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Lectures | Nouvelle Français Courant
Esaïe 7,10-14
Le Seigneur ajouta cet autre message pour Acaz : « Demande au Seigneur ton Dieu un signe de son appui. Qu’il te le donne au fond du monde des morts ou là-haut dans les cieux. » Mais Acaz répondit : « Non, je n’en demanderai pas ; je ne veux pas mettre le Seigneur à l’épreuve. »
Alors Ésaïe lui dit : « Écoutez-moi, toi et ta famille, les descendants de David. On dirait que cela ne vous suffit pas d’épuiser la patience des gens, et qu’il vous faut aussi épuiser la patience de mon Dieu. Eh bien ! le Seigneur vous donne lui-même un signe : la jeune femme sera enceinte et elle mettra au monde un fils. Elle le nommera Emmanuel, “Dieu avec nous”. L’enfant sera nourri de crème et de miel, jusqu’à ce qu’il soit capable de refuser ce qui est mauvais et de choisir ce qui est bon. Avant même que le petit garçon soit en âge de faire cette différence, le territoire dont les deux rois te font si peur sera abandonné par ses habitants. Mais pour toi, pour ton peuple et pour ta dynastie, le Seigneur fera venir un temps qu’on n’avait plus connu depuis le jour où le royaume d’Israël s’est séparé du royaume de Juda. (C’est une allusion à l’intervention du roi d’Assyrie.) »
1 Pierre 1,10-12
Les prophètes ont fait des recherches et des études sérieuses au sujet de ce salut, et ils ont prophétisé à propos du don que Dieu avait préparé pour vous. Ils s’efforçaient de découvrir à quelle époque, et à quelles circonstances, se rapportaient les indications données par l’Esprit du Christ ; car cet Esprit, présent en eux, annonçait d’avance les souffrances que le Christ devait subir et la gloire qui serait la sienne ensuite. Dieu révéla aux prophètes que ce n’était pas pour eux-mêmes mais pour vous qu’ils assuraient ce service. Car ces choses vous ont été annoncées maintenant par les prédicateurs de la bonne nouvelle. Ils en ont parlé avec la puissance de l’Esprit saint envoyé des cieux ; les anges eux-mêmes désirent y plonger leur regard.
Matthieu 1,18-24
Voici dans quelles circonstances Jésus Christ est né.
Marie, sa mère, était fiancée à Joseph ; mais avant d’habiter ensemble, elle se trouva enceinte par l’action de l’Esprit saint. Joseph, son fiancé, était un homme droit et ne voulait pas la dénoncer publiquement ; il décida de la renvoyer en secret. Comme il y pensait, un ange du Seigneur lui apparut dans un rêve et lui dit : « Joseph, descendant de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme, car l’enfant qui a été conçu en elle vient de l’Esprit saint. Elle mettra au monde un fils, et tu l’appelleras Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés. »
Tout cela arriva afin que s’accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète : « La vierge sera enceinte et mettra au monde un fils, et on l’appellera Emmanuel », ce qui se traduit “Dieu est avec nous”.
Quand Joseph se réveilla, il agit comme l’ange du Seigneur le lui avait ordonné et il prit sa femme Marie chez lui. Mais il n’eut pas de relations sexuelles avec elle jusqu’à ce qu’elle ait mis au monde un fils, que Joseph appela Jésus.
Prédication
Cette prédication a été prononcé pour la première fois au temple réformé de Vufflens-le-Château, le 21 décembre 2025 pour le quatrième dimanche de l’Avent
Hantés par des souvenirs
Alors que nous nous trouvons à trois jours de la Veillée de Noël, nous allons nous faire visiter par quelques fantômes, par la mémoire de celles et ceux qui nous ont précédés.
Car c’est bien ce qui arrive à Joseph, ce mari qui doit faire face à cette situation très désagréable : Marie, sa future épouse, est enceinte. De toute évidence l’enfant n’est pas de lui – c’est un problème. Cela place Joseph face à des choix douloureux.
Et Joseph fait ce rêve – un rêve qui va changer le cours des choses, et de manière radicale.
Ce rêve est vraiment étrange. D’un côté c’est un rêve qui parle d’événements à venir – le salut du peuple – mais de l’autre côté il nous plonge dans le passé. 3 noms, 3 fantômes qui s’invitent dans le rêve de notre protagoniste.
C’est comme si ces apparitions possédaient la clef pour faire avancer l’histoire de Joseph, pour comprendre ce qui est en train de se passer avec cette grossesse imprévue et ce qui va se passer avec la vie de l’enfant porté par Marie.
Ce sont des fantômes pour Joseph. Ce sont aussi des fantômes pour nous qui entendons cette histoire, et qui entrons dans ce moment du rêve.
Joseph
Le premier fantôme, c’est Joseph lui-même. En effet, ce nom est loin d’être anodin. C’est un nom qui est lié à l’idée de croissance ou de bénédiction, un nom bien connu dans le peuple hébreu. Joseph est l’un des douze fils du patriarche Jacob, un personnage qui sauve sa famille, mais de manière étrange. Un fils trahit par ses frères, vendu en esclavage aux Égyptiens, qui de fil en aiguille va en fait devenir la personnalité la plus puissante du royaume d’Égypte, au plus proche du pouvoir de pharaon. C’est ce qui lui permettra de sauver sa famille de la famine en l’accueillant dans le pays d’Égypte – quittant la terre promise, pour aller dans la terre du peuple qui le mettra en esclavage.
Les deux Joseph communiquent avec Dieu par les rêves et ont un lien avec l’Égypte : c’est en effet aussi en Égypte que notre Joseph, celui des évangiles, emmènera sa famille, alors que le roi Hérode cherche à faire tuer tous les jeunes enfants.
Ainsi avec son rêve, Joseph le charpentier de Nazareth se retrouve en présence de son homologue patriarche, appelé à faire des détours inattendus et imprévisibles pour permettre l’avenir du salut.
Emmanuel
Le deuxième fantôme, c’est celui d’Emmanuel. Ce nom qui signifie « Dieu est avec nous ». Un nom qui semble plein de promesses, plein d’espérance, rassurant d’une certaine manière. Un beau nom. Mais il a lui aussi une histoire bien particulière : vous avez entendu tout à l’heure les passages du livre d’Esaïe où ce nom est mentionné. On se trouve alors dans une situation géopolitique compliquée : le royaume de Juda est menacé par ses voisins directs, et il va faire appel à des grandes puissances (l’Égypte, l’Assyrie) pour s’en sortir. Face à ces stratagèmes politiques, le prophète Esaïe en appelle à faire confiance à Dieu – ce que le roi de Juda ne fera pas.
La naissance d’Emmanuel veut d’un côté être comprise comme un signe de la présence de Dieu face à l’adversité qui menace le peuple. Et en même temps, cette naissance est liée à une période de trouble importante pour le pays : la naissance de l’enfant ne signifie pas la venue de la paix – au contraire, après la défaite des ennemis, les grandes puissances auxquels le roi de Jérusalem s’est allié vont également se révéler être source de graves problèmes pour le pays. Avec Emmanuel , Dieu qui est présent dans la catastrophe qui va affliger le peuple élu – et la catastrophe va bien se produire.
Lier la naissance de l’enfant illégitime à « Emmanuel » est donc pour le moins ambivalent : présence salvatrice de Dieu certes, mais annonce de troubles aussi.
Jésus/Josué
Vient maintenant le dernier fantôme qui hante le rêve de Joseph : le nom de ce fils qu’il est appelé à reconnaître. « Jésus » signifie « Dieu est / donne le salut ». Là aussi, un beau nom. Mais ce nom, comme les deux précédents, a lui aussi un héritage lourd : en hébreu Jésus se dit « Josué ». Et Josué ce n’est pas n’importe qui dans l’histoire d’Israël.
Successeur de Moïse à la tête du peuple, c’est lui qui va mener la conquête de la terre promise. Chef religieux et chef militaire tout à la fois, au nom de « Josué » sont aussi associées certaines des pages les plus sombres et sanglantes de l’histoire d’Israël – ce qui est décrit dans le livre de Josué relève en effet du nettoyage ethnique et non d’une installation pacifique et bienveillante. Et en même temps : c’est bien avec ce personnage que l’errance du peuple d’Israël trouve un terme, qu’il atteint une terre où vivre et s’installer. D’une certaine manière : c’est avec lui que les promesses de salut s’accomplissent.
Et voici que Joseph doit affubler cet enfant de ce nom. Un enfant qui sera loin de réaliser le salut à la manière de son homologue antique – un enfant qui ne vaincra pas en mettant à mort ses ennemis, mais en appelant à les aimer, jusqu’à en mourir sur une croix.
*
Joseph, Emmanuel, Josué – trois fantômes qui viennent comme hanter cet homme trompé, qui est en même temps appelé à accueillir un enfant qui n’est pas le sien dans sa propre lignée.
Joseph : le nom pour un chemin de croissance qui nous amène ailleurs que là où on l’attendrait ; Emmanuel : le nom de la présence de Dieu au cœur de la catastrophe ; Josué : le nom de la victoire ultime – mais à quel prix ?
Joseph, le charpentier, lui, se trouve sur le point de bascule vers une naissance qui le met profondément en difficulté, vers une naissance qui change tout. Et voilà que ces noms, aux résonances pour le moins étranges et peu évidentes, viennent le hanter. Et ça va marquer sa décision : il fait le choix de l’accueil, du saut dans le vide – il s’engage pour la vie de cette enfant et de sa mère.
Pour celui ou celle qui connaît la suite de l’histoire, qui croit peut-être aussi à l’importance de ce que ce Jésus de Nazareth est venu apporter et accomplir dans le monde, peut-être que ces noms et l’héritage qu’ils charrient paraîtront porteurs d’espérance, pleine de sens. Mais j’imagine mal les pensées qui ont dû se bousculer dans la tête de Joseph à la suite de son rêve. Dans quoi est-ce que je m’engage ? À quelle vie est promis cet enfant ?
La mémoire est porteuse d’espérance, mais aussi de troubles. Comme le dit la première lettre de Pierre : ce n’est pas pour eux mais pour vous que les prophètes ont dit ce qu’ils ont dit, fait ce qu’ils ont fait. Peut-être en allait-il de même pour Joseph, au seuil de cette naissance. Je ne vois pas bien ce qu’il aurait pu comprendre à la suite de son rêve. Mais en accueillant cet enfant, il pose un geste d’amour, d’espérance et de confiance et non de crainte ou de replis. Un geste qui changera tout pour la suite – qui se trouve au départ de l’histoire dans laquelle nous nous trouvons nous, aujourd’hui.
Et je crois que c’est aussi à ce geste que nous sommes invités au point de passage qui nous mène à Noël, à ce moment où nous fêtons l’entrée de Dieu dans le monde – une entrée pour notre bien, pour notre bonheur : prendre au sérieux les fantômes qui se rappellent à nous lorsque nous sommes confrontés à un passage de cap, entendre la promesse qu’ils murmurent de façon confuse et imprécise, et avancer avec amour et confiance : espérer.
Grizabella
Il y a un dernier nom qu’il faut que je mentionne : celui de Grizabella. Ce nom n’est pas biblique. C’est le nom d’un chat l’un des personnages principaux de la comédie musicale Cats. La Concorde m’a en effet tendu la perche pour cette prédication. D’ici quelques minutes ils interpréteront du morceau Memory, justement le morceau chanté par Grizabella. C’est vous qui nous invoquez un fantôme supplémentaire maintenant ! Et il faut qu’on en parle de ce fantôme.
Grizabella a un rôle crucial dans Cats : autrefois belle, symbole de glamour, elle est maintenant vieille et décrépie. Une paria parmi les chats.
Le chant memory joue sur la nostalgie d’un temps de bonheur passé, mais aussi l’espérance d’un renouveau. C’est un chant qui intervient plusieurs fois dans la pièce. Et c’est avec ce chant que Grizabella sera finalement réintégrée dans la tribu – notamment parce qu’en cours de route elle est soutenue par un autre chat, la plus jeune de la tribu, qui mêle sa voix à la sienne, alors qu’elle semble abandonner.
Dans cette chanson autour de la mémoire, le passé a comme deux faces : avec une face, il enferme, avec l’autre il ouvre l’avenir et permet d’accéder à une réalité encore plus belle, vivante et vibrante.
Ouverture
Donc oui, juste avant Noël, au point de passage vers la venue de Dieu dans le monde, c’est peut-être normal que certains fantômes se réveillent à nous – Charles Dickens l’avait lui-même bien illustré dans son célèbre conte Un Chant de Noël. Et peut-être que c’est ça l’enseignement du rêve de Joseph : non pas de craindre ces fantômes, mais d’embrasser la promesse qu’ils murmurent, et ainsi, peut-être leur donner accès à un accomplissement qu’eux-mêmes n’ont jamais pu goûter.
Comme Grizabella, Joseph se tient seul, loin des évidences et des chemins faciles, hanté par la mémoire d’un temps définitivement passé. Et pourtant, c’est là, dans le clair-obscur de ce moment, au point de bascule, que quelque chose de neuf va naître. La promesse murmure. Joseph fait le choix d’aimer, de faire confiance. Et l’histoire, la vraie, peut commencer.
Amen
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