Face à la mort (Jn 11,1-38)

Entre la confiance de Marthe et les larmes de Marie, la mort de Lazare révèle que la foi en la résurrection ne supprime pas le deuil, mais l’invite à traverser avec Jésus la douleur de la perte, où la promesse de vie éternelle se mêle à la réalité de l’absence et de la souffrance.

Lectures bibliques

Jean 11,1-38

Il y a un homme malade appelé Lazare. Il habite à Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe. Marie est la femme qui a versé du parfum sur les pieds du Seigneur et qui les a essuyés avec ses cheveux. C’est le frère de Marie, Lazare, qui est malade. Les deux sœurs envoient quelqu’un dire à Jésus : « Seigneur, ton ami est malade. » Quand Jésus entend cela, il dit : « La maladie de Lazare ne va pas le faire mourir, mais elle va servir à montrer la gloire de Dieu. Ainsi elle donnera de la gloire au Fils de Dieu. » Jésus aime Marthe et sa sœur, et Lazare. Il apprend que Lazare est malade, et pourtant, pendant deux jours, Jésus reste là où il est. Ensuite il dit à ses disciples : « Retournons en Judée. » Ses disciples lui disent : « Maître, l’autre jour, des Juifs cherchaient à te tuer en te jetant des pierres, et tu veux retourner là-bas ? » Jésus leur répond : « Il y a douze heures dans une journée. Si on marche pendant le jour, on ne tombe pas, parce qu’on voit clair. Mais si on marche pendant la nuit, on tombe, parce qu’on ne voit pas clair. » Ensuite Jésus ajoute : « Notre ami Lazare s’est endormi, mais je vais aller le réveiller. » Les disciples lui disent : « Seigneur, s’il s’est endormi, il guérira. » Jésus a voulu dire : « Lazare est mort », mais les disciples croient qu’il parle du sommeil normal. Alors Jésus leur dit clairement : « Lazare est mort. Je n’étais pas là-bas et je m’en réjouis, à cause de vous. De cette façon, vous pourrez croire en moi. Mais allons auprès de Lazare. » Alors Thomas, appelé aussi le Jumeau, dit aux autres disciples : « Allons-y nous aussi, pour mourir avec Jésus ! »

Quand Jésus arrive, il apprend qu’on a mis Lazare dans la tombe il y a quatre jours déjà. Béthanie est près de Jérusalem, à trois kilomètres environ. C’est pourquoi beaucoup de Juifs sont venus chez Marthe et Marie, pour les consoler de la mort de leur frère. Marthe apprend que Jésus arrive et elle part à sa rencontre. Marie reste assise à la maison. Marthe dit à Jésus : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Mais, même maintenant, Dieu te donnera tout ce que tu lui demanderas, j’en suis sûre. » Jésus lui dit : « Ton frère se relèvera de la mort. » Marthe lui répond : « Oui, je le sais, il se relèvera de la mort quand tous les morts se relèveront, le dernier jour. » Jésus lui dit : « Celui qui relève de la mort, c’est moi. La vie, c’est moi. Celui qui croit en moi aura la vie, même s’il meurt. Et tous ceux qui vivent et qui croient en moi ne mourront jamais. Est-ce que tu crois cela ? » Marthe répond à Jésus : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, celui qui devait venir dans le monde. »

Après que Marthe a dit cela, elle part appeler sa sœur Marie. Elle lui dit tout bas : « Le Maître est là et il te demande de venir. » Quand Marie entend cela, elle se lève tout de suite et elle va trouver Jésus. Jésus n’est pas encore entré dans le village. Il est toujours à l’endroit où Marthe l’a rencontré. Des Juifs sont dans la maison avec Marie, pour la consoler. Ils voient qu’elle s’est levée tout de suite et qu’elle est sortie. Ils pensent : elle part vers la tombe, pour pleurer là-bas. Alors ils la suivent. Marie arrive à l’endroit où Jésus se trouve. Quand elle le voit, elle se jette à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » Jésus voit qu’elle pleure. Les Juifs qui sont venus avec elle pleurent aussi. Alors Jésus est bouleversé et troublé. Il demande : « Où est-ce que vous l’avez mis ? » Ils lui répondent : « Seigneur, viens et tu verras. » Jésus se met à pleurer. Les Juifs disent : « Regardez ! Il aimait beaucoup Lazare ! » Mais d’autres disent : « Il a ouvert les yeux de l’aveugle, et il n’a pas pu empêcher Lazare de mourir ? »

De nouveau, Jésus est bouleversé et il part vers la tombe.

Prédication

Cette prédication a été prononcé pour la première fois au temple réformé de Villars-sous-Yens, le 22 mars 2026 pour le cinquième dimanche du Carême.

Notre relation à la mort

La mort. Il y avait une entité vivante, présente. Et, une fois que la mort est là, elle ne l’est plus. L’existence a atteint sa limite, une histoire est arrivée à son terme.

Quelque chose était vivant – où nous apparaissait en tout cas comme tel. Je dis « quelque chose » : en parlant de la mort on pense d’abord aux personnes décédées. Peut-être que vous avez des visages qui vous viennent à l’esprit, des souvenirs qui remontent.

Mais il n’y a pas que les êtres humains : tout ce qui vit meurt. Cela vaut pour les plus petites bactéries comme pour les grandes civilisations : il y a certaines cultures dont nous n’avons que les traces, des tessons et des bouts de ruines enfouis sous le sable ou sous terre. On parle aussi de langues mortes – ce qui est le cas par exemple pour les textes de notre Bible.

Quand on regarde l’actualité internationale, on peut se demander si on n’est pas en train d’assister à la mort du système international porté par l’ONU.  

Dans notre actualité plus proche, les processus de Réforme de notre Église, signalent eux-aussi la fin d’un état de fait. Si le canton de Vaud faisait partie des cantons dits « protestants », cela semble difficilement défendable aujourd’hui : 63% dans les années 1970, aujourd’hui moins de 20% se déclare protestante. Aussi une forme de mort ? En tout cas la fin d’un statut dominant, majoritaire, de certaines évidences, de certains fonctionnements.

Le deuil

Ma formation a mis un accent particulier sur l’importance du deuil – qu’il s’agisse de la mort d’un proche, d’un licenciement, d’une perte irréversible : il y a quelque chose à traverser.

S’exposer à la perte, à la douleur, prendre le temps de vivre les émotions que cette perte suscite, en parler, poser des gestes et des actes qui signalent le passage du cap, entre l’avant et le maintenant.

On y est tous et toutes confrontées à un moment ou à un autre : il y a une rupture qui change tout, où la vie échappe à notre maîtrise. Et alors il vaut mieux éviter de garder le couvercle sur la marmite : les émotions fortes, contenues trop longtemps, peuvent faire énormément de dégâts.

Les émotions que l’on peut vivre dans ce moment du deuil ne sont d’ailleurs pas toujours négatives. Vivre la perte, peut aussi déboucher sur une forme de joie paisible, de reconnaissance – où la tristesse n’est plus douloureuse, mais la trace d’une joie passée.

Un héritage compliqué

Cette perspective trouvera de nombreuses résonance dans l’Ancien Testament, où la confrontation à la mort et à la finitude prend une grande place – particulièrement dans le livre de Job ou des Lamentations.

Je dois dire en revanche que c’est plus compliqué dans le Nouveau Testament. Pour celui-ci, le deuil semble plutôt quelque chose de dépassé – quelque chose qui n’a plus lieu d’être.

On peut prendre pour exemple ce que Jésus répond à un disciple qui souhaite enterrer son père : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts ! ». Le nouveau testament est entièrement écrit à la lumière de la Résurrection de Jésus, de la victoire définitive sur la puissance de la mort et de la promesse de résurrection adressée aux fidèles. Pas beaucoup de place pour la tristesse et le deuil ici.

C’est quelque chose qu’on retrouve dans le passage que nous avons entendu tout à l’heure, de l’histoire de Lazare. Ainsi à propos de son ami : « La maladie de Lazare ne va pas le faire mourir, mais elle va servir à montrer la gloire de Dieu. Ainsi elle donnera de la gloire au Fils de Dieu. » (Jn 11,4) Plus loin, lorsqu’il s’avère que Lazare est décédé de sa maladie, le ton ne change pas : « Lazare est mort. Je n’étais pas là et je m’en réjouis, à cause de vous. De cette façon, vous pourrez croire en moi. » (Jean 11,15). Jésus présente une telle souveraineté, que même la mort en est renversée : elle n’est plus une menace, mais une occasion de glorification !

Pour être tout à fait franc : je crois qu’il y a un risque important de surestimation là-dedans. Comme si nous pouvions réellement faire l’économie de cette traversée. Comme si la conviction croyante suffisait pour rendre toute tristesse, toute colère, toute crainte caduque – comme si la limite, la fin, la mort, devait nous laisser de marbre.

Nos morts ne sont en fait jamais vraiment morts : ils attendent juste d’être ressuscité, de revenir à la vie. « Ça va aller » ! Ou : « Ne sois pas triste ! Pense seulement à ce que Dieu nous a promis » (cf. 1 Th 4,13-18)

Mais, je crois que notre texte est en fait plus subtil que ça : je crois que notre texte est justement au courant de cette surestimation.

Deux témoignages

Avec Marthe et Marie, le texte nous présente en quelques sortes deux manières de faire face à la mort dans la foi : il y a d’abord la réponse de Marthe – confiante en Jésus et dans les promesses de Dieu. Son intervention se conclut d’ailleurs par une confession de foi tout à fait remarquable.

Ensuite il y a la réaction de Marie : celle-ci est toute différente. Marie est prise par le chagrin et le regret : Jésus n’était pas là. L’irréversible est arrivé. C’est trop tard. Son émotion est si forte qu’elle semble contaminer les personnes qui l’entourent – jusqu’à Jésus lui-même.

Le trouble de Jésus

Jésus est irrité par cette réaction. Il est déstabilisé. Et finalement, il en vient même à pleurer. Cela vaut la peine de le noter : dans l’évangile selon Jean, Jésus semble toujours souverain de la situation : lui il comprend, la plupart des personnes qui le rencontre, ne comprennent pas. Quelques-uns arrivent à changer de regard et à rejoindre Jésus dans sa connaissance.

Mais pas ici. Jésus est perturbé. Jésus est débordé.

Et on ne saura d’ailleurs pas pourquoi : tristesse de la perte de son ami ? Sentiment d’échec ? Mais si c’est cela, de quel échec ? De n’avoir pu sauver son ami, comme semble le souligner certain des observateurs ? Ou bien de n’avoir pu recevoir de Marie la même confiance que celle que Marthe lui a accordé ? Ou celle de sa propre mort, qu’il voit se profiler dans la vie de son ami ? Car oui : la résurrection de Lazare sera le miracle de trop, celui qui déclenche les événements qui mèneront à son élévation sur la croix.

« Resterais-tu encore 5 minutes avec moi ? »

Durant le Carême nous nous préparons à Pâques : Pâques c’est la victoire définitive de Dieu sur les puissances qui s’opposent à son don d’amour. C’est aussi l’entrée dans la mort et l’abandon.

La foi chrétienne vit de la confiance qu’en définitive, toutes les larmes versées à cause de l’injustice, du mal et de la mort seront séchées. Que toute meurtrissure trouve en Jésus une consolation débordante.

Et en même temps, cette foi n’efface pas la réalité du désespoir, de la souffrance qui prend le dessus sur la confiance – du sillon douloureux que la perte creuse dans l’âme de l’endeuillé.

Les deux réalités coexistent – et il y a entre les deux un chemin qui doit être traversé. Que Jésus a déjà traversé – et que nous traverserons avec lui.

Amen


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