Peut-on transformer l’Église ? Analyses dans le contexte protestant

Face aux changement sociétaux, les Églises sont en ce moment en train de développer leur propres discours et dynamiques d’innovation.

Soyons clairs : il n’a pas fallu attendre le 21e siècle, pour que des personnes « innovent » dans le christianisme et dans l’Église. Mais l’adoption d’un discours autour de l’innovation par les anciennes Églises d’État en Europe est liée à leur autonomisation croissante, au développement de leur appareil organisationnel, ainsi qu’à la lente sortie de Chrétienté, caractéristique de la deuxième moitié du 20e et du 21e siècle (Cf. McLeod 2021 ; Lienhard 2022).

En Suisse, durant ces 10 dernières années ont peut observer plusieurs Églises cantonales déployer des dispositifs d’innovation (Innover dans les Églises réformées en Suisse, 2 février 2025). C’est aussi le cas ailleurs, notamment dans l’espace germanophone.

Une publication récente a fait le point sur ces développements en comparant pas moins de 8 dispositifs différents (Bils, Faix, Jung et al. 2024). Les résultats de cette étude méritent une attention particulière, car les Églises réformées suisses ont une histoire et des héritages comparables aux Églises d’Allemagne.

Dans cet article j’en présente les principaux aspects – que j’ai notamment évoqué lors de la journée cantonale de l’innovation 2026 de l’EERV.

Modèle de l’innovation

L’étude propose un modèle théorique, inspiré des travaux sur les transformations technologiques et sociales de Frank W. Geels. L’innovation peut être modélisée comme un mouvement de transformation systémique impliquant trois niveaux distincts (Multi-Level Perspective).

Cette modélisation distingue trois niveaux : le paysage (niveau macro), le régime (niveau méso) et les niches (niveau micro).

Le régime (niveau méso). Il représente le système en place – dans notre cas, une Église (culture, organisation, sociologie, etc.). Le régime vise la stabilité, est composé d’institutions, de structures, de traditions, de normes et de routines. C’est à ce niveau que l’innovation vise à produire des changements. Mais le régime tend naturellement à l’inertie et ralenti les transformations par sa force de conservation.

Le paysage (niveau macro). Il s’agit du contexte global et des grandes tendances sociétales qui influencent l’ensemble d’un système. La sécularisation, l’individualisation, les crises imprévisibles (pandémies, guerres) ou l’érosion d’un équilibre politique sont de tels facteurs d’influence. Ceux-ci exercent une pression sur le régime, pouvant mener à sa déstabilisation, générant des opportunités de changement.

Les niches (niveau micro). Ce sont des espaces d’incubation isolés, voire protégés, où naissent les innovations et des possibilités alternatives. Dans ces niches, les pionniers testent leurs intuitions, font des expériences et participent à des réseaux d’acteurs avec une grande flexibilité et sans les contraintes du système établi.

Ces niveaux sont en interactions les uns avec les autres, suivant différents mouvements.

Micro => Méso : Des innovations nées dans les niches se développent, s’organisent et finissent par entrer en concurrence avec des éléments du régime, provoquant à terme un changement dans le régime, voire du régime.

Méso => Méso : Des niches émergent à l’intérieur même du régime (intrapreneuriat) et conduisent à son renouvellement.

Macro => Méso : Une pression massive venant du paysage (comme une baisse brutale des ressources financières) force le régime à changer, l’obligeant souvent à adopter des solutions issues des niches, alors qu’il pouvait les ignorer auparavant.

L’innovation se laisse ainsi décliner en plusieurs moments.

Succès de niche : Développement d’expérimentations isolées sans influence majeure sur le système global.

Diffusion : Les innovations réussies commencent à s’imposer à petite échelle, mais se heurtent à la stabilité du régime.

Déstabilisation : La pression conjointes des innovations et du contexte sociétal déstabilise le régime, créant une « fenêtre d’opportunité » pour un changement plus significatif.

Substitution ou transformation du régime : un nouveau modèle est accepté et finit par remplacer ou transformer radicalement l’ancien système.

Cette modélisation est intéressante car elle propose une approche réaliste du changement dans l’organisation ecclésiale.

Elle pense l’innovation partir d’un contexte plus large et donc d’un ensemble d’acteurs qui tiennent des positions contradictoires dans l’interaction. L’innovation n’est pas uniquement le fruit de génies créatif : ce modèle invite à prendre au sérieux la dimension systémique du changement en Église et notamment la nature conflictuelle de ce changement.

Dans ce modèle, l’innovation ne se laisse jamais complètement maîtriser ou piloter – ce qui déjoue les fantasmes à l’égard des processus d’innovation eux-mêmes, qui sont souvent accompagné d’un gros effort marketing, visant précisément à les rendre désirables.

Ainsi, la transformation de l’Église apparaît moins comme une application technique que comme une danse complexe entre stabilisation (la force de cohésion et de stabilisation du régime), passion (le changement subi), action (le changement que l’on provoque) et laisser-aller (le renoncement à l’action et à la stabilisation). Cette danse elle-même prend la forme d’un jeu politique au sein de l’Église, ou la distribution du pouvoir tient une place cruciale.

Enseignements retirés de l’étude

L’étude de Bils, Faix, Jung et al. (2024) tire quelques enseignements instructifs de l’implémentation de structures dédiées à l’innovation dans les Églises protestantes – on trouvera la description de ces implémentations dans cet article : « Des Eglises qui implémentent l’innovation« . Dans ce qui suit, je les mets en lien avec des dynamiques présentes également en Suisse, mais qui ne sont pas étudiées par l’ouvrage.

Innovation incrémentale et exnovation : Plus qu’une révolution totale, l’innovation réalisée dans ces projets est souvent « incrémentale » (amélioration de l’existant).

Les différents projets étudiés se caractérise surtout par une « exnovation disruptive » : les espaces d’expérimentations gagnent en liberté en abandonnant les éléments institutionnels lourds et contraignants. Autrement dit, l’innovation est entreprise dans des coordonnées relativement habituelles pour le régime – mais des éléments établis sont lâchés. Ceci se reflète notamment dans le fait qu’une majorité des personnes atteintes par les projets ont déjà un lien préexistant avec l’Église, souvent par la socialisation. Les projets atteignent les distanciés, mais pas des publics complètement nouveaux.

Acteurs clés : Les pasteurs restent des porteurs d’innovation centraux, mais le succès dépend de l’implication d’équipes de bénévoles valorisés.

Il est intéressant de voir à ce titre que l’Église évangélique réformée du canton de Zürich fait de la mise-en-réseau avec d’autres acteurs (extra-ecclésiaux) un critère central de son concept d’innovation. L’implication de perspectives externes apparaît dans ce concept comme une condition centrale pour le soutien d’un projet. Le développement de nouveaux profils ministériels en suisse romande peut-être vu ici aussi comme une opportunité pour augmenter les liens avec d’autres acteurs – alors même qu’ils sont plutôt mobilisés pour renforcer le régime.

Tensions avec le régime : Une fois le financement initial terminé, les espaces d’expérimentation entrent en concurrence directe avec les paroisses classiques au niveau de la distribution des ressources (argent, personnel), ce qui amplifie les conflits systémiques.

De ce point de vue, l’établissement d’un fond de développement, qui vient prendre le relais d’un fond d’innovation, comme l’a récemment fait l’Église bernoise, donne un coussin supplémentaire pour la pérennisation éventuelle d’un projet au sein de l’organisation.

Dépendance financière : La diversification des revenus (fundraising) reste marginale ; la pérennité des projets dépend presque exclusivement du soutien de l’Église.

La création d’association ad hoc et la recherche de profils capables d’attirer de nouvelles ressources est une compétence que les Églises vont devoir développer. Une compétence qui elle-même requiert une bonne dose de déstabilisation du régime, tant ce modèle de financement est contraire aux institutions publiques au bénéfice de revenus automatiques (impôts, contribution étatique, etc.).

La stabilité du régime : c’est au niveau du régime que se joue la survie ou l’intégration des espaces d’expérimentations. L’analyse montre que dans les implémentations analysées, le régime n’est pas encore assez « déstabilisé » pour opérer un changement plus global. Le régime a tendance à absorber les innovations en les limitant ou en les traitant comme des exceptions, évitant notamment une véritable remise en question du modèle paroissial – ce qui me fait penser à la tendance relevée par Jérôme Grandet a tout faire déboucher sur le culte.

Les publics atteints : l’analyse des projets permet d’identifier des facteurs qui facilitent l’implication de personnes habituellement distantes – aller à la rencontre, favoriser la participation et la co-création des projets, la primauté mise sur le vécu relationnel et les besoins locaux, la prise en compte de la singularité des milieux et publics (qui implique de renoncer à une logique de couverture générale).

En même temps, comme signalé déjà plus haut, les personnes n’ayant aucune socialisation chrétienne sont rarement atteintes par ces projets. De plus, les études signalent des angles-morts : les personnes âgées ou en situation de précarité sont souvent absentes des publics visés par les espaces d’expérimentation.

Quelques enseignements pour Église29

Le processus Eglise29 est l’occasion de rebattre les cartes en matière d’implémentation de l’innovation. Celle-ci semble pour l’instant (septembre 2026) peu présente dans le paysage : une personne ressource est identifiée pour soutenir les paroisses dans l’émergence de l’innovation et un groupe d’intérêt s’organise de manière bénévole autour de cet enjeu. On est toutefois encore loin des implémentations proposées dans d’autres Églises (voir la liste en Annexe).

Un élément caractéristique de ces implémentations est le passage par l’échelon synodal : les dispositifs adoptés résultent de décisions qui ont été prises par l’autorité commune de l’Église et qui permettent notamment de débloquer des ressources substantielles.

L’absence d’un entrée « innovation » dans la feuille de route Eglise29 est claire : il me semble qu’il ne faut pas attendre d’implémentation à l’échelle cantonale pour le moment – et je pense que la fenêtre d’opportunité est ratée de ce point de vue au niveau cantonal.

Il reste toutefois la possibilité d’implémenter l’innovation à l’échelle des futures paroisses. Celles-ci pourraient décider d’allouer une partie substantielle de leurs ressources à des projets d’innovation, dans le but d’expérimenter localement de nouvelles formes de la présence ecclésiale dans la société.

L’allocation de ces ressources peut se faire soit via la mise en place de fond, soit par un réaménagement budgétaire – impliquant alors un renoncement à certaines activités (exnovation), pour faire de la place à l’expérimentation.

Reste la question des structures d’accompagnement : si celles-ci n’existent pas au niveau cantonal, ni à l’échelle de la suisse romande, chaque paroisse devra créer ses propres groupes d’accompagnement.

Ici un rassemblement des ressources au niveau synodal aurait été utile, mais ne semble pas à l’ordre du jour. Peut-être que certaines paroisses pourront se fédérer pour développer des structures communes. Une mise en réseau des projets pourrait se mettre sur pied de manière bénévole, comme c’est le cas actuellement – mais c’est une option très précaire d’un point de vue organisationnel.

*

Du point de vue étudié ici, l’innovation dans l’Église demande des gouvernances capables de protéger des espaces d’expérimentation, d’assumer les conflits qu’ils provoquent, et de lâcher ce qui, dans le régime, n’a plus de lieu.

Pour l’instant, Eglise29 n’offre pas ce cadre au niveau cantonal — il reviendra donc aux paroisses de le construire, en bas, avec les moyens limités du bord. Une innovation locale et précaire ?

Références

Hugh Mcleod, Le déclin de la chrétienté en Occident. Autour de la crise religieuse des années 1960, Genève, Labor et Fides, 2021.

Fritz Lienhard, L’avenir des Églises protestantes : Évolutions religieuses et communication de l’Évangile, Genève, Labor et Fides, 2022.

Sandra Bils, Tobias Faix, Stefan Jung et al., Erprobung empirisch. Resultate und Reflexionen im Kontext der Erforschung landeskirchlicher Innovations- und Erprobungsräume, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2024. Le livre est téléchargeable en libre accès sur le site de l’éditeur.

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