Une foi aveugle ? (Jean 20,24-29)

« Croire » n’est pas voir pour vérifier, mais s’attacher au Crucifié ressuscité : un chemin où, comme Thomas, on découvre que le Christ répond à la quête de ceux qui le cherchent, même sans tout avoir vu.

Lectures bibliques

Actes des Apôtres 2,29-36

Pierre ajoute : « Frères, je peux vous le dire très clairement : notre ancêtre David est mort, on l’a enterré, et sa tombe est encore chez nous aujourd’hui. Mais David était prophète et il savait que Dieu lui avait fait ce serment : “Je mettrai un de tes enfants sur ton siège royal.” « David avait prévu que le Christ allait se relever de la mort. En effet, il a dit : “Dieu ne l’abandonnera pas dans le monde des morts, et son corps ne pourrira pas dans la tombe.” Ce Jésus, Dieu l’a relevé de la mort, nous en sommes tous témoins. Dieu l’a fait monter jusqu’à sa droite, il a reçu du Père l’Esprit Saint promis et il nous l’a donné. Voilà ce que vous voyez et entendez maintenant. David n’est pas monté au ciel, et pourtant il a dit : “Le Seigneur déclare à mon Maître : viens t’asseoir à ma droite, je vais mettre tes ennemis sous tes pieds.” Tout le peuple d’Israël doit donc le savoir de façon très sûre : ce Jésus que vous avez cloué sur une croix, Dieu l’a fait Seigneur et Christ. »

1 Pierre 3,18-22

En effet, le Christ lui-même est mort une fois pour toutes pour les péchés des êtres humains. Lui qui était innocent, il est mort pour des coupables, afin de vous conduire à Dieu. Lui, il a été tué dans son corps, mais l’Esprit Saint lui a rendu la vie. Alors il est allé annoncer la Bonne Nouvelle aux morts qui étaient en prison. Ces morts sont ceux qui ont désobéi à Dieu autrefois, quand Dieu faisait durer sa patience. C’était au moment où Noé construisait son bateau. Peu de personnes, huit en tout, sont entrées dans ce bateau et ont été sauvées à travers l’eau. C’est une image du baptême qui vous sauve aujourd’hui, vous aussi. Le sens du baptême n’est pas d’enlever les saletés du corps, mais de répondre à l’appel de Dieu avec une conscience pure. Le baptême vous sauve, parce que Jésus-Christ s’est levé de la mort. Il est monté au ciel, il est à la droite de Dieu. Maintenant, les anges et les esprits qui ont du pouvoir et de la puissance sont sous son autorité.

Jean 20,24-29

Quand Jésus est venu dans la maison, Thomas appelé le Jumeau, l’un des douze apôtres, n’était pas avec eux. Les autres disciples lui disent : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais Thomas leur répond : « Je veux voir la marque des clous dans ses mains. Je veux mettre mon doigt à la place des clous, et je veux mettre ma main dans son côté. Sinon, je ne croirai pas. » Le dimanche suivant, les disciples sont de nouveau réunis dans la maison, Thomas est avec eux. Ils ont fermé les portes à clé. Jésus vient et il se tient au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Ensuite il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici et regarde mes mains. Avance ta main et mets-la dans mon côté. Arrête de douter et crois. » Thomas lui répond : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui dit : « Tu crois parce que tu m’as vu. Ils sont heureux, ceux qui n’ont pas vu et qui croient. »

Prédications

Cette prédication a été prononcée pour la première fois au temple réformé de Vufflens-le-Château, le 12 avril 2026 pour le deuxième dimanche du temps de Pâques.

Une histoire d’incrédulité ?

 « Bienheureux celles et ceux qui ont cru sans avoir vu ». On peut croire sans avoir expérimenté, sans avoir vu, sans avoir de preuves – on peut croire, et c’est même mieux de croire ainsi. Un plaidoyer pour une foi aveugle ? Essayons d’approfondir cela.

« Voir »

Dans l’Évangile selon Jean, « voir » est toute une thématique à soi. En effet, il y a régulièrement des choses à « voir » dans le ministère de Jésus : il change de l’eau en vin, il fait des guérisons, il multiplie des poissons et des pains, il enseigne de manière provocante, il semble omniscient, etc.

Jésus est un peu un animal de foire : on veut le voir Lui et on veut voir ce qu’il fait. Il fascine, il attire.

Mais il y a un jeu de malentendu autour du fait de « voir ». Voir quelque chose ne signifie pas tout de suite que l’on comprenne de quoi il s’agit. Voir Jésus, ou ses miracles ne signifie pas encore que l’on comprenne tout de suite qui il est et quel est le sens des choses qu’il fait.

Ainsi, voir Jésus et ses miracles, c’est d’abord être confronté à une question : qui est-il et que fait-il ? Quelle est son identité profonde et quel est le sens de sa mission, ou simplement de son existence, ici sur terre ?

Des questions qui restent

En fait l’Évangile part du principe que le lecteur ou la lectrice a pour sa part une vague idée de quoi il s’agit : d’une manière ou d’une autre, les lecteurs de l’Évangile reconnaissent Jésus comme « Fils de Dieu » ou « Seigneur », et il est attendu des lecteurs, qu’eux aussi disent de lui qu’il est venu apporter le Salut de Dieu, la victoire finale de la Lumière sur les Ténèbres. Ou quelque chose du genre.

Donc, en principe, les lecteurs en savent toujours un peu plus sur Jésus que les personnages du récit. Certains d’entre eux arrivent progressivement à cette connaissance. Pour d’autres ça prend du temps, d’autres y arrivent plus rapidement. D’autres encore n’y arrivent jamais.

Mais même si les lecteurs et lectrices en savent toujours un peu plus que les personnages du récit, eux aussi, sont confrontés à cette question de l’identité de Jésus et du sens de sa mission.

Et c’est normal : parce que cette identité et cette mission concernent leur propre existence.

Ils sont celles et ceux qui poursuivent cette mission, maintenant que Jésus est « remonté auprès du Père ». Ils sont celles et eux qui, à la suite de Pierre, lors de la Pentecôte, témoignent de la résurrection du Crucifié. Et ils héritent de cette même identité d’enfants de Dieu, celle qu’affirme Jésus dans le lien qui l’unit à celui qu’il appelle son « Père ».

Thomas est une figure qui fait le lien avec les lecteurs et les lectrices de l’Évangile : comme eux, il ne fait pas partie des premiers témoins de la résurrection – sept jours s’écoulent entre les deux rencontres. Symboliquement : le temps d’une création tout entière ! Il vient pour ainsi dire dans un second temps – après les femmes, après le cercle des disciples, après les premiers témoins.

On pourrait d’une certaine manière le comparer à Paul, qui lui aussi rencontre le ressuscité bien après les premières apparitions.

Et donc : avec Thomas, les lecteurs sont aussi confrontés à la question de leur foi. Et donc aussi de la compréhension de ce que nous pouvons voir quand nous voyons Jésus – particulièrement lorsqu’il est question de la résurrection.

« Croire »

Dans les récits de l’Évangile, il y a des moments de déclics, lorsque les personnages font des confessions de foi, lorsqu’ils reconnaissent Jésus comme le Messie, le Seigneur, le Fils de Dieu ou encore comme Dieu lui-même.

Mais croire ne se limite pas à une reconnaissance formelle : croire ce n’est pas donner la bonne réponse à une interro surprise.

« Croire » signifie s’attacher à Jésus, à sa manière de vivre. Il y a dans le fait de « croire » l’idée d’un mûrissement, d’un chemin, d’une découverte de ce que ce chemin signifie pour nous, de manière singulière. D’ailleurs, la confession de foi n’est parfois qu’une étape d’un chemin plus long, avec des rebondissements.

Il y a cet épisode cocasse du début de l’Évangile, lorsque Jésus rencontre ses premiers disciples : ici le personnage au centre, c’est Nathanaël. Au début cela semble mal parti pour lui – il est plutôt sceptique face à l’enthousiasme de ses amis pour Jésus. Mais il suffit que Jésus dise qu’il l’a vu sous un figuier, pour que Nathanaël le reconnaisse comme Fils de Dieu et Roi d’Israël. Donc : il croit. Mais Jésus répond : « Parce que je t’ai dit que je t’ai vu sous le figuier, tu crois ? Tu verras des choses plus grandes encore ! » (Jean 1,50)

Ici il y en a un qui croit – alors qu’il ne s’est encore rien passé à proprement parler ! Donc, comme le fait de « voir » peut soulever une question, le fait de « croire » le fait aussi ! À nouveau : croire est une question de maturation continue.

La chose la plus grande qu’il y a à « voir » dans l’Évangile selon Jean, c’est la crucifixion. La mise à mort de Jésus sur la croix. Et toute la question est bien la suivante : qu’est-ce que je vois quand je vois la crucifixion ? Et qu’est-ce que je crois quand je suis confronté à cette vision ?

« Voir » la croix c’est toujours plus que simplement la regarder de ses yeux, comme on peut regarder un crucifix. « Voir » la croix, c’est percevoir la passion du Christ, le chemin de souffrance. Et la « croire » c’est s’attacher à marcher sur ce chemin balisé par la croix – c’est adopter une manière de vivre où la croix est présente à l’horizon.

C’est d’ailleurs là toute la thématique du baptême : l’entrée confiante un chemin menaçant (l’entrée dans les eaux, qui symbolisent le retour au chaos, l’entrée dans la mort), avec la confiance qu’au bout du chemin, je me tiens debout devant Dieu – comme cela a été le cas pour Jésus lui-même.

« Bienheureux ceux qui ont cru sans avoir vu »

J’en arrive – enfin – aux exigences de Thomas. Il se situe pour ainsi dire à l’opposé de Nathanaël : Nathanaël devait encore voir des choses. Thomas lui a bel et bien vu la crucifixion, la mort de Jésus.

« Je ne croirai pas si je n’ai pas touché la marque des clous et mis la main dans son flanc ». Jésus a spontanément montré ses blessures aux disciples lorsqu’il les rencontre – c’est bien lui, celui qui a traversé cette violence, qui se montre à eux, maintenant. Ce n’est pas un artifice.

Mais Thomas n’était pas là lorsqu’il s’est montré. Et lui aussi veut voir le Crucifié, le rencontrer sans artifice. Mais sait-il ce qu’il demande ? Car peut-on voir le Crucifié autrement qu’en se situant avec Lui sur le Calvaire ? La seule manière de recevoir la preuve que Thomas semble demander serait de passer encore une fois par la Croix – au point de la vivre dans sa propre chair. Car le Christ lui-même est maintenant assis à la droite du Père.

Or, l’Évangile est clair sur ce point : si le Christ passe par ce chemin, ce n’est pas pour que ses disciples l’empruntent à nouveau, comme lui. Ils auront leur propre chemin à l’ombre de la croix – mais ils n’auront pas à prendre la place de l’agneau.

« Bienheureux celles et ceux qui ont cru sans avoir vu ». Cette phrase est peut-être moins un appel à la foi aveugle, qu’une parole de grâce : entrer dans la foi ne suppose d’avoir tout vu, donc d’avoir aussi tout subit. L’entrée dans la foi peut être autre – avec en même temps l’espérance que le Christ répondra à la demande de celui qui le recherche. Amen


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