Fidélité à l’Évangile

Jérôme Grandet publie actuellement une série de thèses sur son blog (La raison et la foi) où il questionne radicalement le rôle des Églises et des théologiens. Ses thèses, aussi stimulantes que déstabilisantes, invitent à repenser la fidélité à l’Évangile. Dans ce bref texte, je reviens sur deux points qui me semblent particulièrement importants dans ces thèses et sur un élément qui à mon avis ne devrait pas être évacué : l’amour de Dieu.

Les limites de l’Église et de la théologie

Les deux premières thèses publiées à ce jour portent sur l’Église et le christianisme. Elles adoptent une perspective critique assez radicale.

Je peux souscrire à de nombreux aspects soulevés par les thèses. J’aimerais surtout en relever deux.

Une critique de l’accaparement et du propre. Alors que l’Évangile de Jésus-Christ vient décloisonner et ouvrir le jeu des identités à partir d’un don, le christianisme, l’Église et ses théologies sont souvent préoccupées par l’identification d’une « spécificité » – de ce qui fait la particularité de l’identité chrétienne, de son message, etc. Cette quête est ambivalente, car liée à une tentative de contrôle, et donc de captation, qui contredit la dynamique de débordement et de décloisonnement que manifeste l’Évangile de Jésus-Christ.

Une critique du statut de la théologie. Jérôme pointe à mon sens avec raison l’ambivalence profonde du théologique dans les Églises, qui fonctionne essentiellement comme instance d’auto-légitimation (soit de l’institution et de l’organisation en général, soit de la caste des clercs). Le théologique qui est particulièrement ambivalent dans le contexte luthéro-réformé, où l’on critique précisément ce mouvement d’auto-légitimation, tout en le reproduisant avec constance.

Ce sont des critiques auxquelles je ne souhaite pas m’immuniser – notamment parce qu’elles me rejoignent très directement dans mon identité, comme pasteur, comme théologien, comme chrétien et comme personne qui veut suivre l’appel de Jésus de Nazareth. Elles sont d’autant plus fécondes, que la critique ne vise pas à dire que l’herbe est plus verte ailleurs, mais juste à ce que les choses puissent apparaître comme elles sont.

L’amour du prochain et ses fruits comme critère de fidélité

Jérôme indique l’incohérence d’une Eglise qui se réclame de l’Évangile, mais qui dans les faits semble être plus préoccupée par elle-même que d’autre chose – et qui ne se laisse pas ébranler ou former par ce que l’Évangile réclame d’elle.

L’Évangile désigne donc ici moins un dépôt de vérités à conserver qu’une dynamique à éprouver dans ses effets. Il devient perceptible lorsqu’une personne est relevée, qu’une domination recule, qu’une dignité est restaurée, qu’une solitude est rompue ou qu’une relation devient plus libre. (Thèse § 2)

Jérôme met l’accent sur l’amour du prochain comme critère décisif pour mesurer la fidélité à l’Évangile de Jésus-Christ. C’est clairement une des perspectives centrales du texte biblique et de la tradition chrétienne. Il me manque toutefois le complément qu’est « l’amour de Dieu ».

Dans un poste précédent Jérôme indiquait que sa perspective est post-théiste : « la question de Dieu comme être, comme existence à affirmer ou à nier, a cessé d’être structurante. Le centre de gravité s’est déplacé. Il ne se situe plus dans une transcendance à atteindre, mais dans une expérience à habiter. » (Quelle foi ?)

Cette perspective précise sans doute pourquoi l’amour de Dieu n’apparaît pas nécessaire à l’amour du prochain. C’est une perspective que j’ai de la peine à suivre – tout en ayant de la sympathie pour le post-théisme assumé par Jérôme, notamment parce que je pense que ce décentrement est bien une des invitations de l’Évangile.

La persistance de « Dieu »

Je reste « théiste ». Mais d’une manière qu’il faut préciser : pas dans le sens d’une affirmation métaphysique forte (qui est une autre manière de faire le jeu de l’accaparement) ou d’un fidéisme qui place la certitude croyante au-dessus de tout.

Je suis « théiste » dans le sens où j’affirme la persistance d’une instabilité, d’une ouverture, qui ne se laisse ni arraisonner, ni approprier – pas même par le mot « Dieu ». C’est un « Dieu » dont le présent est à penser sous la forme de la trace, du « peut-être », de l’événement, de la rencontre. Qui, lorsqu’il est fixé, se dérobe et qui, lorsqu’on l’efface, appelle, ou insiste.

L’affirmation néo-testamentaire « Dieu est amour » (1 Jean 4,8) est une manière de maintenir cette tension : elle vise non pas à clore le discours, mais à orienter le regard sur la vie et l’histoire de Jésus, dans l’espérance qu’on y découvre et l’effacement et l’affirmation de « Dieu » en notre faveur. Non pas pour dire que c’est le seul endroit où cela se donne à voir – mais parce que c’est là que « Dieu » s’est dévoilé pour celui qui écrit ces mots.

Je ne renonce pas à « Dieu », parce que l’amour du prochain est lié à une confiance dans l’instabilité, où j’espère que l’avenir ne se trouve pas dans la haine de l’autre, de soi ou du monde, mais dans l’amour – précisément.

Je ne crois pas que je me situe complètement ailleurs que Jérôme en posant les choses ainsi. Mais je ne peux, ni ne veux, me passer de « Dieu ». Cela me positionne sans doute comme « théologien » – mais prêt à m’exposer au conflit que cette prétention doit générer.


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