Célébrer par écrans interposés

Les habitudes de célébration sont régulièrement chamboulées et transformées, au grès des évolutions culturelles, techniques, politiques et sociétales.

La célébration se retrouve tant le monde religieux (cultes et fêtes religieuses) que le monde séculier (festivals, fêtes nationales, etc.). Dans le monde protestant, la célébration est une partie intégrante de la religiosité, mais également de la “spiritualité”.

Intervention proposée dans le cadre de la formation Quelle Eglise après le covid-19? de l’UEPAL/EPUDF (08 juillet 2020)

1. Rappel de la thèse

En protestantisme, la “spiritualité” peut se comprendre comme engagement dans la “communication pascale“.

La “spiritualité” est l’investissement assumé et conscient d’une interaction. Elle est un échange et un partage qui suit une dynamique de l’excès. La “spiritualité” est une communication qui allie ancrage et excentricité et qui suscite toujours plus de cette même communication.

En christianisme, le récit pascal offre un schéma interprétatif pour cette communication. C’est à partir de lui que les différents phénomènes de “spiritualité” (pratiques diverse, écriture et lecture de textes, etc.) trouvent leur sens et apparaissent dans leur caractère théologique. Dans la “spiritualité” Dieu se communique et d’autres se font témoins de cette communication, prenant part à son mouvement.

2. La célébration comme part de la “spiritualité”

La célébration fait elle aussi partie de la “spiritualité”. La “spiritualité” n’est pas qu’une affaire strictement privée et individuelle, elle prend également une dimension publique et collective.

Ce n’est pas que par habitude, ou par crainte de perdre un dû que des célébrations en ligne se sont rapidement proposées durant la période de crise du COVID-19. La célébration est une composante essentielle de la “religiosité” et de la “spiritualité” chrétienne et c’est pour cela que la communauté insiste, d’une manière ou d’une autre, pour qu’elle aie lieu.

Dans la célébration, Dieu se communique au monde.

En conséquence, toute forme de crise donne l’occasion de redire le sens de la “célébration”, du fait que les limites et les contraintes propres à l’habitudes sont déplacées. Dans la crise, la “célébration” trouve une échappée hors de la brume posée par l’habitude.

3. Du sens de la célébration

Lors de la célébration, quelque chose de significatif est communiqué au monde. Grâce à Dieu et avec Dieu, par la célébration nous faisons signe vers le Sens de toute vie dans la communion promise, attendue et espérée (Apocalypse 21-22).

§ La célébration est un temps de fête.

Je ne discute pas de savoir ici si nos célébrations dominicales sont à la hauteur de cette affirmation. Il s’agit là plutôt d’une affirmation quant au statut du culte dans le système de sens qu’offre la foi chrétienne.

a. Bible et anthropologie

De manière générale, la Bible laisse une grande place à la fête

  • Psaumes (particulièrement les psaumes finaux, 148-150)
  • Lois sur les fêtes
  • Commandement et pratique du Sabbat
  • Paraboles du festin
  • Festin de Cana
  • Récits de la Cène
  • Conflits autour de la Cène dans la communauté antique (cf. 1 Co 10)
  • Vision apocalyptique.

La célébration imprègne l’imaginaire biblique. La place accordée à la fête dans la Bible trouve une correspondance au niveau d’une réflexion anthropologique plus générale. On peut sur ce point suivre Harvey Cox qui met en évidence trois aspects de la fête. Elle est 1. l’occasion d’excès ; 2. elle affirme la vie ; 3. elle est juxtaposée au travail (elle en est la suspension)

La célébration remplit un besoin anthropologique fondamental. Elle donne l’occasion à l’humain de signifier sa place dans le cosmos et dans l’histoire par un acte décalé. Elle est en rupture avec le cours quotidien de la lutte pour la survie et du travail.

b. Fêter c’est faire signe

On sait que dans la célébration protestante, la Parole est placée au centre de l’attention. Dans la relation entre sacrement et prédication, la célébration fait signe vers la réalisation du Royaume.

Mais la manière de “faire signe” n’est pas uniquement proclamative. Elle ne se limite pas uniquement à un phénomène verbal. Il faudrait plutôt dire que c’est dans son vécu d’ensemble que la célébration est proclamative. Elle l’est aussi avec toute sa part d’irrationnel, d’infraverbal. Ce qui n’est pas de l’ordre de la parole explicative et proclamative fait aussi partie de la célébration. Elle ne l’est certainement pas sans cette dimension verbale mais elle ne s’y limite pas.

§ La célébration est un temps de service.

Comme le souligne le diacre bernois Jean-Marc Leresche, la liturgie est profondément liée à la notion de “service”. La célébration n’est jamais détachée de la diaconie. Dans les Actes, les diacres sont ceux qui assurent le service lors de la célébration du repas du Seigneur (Ac 6,1-6).

Suivant Luther, la célébration dominicale est le lieu où c’est d’abord Dieu qui se met à notre service. Ce n’est qu’en réponse au service de Dieu que nous-mêmes nous mettons à son service. Nous le servons comme lui nous sert.

On le voit magnifiquement illustré dans le récit du Lavement des Pieds dans l’évangile selon Jean (Jn 13,1-17). Cet évangile comprend un long commentaire sur la Cène (cf. le chapitre 6). Pourtant au milieu de la fête qui précède l’arrestation de Jésus, le lavement des pieds est mis en exergue. Il remplace le récit de la Cène. Le contexte du repas de fête est pourtant bien présent comme le montre la suite du texte (Jn 13,18ss). Mais il manque complètement la mise en scène habituelle du rite qui forme le blueprint de nos propres pratiques de la Cène.

L’amour, ainsi que le service mutuel qui en est la conséquence, est au coeur de ce qui se passe dans la célébration chrétienne.

§ Tenir la tension dans la célébration

Entre la fête et le service il y a une tension que toute célébration est appelée à tenir. La promesse extraordinaire que contient le culte chrétien, c’est que cette tension peut se tenir. Bien plus : elle est appelée à se réaliser de manière féconde.

C’est dans cette tension que la célébration dominicale communique au monde ce qu’il en est de la vie dans la présence de Dieu. Dans le lien établit entre la fête et le service, la célébration chrétienne fait signe dans le monde en direction du Royaume de Dieu, tel qu’il advient en Jésus-Christ et en ceux qui croient en lui.

Il y a là une valeur sotériologique, rappelée clairement par Karl Barth dans sa Dogmatique (vol. 14). Sur la base du quatrième commandement, le culte n’a d’autre but que de “susciter la foi en Dieu et le renoncement à soi-même.” (p. 64) C’est la promesse qui git dans le signe que la célébration vient placer dans le cours de la vie quotidienne.

2. Célébrer par le média

Sur le fond j’ai l’intuition suivante : l’investissement d’un média ne dénature par la célébration. Au contraire, le média est une composante fondamentale de toute célébration – aussi des célébrations “en présence”.

§ Le rôle du média

On pourrait se dire que la crise nous a contraint à faire usage de média dans nos célébrations (vidéo, téléphone, papier, internet). Le culte “comme avant” serait une célébration faîte sans média, une célébration “en présence”, dans l’immédiat.

Pour ma part, j’affirmerai plutôt le contraire. La crise met en évidence à quel point la célébration est faite de l’investissement de médias. Elle nous force à des déplacements dans la manipulation habituelles du média qu’est la célébration en tant que telle.

Un média c’est ce qui joue le rôle d’intermédiaire. Je ne parle donc pas donc du média réduit à son aspect de “moyen de diffusion de l’information”. La célébration se fait par le biais de l’interaction avec différents média – le chant, les répons, les salutations, les sacrements, la prédication, la danse, l’architecture etc. Elle est elle-même un moyen pour la mise en lumière du quotidien, par la foi en l’action première de Dieu.

Dans une célébration, c’est l’interaction par le média qui crée la communauté célébrante et la rend manifeste dans la réalité.

§ La Cène comme exemple

Dans un culte dominical, ou une messe, c’est le moment de l’eucharistie qui met cela le plus clairement en évidence. La célébration dans son ensemble peut être considéré comme un moyen pour la communication de Dieu dans le monde. Mais la Sainte-Cène est le moment où la création de la communauté par l’interaction avec le média est mise en évidence. À vrai dire, cela vaut de tout sacrement, pas uniquement de la Cène.

Les gestes et les paroles organisées autour de la Cène disent encore une fois la dramatique de la vie de Jésus et font signe vers la réalisation du salut. C’est dans la distribution du corps brisé et du sang versé que, par l’action de l’Esprit-Saint, la communauté des enfants de Dieu est manifestée dans le monde.

Le rite eucharistique est ici le média qui fait signe vers la réalité de la célébration dans son ensemble comme média de la présence de Dieu dans le monde par l’action de l’Esprit-Saint.

§ Le corps comme premier média

Ce que cela met en évidence, c’est qu’il n’y a jamais de pure immédiateté dans une célébration. Ou plutôt: s’il existe quelque chose comme une expérience de l’immédiateté, elle ne se donne pas indépendamment de la médiation de mon propre vécu corporel.

a. Célébrer par le corps

L’affirmation de l’usage inévitable du média dans la célébration et de la célébration comme média est profondément lié avec l’affirmation d’une existence humaine comme existence corporelle. La résurrection des corps – ou de la chair – en est le corollaire. La célébration qui nous est promise n’est pas celle de purs esprits, mais celle de corps, d’âmes et d’esprits.

L’espace dans lequel on se retrouve, le temps que l’on accorde à la célébration et les personnes qui composent l’assemblée célébrante sont tant déléments qui forment la célébration comme média. Le rythme d’une célébration renvoie d’abord au rythme psycho-somatique, plutôt qu’à un ordre du culte bien pensé.

La mémoire, les habitudes, la tradition et l’interaction transgressive avec la tradition jouent également un rôle dans cette condition “corporelle” de la célébration. Les us et coutumes, de même que la place laissée aux improvisations et à la brisure des codes offrent un spectre infini de variations dans la manière d’investir cette interaction hyper-complexe qu’est la célébration.

b. Le corps par-delà lui-même

Mais il faut aller un peu plus loin. Si la base de la célébration est donnée par les contraintes de la médiation psycho-somatique, en même temps ce qui y est vécu excède complètement les limites imposées par les corps et les psychés individuelles, ou collectives. Comme média la célébration fait que les célébrants, dans leur individualité et comme collectivité, font signes au-delà d’eux-mêmes.

Si je peux parler de la célébration comme d’un média c’est au sens précis où elle ne vise à communiquer rien de plus que ce qui s’y déroule. La célébration vaut pour elle-même : sa fonction ne s’épuise pas dans l’édification de la communauté ou dans la satisfaction des désirs et besoins individuels ou collectifs. Suivant Schleiermacher, la célébration a quelque chose d’analogue à l’oeuvre d’art : elle n’a pas d’autre finalité qu’elle-même. En un sens, elle est gratuite, tout en étant complètement excessive. La célébration est toujours au-dessus des moyens des célébrants.

3. Que change l’écran ?

L’un des déplacements principaux provoqués par la crise du COVID-19 est l’impératif de faire usage d’intermédiaire électronique ou numérique pour pouvoir célébrer. L’écran est l’un de ces intermédiaires, que ce soit dans le cas de culte en streaming ou de culte mis en format vidéo. Je fais le choix de me concentrer sur la dimension de l’écran – mais on aurait pu aussi réfléchir à partir du format papier, ou du téléphone.

Le numéro 120 (juin 2020) de Vie & Liturgie offre toute une série de réflexion et de retours sur expérience sur le passage aux pratiques communautaires en ligne en temps de crise. Philippe Golaz pasteur dans la paroisse réformée de Meyrin, offre un retour sur son expérience de culte en streaming. Laure Devaux, coordinatrice pour les paroisses réformées de l’Erguel (USBJ) propose un bout de discernement sur la suite à donner aux nouvelles rencontres suscitées par le changement de format. On peut aussi aller voir les impulsions données par Jean-Marc Leresche.

§ Deux formats de célébration autour de l’écran

Le culte en streaming ou le culte vidéo sont des formats distincts de célébration avec écran. Il faut les distinguer en ce qui concerne les conditions de célébration et l’évaluation théologique.

a. Culte Streaming

Dans le cas du culte en streaming la célébration a lieu par une interaction directe. Elle cadrée par une même séquence temporelle et par une même plateforme d’interaction (visio-conférence, chat, etc.). Elle commence à un moment donné et se termine à un autre. Soit on participe de cette séquence temporelle, soit on n’y participe pas.

En somme, le culte en streaming réduplique structurellement la célébration de l’assemblée au temple, mais avec un cadre technique différent. Elle implique aussi de disposer des appareils qui permettent cette interaction (connexion internet bon débit, support informatique pouvant assumer l’accès à la plateforme et à son service, etc.). Ce format peut offrir une meilleure interactivité que la célébration au temple. On le voit notamment dasn les possibilités qu’offre le chat pour la prière d’intercession.

b. La vidéo en ligne

Le deuxième format est celui de la vidéo mise en ligne. Ici la célébration se fait par une interaction différée qui se décompose en deux temps de célébration distinct. D’une part, il y a célébration pour ceux qui interviennent dans la préparation de la vidéo. D”autre part il y a célébration pour ceux qui consomment la vidéo dans un cadre qui peut varier. Ce cadre peut être laissé à l’arbitraire des individus ou être proposé par des consignes accompagnant la vidéo. Elles peuvent être intégrées à la vidéo ou être proposée sur un autre support. Avec des systèmes d’inscriptions on peut même imaginer des cadres “obligatoires” ou “imposés”.

Dans le cas de la célébration par vidéo, il y a dans une premier temps une séquence temporelle qui se conclut avec la mise en ligne de la vidéo – soit on y participe, soit on y participe pas, ce qui implique de faire partie du groupe qui contribue à la construction de la vidéo. Toute la difficulté sera alors de permettre de donner accès au sens de la célébration à des célébrants qui ne se rencontreront peut-être jamais lors du processus de création de la vidéo. Le produit final peut être une manière de lier ces personnes qui ne se sont pas rencontrées lors de la création de la vidéo, mais leur temps était bien celui de la création, celui du visionage étant un autre temps de célébration.

Dans le second temps, la célébration est déterminée par le visionnage et l’interaction avec la vidéo et non par un cadre temporel précis. Ici l’élément clef est la constitution de la responsabilité de celui qui visionne la vidéo : lorsque je regarde une vidéo de célébration et que j’ai célébré, je n’ai pas simplement consommé une vidéo, j’ai été constitué comme sujet libre et responsable devant Dieu et mon prochain dans le monde. Par ce que je viens de faire, mon quotidien a été mis en lumière et la promesse qui le constitue a été annoncée dans mon existence tout entière.

c. La difficulté de la vidéo

Un poids certain repose ici sur les épaules de l’individu qui dans la structuration de la célébration n’est pas porté par l’activité de la communauté, mais doit lui-même assumer la mise en place des conditions qui feront que ce visionage sera, ou ne sera pas, un temps de célébration. À ce moment un site internet, un set de consignes ou des groupe de discussion parallèles, peuvent favoriser l’entrée individuelle dans la célébration. On peut aussi laisser à la vidéo elle-même la tâche d’être ce qu’elle doit être : produit de consommation, oeuvre d’art ou média de la célébration. De toute manière, en définitive, ce n’est pas la consigne humaine qui fait la célébration, mais l’action souveraine de l’Esprit-Saint.

Le cas du culte-TV est un intermédiaire entre ces deux formules. Il n’offre pas d’interactivité directe, par contre il lie la personne à un horaire déterminé – à moins qu’elle ne regarde le culte en différé, mais ce qui renvoie la célébration au cadre du “culte vidéo”.

§ L’écran comme condition d’interaction

Sur le fond, je pense que l’écran ne change rien à la possibilité de la célébration comme telle. Des gens vont se rassembler dans un lieu et une heure prévue pour participer à une célébration. Des personnes suivent l’appel de Dieu à de vivre en liberté devant lui et avec lui pendant un temps délimité.

Autrement dit, la valeur spirituelle de la célébration ne change pas en fonction de la technique investie pour son exécution.

Ce qui change en revanche de manière prépondérante avec l’usage d’un intermédiaire qui permet une télécommunication, tel l’écran, c’est la complexité sensorielle de l’interaction personnelle.

a. Le niveau de l’interaction

Une célébration au temple implique une interactivité hyper-complexe. Tous les sens sont sollicités, ainsi que les fonctions sociales du comportement. C’est cette complexité qui est réorganisée par l’intermédiaire qu’offrent l’écran, internet, un téléphone ou autre tout autre élément technique.

Cette simplification trouve son complément dans le fait que pour que l’interaction ait lieu de manière satisfaisante, celle-ci doit être bien plus maîtrisée et contrôle qu’elle ne l’est – et encore – en présentiel.

Par l’intermédiaire de l’écran, il y a sous certains aspects une simplification de l’interaction. La pression exercée par le groupe n’est pas la même, il y a une plus grande marge pour un confort sensoriel, a priori on se déplacera moins, on ne perçoit pas toutes les informations liées à l’interaction infraverbale.

b. L’enjeu du contrôle

De l’autre côté, cette simplification de l’interaction a pour corollaire un plus grand contrôle dans ce que l’on peut donner dans l’interaction avec le média afin qu’il y ait célébration. Du côté d’un culte en streaming, c’est le liturgie qui se retrouve avec la responsabilité d’une coordination fine des interactions. Du côté d’une vidéo c’est le ciselage technique et artistique de la vidéo qui va demander beaucoup d’investissement et de compétence, ainsi que le soin spirituel de la communauté célébrante formée par les personnes qui interviennent dans la création de la vidéo. Le consommateur de la vidéo portera individuellement la responsabilité du cadre de la célébration.

L’écran m’impose un set de contraintes techniques : celles-ci ne rendent pas impossible ni insensées la célébration en ligne, mais elles en change les conditions. C’est à partir de ces conditions, dans l’écoute de la Parole de Dieu, que l’on peut discerner la fécondité, ou non de l’usage de tel ou tel média pour vivre la célébration.

Les problèmes de la célébration par écran interposés

Ces réflexions sur la célébration par écran interposés n’étaient pas très critiques jusque là. Or il y a quelques points où l’on pourrait interroger la légitimité de l’usage des nouvelles technologies pour vivre la célébration.

J’en vois principalement deux : celui posé par la technique et celui posé par la consommation.

§ Le problème de la Technique ?

Eloïse Deuker, pasteure dans le canton de Vaud, fait appel à la réflexion de Jacques Ellul (1912-1994) sur la Technique pour interroger le fait de filmer des obsèques (Vie et Liturgie vol. 120, p. 11). Il y a effectivement un risque que dans l’usage des nouvelles technologie, la Technique l’emporte sur l’impératif éthique qui gît au fond de toute célébration.

a. Le sujet libre et responsable

Pour le dire autrement, le risque est que la dimension technique des médias que nous investissons deviennent notre préoccupation principale. Il y a le risque que l’on évacue complètement la constitution du sujet libre et responsable – responsable devant Dieu et par Dieu – que l’être-humain est appelé à être au profit d’une maîtrise de l’environnement technique et de l’impératif d’efficacité qui l’accompagne. L’enjeu ultime n’est alors pas de savoir si dans notre célébration nous avons rendu gloire à Dieu, mais si la vidéo est bien montée ou si tout a marché au niveau de l’usage de l’interface de visioconférence.

Dans cette domination de la Technique est aussi évacuée tout le coût qu’engage tel ou tel intermédiaire, tel ou tel appareil. Quel est le coût écologique, environnemental et social qui accompagne la production des vidéos, de notre matériel informatique et le maintien des serveurs qui hébergent les vidéos-conférences ?

b. Une spiritualisation excessive de la célébration

Un autre risque que je vois est celui de perdre le rapport au corps. Le fait de réduire l’interaction à ce que permet l’interface numérique risque de nous faire oublier que même dans cette situation, c’est aussi avec notre corps tout entier que nous célébrons. Environnement sensoriel, posture, attention, cadre temporel, tout cela rentre en compte dans une célébration par écrans interposés. Mais l’interface numérique, d’elle-même, favorise une “spiritualisation” de la célébration.

c. Liturgie et technique

D’un autre côté, il est clair que la Technique est déjà intégrée dans les célébrations dominicales. Je ne pense pas ici à l’amplification sonore ou à l’usage de beamer, mais à la liturgie.

À ce titre, les lois sur le sacrifice (Lv 1-7) forment comme le manuel technique pour l’exercice du culte sacrificiel. C’est par la liturgie que la technique trouve sa place dans le culte. Elle unifie, standardise, simplifie, facilite. L’efficacité d’un culte va se mesurer à l’efficacité de sa liturgie.

Il ne s’agit du coup pas de “refuser” la technique dans la célébration. Cela n’aurait aucun sens. L’enjeu est de discerner dans quel mesure notre usage de la technique prend ou non le dessus sur la constitution des sujets libres et responsables que les célébrants sont appelés à être.

§ Le problème de la consommation?

Un autre point qui peut poser question est celui de la consommation. Cette question semble se poser surtout pour les célébrations en format vidéo. L’indépendance de la vidéo n’empêche-t-elle précisément pas l’engagement qu’implique la célébration ? Pas besoin de prier, pas besoin de chanter, pas besoin d’écouter pour quand même regarder la vidéo. Je peux me contenter de regarder la vidéo et passer à une prochaine, à une autre et encore une autre.

a. Un besoin apparent

De nombreuses personnes ont souligné à quel point les vidéos. semblent répondre à un besoin. Il en va de même pour d’autres productions numériques. Par cet intermédiaire des personnes trouvent de quoi se nourrir spirituellement, de quoi faire face à la crise. Il y a toute une communauté qui se créé autours de ces vidéos. Devrait-on les abandonner parce qu’au fond ils ne formeraient pas réellement communauté autour de la vidéo ? Le seul point qui les lierait serait le fait de consommer passivement ces vidéos.

Là aussi, je pense qu’il faut discerner.

b. Célébration et consommation

La consommation fait entièrement partie du culte. Le fait de se nourrir auprès de Jésus (Jn 6) ou d’étancher sa soif auprès de lui (Jn 4) est au coeur des réflexions du quatrième évangile. De même, dans l’Ancien Testament, le Dieu d’Israël prend sur lui les attributs des divinités de la fertilité (Os 14,5-9). La Cène, et la célébration en général, sont un moment où l’on se nourrit (1 Co 11,20-22).

La fait de participer à un culte en présence ne garantit pas non plus que l’on y participe activement. On peut se contenter de consommer passivement ce qui est donné.

c. Le sens de la consommation

La pointe de célébration chrétienne, c’est que l’on ne peut pas consommer le corps du Christ sans soi-même donner sa vie. Il n’y a pas célébration sans conversion ni repentance. Sur ce point, voir ma prédication sur Jn 6.51-59, Manger sa chair. Cela renvoie à la tension entre “fête” et “service” que j’ai évoqué au début. Dans le contexte de la célébration eucharistique, l’agnus dei vient mettre précisément cela en jeu.

Quelques soit le média par lequel communauté se rassemblera, il y a à discerner si la rupture avec le quotidien est manifestée. Lorsque je me nourris en participant à la célébration, ce n’est pas parce que je dois prendre des forces pour survivre au quotidien. Si je me nourris c’est parce que je suis moi-même devenu pain pour le monde. Je peux donner en excès. Dans la célébration mon besoin est comblé et ma coupe déborde.

Quelques références

§ En français

En francophonie, on connait surtout le classique du théologien neuchâtelois Jean-Jacques von Allmen, Célébrer le salut. Doctrine et pratique du culte chrétien (Labor et Fides, 1983), ou encore l’ouvrage plus récent du théologien italien Ermanno Genre, Le culte chrétien. Une perspective protestante (Labor et fides, 2008). Ce sont les “classiques”.

La revue Vie et Liturgie dans son numéro 120 propose un dossier stimulant qui comprend des retours sur expériences de diverses situation (casual, célébration) dans le cadre de la crise du COVID-19. Il présente aussi quelques réflexions critiques.

L’essai stimulant et provoquant du théologien protestant américain Harvey Cox, La fête des fous. Essai théologique sur les notions de fête et de fantaisie (Seuil, 1971). 1969 pour son édition originale en anglais. L’ouvrage se lit très bien et invite à élargir le spectre de compréhension de ce qu’est le culte comme célébration et sa fonction pour le quotidien.

§ Ecclésial

§ En allemand

Larticle de Wolfgang Ratzmann, professeur émérite de théologie pratique à l’université de Leipzig, intitulé “Evangelische Spiritualität und Gottesdienst” publié dans le volume 2 du Handbuch Evangelische Spiritualität (pp. 443ss) vaut également le détour. Il pose les bases pour une réflexion sur la place de la célébration dans la spiritualité. On peut consulter également tous les articles du volume 3 sur les différents éléments de la célébration, en lien avec la spiritualité.

je recommande les textes très complet de l’EKD sur le culte (Gottesdienst) ; sinon les pages sur le culte en cours de construction sur le site de l’Eglise Evanglique Réformée de Suisse sont bien aussi. Pour ceux qui savent l’anglais, je recommande avec joie les pages ReformedWorship.org.

§ Tradition réformée

En amont, on peut remonter aux réflexions de Friedrich D. E. Schleiermacher sur la célébration comme fête (Fest) et comme jeu (Spiel) dans ses leçons de théologie pratique. Le texte de ces leçons n’a pas encore été édité dans l’édition critique. Il faut donc se référer à l’ancienne édition du pasteur Jacob Frerichs (Reimer, 1850) dans la collection des Sämmtliche Werke. Elle est accessible sur Google Books. Die praktische Theologie nach den Grundsätzen der evangelischen Kirche. C’est l’introduction de la première partie qui est particulièrement intéressante pour le thème de la célébration (pp. 68-82). Schleiermacher y présente l’idée du culte comme fête, ainsi que le rapport de la célébration à l’art. La célébration est le moment, dans le monde, où la vie chrétienne est présentée au monde (p. 156).

En complémentarité, avec ces textes, je renvoi aussi au § 53.1 de la Dogmatique de Karl Barth (vol. 14, Labor et Fides, 1964, pp. 47-73) qui thématise clairement la fonction théologique du jour de fête (Feiertag, traduit en français par “jour de repos”) pour la vie humaine dans la création. La célébration dominicale inaugure la semaine à la lumière de la promesse de Dieu. Elle donne son sens et sa limite au travail humain. La liberté humaine comme une liberté avec Dieu est au centre de ces réflexions.


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