Des Églises qui implémentent l’innovation : un inventaire

Plusieurs églises réformées de suisse romande avaient initiée des implémentations de l’innovation – notamment l’EERV (2012-2022) avec le Labo Khi – mais sans aller au bout du geste.

Face à cela et alors que l’EERV se trouve dans une phase de réforme (Eglise29), il me paraît utile d’inventorier comment d’autres Églises ont mis sur pied un dispositif d’implémentation de l’innovation.

Une publication récente en Allemagne a analysé des projets où des Églises protestantes ont mis en place des dispositifs visant à favoriser l’innovation ou à la développer. Dans la mesure où ces Églises ont un héritage social et culturel analogue à celui des Églises réformées en Suisse, il me semblait intéressant de traduire leurs tentatives en français.

Référence. Sandra Bils, Tobias Faix, Stefan Jung et al., Erprobung empirisch. Resultate und Reflexionen im Kontext der Erforschung landeskirchlicher Innovations- und Erprobungsräume, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2024. Le livre est téléchargeable en libre accès sur le site de l’éditeur.

Dans un autre article je reviens sur les enseignements que l’on peut tirer de ces implémentations du point de vue de la modélisation théorique de l’innovation en Église, ainsi que des transformations réalisées.

L’Église protestante du Rhin

En 2019 le synode décide d’investir pendant 10 ans, 600’000 annuellement dans le développement d’espaces d’expérimentations (environ 0,11% du budget annuel). Un poste de coordination de projet a été créé pour assurer le soutien professionnel, la mise en réseau, la communication et la formation des participants. Le but est de créer et de soutenir des espaces où l’on expérimente d’autres manières d’être Église que celles qui sont établies, afin d’en tirer des leçons utiles à l’ensemble de l’Église. Une équipe de recherche a accompagné le projet d’ensemble, dans une perspective de recherche action.

30 initiatives ont été financées durant les 3 premières années du programme.  L’éligibilité est négociée au cas par cas, auprès d’un comité, sur la base d’objectifs fixés par les projets eux-mêmes.

L’équipe de recherche a mis en place une « carte de l’innovation » (Innomap) qui permet de situer un projet en fonction de sa « déviation » par rapport au modèle traditionnel. Il identifie 9 axes de déviations répartis en 3 grandes familles (Relations, Prestations, Vie communautaire).

L’Église de Lippe

Dans le cadre d’un processus de développement à l’horizon 2030, amorcé en 2015, le synode de l’Église de Lippe décide en 2018 de mettre en place des espaces d’expérimentations. Le projet est limité dans le temps (2019-2025) et bénéficie d’un budget total de 1’750’000 € qui seront alloués à 13 projets, avec un plafond de 50’000 € de soutien annuel par projet. L’enjeu était de rassembler des expériences et d’en tirer des pistes pour l’Église en général : dans cette visée, les projets doivent notamment tester des ruptures ciblées (paroisse, ministère, bâtiments).

Cinq entités différentes accompagnent et structurent l’expérimentation : 1) un groupe de pilotage, qui agit au niveau des décisions stratégique et décide de l’allocation des fonds ; 2) Un groupe d’experts qui a établi les directives de financements et qui offre un soutien aux projets et participe aux bilans ; 3) La gestion de projets assure la coordination opérationnelle et fait le travail de mise en réseau ; 4) un groupe d’accompagnement a un œil sur la cohérence globale entre les projets et le processus d’ensemble ; 5) un groupe d’accompagnement qui vise à offrir un coaching et un soutien général (juridique, théologique et administratif).

Pour pouvoir être éligible, un projet doit satisfaire 11 critères différents : 1 Définir une durée de projet précise (début et fin) ; 2 Présenter un plan financier incluant coûts, fonds propres et subventions; 3 Cibler un public précis, peu ou pas atteint jusqu’alors par l’Église; 4 Répondre aux défis identifiés dans la décision synodale de 2018; 5 Mettre en œuvre les fonctions essentielles de l’Église (rendre gloire à Dieu, grandir dans l’amour, honorer le droit, s’exposer au monde) ; 6 Transformations des logiques traditionnelles : Remettre en question au moins l’une des trois logiques classiques : la Paroisse (Parochie), le Ministère à plein temps (Hauptamt) ou les Bâtiments (Gebäude) ; 7 Fixer des objectifs mesurables et des jalons de réalisation ; 8 Organiser une redistribution des responsabilités avec un engagement significatif des bénévoles laïcs ; 9 Partenariat obligatoire : Être conçu comme un projet de coopération avec au moins un partenaire externe (paroissial, ecclésial ou civil) ; 10 servir de laboratoire modèle transférable à d’autres contextes ; 11 Autofinancement futur: Rechercher des sources financières alternatives, la caisse centrale n’assurant aucun refinancement automatique après la fin de la période de subvention.

L’Église protestante du milieu de l’Allemagne

L’Église décide en 2015 de mettre en place des espaces d’expérimentations – elle est alors la première des Églises membres de l’EKD à le faire. Elle s’inspire alors d’impulsions issues de l’Église anglicane (Fresh Expression of Church) et de programme hollandais (Pioniersplekken), ainsi que du diocèse de Poitiers.

Le budget annuel du fond d’innovation s’élevait au départ à 2,5 millions d’euros / ans. Il s’est réduit à 600’000 euros/ans. L’attribution d’un soutien se fait en fonction de 7 critères : la naissance d’une nouvelle communauté chrétienne (koinonia), le dépassement de la logique traditionnelle de la paroisse (sur le plan territorial, professionnel ou immobilier), l’accès pour les personnes éloignées de l’Église (martyria), l’ancrage contextuel (diakonia), la participation active des laïcs, la diversification financière (fundraising) et le développement d’une spiritualité vécue (liturgia).

Un gros projet peut bénéficier de 25’000 euros de soutiens/ans, sur une durée maximale de 8 ans. Il doit répondre aux 7 critères. Un projet mineur bénéficie d’un soutien ponctuel de 15’000 euros. Il ne doit répondre qu’à 4 critères. En 2023, 65 demandes de soutien ont été formulées. 51 projets sont actifs et 14 ont pris fin.

Le synode vote le budget du fond et reçoit les rapports d’évaluation. Un comité de direction a la responsabilité stratégique du programme de financement. Un comité opérationnel gère l’attribution des fonds et l’accompagnement des projets. Une équipe d’expertise indépendante offre un retour d’expérience.

L’Église a mise en place différents formats de rencontre pour accompagner les projets : une rencontre annuelle qui vise à mettre en réseaux des communautés de pionniers ; des visites sur le terrain ; des tables rondes virtuelles sur des sujets pratiques ; un séminaire de deux jours sur une thématique précise ; une rencontre ouverte annuelle, pour élargir le cercle des personnes intéressées.

L’Église luthérienne de Saxe

En 2018, le synode lance le projet « Percées missionnaires » qui a pour objectif premier de financer et de tester des formes complémentaires d’activité ecclésiale destinées en priorité aux personnes éloignées ou déconnectées de la foi chrétienne. Le projet joue sur deux pieds : A) 3,6 millions sur 6 ans pour le financement de 6 postes pastoraux, dont 1 utilisé pour la coordination. Les 5 autres postes ont finalement été partagés sur 8 projets (avec des temps partiels) ; B) 2,4 millions d’euros sur 6-8 ans pour le financement des projets et initiatives issus du terrain et portés par des personnes qui ne sont pas pasteurs – avec l’idée que le financement local doit augmenter de manière progressive.

16 projets sont soutenus, tant au niveau des niches, que dans les échelons intermédiaires de l’organisation (districts). La visée de cette première phase d’expérimentation est d’acquérir l’expérience pour des transformations plus larges qui devraient avoir lieux en 2025. En prévision de cette étape, le projet M25 prend la décision structurelle de confier 2 postes pastoraux pour l’innovation par district – ce qui crée une seconde structure pastorale, intégrée de manière permanente dans la système de répartition des postes. Un poste doit servir à ouvrir les projets existants à de nouvelles personnes, l’autre doit explorer des territoires inconnus.

L’Église a mis en place une plateforme de réseau : Kirche, die weiter geht, qui propose des séances de coaching et des visites de terrain, de la part d’un coordinateur, une rencontre trimestrielle des pasteurs-pionniers. Le réseau vise à favoriser l’expérimentation, la formation et la prière commune.

L’Église protestante du Württemberg

En 2021, l’Église décide de mettre en place 10 postes pastoraux à visée d’innovation (Innovationspfarrstellen). Là où d’autres Églises visent aussi à expérimenter sans pasteurs, ici l’Église lie directement l’innovation à la figure du pasteur.

Chaque pasteur est nommé pour une durée de trois ans à un poste partagé : 50 % de son temps est dédié au projet innovant, tandis que les autres 50 % sont consacrés à un ministère paroissial classique dans une paroisse géographique traditionnelle (Parochie), dans le cadre d’une circonscription d’Église (Kirchenbezirk). Une initiative est sélectionnée par appel à projet. Une référente coordonne les activités.

L’Église de la confession d’Augsburg (luthérienne) en Autriche

En 2020, l’Église met en place des espaces d’expérimentations, dans le cadre du processus stratégique « Vivre de l’Évangile » (Aus dem Evangelium leben). Le projet vise à développer des projets, afin d’en tirer des résultats qui sont directement injecté dans la gouvernance d’Église et sa structure juridique. Une dotation de 1’755’044 euros finance la période 2022-2024. 59 espaces d’expérimentations ont été approuvés en deux vagues de candidatures (34 projets en 2022 et 25 supplémentaires en 2025). Un projet peut bénéficier d’un soutien qui peut aller de 3000 à 35000 euros par ans.

Chaque initiative locale doit se rattacher à l’un des piliers du processus stratégique : a) Phares de l’Évangile (identité et spiritualité luthérienne) ; Servir ensemble (axé sur la redéfinition des équipes ministérielles et du travail avec les bénévoles) ; Au-delà de l’horizon (développement au niveau régional et de structures post-paroissiales).

L’Église protestante aux Pays Bas

En 2012, l’Église prend la décision de réduire drastiquement ses finances centrales, pour réinvestir la somme économisée dans l’innovation. L’objectif était d’avoir 100 lieux pionniers en 2016 (84 effectifs à cette date). En 2023, le programme répertorie 184 initiatives (110 sont en activités et 74 ont terminé leur cycle – 38 se sont transformés en communautés durables, 26 ont été arrêtée et 10 ont pris un autre chemin). Trois principes directeurs guidaient la formation des projets : 1) l’adaptation au contexte (écouter ce qui se passe localement) ; 2) le travail à partir d’une foi partagée (le projet doit mûrir au sein d’une équipe) ; 3) la construction d’une communauté durable).

Le budget d’amorçage est de 15’000.- par ans, suivant une dynamique bottom up, avec un soutien national, avec un fort appui sur des équipes bénévoles laïques. L’Église propose une formation aux équipes (Lerngemeenschap). En 2019 l’Église a également adapté son système juridique : il distingue dorénavant entre la paroisse traditionnelle (la maison), les communautés pionnières établies (la tiny house) et les projets aux contours plus flexibles (la caravane). Les travaux de Michael Moynagh (Pioniersreise) et Gert-Jan Roest font références.

Des Églises réformées en Suisse

Ces exemples étrangers peuvent être comparés aux développements qui ont eu lieu en suisse alémanique – la Suisse romande a connu en effet une dynamique de développement de l’innovation, notamment avec la mise en place de ministères pionniers dans l’Église Protestante de Genève et d’un laboratoire de Recherche et Développement dans l’Église réformée vaudoise. Mais ces dynamiques semblent être arrêtées à mi-chemin, là où les Églises alémaniques ont fait des pas supplémentaires dans l’implémentation de l’innovation.

Église réformée Berne-Jura-Soleure

Le synode a pris en 2020 la décision de mettre sur pied un fond d’expérimentation consacré à des « nouvelles formes de présence ecclésiale ». Le fond s’accompagne d’une plateforme d’accompagnement : Église qui bouge. Des équipes peuvent soumettre un projet via un formulaire en ligne. Ce projet peut ensuite bénéficier d’un financement du fond d’expérimentation – un soutien maximum de 100’000 répartis sur trois ans, finançant maximum 50% du budget du projet. À la suite d’une évaluation, le soutien se prolonge à l’aide d’un fonds de développement. La phase finale consiste en la reconnaissance d’un projet, qui devient alors une partie intégrante de de l’Union synodale – la MetalChurch est le premier projet à avoir passé cette étape (RTS, 25 novembre 2025). Les projets bénéficient également d’une mise en réseau et de l’accompagnement de 9 professionnels (3 EPT au total).

La brochure explicative du projet de soutien définit l’innovation de la manière suivante : « L’innovation telle que la conçoit Église qui bouge signifie façonner l’Église afin qu’elle soit accessible, crédible et pertinente pour les personnes d’aujourd’hui – enracinée dans l’Évangile et ouverte à différentes formes sans être liée à un modèle unique. » Elle peut avoir lieu au sein de structures existantes (les paroisses), par le biais de nouvelles collaboration, se focaliser sur des groupes cibles qui ne sont pas couverts par les paroisses ou développer des formes d’Église qui ne s’inscrivent pas dans la structure territoriale habituelle. 

Église réformée du canton de Zürich

Dans le cadre de ses processus de réformes internes, l’Église réformée du canton de Zürich a adopté en 2022 un important concept d’innovation. Ce concept permet à l’Église de prendre activement en main la thématique de l’innovation, de légitimer le soutien et l’émergence de projets novateurs. Un crédit d’innovation de 5 millions a été mis en place : celui-ci permet d’offrir des ressources aux départs d’un projet et sert de porte d’entrée à un réseau d’acteurs de l’innovation. Un projet peut bénéficier d’un petit soutien (20’000.-) pour une durée de 1-2 ans ou d’un soutien plus importants (200’000.-) pour une durée de 3-7 ans. Les projets peuvent également bénéficier d’un accompagnement au-travers des différences phases de développement. L’Église cantonale met trois collaborateurs à disposition pour ce travail de soutien (Deine Idee reformiert).

Le concept d’innovation indique les critères suivants : 1) le projet constitue une communauté émergente, qui vient compléter l’offre paroissiale installée ; 2) le projet se comprend comme une partie prenante de l’Église réformée et de ses valeurs ; 3) le projet s’adresse à des groupes de personnes qui ont un rapport distancié à l’Église ; 4) le projet suit une logique participative ; 5) la spiritualité vécue et les rencontres régulières prennent une place importante dans le projet ; 6) le projet a un nom qui permet de l’identifier publiquement ; 7) le projet a une équipe de direction identifiée ; 8) le projet poursuit une logique de croissance et cherche des sources de financement alternatifs ; 9) le projet est reconnu et soutenu par un exécutif de l’Église (paroisse, ou église cantonale).

Église réformée du canton d’Argovie

Le synode du 1er juin 2022 a décidé de la mise en place d’un fond pour l’innovation, qui est entré en activité à partir du 1er janvier 2023. Selon les lignes directrices, un projet peut être soutenu à une hauteur maximum de 30’000 sur deux ans pour max. 50% du budget du projet. Les projets doivent s’appuyer d’office sur d’autres sources de financement. Les demandes sont examinées par une commission et les projets publiés sur une page dédiée de l’Église cantonale. Des rencontres régulières de réseautage sont organisées par un groupe de coordination. Une fois le projet terminé, un bilan est fait auprès de l’Église cantonale. Au bout des deux ans de lancement du projet, celui-ci doit pouvoir s’autofinancer pour assurer sa pérennité.

Les projets ont pour but d’explorer de nouveaux formats d’Église : il s’agit de tester des prototypes, d’atteindre de nouveaux groupes, d’identifier des manières d’être Église qui vont au-delà de la pratique habituelle, dans le but de la remplacer peut-être à l’avenir. L’engagement des laïcs est particulièrement valorisé. Les projets se situent dans une logique d’apprentissage, d’engagement (ce qui se manifeste notamment dans l’aspect financier). Le droit à l’erreur et à l’expérimentation est central dans le dispositif, le but étant d’explorer des terrains inconnus. Quatre projets ont été validés en 2023, sept en 2024.

Conclusion ouverte

Ce rapide tour d’horizon fait apparaître, au-delà de la diversité des contextes et des échelles, une trame étonnamment convergente. Partout, l’implémentation de l’innovation est passée par une décision synodale explicite : c’est l’autorité commune de l’Église qui légitime l’expérimentation et débloque les ressources – jamais l’inverse.

Partout aussi, les dispositifs combinent les mêmes éléments : un fond dédié et borné dans le temps, des critères d’éligibilité plus ou moins formalisés, des structures d’accompagnement professionnelles, une mise en réseau des projets, et une exigence d’évaluation ou de transférabilité des leçons vers l’ensemble de l’organisation.

Enfin, tous ces dispositifs partagent un même pari : celui du droit à l’erreur, la volonté d’atteindre des publics distanciés, et une forte valorisation de l’engagement laïque – même lorsque l’on lie l’innovation à la figure pastorale, comme dans le Württemberg ou en Saxe (partiellement).

Les montants en jeu restent modestes au regard des budgets annuels : de 0,1 % à 1 % selon les Églises. Le facteur décisif n’est donc pas financier, mais structurel : ces Églises n’ont pas seulement financé des projets, elles ont modifié leur gouvernance pour accueillir l’expérimentation – jusqu’à adapter leur droit, comme aux Pays-Bas, ou à intégrer des postes d’innovation dans leur système de répartition des charges, comme en Saxe.

C’est précisément ce geste qui, en Suisse romande, est resté inachevé. Les ministères pionniers genevois ou le Labo Khi ont ouvert des pistes ; mais sans relais synodal, sans fond pérenne ni structure d’accompagnement consolidée, ces expérimentations n’ont pas (encore) pu modifier l’organisation ecclésiale.

Dans un autre article, je reviens sur les enseignements tirés de ces dispositifs, notamment pour la modélisation de l’innovation.

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