Ce texte a été lu lors des Assises 2026 de la Société Pastorale Suisse à Montmirail. Pour la publication sur mon blog, j’en garde le ton original. Un disclaimer encore : peut-être un peu rapide et aventureux sur le plan de la reconstruction historique, ce texte a surtout pour but de générer une réflexion collective sur l’identité et les contours du « corps pastoral ». En ce sens, le propos encourage à être contesté.
Dans ce texte je cais m’attarder sur ce que j’appele les « contrariétés » du ministère pastoral. Ce que l’on comprend par « contrariété », dépend évidemment de la perspective que l’on adopte. J’aimerais prendre ici la perspecitve celle du ministère pastoral réformé en Suisse, tel qu’il a été structuré entre le XVIe et le XIXe siècle. Notre pratique actuelle est en effet largement tributaire des ruptures introduites à partir du XIXe siècle, et l’histoire de notre propre pratique du ministère pastoral – disons, les 180 dernières années – reste plus courte que les trois siècles qui l’ont précédée.
Je choisis donc de me situer dans cet héritage plus ancien, plutôt que de me limiter par exemple à la période qui précède la Seconde Guerre mondiale. Cette perspective longue permet d’identifier des tensions et des frottements que nous éprouvons encore aujourd’hui. Et c’est important, car beaucoup de ces contrariétés font partie des évidences les plus immédiates de notre propre perception du ministère pastoral. Elles sont là, sous nos yeux, mais nous ne les nommons pas toujours clairement.
§ 1 L’autonomisation organisationnelle de l’Église
La première contrariété que je souhaite aborder est celle de l’autonomisation organisationnelle de l’Église. Alors que de nombreuses Églises réformées ont connu une autonomisation dès la Réforme, ce ne fut pas le cas en Suisse. Ici, l’Église réformée n’a jamais constitué une entité propre, distincte des autres structures sociales. Le ministère pastoral s’est organisé dans un vis-à-vis entre les classes de pasteurs et l’autorité politique, locale ou cantonale. L’Église ne pouvait vraiment être distinguée du corpus christianum, c’est-à-dire le corps social des chrétiens.
L’introduction d’une organisation ecclésiale siècle autonome à partir du XIXe a généré deux types d’attentes supplémentaires. D’une part, elle a placé sur les épaules des pasteurs une responsabilité implicite : c’est à eux de « faire tourner la baraque ». Après tout, ils sont les forces professionnelles disponibles, les « permanents de l’organisation » (Jean-Paul Willaime). L’autonomisation soulève inévitablement la question des ressources : qui les fournit ? Quel rôle les pasteurs doivent-ils jouer dans leur acquisition ?
D’autre part, cette autonomisation pose un problème de loyauté. Autrefois, le pasteur était nommé par les autorités civiles. Il n’était ni élu ni choisi par la communauté locale. Il pouvait donc œuvrer comme un vis-à-vis extérieur de cette communauté. Mais une fois l’Église devenue une organisation autonome, et les pasteurs, ses employés, comment concilier cette nouvelle réalité avec cette extériorité ? Dans l’Ancien Régime, l’extériorité était garantie par leur statut de fonctionnaires de l’État. Mais aujourd’hui, alors que les pasteurs sont des salariés de l’Église, cette extériorité devient surtout une vue de l’esprit. Une situation que la Réforme en Suisse n’avait pas anticipée.
L’idée d’une organisation propre de l’Église avait été envisagée, notamment à Strasbourg et à Genève. Mais elle ne s’était pas concrétisée. En Suisse, c’est plutôt la doctrine de Thomas Erastus (1524–1583) qui a prévalu : la discipline ecclésiale devait s’effacer au profit de la christianisation de l’État.
Alors, comme corps pastoral, comment nous positionnons-nous face à cette autonomisation organisationnelle et aux contraintes qu’elle impose à l’exercice du ministère ?
§ 2 Laïcisation des Églises
L’autonomisation de l’Église au XIXe siècle s’est accompagnée d’un autre phénomène : sa laïcisation, ou ce que certains appellent sa démocratisation. La tradition réformée aime à rappeler que la participation des laïcs au gouvernement de l’Église est l’une de ses marques distinctives. Mais est-ce vraiment le cas en Suisse ?
Si l’on considère le rôle des autorités civiles, oui. Mais si l’on se place du côté des communautés chrétiennes locales, la réponse est moins évidente. En effet, il n’était pas prévu que les fidèles participent à la direction et à la vie de l’Église. Les conseils de paroisse et les synodes, tels que nous les connaissons aujourd’hui, n’existaient pas en Suisse avant le XIXe siècle – alors-mêmes que d’autres Églises réformées, comme celles de France ou d’Écosse, les pratiquaient depuis bien plus longtemps.
Deux pôles d’autorité structuraient la distribution du pouvoir dans nos Églises :
- L’autorité temporelle, celle du magistrat, qui dispose de la force du glaive.
- L’autorité spirituelle, celle des pasteurs, qui n’ont que la force de la Parole.
L’introduction de la participation laïque a profondément modifié cette configuration. Désormais, les décisions sont prises par une assemblée où les « experts » de la Parole de Dieu – c’est-à-dire les pasteurs – sont minoritaires. Les laïcs, majoritaires, n’ont, sauf quelques exceptions, pas cette expertise. Cela implique inévitablement une recherche de compromis entre des positions théologiques et des avis non spécialisés. Si l’on pouvait imaginer ce mécanisme dans les relations avec l’autorité civile, puisque les sphères de compétences étaient clairement distinguées, peut-on vraiment l’accepter au sein même de l’Église ?
Alors, comme corps pastoral, comment nous positionnons-nous face à cette laïcisation de l’Église et à la relativisation de l’autorité théologique qu’elle implique ?
§ 3 Professionnalisation du ministère pastoral
Avec l’autonomisation de l’Église est venue une pression croissante sur la voie de professionnalisation propre au ministère pastoral.
Dans le canton de Vaud, jusqu’en 1841, c’était l’Académie qui consacrait les pasteurs et désignait leur premier poste. Alors que le passage par les académies suffisait par le passé, avec l’autonomisation de l’Église, la professionnalisation a de plus en plus été dictée par les besoins de l’organisation ecclésiale et des défis auxquels elle devait faire face. Aujourd’hui, cela se traduit par le développement de référentiels de compétences, qui définissent ce que doit être le métier de pasteur – des référentiels que les professeurs de théologie observent parfois avec scepticisme, ou dont ils ignorent tout bonnement les tenants et aboutissants.
L’ajout d’une étape de « formation ecclésiale » crée une tension permanente entre les facultés de théologie et l’Église. Pire : il a creusé un écart grandissant entre la théologie académique et la pratique pastorale, alors même que le corps pastoral doit être, et est encore issu des bancs de la faculté.
Mais ce n’est pas tout. En adoptant des référentiels de compétences, les Églises se dotent d’un outil pour agir sur leurs employés – pour leur bien, certes, mais avant tout pour le leur, en tant qu’organisation. Cette professionnalisation vient donc concurrencer l’autoconstitution traditionnelle du corps pastoral. D’autant plus que les responsables de la formation pastorale ne sont plus nécessairement des pasteurs eux-mêmes – ni en théologie, ni en l’Église.
Alors, comme corps pastoral, comment nous positionnons-nous face à ces tournants dans la professionnalisation du ministère et au pouvoir qu’il donne à l’organisation ecclésiale sur la définition de notre activité et de notre identité ?
§ 4 Pluralisation des ministères dans l’Église
Il n’était pas prévu qu’il y ait d’autres profils ministériels dans l’Église à côté des pasteurs. La pluralisation des ministères est un phénomène récent, apparu seulement dans la deuxième moitié du XXe siècle. Traditionnellement, il n’y avait qu’un seul verbi divini minister.
Au départ, cette pluralisation a été perçue comme un enrichissement, une réponse à la pénurie de candidats au ministère pastoral traditionnel. Mais elle a aussi, de fait, contesté le monopole de la profession pastorale au sein de l’Église. La reconnaissance d’autres profils professionnels – diacres, catéchètes, ministères laïcs – posent aujourd’hui la question de la spécificité et des limites du ministère pastoral.
En Suisse romande, par exemple, les diacres et les ministres spécialisés interrogent directement le rôle des pasteurs. Quelle doit être leur activité par rapport à celle des nouveaux ministères ? Qu’est-ce qui est attendu des pasteurs ? Qu’est-ce qui leur est permis ? Et surtout, qu’est-ce qui sort du périmètre de leurs activités légitimes ?
Traditionnellement, on dit que le ministère pastoral était centré sur la prédication de l’Évangile et l’administration des sacrements. Mais leur monopole des pasteurs dans l’activité de l’Église leur donnait la liberté de s’investir dans bien d’autres tâches. L’apparition de nouveaux ministères remet en question cette ouverture et exige de clarifier les délimitations.
Cette pluralisation ajoute aussi une couche supplémentaire de complexité dans les relations professionnelles. Désormais, lorsqu’il est question des employés d’Église et de la négociation de leurs conditions de travail, le corps pastoral doit composer avec d’autres groupes et établir des consensus avec eux.
Alors, comme corps pastoral, comment nous positionnons-nous face à cette pluralisation des ministères et aux délimitations qu’elle impose ?
§ 5 L’accès des femmes au ministère pastoral
Historiquement, le ministère pastoral était réservé aux hommes. Ce n’est qu’au XXe siècle qu’il s’est ouvert aux femmes – les conséquences matérielles de cette révolution sont profondes.
L’ouverture aux femmes a bouleversé l’économie familiale du ministère. Désormais, la disponibilité et la mobilité des pasteurs ne peuvent plus être les mêmes. Il faut composer avec les engagements professionnels et la carrière du ou de la conjointe. Il faut aussi tenir compte des impératifs familiaux : la présence d’enfants en bas âge, la prise en charge des aînés, etc. Ces évolutions dépassent évidemment le contexte du seul ministère pastoral – il participe ici d’une évolution plus globale dans la féminisation de bons nombres de professions.
Ces changement mène aussi à un déplacement des frontières entre engagement professionnel et vie privée. Or, une grande partie de la performance traditionnelle du ministère pastoral était liée à la cure et à la vie familiale qui y était vécue de manière quasi publique. Aujourd’hui, cette réalité a changé.
Alors, comme corps pastoral, comment nous positionnons-nous face à ces modifications matérielles du ministère, liées à l’économie familiale ?
§ 6 La définition œcuménique du mandat de l’Église et du ministère pastoral
On a dit que le XXe siècle serait celui de l’Église – et à maints égards, il l’a été marqué notamment par des avancées majeures dans le mouvement œcuménique. L’un des axes de rapprochement entre les Églises a été notamment la réflexion sur le ministère et l’élaboration d’affirmations doctrinales communes à son sujet. Des documents comme Baptême, Eucharistie, Ministère (1982) du Conseil Œcuménique des Églises ou Ministère, Ordination, Épiscopè (2012) de la Communion des Églises Protestantes d’Europe ont ainsi défini les traits d’une compréhension partagée du ministère.
Alors que les Églises réformées de Suisse ont souvent ajusté leur organisation ministérielle en fonction d’impératifs locaux, ces développements imposent un horizon de contraintes supplémentaires aux Églises locales dans leur définition du ministère. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas pour rien ces définitions œcuméniques n’ont pas toujours été appropriées par les corps pastoraux locaux.
Alors, comme corps pastoral, comment nous positionnons-nous face aux définitions du ministère élaborées dans le dialogue œcuménique, et auxquelles nos Églises ont souscrit ?
§ 7 La liberté théologique du ministère pastoral
Enfin, une dernière contrariété, qui est en quelque sorte l’envers de la précédente : la libéralisation théologique caractéristique de nos Églises réformées suisses. Là où, dans d’autres Églises, les ministres étaient liés à une confession de foi explicite, ce n’est plus le cas pour nous.
Cette liberté théologique s’accompagne d’une impossibilité de fixer des limites claires au corps pastoral sur le plan doctrinal. En effet, ce n’est plus la doctrine qui détermine l’appartenance au corps pastoral, mais uniquement la procédure de validation pour l’entrée dans le ministère. Cela retire au corps pastoral la possibilité de se définir objectivement et de manière collective par une adhésion théologique commune. Résultat : l’enjeu du positionnement théologique au sein du corps pastoral devient caduc, n’a que peu de poids.
Alors, comme corps pastoral, comment nous positionnons-nous face à cette liberté théologique ?
Récapitulation
Alors que par le passé le corps pastoral n’avait de comptes à rendre qu’aux autorités civiles et à leurs paires, l’Église lui fait face comme une organisation autonome, qu’il doit intégrer pour pouvoir exercer sa profession.
Alors que la théologie est sensée être l’instance de direction de l’Église, l’exercice du pouvoir est aujourd’hui distribué entre laïcs et ministres consacrés, les ministres étant en position de minorité.
Alors que par le passé, la réussite des études de théologie et la reconnaissance des paires suffisait pour accéder au ministère pastoral, les standards professionnels et la formation professionnalisante s’imposent comme une étape supplémentaire et distincte des études de théologie et déterminée par les Églises.
Alors qu’il n’y avait que les pasteurs qui étaient ministres de l’Église, nous devons maintenant composer avec la présence d’autres corps de métiers.
Alors que le pasteur-mâle pouvait se donner corps et âme à sa vocation et bénéficiait d’une grande liberté de mouvement, la dynamique familiale contemporaine exige de composer avec le temps de travail du conjoint et les tâches de care.
Alors que le ministère était essentiellement défini par des conventions propres au contexte réformé, sa définition est maintenant liée à des accords internationaux et œcuméniques.
Alors que la théologie donnait le cadre de l’exercice du métier et délimitait l’appartenance ecclésiale, le contenu théologique ne joue aucun rôle, ou alors subordonné, dans l’appartenance au corps ecclésiale et pastoral.
Une vision
Pour conclure, je voudrais formuler une vision positive, au-delà des contrariétés que j’ai évoquées.
Je crois que, comme corps pastoral, nous devons résolument affirmer une rupture avec la reconduite automatique des mécanismes qui nous maintenaient et nous confirmaient comme une quasi-caste par le passé : je parle du système formé par le passage obligatoire par l’université, la consécration, la mainmise exclusive sur la prédication et l’administration des sacrements. Mais cette rupture doit s’accompagner d’une réappropriation.
Notre corps doit se reconstituer autour d’une adhésion commune : celle d’une préoccupation partagée pour la direction de la vie chrétienne et de l’Église, dans l’écoute et le partage de la Parole de Dieu, dite et interprétée pour aujourd’hui. Cette adhésion ne devrait pas dépendre d’un statut, mais d’un engagement concret de chacun et de chacune, au service de la Parole.
Des clause d’inclusions restent évidemment nécessaires. Le parrainage par une communauté ecclésiale pourrait être une condition pour participer à ce corps – comme une résistance critique externe à notre propre corps. Mais ce ne devrait pas être la relation professionnelle, ni le parcours de formation, ni même la consécration qui déterminent cette participation. Et je ne suis pas certain qu’il faille non plus la restreindre à l’appartenance confessionnelle.
Enfin, la constitution de ce corps devrait être indépendante de ce que les organisations ecclésiales définissent comme « ministère pastoral ». C’est dans cette liberté que nous pourrons, peut-être, retrouver le sens profond de notre vocation et celui de notre service dans l’Église.
