Jubiler en toutes circonstances (Daniel Grec 3,46-51)

Lectures | Nouvelle Français Courant

Daniel (version grecque) 3,46-51

Les serviteurs du roi, qui avaient jeté les trois compagnons de Daniel dans la fournaise, ne cessaient pas d’alimenter le feu au moyen de goudron, de résine, de filasse et de fagots ; les flammes s’élevaient ainsi à vingt-quatre mètres au-dessus de la fournaise. Elles s’étendirent même autour de la fournaise et elles brûlèrent vifs les Babyloniens qui se trouvaient tout près de là. Mais l’ange du Seigneur était descendu dans la fournaise en même temps qu’Azaria et ses compagnons. Il repoussa les flammes vers l’extérieur et il créa au centre du brasier un espace frais, comme si une brise porteuse de rosée le traversait ; le feu ne les atteignit donc en aucune manière, ils n’eurent pas à en souffrir, ils ne furent même pas gênés. Alors, du milieu de la fournaise, les trois compagnons se mirent à chanter d’une seule voix, pour célébrer la gloire de Dieu et le louer.

1 Pierre 2,18-21

Serviteurs, soyez soumis à vos maîtres avec un entier respect, non seulement à ceux qui sont bons et bienveillants, mais aussi à ceux qui sont malfaisants. Car c’est une grâce si on supporte les peines que l’on souffre injustement en étant conscients que Dieu est avec nous. En effet, quel mérite y a-t-il à supporter les coups si vous les recevez pour avoir commis une faute ? Mais si vous avez à souffrir lorsque vous agissez bien, et que vous le supportez, c’est une grâce aux yeux de Dieu. C’est à cela qu’il vous a appelés, car Christ lui-même a souffert pour vous ; il vous a laissé un modèle, afin que vous suiviez ses traces.

Luc 10,17-20

Les soixante-douze envoyés revinrent pleins de joie et dirent : « Seigneur, même les démons nous obéissent quand nous leur donnons des ordres en ton nom ! »

Jésus leur répondit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair. Écoutez : je vous ai donné l’autorité de marcher sur les serpents et les scorpions et d’écraser toute la puissance de l’ennemi, et rien ne pourra vous faire du mal. Mais ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous obéissent ; réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans les cieux. »

Prédication

Cette prédication a été prononcé pour la première fois au temple réformé de Lully le 25 octobre 2025, à l’occasion de la présence du choeur Sinfonietta

Chanter

Par le chant, le corps entier devient un instrument de musique. On ne peut en effet réduire le chant à la bouche, ou la gorge. Ce serait comme de dire que le son du violon viendrait uniquement du son des cordes frottées par l’archet, ou que le son du piano viendrait de la corde frappée par le marteau. Non, c’est bien plus complexe. Dans les deux cas – et en fait pour n’importe quel instrument de musique – le son n’est rien sans le corps qui fait résonner la vibration, qui lui donne son volume, sa couleur, son caractère.

Par le chant tout mon corps devient un instrument : pas uniquement ma voix. De la plante de mes pieds, jusqu’au sommet de mon crâne, tout mon corps contribue au chant, générant une vibration dans laquelle le corps se met lui-même à baigner.

Chanter c’est ce double mouvement : en chantant, je fais vibrer l’instrument que je suis, c’est avoir l’initiative. Mais continuer à chanter c’est aussi se mettre à l’écoute de ce qui résonne en retour ou de ce qui résonne en même temps que moi. C’est la salle, le lieu dans lequel je me trouve, qui se met à vibrer avec moi lorsque j’élève la voix. C’est d’autres instruments de musique, c’est la voix des autres personnes qui chantent avec moi, qui se joignent à ma voix ou auxquelles moi-même je me suis jointe.

Lorsque je chante, quelque chose vient bien de moi. Mais je ne peux pas chanter sans écouter – et si je ne le fais pas intentionnellement, c’est bien l’ensemble de mon corps et de mon esprit, qui écoute cette vibration révélée et amplifiée.

Avec le chant c’est aussi toute mon âme, ma vie intérieure, qui se met à vibrer : par les forces des émotions mobilisées pour tel passage vigoureux, héroïque, ou plus mélancolique, empreint de tristesse – c’est aussi l’émotion qui s’anime en nous, parfois par surprise. Car la vibration reconnecte avec telle situation passée, telle image marquante. C’est aussi la connexion anticipée, avec des choses que je ne peux même pas encore soupçonner : c’est le rêve et l’espérance matérialisée dans le monde, et qui contribue à le faire accoucher de sa propre existence dans la gloire. Oui, le chant révèle cette puissance.

Alors il n’est pas étonnant que le chant prenne une place si importante dans la vie humaine – et singulièrement dans la foi chrétienne. L’histoire du christianisme (et avant lui du judaïsme) voit poindre en tout lieu et constamment le chant. Les textes sacrés doivent sans doute être d’abord chantés avant d’être lus ! 

Faire le bien en toutes circonstances

Et si je prends le temps de vous parler autant de chant maintenant, ce n’est pas uniquement pour faire honneur au chœur Sinfonietta qui est avec nous aujourd’hui.

C’est aussi parce que dans le chant, il y a quelque chose de notre vie, tel qu’elle est préservée et gardée en Dieu – notre vie éternelle – qui jaillit dans le monde, qui en un certain sens nous devient sensible : la vie éternelle ce n’est plus uniquement une vue de l’esprit, une perspective abstraite – c’est quelque chose qui me prend par les tripes, qui traverse tout ce corps tout à fait matériel et concret ! Et qui nous traverse, lorsque nous faisons corps ensemble au travers du chant : chaque voix singulière unie dans un même bain de chant, transformant même le lieu le plus insolite en une scène, un théâtre pour la vie qui dépasse toute vie.

Alors attention, je ne veux pas idéaliser à tout va le chant – je ne veux pas dire qu’à chaque fois qu’il y a du chant, le Royaume des cieux éclate sur terre. Comme toute chose, le chant peut être corrompu, aliéné – utilisé pour des fins qui nient la plénitude qu’il donne à sentir. Avec le chant on galvanise des foules, on se crée des fidèles – et on peut faire beaucoup (beaucoup !) d’argent.

Mais si j’en parle aujourd’hui, c’est que le chant est à la fois un lieu de témoignage et de ressourcement.

Au cœur du chaos, des puissances qui luttent pour leur survie, des autorités qui luttent pour avoir le pouvoir sur nous, sur nos corps et sur nos âmes, le chant offre une possibilité de résilience, à la fois douce, flexible et ferme.

Un bref détour historique : le gospel et avec lui toute une branche de la musique contemporaine, du rock au RNB, est née dans le labeur de l’esclavage. C’est un chant qui accompagne le travail : il permet de garder le rythme (comme les chants de marin, les fameux Sea Shanty) – et donc dans un premier temps, il paraît surtout utile à celles et ceux qui exploitent les esclaves. Finalement, ce chant les rend plus efficaces – plus fructueux. Mais l’évangile de la liberté et de la dignité s’est infiltré dans ce creuset. Et ce chant devient alors une ressource de premier plan pour une survie quotidienne, qui au fur et à mesure est devenu un levier de l’émancipation afro-américaine aux États-Unis.

Je mentionne le chant gospel, mais le chant des psaumes a joué un rôle analogue lors de la Réforme – et de manière générale toute la production hymnologique protestante du 16e siècle est un lieu d’apprentissage et de défense d’une foi réformée par la Parole de Dieu. Le fameux cantique, « C’est un rempart que notre Dieu », que nous venons d’entendre, en offre un exemple parmi d’autres.

Un dernier exemple que je veux mentionner ici, le compositeur estonien, Arvo Pärt : c’est notamment en puisant aux ressources du chant grégorien et de la tradition orthodoxe, qu’il entre en résistance face à l’État totalitaire. Celui-ci ne tolère en effet la musique que parce qu’elle peut soutenir la diffusion de l’idéologie de l’État dans le peuple. La musique de Pärt a été alors un lieu d’affirmation de liberté – notamment parce qu’elle invite à une entrée dans l’intimité, un contact avec la lumière qui luit dans l’obscurité la plus profonde. Une provocation à l’encontre d’un État qui prétend prendre en charge toutes les parcelles de l’existence.

Jubiler en toute circonstances

Les textes que nous avons entendus tout à l’heure traitent de différentes manières de cette résistance de la foi à ce qui l’opprime.

Le texte de Daniel illustre la louange de Dieu au chœur des flammes : une image miraculeuse, mais qui montre l’espérance têtue qui s’affirme malgré une violence sans bornes – des flammes de 24 m. de hauts ! Une espérance qui appelle l’ensemble de la création à la joindre dans le chant et la bénédiction rendue à Dieu.

Dans des situations d’asymétrie totale, comme celle entre le domestique et le maître, le texte de Pierre appelle à ne pas renoncer à notre vocation : refléter la présence glorieuse de Dieu dans le monde. Et dans ce cadre, non pas céder aux tentations de répondre au mal par le mal : mais demeurer dans le règne de l’amour inauguré par Christ.

En contrepoint, le texte de l’évangile selon Luc montre une foi efficace, victorieuse des forces du mal – une raison d’être en joie. Mais Jésus a ce rappel lucide : « Ne soyez pas joyeux parce que les esprits mauvais vous obéissent, mais soyez joyeux parce que Dieu a écrit votre nom dans les cieux ! » (Lc 17,20) Comme une manière de conjurer le mal qui nait de la puissance que nous croyons avoir sur lui.

Ainsi, entrer dans cette résistance par le chant, c’est s’ouvrir à une forme puissante, mais douce de conversion, de transformation – la nôtre et celle du monde.

Nous sommes nous-mêmes des instruments de la gloire de Dieu dans le monde – non pas des outils ! Des guitares, des pianos, des percussions, des voix. Et voici la promesse : que notre propre musique vienne nourrir le chant de la joie et de la vie, qui cherche à s’écouler en toute chose, en nous et – par nous – au-delà de nous. Car à la fin, tout sera jubilation.

Amen


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