservissement.

Il libère aussi de l’asservissement à ceux qui possèdent la nourriture, à ceux qui font leur propre richesse en pourvoyant à nos besoins vitaux.

Jésus est tout à fait conscient de la raison première qui mène les gens à se rassembler autour de lui.

Oui, je vous le déclare, c’est la vérité : vous me cherchez, non parce que vous avez saisi le sens des signes extraordinaires que j’accomplis, mais parce que vous avez mangé du pain à votre faim. Travaillez, non pas pour la nourriture qui est périssable, mais pour la nourriture qui dure et qui est source de vie éternelle. Cette nourriture, le Fils de l’homme vous la donnera.

Jean 6,26-27

De fil en aiguille, Jésus essaie faire émerger une nouvelle compréhension de « ce qui nourrit ».

Au centre de ce changement de compréhension se trouve cette phrase centrale « Je suis le pain de vie » (Jean 6,35).

Absurde

Jésus va mener cette affirmation jusqu’à l’absurde : il est celui qui nourrit parce qu’il se donne lui-même à manger.

À ce moment, il perd presque tout le monde. “Beaucoup de ses disciples qui l’écoutaient déclarèrent : “Cette parole est vraiment difficile à accepter ! Qui peut être d’accord ?” (Jean 6,60) “Dès lors, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner.” (Jean 6,66)

Faut-il le prendre au sérieux ?

Toi, le prends-tu au sérieux ?

En disant cela « Je suis le pain de vie », Jésus veut nous faire passer d’une vie centrée sur nos besoins vitaux primaires à une vie ouverte sur les autres, sur Dieu et sur la création.

Il veut nous faire passer à une vie dans l’amour.

Cette vie dans l’amour c’est cela la vie éternelle, la grande fête que Dieu nous promet.

Mais pourquoi alors tourner cette image jusqu’à l’absurde ? Pour nous amener à saisir la la radicalité de cette vie, de cette fête, de ce qui s’y déroule.

Cette image de Jésus qui se donne à manger et à boire fait entièrement sens, si on prend le temps d’aller voir un peu ailleurs.  

L’agneau pascal

Dans l’évangile selon Jean, mais aussi dans le livre de l’Apocalypse qui est issu du même cercle que le quatrième évangile, Jésus est décrit comme l’agneau pascal (Ap 5,6ss ; Jn 1,29).

“pascal” renvoie à “Pâques”.

La Pâques juive

Pâques est une fête. Pour le judaïsme antique, et aujourd’hui encore, c’est la grande fête de la libération du peuple. C’est la fête qui annonce que Dieu a libéré son peuple de l’esclavage, qu’il lui donne la paix, la joie, la liberté, etc.

Une partie importante de cette fête est liée à l’abattage et à la consommation d’un agneau. Rien ne doit en rester, tout doit être mangé, et le sang de l’agneau vient signifier l’alliance entre Dieu et son peuple ainsi que la protection qu’il lui accorde.

Lorsque Jésus dit que c’est en le mangeant, lui, que l’on accède à la vie éternelle, à la libération ultime, on peut entendre un écho de cette pratique.

Pour l’évangile selon Jean, c’est à la fête de Pâques que se réalise cette libération annoncée par Jésus et promise dans les Ecritures. Sauf que lors de cette Pâques-ci, ce sera lui qui sera mis à mort.

La Pâques de Jésus

Ce que Jésus fait, c’est que tout en gardant les mêmes références, il renouvelle complètement le sens de cette libération.

Contrairement à l’agneau qui n’a pas choisi d’aller à l’abattoir pour le peuple qui sera sauvé, Jésus se rend de sa propre volonté à l’abattoir, à sa mort, à sa croix. 

Jésus libère.

Il ne le fait pas en usant de violence.

Il ne le fait pas non plus en asservissant d’autres personnes.

Jésus libère par son amour.

Jésus libère par son amour pour Dieu et pour les autres. C’est un amour qui se réalise dans un don sans retenue, un don qui ne se retire pas, même face à la mort.

Jésus n’est pas un tyran victorieux.

Jésus est un agneau qui consent à la mort qui l’attend.

C’est de cette manière qu’il te donne et me donne la vie éternelle.

C’est de cette manière qu’il réalise pleinement la vie éternelle dans sa propre vie et qu’il nous donne à nous aussi la possibilité de la vivre.

Le don de sa vie

La vie éternelle, c’est cette vie menée dans une logique du don radicale, un don pour les autres, pour Dieu, sans se nier soi-même. 

« Manger l’agneau » c’est placer toute sa confiance en la vie menée par cette personne.

Alors je peux dire : Oui, c’est dans cette logique que je vais vivre ; vivre comme lui a vécu, car la vie éternelle, la fête finale, la vie qui n’a plus besoin d’avoir peur de la mort, ne sera pas autre chose que ça.

« Celui qui a confiance, qui croit en moi, aura la vie éternelle » (Jean 6,47

Mais il ne s’agit pas seulement de se le dire : il s’agit de le vivre concrètement, de vivre cette libération dans notre propre chair.

Dans le langage biblique, « chair » désigné la totalité d’une personne (corps, âme, esprit).

Ce qui est en jeu avec la foi en Jésus, c’est que nous-mêmes, notre propre personne, notre propre chair, notre vie dans toute sa complexité, devienne la vie de Jésus. C’est toujours la notre, mais elle est comme la sienne. 

Et qu’elle meilleure manière d’assimiler une chair, de l’incorporer, de la faire sienne, que de la manger ? 

Manger ensemble l’agneau pascal 

Pour la communauté des premiers disciples de Jésus, après sa mort et sa résurrection, vivre à la suite de Jésus – vivre maintenant avec Dieu – c’est vivre dans l’amour.

Rappelant l’histoire de Jésus, sa vie, sa mort et sa résurrection, l’auteur de la première épître de Jean dit à sa communauté « Très chers amis, si c’est ainsi que Dieu nous a aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres ! » (1 Jn 4,11

C’est à ce moment là, lorsque nous vivons cet amour, que nous mangeons la chair de l’agneau pascal. En aimant à notre tour, nous faisons de notre vie cette vie qui est la sienne.

Ce n’est pas quelque chose qui se fait seul, c’est une transformation, une incorporation qui se fait ensemble.

Lorsque nous nous rassemblons autour de la table lors de la Cène, c’est bien dans la perspective de grandir dans cette vie renouvelée.

Lorsque nous nous rassemblons autour de la table pour manger le pain et le vin, c’est que nous voulons grandir dans cet amour mutuel qui dépasse tout les mots. 

Lorsque nous nous rassemblons autour du pain et du vin, nous tentons de montrer et de dire au monde, que c’est bien cette vie transformée que nous voulons vivre au quotidien, que pour vivre, nous plaçons notre confiance en Christ, que nous voulons vivre à sa manière

Vivre maintenant la fête éternelle 

Il y a des moments où l’on ne peut pas se rassembler autour de la table.

L’expérience du jeûne eucharistique – forcé ou recherché –donne le temps de méditer sur ce que je vais, tu vas et nous allons vivre lors de ce rassemblement. 

Cela ne veut pas dire que je n’ai pas accès à “ce qui nourrit”.

“Ce qui nourrit” a déjà été donné.

La vie éternelle, Dieu te la donne déjà ici et maintenant.

La Cène est une réponse, une tentative de montrer au monde que Oui, Dieu a déjà donné cette vie éternelle, cette vie d’amour, et qu’il ne cessera pas de la donner.

Alors, j’ai le temps de me préparer plus longuement, pour que la Cène soit ce lieu et ce moment, ces gestes et ces paroles, qui manifestent la vraie vie, la fête éternelle, ce lieu où, en vérité, on mange et partage l’agneau pascal.

Dieu m’appelle et t’appelle à ce repas, à cette fête. Il le fait tout du long de notre vie – il ne veut pas qu’elle soit un calvaire constant, mais une fête libre et généreuse. 

La prochaine fois qu’ensemble, toi et moi, avec les autres, nous nous rendrons à ce repas, ce sera là, la fête, la joie, la générosité exubérante, la liberté dans l’amour qui nous rassemble avec Dieu.

Ce ne le sera pas juste symboliquement : ce le sera réellement, et pleinement.

Ce le sera, dans le nom de Jésus-Christ notre frère,

Amen.

Het Lam Gods
Het Lam Gods (1432) – Hubert et Jan van Eyck.

Envoi

Là où tu te rends, tu trouveras ta nourriture

Là où tu rencontreras l’autre, par toi il aura de quoi se nourrir

Là où nous nous retrouverons, nous ferrons la fête,

Nous partagerons le même pain, nous boirons le même vin,

L’hôte est généreux et ne retiens rien

Moi aussi, toi aussi, lui et elle, Lui et Elle

Dieu te bénit et te garde,

Il rayonne sur toi et te fais grâce,

Il se tourne vers toi et te donne sa paix

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,

Amen


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