Porter la Parole de Dieu (Esaïe 55,10-11)

Semée par les prophètes, incarnée en Jésus et portée par son Église, la Parole de Dieu est à la fois jugement qui révèle le feu de la méchanceté et promesse qui fait germer un monde nouveau.

Lectures bibliques

Esaïe 55,10-11

« La pluie et la neige tombent du ciel. Elles n’y retournent pas sans produire un résultat : elles arrosent la terre, elles la rendent fertile et font pousser les graines. Ainsi, elles donnent des graines à semer et de la nourriture à manger.

De la même façon, la parole qui sort de ma bouche ne revient pas vers moi sans résultat : elle réalise ce que je veux, elle accomplit la mission que je lui ai confiée. »

1 Pierre 1,22-25

En obéissant à la vérité, vous êtes devenus purs, pour aimer sincèrement vos frères et vos sœurs chrétiens. Aimez-vous donc les uns les autres, de tout votre cœur. La parole de Dieu vous a fait naître de nouveau. Et cette Parole n’est pas comme une graine qui meurt. Elle est vivante, elle ne meurt pas, elle dure toujours. En effet, les Livres Saints disent :

« Tous les êtres humains sont comme l’herbe,
et tout ce qui les rend importants
est comme la fleur des champs.
L’herbe sèche et la fleur tombe,
mais la parole du Seigneur dure toujours. »

Cette Parole, c’est la Bonne Nouvelle qu’on vous a annoncée.

Matthieu 13,10-16

Les disciples s’approchent de Jésus et lui demandent : « Pourquoi est-ce que tu leur parles avec des comparaisons ? »

Jésus leur répond : « Dieu vous donne, à vous, de connaître les vérités cachées du Royaume des cieux, mais il ne donne pas cela aux autres. En effet, celui qui a quelque chose, on lui donnera encore plus et il aura beaucoup plus. Mais celui qui n’a rien, on lui enlèvera même le peu de choses qu’il a. Donc, je leur parle avec des comparaisons parce qu’ils regardent, mais ils ne voient pas. Ils entendent, mais ils n’écoutent pas et ne comprennent pas. Ainsi, il leur arrive ce que le prophète Ésaïe a annoncé :

« Dieu dit : Vous entendrez bien,
mais vous ne comprendrez pas.

Vous regarderez bien,
mais vous ne verrez pas.15

Oui, la tête de ce peuple
est devenue dure.

Ils ont bouché leurs oreilles,
ils ont fermé les yeux.
Ils ne voulaient pas voir avec leurs yeux,
entendre avec leurs oreilles,
comprendre avec leur cœur.

Ils ne voulaient pas changer leur vie,
alors je n’ai pas pu les guérir !”

« Mais vous, vous êtes heureux : vos yeux voient et vos oreilles entendent. Je vous le dis, c’est la vérité : beaucoup de prophètes, beaucoup de gens fidèles à Dieu ont désiré voir ce que vous voyez, mais ils ne l’ont pas vu. Ils ont désiré entendre ce que vous entendez, mais ils ne l’ont pas entendu. »

Prédication

Cette prédication a été prononcée pour la première fois au temple réformé de Tolochenaz, le 12 juillet 2026 pour le sixième dimanche du temps la Trinité.

La sécheresse

« La pluie et la neige tombent du ciel. Elles n’y retournent pas sans produire un résultat : elles arrosent la terre, elles la rendent fertile et font pousser les graines. Ainsi, elles donnent des graines à semer et de la nourriture à manger. » (Esaïe 55,10)

On aimerait bien voir tomber cette eau – peut-être pas la neige, mais de la pluie ne ferait vraiment pas de mal, s’avère nécessaire. 

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai particulièrement été interpellé par l’incendie des champs de blés de ces dernières semaines, pas loin d’ici à Denens d’ailleurs, mais ailleurs dans le canton aussi, ayant à l’esprit les importants feux de forêt qui, en France, dévastent les Pyrénées-Orientales, la Drôme – mais aussi en Bretagne, en Savoie et ailleurs encore. Au total 7,800 hectares de forêts ont été ravagées par les flammes en France (c’étaient les informations de mercredi). Ça, c’est pour le plus spectaculaire, mais la sécheresse fait évidemment d’autres ravages – que je n’ai pas besoin de rappeler ici.

Dans ces moments, on reprend peut-être conscience de notre fragilité, de la vitesse à laquelle les choses peuvent basculer. On se questionne peut-être aussi sur notre part de responsabilité – que l’on pense au changement climatique en général, ou plus spécifiquement à ce que nous faisons de nos champs et de notre eau dans notre région.

Cette manière de poser les enjeux n’est pas si étrangère à la « Parole de Dieu » telle que la Bible en parle. En effet, c’est bien dans un contexte de crise existentielle, de remise en question radicale, que se développe un regard, une manière de voir les choses, qui s’appuient sur la « Parole de Dieu ».

Avant d’en dire plus, j’aimerais dire comment elle nous concerne la Parole de Dieu – et pourquoi je fais une prédication sur ce sujet.

La Parole de Dieu comme boussole

Pour les protestants, la Parole de Dieu, c’est ce qui est censé nous orienter – par sa Parole, Dieu nous enseigne, il nous ouvre les yeux et les oreilles sur la réalité. Il nous indique le nord. Mais en vérité, c’est plus que ça : la Parole de Dieu transforme le monde – comme la pluie qui fait pousser les champs. 

Mais le deuxième aspect, c’est que c’est nous qui sommes aujourd’hui porteurs et porteuses de cette Parole – nous, c’est-à-dire le corps du Christ vivant sur terre, cette assemblée convoquée par Dieu pour prolonger la résonance de sa Parole dans le monde.

La Parole c’est à la fois un don que Dieu nous fait – c’est aussi une responsabilité qui nous revient. Non pas de faire exister la Parole de Dieu – mais bien de témoigner de cette Parole, de son existence.

Il me semble important aujourd’hui de revenir à cette dimension fondamentale de notre existence – existence croyante, ecclésiale, chrétienne – à cause des défis auxquels nous devons faire face collectivement, aussi un peu à cause du processus de refonte qu’est Église29. 

Donc voici pour les principes. Mais qu’est-ce que c’est cette Parole maintenant ? Qu’est-ce qu’on veut exactement dire par là ? Je vais prendre maintenant le temps de revoir cela en détail avec vous.

Les prophètes

C’est dans les prophètes de l’Ancien Testament qu’on trouve les racines de ce qu’est la Parole de Dieu pour nous chrétiens.

La Parole de Dieu ce sont avant tout ces mots qui ont été prononcés par des prophètes : des mots qu’ils ont adressés aux dirigeants d’Israël, ainsi qu’au peuple dans son ensemble. Des personnes qui, après réflexions, expériences et inspirations – peut-être aussi avec une part d’expériences mystiques et extatiques – prennent le risque de porter une Parole qui vient de Dieu et de la communiquer aux responsables politiques et au grand publique.

La parole des prophètes est souvent en concurrence ou en conflit avec celles d’autres groupes et autorités : prêtres, rois et autres devins prétendent aussi à un accès à la parole. L’enjeu est commun : il s’agit d’orienter la vie collective, en fonction de la parole des divinités – de Dieu – cette parole qui, dans l’orient ancien, maintient le monde dans l’existence. C’est la parole des divinités qui fait exister le monde. Et donc s’orienter sur cette parole est un enjeu fondamental si l’on veut exister comme peuple, comme état, comme groupe.

La mise par écrit des prophètes

D’habitude, la parole des prophètes est surtout une performance immédiate, orale, sur la place publique – mais avec l’Ancien Testament, on voit une tradition qui compile, met par écrit, rassemble et actualise des textes. Pourquoi ? 

Parce qu’ils ont découvert dans ces paroles de prophètes une force qui orientent leur vie – une force qui ne se lie justement pas à la caste des prêtres, ou des rois, mais qui se maintient de manière indépendante – jusqu’à ce que, plusieurs siècles après, les paroles du prophète continuent à éclairer l’existence actuelle du peuple. En relisant les paroles des prophètes anciens à la lumière des événements présents, le monde s’éclaire – et la Parole de Dieu devient à nouveau audible.

Ce sont d’abord des paroles de promesses, d’engagements – d’encouragements.

« Le peuple qui marche dans la nuit, voit une grande lumière. Pour celles et ceux qui vivent dans le pays de l’obscurité, une lumière se met à briller. Seigneur, tu les inondes de bonheur, tu fais grandir leur joie. Ils se réjouissent devant toi comme on se réjouit en faisant les récoltes. » (Ésaïe 9,1-2)

Dans ce cas, c’est une parole qui est dite alors que la menace assyrienne pèse sur le royaume. Alors que la situation est incertaine, précaire, insécurisée. C’est une parole d’espérance, qui porte dans la souffrance, qui annonce la vie.

Les paroles ce sont aussi des paroles de jugements, qui indiquent les impasses des comportements et politiques actuelles. « Oui, la méchanceté brûle comme un feu qui dévore les épines de toutes sortes. Il gagne les buissons de la forêt et fait monter vers le ciel des colonnes de fumées. » (Ésaïe 9,17)

Ici, c’est une parole tranchante, qui démasque et dévoile ce qui ne va pas, les causes de l’injustice et de la souffrance – qui offre une interprétation de la crise, en appelant au changement. Et là où le changement n’a pas lieu, le feu continue de se répandre.

« À cause de la colère du Seigneur de l’univers, le pays est en flammes. On dit que le feu dévore le peuple. Personne n’a pitié de son frère. Les gens déchirent à droite et ils ont encore faim. Ils dévorent à gauche et ils ne sont pas rassasiés. Chacun s’attaque à son prochain. » (Ésaïe 9,18)

Des paroles qui sont promesses qui nourrit l’espérance et jugement qui appelle à la conversion, à un repositionnement actif. Des paroles qui transforment celles et ceux qui les entendent.

La parole dans la chair

Donc les mots de ces prophètes ont été mis par écrit. Mais avec Jésus, c’est encore une étape supplémentaire qui est franchie : cette parole n’est plus seulement écrite, elle est devenue une vie humaine, concrète. La Parole de Dieu se présente à nous dans l’histoire de cette personne – dans ce qu’elle enseigne d’une part, mais aussi dans ce qu’elle fait, dans ce qu’elle vit et dans ce qu’elle subit.

C’est le constat qu’on fait les premiers chrétiens, à la suite de la mort et de la résurrection de Jésus : il y a une concordance, une résonance forte, entre la parole des prophètes, telle qu’elle a été retenue et mise par écrit, et la vie de cet homme. Les promesses et le jugement que l’on vit à l’écoute des paroles des prophètes, on le vit dans la rencontre de cette personne et la découverte de son histoire. 

Entendre la Parole ce n’est donc pas uniquement écouter des prophètes, lire leurs écrits : c’est écouter cette personne et s’exposer à son histoire. La Parole, ce ne sont pas uniquement des mots : c’est une vie concrète, singulière et unique. C’est cette vie qu’il s’agit d’écouter, d’entendre, de percevoir.

La Parole dans le corps du Christ

Et il faut encore faire un pas de plus : non seulement la Parole est cet homme, Jésus. Mais à partir de lui, les chrétiens et les chrétiennes deviennent celles et ceux qui, comme corps du Christ vivant, exposent leur propre vie au monde afin qu’il entende la Parole de Dieu. Nous sommes, dans nos vies, dans ce que nous faisons, disons et subissons, les porteurs de la Parole du Dieu vivant dans le monde.

Non pas moi qui vous parle maintenant, mais vous, vous qui êtes assis, là, à m’écouter parler depuis maintenant bien trop longtemps.

J’ai commencé en évoquant la sécheresse et les incendies. Le manque d’eau. C’est un aspect des crises que nous traversons. Il y en a d’autres.

C’est bien dans ce contexte que nous avons à porter la Parole dans le monde, par notre vie – pas uniquement par nos discours, ou par nos actes, mais par notre vie dans son ensemble. Et nous avons à le faire sans nous faire d’illusion : la parole que nous portons, et notre vie elle-même, sera contestée. Elle ne mettra pas tout le monde d’accord. 

Mais ce n’est pas l’enjeu : l’enjeu est que notre vie soit porteuse de cette parole. 

Parole de jugement : oui, nous nous effondrerons sous le poids des injustices et du mal que nous continuons à propager.

Parole de promesse – « oui, je serai avec vous jusqu’à la fin du monde » (Matthieu 28,20).

Amen


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