La joie, don gratuit et mystère à approfondir, est le signe indéracinable de la vie du Christ en nous : elle traverse l’absence et la souffrance, se partage sans se marchander, et affirme, même dans l’écart, que la résurrection a vaincu la mort pour toujours.
Lectures bibliques
Psaume 100
Tous les habitants du monde, criez de joie pour le Seigneur !
Servez le Seigneur joyeusement,
approchez-vous de lui dans la joie.
Reconnaissez que le Seigneur est Dieu.
C’est lui qui nous a faits et nous sommes à lui.
Il est notre berger, nous sommes son peuple, son troupeau.
Entrez dans son temple en lui disant merci,
allez dans les cours du temple en chantant sa louange !
Remerciez-le et rendez-lui gloire
Oui, le Seigneur est bon.
Son amour est pour toujours,
et de génération en génération il reste fidèle.
Jean 16,16-22
« Dans peu de temps, vous ne me verrez plus, et peu de temps après, vous me reverrez. » Alors quelques disciples de Jésus se disent entre eux : « Il nous a dit : “Dans peu de temps, vous ne me verrez plus. Et peu de temps après, vous me reverrez.” Il nous a dit aussi : “Je m’en vais auprès du Père.” Qu’est-ce que cela veut dire ? » Les disciples disent encore : « Quand Jésus nous dit : “Dans peu de temps”, qu’est-ce que cela veut dire ? Nous ne comprenons pas de quoi il parle. » Jésus le sait, les disciples veulent lui poser des questions. Il leur dit : « Vous cherchez entre vous le sens de ces paroles : “Dans peu de temps, vous ne me verrez plus, et peu de temps après, vous me reverrez.” Eh bien, je vous le dis, c’est la vérité : vous pleurerez et vous serez dans le deuil. Le monde, lui, sera dans la joie. Vous serez tristes, mais votre tristesse deviendra de la joie. « Quand une femme va accoucher, c’est le moment pour elle de souffrir. Mais quand l’enfant est né, elle ne se souvient plus de sa souffrance. Elle est dans la joie parce qu’elle a mis un enfant au monde. Vous aussi, maintenant, vous êtes tristes, mais je vous reverrai. Alors votre cœur sera dans la joie, et cette joie, personne ne pourra vous l’enlever. »
Prédication
Cette prédication a été prononcée pour la première fois au temple réformé de Saint-Prex, le 5 avril 2026 pour le dimanche de Pâques.
La joie : un point de repère fondamental pour la foi
S’il y a une chose que j’aimerais que vous reteniez aujourd’hui c’est la suivante : Dieu vous appelle à faire de la place pour la joie dans votre vie, à la cultiver, à être attentifs aux moments où elle pointe le bout de son nez.
Oui, ne méprisez pas la joie, prenez-la au sérieux – sans vous prendre vous-mêmes trop au sérieux ! – faîtes-lui de la place, priorisez-là.
Et je ne parle pas ici d’une joie mentale, intellectuelle – détachée, abstraite. Je parle d’une joie qui sait être paisible, comme elle sait être exubérante, débordante, colorée et un peu bruyante.
Il y a évidemment la joie intérieure, « profonde » – celle-là on l’aime beaucoup, la joie « profonde », chez les protestants – la joie tranquille que l’on peut éprouver le matin en regardant le lever du soleil sur le lac, face au travail bien fait, où lorsque l’on a l’impression que les choses sont en ordre.
Mais il y a aussi la joie un peu survoltée, la joie des jours de fête, lorsque l’on rit à gorge déployée, quand on ne pense plus au regard des autres, mais qu’on se laisse juste porter par les bouffées qui nous prennent – cette joie un peu contagieuse des enfants qui s’entraînent mutuellement dans leurs frasques.
Bref : Dieu ne souhaite ni ne veut une vie triste, terne, grise et morne – une vie sans joie. Dieu veut une vie pleine de joie, qui peut être tant celle d’un chant de Taizé, que celle d’un jour de carnaval – ou d’abbaye !
Oui, il faut insister sur la joie : elle est le point de repère de notre vie à la suite du Christ. Elle est le signe de sa vie, bien vivante, parmi nous et avec nous – alors même que lui reste absent.
Il y a en effet un risque dans la vie chrétienne : celle de se prendre terriblement au sérieux. Justement, parce que le Christ est absent, c’est à nous que revient la tâche de vivre la vie apportée par Jésus, et de continuer à l’annoncer, à la faire rayonner dans le monde, à inventer des manières de lui rendre témoignage.
Face à cette tâche, il y aurait effectivement d’autres candidats que la joie : la certitude aveugle, l’engagement résigne ou encore la folie de la fuite en avant. Ce n’est dans tous les cas pas le choix de Dieu pour nous ni celui du Christ.
Donc oui, il faut revenir à la joie – et je veux donner quelques précisions.
D’abord, la joie, ça ne se marchande pas
Pourquoi est-ce que je dis ça ? Parce que notre expérience de la joie est aujourd’hui fondamentalement parasitée par un système économique qui souhaite d’abord faire croître un capital, plutôt que de faire grandir la joie. C’est notamment lié au fait que la satisfaction du plaisir fait partie des mécanismes qu’investit ce système, notamment via la publicité, mais aussi par les microgratifications constantes.
Pourtant il y a un lien entre la joie et le plaisir : c’est absolument évident – et le plaisir fait partie de la joie de Dieu.
Du point de vue biologique, la joie est liée au bien-être, ou encore au sentiment d’accomplissement. La sensation agréable que l’on a à manger, lire un roman, boire un bon vin, faire l’amour, etc. Or, il y a aujourd’hui un mouvement général à utiliser notre plaisir comme levier pour accéder à nos ressources.
Donc c’est pour cela que je précise cela ici : la joie, ça ne se marchande pas – la joie de Dieu ne relève pas d’une transaction. Elle est un don gratuit, le plaisir libéré de son instrumentalisation par le flux économique. Si la joie se partage, elle ne s’achète pas.
Dans le même registre, il faut préciser que la joie, ça ne se commande pas – « Soyez toujours joyeux ! » (1 Th 5,16) nous dit Paul. C’est à entendre comme orientation de fond, pas comme un nouveau commandement : autrement c’est un couvercle que l’on met sur la marmite des émotions.
Non : Jésus nous invite à un autre rapport à la joie, un rapport un peu particulier. Il nous propose la joie comme un mystère à approfondir : une part de nous, de notre expérience, dans laquelle Dieu approfondit sa présence, tout en nous invitant à le suivre dans cet approfondissement.
La joie : un mystère à approfondir
La joie dont parle Jésus est une joie qui, dans son approfondissement, fait face à tout ce qui la nie : la peur, la tristesse, la solitude, l’absence, le rejet, la souffrance, la mort.
C’est bien de ça que parle Jésus face aux disciples : sous peu vous ne me verrez plus, et un peu après vous me verrez « encore » ou « à nouveau ». Cet espace entre le « plus » et « à nouveau » indique au départ une rupture. Il y a un trou. Un moment d’absence – de mort. Quelque chose qui, pour un temps, était là n’est plus là. Et la promesse c’est que ça reviendra : mais différemment. Parce qu’il y aura eu le passage de cet écart.
Jésus est vivant – et avec sa vie, c’est bien la joie qui affirme sa présence indéracinable dans ce monde. Oui, Jésus est allé dans la mort – l’endroit où il n’y a plus aucune joie possible. Et il est vivant – à partir de là, la joie ne pourra plus jamais être retirée – même si pour un temps, nous ne la percevons plus.
Il y a la traversée de cet espace d’absence, de ce moment où la source de la joie échappe à toute saisie, où l’on se demande où elle se trouve, se cache. Jésus dit se trouver auprès du Père : la belle affaire. Et nous, alors ?
Eh bien, c’est une partie de l’enjeu de cette traversée – et de Pâques ! Lorsque Marie rencontre le ressuscité et qu’elle le reconnaît, elle ne peut le retenir, le saisir. Elle ne peut le garder auprès d’elle. Et pourtant, justement : elle l’a revu ! Pour un temps elle ne le voyait plus – il était caché, son corps enlevé. Et voilà qu’elle le revoit. Et pourtant, elle ne le gardera pas. C’est même plutôt l’inverse qui se passe en fait : les disciples aussi, lorsque le Christ se présente à eux, sont remplis de joie. Mais il ne les garde pas auprès d’eux : alors que lui retourne vers le Père, ils les envoient au loin, dans le monde.
Oui, ils se sont revus. Et pourtant la distance, ou l’écart, celui de l’absence, semble être plus grand encore.
C’est que dorénavant, c’est nous qui sommes porteurs de ce ressourcement de la joie, de ce passage de la joie au travers de ce qui la nie. Oui : nous sommes porteurs et porteuses du mystère de la présence de Dieu en Jésus.
Et c’est pour cela que la joie est si précieuse : parce que c’est ce que nous partageons de plus profond avec Dieu. Parce que notre joie n’est pas uniquement la nôtre, mais qu’elle est toujours un moment de partage avec le monde, avec le Christ, avec Dieu. Parce que nous ne sommes jamais seuls avec cette joie – et qu’elle est préservée en Jésus-Christ, et dans les frères et sœurs qu’il nous donne, au moment où nous ne la voyons plus.
Oui – Christ est ressuscité – il est vraiment ressuscité. La mort n’a plus d’emprise ni la tristesse ni le mal.
Des phrases anciennes, mais que nous disons aujourd’hui encore. Je vous souhaite de pouvoir goûter à la joie dont ces mots témoignent – d’être un peu transporté – et pourquoi pas : exalté !
Parce qu’aujourd’hui – et pour toute l’éternité – c’est une fête que Dieu veut vivre avec nous, une fête qui nous saisit, qui va jusqu’en profondeur, et qui sait aussi rester dans la légèreté.
Notre temps est submergé par les grincements de dents, la frustration, la colère. Mais notre temps à nous, le temps de la vie éternelle, c’est celui de la joie. Christ est ressuscité. Il est vraiment ressuscité. Amen
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