Qui dîtes-vous que je suis ? (Marc 8,27-30)

Je suis l’écho de ton souffle dans la matière, le pas hésitant vers ta promesse, la résistance à l’oubli, et la poussière que ton amour soulève pour en faire une histoire sans fin.

Lectures bibliques

Marc 8,27-30

Jésus s’en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples : « Qui suis-je, au dire des hommes ? » Ils lui dirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres, l’un des prophètes. » Et lui leur demandait : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Prenant la parole, Pierre lui répond : « Tu es le Christ. » Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne.

Prédication

Cette prédication a été prononcée pour la première fois au temple réformé de Marchissy, le 5 mai 2026 pour le cinquième dimanche du temps de Pâques, dans le cadre d’un culte musical avec l’artiste Colour of Rice.

Jardin

C’est dans un jardin, que notre vie a commencé (Gn 2). Et à la fin, nous serons rassemblés, au pied d’un arbre, un arbre de vie, dont les feuilles guériront toutes les blessures, toutes les peines subies (Ap 21,1-3).  Entre ces deux moments, l’histoire de notre vie, et de celle de Dieu : une histoire pour découvrir qui Il, elle, est, et qui nous sommes, nous.

Qui dîtes-vous que je suis ? (Adama, Éden)

Je suis cette terre, tirée du fin fond de l’abîme, du cœur des nébuleuses et des étoiles – éteintes depuis longtemps déjà. Je suis matière malaxée par les forces du temps, du vent et de l’eau, le tremblement furieux des plaques tectoniques, comme le bruissement secret des habitants du sol – bactéries, insectes, verres.

Je suis ce souffle que je ne peux saisir, qui me traverse, qui me met en mouvement, qui attise mon cœur, le mène sur des voies inattendues, celles du sol, de l’air, de la mer, de l’espace, de la vie.

Je suis… toi. Je me vois en toi – toi qui es toi, oui, et un peu de moi aussi. Toi : cette rencontre qui me trouble, me questionne, qui agite mes entrailles.

Oui, je suis cette chair, qui frémit, qui sent le froid, le chaud, le doux, le dur – qui connaît le désir, et le plaisir, la bonté, la beauté, la joie. Mais la douleur aussi – et la peur, celle qui fait mal. Et la mort.

Oui, je suis poussière. Et je redeviendrai poussière. La même poussière dont sont faites les routes du monde, aplanies par des milliers de pas, des milliers de vies.

Qui dîtes-vous que je suis ? (Abraham, l’errance)

Je suis celui qui n’a pas de pierre ou reposer sa tête. Celle qui fut tirée de son abri, sa maison, son cocon, pour ne jamais y retourner. Celui à qui tu as promis la plénitude : une bénédiction pour toi et pour tout un chacun. Une vie débordante, de richesse et de bonté.

Je suis celle qui marche vers cette promesse, et qui marcherait tant qu’elle sera là, qu’elle attend de fleurir. De forêts en pâturage, de monts en vallées, d’oasis en désert : ma maison est là, où coulent les flots de ta générosité. Là où tu me tires, où tu m’appelles.

Je suis cette histoire qui traverse les âges, que l’on se raconte au coin du feu, que l’on murmure à l’oreille du nouveau-né, ou au chevet de ses aînés, alors que le souffle faiblit.

Je suis cette vie fragmentée, dispersée dans chaque étincelle de la Voie lactée, dans chaque grain de sable fin, là où tu as tracé les courbes infinies de mon nom – celui que toi, tu connais.

Je suis ce nom – qui attend d’être appelé, au-travers du bruit, au-travers des reflets de l’ombre.

Qui dîtes-vous que je suis ? (Israël, le peuple libéré)

Je suis celui qui a subi le silence.

Je suis celle sur qui la violence s’est abattue : le pillage, le viol, l’oubli, la servitude, l’abandon.

Je suis celui qui ne trouve plus d’air, qui étouffe, assoiffé, affamé, isolé – celui qui n’est plus en chemin, mais qui est comprimé par le rouage, celui dont la vie nourrit une machine insatiable.

Je suis celle qui a élevé la voix, qui a crié. Qui a refusé le silence – qui a refusé de laisser tourner la roue.

Je suis celui qui s’est levé pour refuser la servitude, pour relever celles et ceux qui ont été écrasés, qui ait chanté la mémoire des martyrs de l’injustice.

Je suis celle qui ne t’a pas laissé tranquille : qui ait porté notre cause auprès de toi, qui nous a rappelé à ton souvenir.

Je suis celui dont la vie s’est à nouveau ouverte – dont le chemin a recommencé, celui qui est, enfin, à nouveau – celle qui, marche, alors que l’aube se lève sur une liberté qui ne s’éteint plus. La tienne, la mienne.

Qui dîtes-vous que je suis ? (Paul, l’apôtre)

Je suis celui qui reçut la liberté, et qui a trahi – par aveuglement, par crainte, par ignorance, par bêtise, par soif de pouvoir, par appât du gain.

Je suis celle qui, au bout du chemin, a refusé de passer le pas, qui a fermé la porte, retiré la main, qui ait caché mes yeux et mon visage. Qui a abandonné, tué.

Parce que c’était plus facile, parce que j’ai suivi le mouvement, parce que c’est toujours comme ça, parce que je n’avais pas réfléchi, parce que c’était ce qu’il fallait faire, parce que je n’avais pas le choix… parce que…

Et je suis celui, celle, qui marche.

Car l’histoire ne s’est pas arrêtée sur moi. Car le mur a été percé. Car les gravas n’ont pas le dernier mot. Car toi, tu continues – et tu m’emportes avec Toi, comme tu l’as emporté Lui et les autres avec toi. 

Parce que tu ne m’as pas oublié – et que Lui, ne t’as pas oublié non plus. Parce que tu aimes infiniment, sans compter. De la poussière d’étoile à la poussière du sol. Parce qu’avec toi, « nous » devient possible. Amen


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