Avenir du corps pastoral vaudois

Le corps pastoral vaudois s’est fragmenté en une pluralité de métiers d’Église. Le rapport « Théologie des ministères » du projet Église29 acte cette évolution, mais sans oser penser ce qu’elle implique : la fin du ministère pastoral tel que le protestantisme l’avait institué.

Pendant des siècles, l’Église réformée en Suisse romande a pensé sa pastorale à travers une figure unique : le pasteur. Un métier, un titre, un parcours de formation, une consécration – tout se tenait dans cette personne, à la fois érudit, prédicateur, accompagnant et responsable communautaire. Cette concentration donnait au ministère pastoral sa cohérence et sa force : le pasteur (au masculin uniquement) était le porteur d’une vocation singulière, au service de l’ensemble de la population, en vis-à-vis serré avec les autorités publiques.

Aujourd’hui, dans le l’Église réformée du canton de Vaud, le corps pastoral s’est recomposé en une pluralité de métiers d’Église distincts : aumônier, prédicateur, célébrant, coordinateur, chef de projet, enseignant, etc. La Ministérielle s’étant muée en Association des professionnels, il n’y a pas de lieu qui permettrait de faire contrepoids au risque de dissolution impliqué par la recomposition. De l’unité du corps pastoral traditionnel il reste la consécration – ce qui n’est pas rien au vu de sa portée au sein de la communion des Églises Protestantes en Europe. Mais ce n’est pas suffisant pour parler d’un corps professionnel identifié.

Un souci de congruence

Je ne dis pas cela dans un esprit alarmiste : les ministres sont un don que Dieu fait à son Église – et Dieu donne à son Église les personnes qu’il lui faut pour pouvoir exercer son mandat. En revanche, un souci de congruence me fait me dire qu’il y a ici des décisions à prendre : si les modèles qui sont censés permettre une orientation dans la pratique ne sont pas opérants, il n’y a aucune utilité à continuer à les véhiculer. Mais si on estime qu’ils expriment une orientation essentielle pour l’identité ecclésiale aujourd’hui, alors il faut aussi expliciter ce qu’il en est des déviations – surtout lorsque celles-ci sont la norme installée.

Je parle ici évidemment de ma propre réalité pratique. Et pour bien me faire comprendre : il ne s’agit aucunement d’une remise en cause des engagements et de la pertinence du travail des amis et collègues avec qui je partage le ministère au quotidien. Au contraire : c’est bien du fait de la valeur de leur engagement qu’un recalibrage de ce que l’on entend par « ministère pastoral » est à mon avis nécessaire.

Je vois deux options.

Option 1 – Théologien-ne : un métier parmi d’autres

Ce qui qualifie en propre le ministère pastoral dans sa forme classique et qui est le moment sociologique élémentaire de sa constitution, c’est le passage par les études universitaires en théologie. Garder ce principe de constitution, tout en ajustant le positionnement de la profession dans le champ d’activité me paraît une solution pour le moins économe et ajustée à la situation actuelle.

Ce qui était auparavant uni dans la personne du pasteur se répartit maintenant dans un champ d’activité : le ministère pastoral ne se limite pas à un corps professionnel, mais est assuré par un ensemble de métiers d’Église. Le métier de théologien devient un métier parmi d’autres au sein d’une pastorale plus large et diversifiée. Certains de ces métiers sont liés à des professions – mais les professions n’accaparent plus l’ensemble de l’activité.

Cela me semble la solution la plus accessible, car elle suit l’évolution du ministère en Suisse romande depuis la reconnaissance du ministère diaconal, les spécialisations accrues en matière d’accompagnement spirituel et plus récemment avec la reconnaissance de ministères non consacrés. Face au manque de candidats au ministère pastoral (classique), mais aussi face à l’appel à élargir le cercle des personnes engagées publiquement dans la mission de l’Église, les Églises réformées de Suisse romandes ont ouvert d’autres voies donnant de fait accès à la pastorale.  

Cette évolution invite à spécifier de manière constructive la place des compétences acquises dans le contexte académique au sein de l’Église. Elle a l’avantage de suivre également les développements récents dans la formalisation du ministère pastoral traditionnel autour de la « compétence théologique ».

La question que cette option pose est celle de l’avenir du titre de « pasteur ». Réserver le titre aux seules personnes formées en théologie universitaire ne correspond pas à la réalité du terrain – nombreux sont les diacres, ainsi que les ministres non consacrés, qui exercent les mêmes activités que les pasteurs traditionnels. Maintenir cette exclusivité n’est pas tenable : on s’adresse à M. ou Mme « la pasteure », que l’on ait affaire à un diacre, un animateur ou une pasteure. Cette appellation spontanée montre que la différence de statut n’est pas lisible d’un point de vue pratique. En même temps, elle montre aussi qu’on ne peut complètement se passer de ce titre, tant il est central pour l’identité protestante et donc pour sa lisibilité sociale et culturelle.

Peut-être s’agirait-il à long terme de reconnaître ce titre à toutes celles et ceux qui exercent leur métier dans le champ du ministère pastoral.

Option 2 – L’indépendance du corps pastoral face à l’Église

C’est peut-être la solution la plus fidèle à l’esprit du corps pastoral passé. Dans sa forme classique, le ministère pastoral est lié à un corps professionnel fermé, défini par le parcours de formation académique et un champ d’expertise qui lui est réservé. C’est ce qui fait de lui une profession – comme le sont par exemple les médecins ou les avocats.

Cette perspective est classique. Sa mise en œuvre permettrait d’ailleurs de réaccentuer l’extériorité du corps pastoral à l’organisation ecclésiale. L’une des intuitions fondamentales de la théologie des ministères des Églises protestantes est précisément que les pasteurs sont des vis-à-vis de la communauté, placés en position d’extériorité face à la communauté – et aujourd’hui il faudrait préciser : face à l’organisation également. Cette extériorité permet au pasteur d’être un aiguillon critique et édifiant pour l’Église, dans son orientation sur la Parole de Dieu, orientation fondamentale pour la communication de l’Évangile, constitutive pour son existence.

Le pasteur se tient ainsi sur la frontière de l’Église (dedans et dehors), précisément parce que l’Église ne dispose pas de son propre fondement, mais doit toujours le redécouvrir à nouveau dans le rassemblement autour de la Parole vivante. La communauté ecclésiale se découvre ainsi à chaque fois comme nouvelle lors de l’écoute de la Parole et de la célébration des sacrements.

L’extériorité du ministère pastoral (marqué rituellement par la consécration) vise à garantir que ni la communauté, ni l’organisation ecclésiale, ni même les formes héritées de la tradition ne peuvent accaparer ce moment constitutif. Il relève d’un don – tout comme les ministres de l’Église relèvent d’un don et non d’un acquis. Cette perspective disposait d’une certaine évidence lorsque le corps ministériel était quasiment autoconstitué, via les études universitaires et la cooptation par les classes et qu’il n’y avait pas d’organisation ecclésiale autonome. Elle est mise sous pression lorsque l’Église gagne son indépendance, s’organise et met en place des formations pratiques propres : le ministère n’est plus seulement un vis-à-vis, il doit faire partie de l’organisation et de la communauté.

Cette deuxième option pourrait faire croire qu’il s’agirait de revenir à une position de monopole du ministère pastoral au sein de l’activité ecclésiale. Ce n’est pas ainsi que je l’entends. Dans cette perspective ce n’est pas la diversification des métiers d’Église qui est problématique en soi : c’est l’effacement de cette vocation particulière qui s’exprime dans le ministère pastoral et du corps professionnel qui lui donne forme, qui pose problème.

La question délicate porte aujourd’hui sur les critères de formation du corps pastoral organisé autour de cette vocation et de la liminalité qui lui est propre : est-ce que le passage par les études de théologie doit rester le seul critère constitutif ? Ou d’autres formes de constitution (cooptation, adhésion, etc.) seraient-elles envisageables ? Et la consécration, tel qu’elle est comprise et mise en œuvre aujourd’hui, permet-elle toujours de garantir cette liminalité ? Et quelle relation entre cette vocation et le titre de « pasteur » ?

Entre organisation de l’activité et ecclésiologie

La première option met l’accent sur la mise en forme de la pastorale comme champ de l’activité ecclésiale, tandis que le second insiste sur la fonction ecclésiologique du ministère de la Parole. Les deux posent toutefois la question de la constitution sociale des corps professionnels de l’Église – et dans ces phénomènes de constitutions, toutes les options ne sont pas compatibles et toutes ne se valent pas.

Une option qui ne permettrait plus à la théologie de se déployer de manière claire dans l’activité ecclésiale ainsi qu’une option qui ne permettrait plus de percevoir la liminalité du ministère de la Parole seraient à mon sens à éviter. La première, parce que la théologie est une instance de réflexivité nécessaire à l’Église. La deuxième parce que c’est la Parole qui indique la limite constitutive de l’Église.

Toutefois, la mise en œuvre conjointe de ces deux options nécessiterait, il me semble, d’ouvrir potentiellement le corps pastoral et donc la consécration a d’autres voies de formation que celles issues du monde académique et à ne pas lier le ministère de la Parole à un seul métier d’Église.

Ce pas serait une prise de distance importante avec les accords œcuméniques – mais c’est bien la piste que la tendance vaudoise donne à penser, au moins depuis que la décision synodale de ne plus consacrer des personnes au ministère diaconal (2013) n’a pu être mise en œuvre et que la décision a même été révisée sur le plan synodal (2014).

La pratique l’impose : l’Église réformée vaudoise, refuse le jeu du ministère pastoral comme seul ministère consacré – et avec cela, le lien serré entre métier de « pasteur », « pastorale » et « ministère de la Parole » tel que le protestantisme l’avait institué. Et comme me le soulignait une amie : c’est sans doute un refus qui est le fruit d’une lente déconstruction du statut du ministère pastoral par les membres du corps pastoral eux-mêmes (une déconstruction qui a peut-être aussi à voir avec la compréhension théologique du texte biblique lui-même).

Et Église29 dans tout ça ?

Ce que je développe ici s’inscrit évidemment dans un contexte : celui d’une refonte organisationnelle de l’Église réformée vaudoise. « Église 29 – Ensemble bâtir l’Église » est le projet de refonte globale avec lequel l’Église réformée du canton de Vaud entend se réorganiser pour les décennies à venir. Dans ce cadre, le Synode de décembre 2024 a mandaté un groupe de travail mixte – six élu·e·s du Synode, trois membres du Conseil synodal et un professeur du Collège romand de théologie – pour reprendre le dossier de la « théologie des ministères », un dossier que l’Église vaudoise reprend depuis près de trente ans sans jamais le mener à terme (voir la chronologie en annexe).

Après quatorze séances de travail, ce groupe a remis un rapport que le Conseil synodal a repris à son compte et soumis au Synode de décembre 2025 : un dispositif de cinq ministères — pastoral et diaconal (consacrés), spécialisé (reconnu), de gouvernance (installé) et local (accueilli) — reliés entre eux par un tableau de missions et des passerelles. C’est la première fois qu’une théologie des ministères vaudoise va aussi loin dans la reconnaissance de la diversification des ministères.

La « théologie des ministères » adoptés par Église29 me semble aller un bout dans le sens que j’indique : elle acte effectivement le fait que le ministère au sein de l’Église est constitué d’une diversité de fonctions. Mais il y a une nuance significative : elle le fait non en élargissant le titre de « pasteur », mais en élargissant le titre de « ministre » aux animateurs et animatrices d’Églises – la participation des membres élus et animateurs de paroisses au « ministère » signale aussi une forme d’élargissement, même s’ils n’accèdent pas au titre.

Ce qui est frappant, c’est que dans les faits, le statut du pasteur reste préservé et inchangé. On le remarque notamment aux notes qui prennent le temps de faire un état des lieux de chaque ministère : si la définition du ministère pastoral ne semble générer aucune discussion, le rapport prend le temps d’un long diagnostic de la crise du ministère diaconal (pp. 6-7 du rapport) au moment de poser sa définition. C’est dire que le statut et sa compréhension semblent rester intouchables – alors même que le choix d’une diversification modifie en profondeur la profession qui était la seule présente. L’ajournement des discussions autour de la question salariale me semble un indice criant en ce sens : on ne doit pas donner l’impression de toucher au ministère pastoral. Un déplacement de vocabulaire qui repousse une fois de plus le problème de fond.

À mon sens, ceci indique que la perception de la problématique n’est pas encore allée suffisamment loin. Au fond, ce qui a été introduit avec le ministère diaconal en Suisse romande n’a toujours pas été pensé jusque dans ses conséquences réelles. À l’inverse de ce que prétend le rapport, ce n’est pas seulement l’identité du ministère diaconal qui est en crise. Car avec la diversification du ministère en Église, c’est aussi le ministère pastoral, dans sa fonction et son fonctionnement traditionnel qui cesse d’exister – et la seule question sérieuse est de savoir ce qui, désormais, porte le ministère de la Parole.

Annexe : chronologie du débat vaudois sur les ministères (1948-2025)

Cette chronologie est reconstruite sur la base des historiques contenus dans P. Pilly (1987) et les documents relatifs à la Théologie des Ministères dans l’EERV.

1948 : une question est posée au synode vaudois — « L’Église nationale vaudoise doit-elle reconnaître le ministère de l’évangéliste ? » C’est l’acte déclencheur de tout le processus. Elle est renvoyée à deux professeurs : Charles Masson et Henry Meylan. Les rapports sont déposés en 1950 et encouragent la diversification du ministère.

1951–1960 : une « commission pour l’étude des ministères », cinq théologiens, reçoit le mandat d’étudier « la création de ministères spécialisés, aptes à répondre aux besoins de notre époque et à décharger le ministère pastoral » (Pilly 1987).

1960 : la conférence des Églises romandes constitue une « commission romande pour l’étude des ministères », qui siègera dix-neuf fois.

1965 : la conférence des Églises romandes accepte le projet et le transmet aux synodes ; tous l’adopteront, avec ou sans hésitation.

1967 : le Département romand des ministères diaconaux (DRMD) est constitué à Lausanne ; les Églises réformées romandes mettent sur pied la formation diaconale ; les premières diaconesses sont consacrées dans la foulée.

1977 : l’EERV reconnaît le ministère diaconal comme ministère consacré distinct du ministère pastoral – officiellement pour couvrir de nouveaux « lieux d’Église », en pratique aussi pour faire face à la pénurie pastorale.

1989 : un rapport du Conseil synodal constate que les diacres servent de « bouche-trous » paroissiaux en période de pénurie et propose de les réserver à des postes spécifiquement diaconaux, « aux frontières » de l’Église.

1995 : double jalonnement — un rapport de la Conférence des Églises réformées romandes réaffirme « un seul ministère de l’Église sous deux formes », tandis que la commission de travail synodale vaudoise aboutit à un constat d’échec : s’il est possible de distinguer les fonctions des ministres de celles des laïcs, « il est impossible de le faire entre pasteurs et diacres » (Théologie des ministères, 2011) ; elle propose pour la première fois un ministère unique accessible par diverses voies de formation.

1998 : le Conseil synodal s’ouvre officiellement à cette hypothèse du ministère unique ;

2003 : un groupe de travail va jusqu’à proposer une consécration unique abolissant la distinction pasteur/diacre — tous les ministres auraient porté le titre de « pasteurs » —, projet abandonné.

2007 : la FEPS publie La consécration selon la vision réformée (Position 10), qui recommande de réserver la consécration en priorité au ministère pastoral.

2012 : le Synode vaudois discute douze thèses, dont celle-ci : la distinction diacre-pasteur « ne marque pas une distinction de fonction mais une distinction de cursus de formation en vue de la consécration » (Théologie des ministères, 2013).

Mars 2013 : le Synode décide de maintenir l’exigence du master en théologie pour le pastorat et de réserver à terme la consécration aux seuls pasteurs, l’accession au diaconat devant être marquée par un simple acte liturgique de reconnaissance synodale ; le statut d’animateur d’Église naît de ces mêmes débats.

Mars 2014 : face aux vives réactions (La Ministérielle, Association romande des diacres, Églises sœurs), le Conseil synodal revient sur cette option, présente ses excuses pour avoir sous-estimé « l’impact symbolique et émotionnel » de la décision, et le Synode choisit de maintenir la consécration pour l’accession au diaconat.

2023 : un rapport du Conseil synodal constate que « plusieurs diacres occupent un poste autrefois identifié comme pastoral et plusieurs pasteur-es occupent un poste autrefois identifié comme diaconal. C’est un fait » (Théologie des ministères 2025), tandis que le nombre d’animateurs d’Église croît fortement.

Décembre 2025 : dans le cadre du projet « Église 29 », le Synode a adopté un dispositif à cinq ministères — pastoral et diaconal (consacrés), spécialisé (reconnu : les animateurs d’Église devenant « ministres spécialisés »), de gouvernance (installé) et local (accueilli) —, avec des passerelles entre les trois premiers, le maintien du master pour l’accès au pastorat et le rattachement de tous les consacrés à un corps ministériel qui « porte collectivement le ministère pastoral et diaconal » ; la commission d’examen recommande l’entrée en matière, en précisant que les ministères sont « de don divin » (Théologie des ministères, 2025).

Ressources

Documents EERV

EERV, « Théologie des ministères et Consécration », document de travail de Jacques André et Etienne Roulet, septembre 2011

EERV, « Théologie des ministères », Rapport intermédiaire du Conseil synodal au Synode des 1er et 2 mars 2013.

EERV, « Théologie des ministères », Rapport au synode des 14 et 15 février 2014 et du 8 mars 2014.

EERV, « Théologie des ministères », Rapport du Conseil synodal, Synode des 5 et 6 décembre 2025.

Références luthéro-réformées

Fédération des Églises Protestantes de Suisse, La consécration selon la vision réformée, 2007 ;

Communion des Églises Protestantes en Europe, Ministère – Ordination – Episcope, 2012 ;

Littérature complémentaire

Pierre Pilly (éd.), De geste et de parole. 20 ans de ministère diaconal dans les Églises réformées de la Suisse romande, 1987.

Isolde Karle, Der Pfarrberuf als Profession. Eine Berufstheorie im Kontext der modernen Gesellschaft, 2008.

Thomas Schaufelberger, Juliane Hartmann (éds.), Perspektiven für das Pfarramt. Theologische Reflexionen und praktische Impulse zu Veränderungen in Berufsbild und Ausbildung, 2016.

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