Face à la violence (Matthieu 4,1-11)

Entre la tentation du désert et l’arrestation au Jardin, Jésus refuse d’invoquer la puissance des anges, choisissant la confiance en Dieu plutôt que la violence ou l’épreuve : un renoncement qui fonde une nouvelle manière d’affronter l’injustice et dessine, pour ses disciples, le chemin d’une foi ancrée dans la promesse divine, même au cœur de la colère et de la souffrance.

Lectures bibliques (Parole de Vie)

Lamentations 3,40-48

Examinons à fond notre conduite
et revenons au Seigneur.

Prions de tout notre cœur
en élevant les mains
vers le Dieu qui est au ciel.

Nous avons commis des fautes,
nous nous sommes révoltés,
et toi, tu n’as pas pardonné !

Tu t’es enveloppé de colère,
tu nous as poursuivis
et tu nous as tués sans pitié.

Tu t’es caché dans un nuage
pour empêcher nos prières
de parvenir jusqu’à toi.

Tu as fait de nous des ordures,
des objets dégoûtants
parmi les autres peuples.

Tous nos ennemis parlent contre nous.
Ce qui tombe sur nous,
c’est la peur et l’horreur,
la destruction et la catastrophe.

Mes yeux sont inondés de larmes
à cause de la catastrophe
qui frappe mon peuple.

1 Pierre 2,21-25

Oui, c’est à cela que Dieu vous a appelés. Le Christ aussi a souffert pour vous, il vous a montré le chemin, pour que vous suiviez ses traces.
Lui, il n’a pas fait le mal, il n’a jamais trompé personne.
Lui, quand on l’a insulté, il n’a pas rendu l’insulte. Quand il a souffert, il n’a menacé personne, mais il a mis sa confiance en Dieu qui juge avec justice.
Sur le bois de la croix, il a porté lui-même nos péchés dans son corps. C’est pourquoi nous avons cessé de vivre pour le péché et nous pouvons mener une vie qui plaît à Dieu. C’est par ses blessures qu’il vous a guéris.
Oui, vous étiez comme des moutons perdus, mais maintenant, vous êtes revenus vers le berger qui protège vos vies.

Evangile selon Matthieu 4,1-11

Alors l’Esprit de Dieu conduit Jésus dans le désert, pour que l’esprit du mal le tente. Pendant 40 jours et 40 nuits, Jésus ne mange rien. Ensuite il a faim. L’esprit du mal s’approche de Jésus pour le tenter et il lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, dis à ces pierres : “Changez-vous en pains !” » Jésus lui répond : « Dans les Livres Saints on lit : “Le pain ne suffit pas à faire vivre l’homme. Celui-ci a besoin aussi de toutes les paroles qui sortent de la bouche de Dieu.” »

Alors l’esprit du mal emmène Jésus à Jérusalem, la ville sainte. Il le place au sommet du temple, et il lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ! En effet, dans les Livres Saints on lit : “Dieu commandera à ses anges de te porter dans leurs bras pour que tes pieds ne heurtent pas les pierres.” » Jésus lui répond : « Dans les Livres Saints on lit aussi : “Tu ne dois pas provoquer le Seigneur ton Dieu.” »

L’esprit du mal emmène encore Jésus sur une très haute montagne. Il lui montre tous les royaumes du monde, avec leur richesse, et il lui dit : « Mets-toi à genoux devant moi pour m’adorer, et je vais te donner tout cela. » Jésus lui dit : « Va-t’en, Satan ! En effet, dans les Livres Saints on lit : “C’est le Seigneur ton Dieu que tu dois adorer, et c’est lui seul que tu dois servir.” » Alors l’esprit du mal laisse Jésus. Des anges s’approchent de Jésus, et ils lui donnent à manger.

Prédication

Cette prédication a été prononcé pour la première fois au temple réformé de Vaux-sur-Morges, le 2 février 2026 pour le premier dimanche de Carême.

Entre le début et la fin

Au début du carême, les lectionnaires nous invitent à entendre le récit de la tentation de Jésus au désert : ce moment où Jésus est soumis à l’épreuve par le diable – le diviseur – et ressort victorieux. C’est un moment fondateur pour son ministère, qui va colorer tout ce qui se passe par la suite.

Dans l’évangile selon Matthieu, un fil se noue entre ce moment fondateur et la fin, du ministère : il se joue dans une forme de refus de la puissance que Jésus tient de son Père – ou en tout cas d’une certaine manière de faire usage de cette puissance.

Vous savez que le diable fait passer Jésus par trois formes de tentations : j’aimerais porter l’attention sur la deuxième forme – celle qui implique les anges.

Je relis le passage : « Le diable l’emmena à la ville sainte et le fit se tenir sur le sommet du temple. Il lui dit : ‘Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas – car il est écrit : *Il ordonnera à ses anges de te porter dans leurs mains, en sorte que ton pied ne heurte aucune pierre.*’ (Ps 91,11) Jésus lui répondit : ‘Il est aussi écrit : *Ne met pas à l’épreuve Yhwh ton dieu*’ » (Dt 6,16 et al.)

Le diable tente Jésus avec une forme subtile d’abus de pouvoir : en tant que fils de dieu, Jésus dispose de la puissance de son père – et notamment de la puissance cosmique et spirituelle des anges.

Cette tentation revient à la fin de l’Évangile. Je vais maintenant lire ce passage où Jésus se fait trahir par Judas et livré aux forces des prêtres et des anciens : « les autres s’approchèrent, mirent la main sur Jésus et l’arrêtèrent. Un de ceux qui étaient avec Jésus tira son épée, frappa le serviteur du grand-prêtre et lui coupa l’oreille. Jésus lui dit : ‘Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Ne sais-tu pas que je pourrais appeler mon Père à l’aide et qu’aussitôt il m’enverrait plus de douze armées d’anges ? Mais, en ce cas, comment s’accompliraient les Écritures qui déclarent que cela doit se passer ainsi ?’ »  (Mt 26,50b-54 NFC) On connaît la suite : les disciples l’abandonnent et Jésus passera devant un procès qui mènera à sa mort.

Mais le lien que je veux vous inviter à voir passe par la référence aux anges. Jésus refuse à nouveau de faire usage de cette puissance angélique qui, pourtant, est à sa disposition. Mais il y a là quelque chose de plus que ce qui était dit lors du récit de la tentation : c’est l’accomplissement des promesses de Dieu qui dépend de ce refus.

Jésus aurait pu faire appel aux armées de son Père – il dispose de cette puissance. Mais il ne le fait pas.

Là où le diable proposait un test un peu absurde et vaniteux – juste se jeter du temple, pour voir si les anges répondront présents – ici le test devient mortellement sérieux : en ne sollicitant pas l’armée des anges, Jésus s’expose à la violence débridée de ses adversaires – ce qui le mènera à la mort.

La manière de répondre à la violence n’est pas anodine. Elle joue un rôle dans l’histoire de Dieu avec nous – elle dit quelque chose de notre destinée, de notre avenir en Dieu, de notre existence profonde.

Sur le moment, les disciples ne sont pas prêts à suivre Jésus dans cette épreuve. C’est seul qu’il la traversera.

Le tournant pascal

Mais on sait que l’histoire ne s’arrêtera pas là. Jésus entrera dans la mort et d’une manière particulièrement ignoble, injuste et extrême.

Ainsi, si les disciples fuient l’épreuve de la violence, les communautés portées par la foi en la résurrection de Jésus auront un tout autre discours : c’est ce que nous avons entendu dans la première lettre de Pierre.

Face aux injustices et aux violences qui frappent les membres de ces communautés, la réponse de Pierre avec celles des disciples lors de la capture de Jésus : là où eux ont fui, Pierre met l’attitude de Jésus au centre de l’attention.

Face à ce que vous subissez, prenez Jésus comme exemple, suivez ses traces : à l’insulte il ne répondait pas par l’insulte, à la menace il répondait par la confiance. Face à la violence qui lui tombe dessus, Jésus est celui qui refuse de rentrer dans l’escalade, la montée en symétrie. Face à la violence subie, il ne se fait pas juge, mais laisse le jugement à un autre.

Cette manière de répondre à la violence inaugure une nouvelle manière de vivre, un nouveau style de vie, une nouvelle manière d’exister dans le monde face à la violence. Et c’est à cette manière de vivre que l’auteur de cette lettre fait appel au moment d’encourager ses communautés face aux injustices qui frappent leurs membres.

Et on le sait : les premiers chrétiens impressionneront les citoyens de l’empire par leurs actes de solidarité, mais aussi par leur manière de tenir jusqu’au bout à cette vie – jusque dans les morts plus sanglantes et atroces.

C’est le paradoxe de Jésus : ce n’est pas en répondant à la violence par la violence qu’il va conquérir les cœurs de l’empire. C’est avec cette forme de renoncement.

L’ancre

Ce renoncement n’est pas vide : ce n’est pas un abandon résigné, ou un saut dans le vide. C’est un acte de confiance envers le Père, celui auquel Jésus se sait intimement lié. Celui qui, trois jours après sa mort, éclatera les portes de l’enfer, pour faire sortir son fils bien aimé.

C’est cette confiance dont témoigne Jésus au début de son ministère, qui se manifeste dans cette réponse qu’il donne au diable : « Ne mets pas à l’épreuve Yhwh ton dieu » – parce que ce Dieu est un Dieu qui tient sa Parole. Et c’est cette même confiance qui le soutient jusqu’à sa mort – une confiance qui devient la marque d’identité de tous celles et ceux qui se sont mis à marcher dans ses pas.

L’envers de l’exemple

Donc la question initiale était : comment répondre à la violence qui nous fait face ?

Si l’on suit la première lettre de Pierre, la réponse semble simple : suivez l’exemple de Jésus. [C’est d’ailleurs un peu ce qu’annonçait déjà le pasteur Jakob Medang au culte dimanche passé : il avait en fait déjà tout dit !]

Et peut-être faudrait-il s’en tenir là… mais en même temps… ce n’est pas si simple.

Avant la résurrection, les disciples ont fui. Et la première lettre de Pierre – tout comme le Nouveau Testament dans son ensemble – donne l’impression qu’au fond, après la résurrection, plus personne n’a de raisons de fuir.

C’est sans doute oublier tous celles et ceux qui ne sont pas allés jusqu’au martyr sanglant pour leur foi. Et ils sont nombreux.

Dans la foule de celles et ceux qui, à un moment ou à un autre, ont porté le nom de « chrétien » dans leur vie, ou qui se sont dit disciples du Christ, on trouvera sûrement une majorité de parjures, de personnes qui ne sont pas allées jusqu’au bout, de personnes qui ont répondu de manière symétrique à la violence, qui ont fait usage de la puissance dont ils disposaient, pour se préserver, pour ne pas avoir à subir la violence.

Alors dans ce cadre, l’exemple du Christ devient une instance de jugement proprement inhumaine. Un jugement qui nous enfonce et nous condamne à notre place, plutôt que de nous élever hors de notre marasme.

Ne pas se surestimer

Non : suivre l’exemple du Christ ne signifie pas qu’il faille nous surestimer. Ce n’est pas croire que nous serons plus forts que la violence qui nous fait face et qui se jette sur nous. Nous ne le serons pas. Point. Et si nous essayons de l’être, nous avons déjà échoué.

Non, l’exemple de Jésus ne nous invite pas à nous surestimer. Il nous invite à nous ancrer encore plus dans la promesse de Dieu. Un appel à approfondir, à affiner ce qu’il en est de la présence de Dieu face à cette violence.

J’en arrive enfin à ce premier texte que nous avons entendu tout à l’heure, celui qui est tiré du livre des Lamentations.

« Nous nous révoltons, nous te trahissons et toi, tu ne nous pardonnes pas. Tu t’enveloppes de colère et tu nous poursuis, tu massacres sans pitié. Tu t’enveloppes de ta nuée pour que la prière ne te parvienne pas. » (Lam 3,42-44 NFC)

Si le dieu créateur du ciel et de la terre, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts, qui nous donne jour après jour son esprit de vie, si ce dieu est bien celui qui a promis d’être avec nous, qui s’est lié à nous – alors il faut oser ce genre de parole, les questions qu’elles soulèvent. Plus précisément : la mise en question de notre image de Dieu.

Dieu n’est pas immunisé à la violence que nous subissons. Elle l’affecte – elle vient se placer entre lui et celui ou celle qui subit la violence. Elle vient pour ainsi dire prendre sa place, au point où il n’est plus possible de faire la différence entre Dieu, le créateur de toute chose, et la violence subie.

« Tu t’enveloppes de colère et tu nous poursuis, tu massacres sans pitié. Tu t’enveloppes de ta nuée pour que la prière ne te parvienne pas. » Ces mots peuvent paraître durs. Choquant. Où est le Dieu d’amour et de miséricorde, de pardon et de grâce ?

Peut-être qu’on aurait envie de contredire la personne qui prie ainsi : lui dire qu’elle est aveuglée par sa souffrance, qu’il faut qu’elle prenne un peu de hauteur. Tu te trompes ! Dieu n’est pas ainsi ! Sois fort, ait confiance !

En répondant cela, nous cédons à la tentation – nous faisons appel à la puissance de notre foi, pour répondre à la violence qui nous heurte, mais surtout pour faire taire celui ou celle qui la subit. Mieux vaut alors se taire soi-même. Le silence, même maladroit, sera un blasphème moins grand qu’une parole qui vise d’abord à nous protéger nous-mêmes.

Mais il y a aussi le silence empathique – une présence qui reconnaît, qui se fait témoin de la prière, sans avoir à surajouter des mots. Et peut-être que l’on trouvera les mots pour se joindre à cette prière impossible du souffrant.

Il se pourrait que ce soit une manière de se placer dans les traces que le Christ nous a laissées.

Les anges à la fin

À la fin, n’oublions pas que les anges : Jésus n’a pas abusé du pouvoir des anges, que ce soit dans le désert, ou lors de son arrestation. Mais ce sont eux, les anges, qui sont venus le nourrir dans le désert. Et c’est aussi un ange qui a fendu le ciel pour rouler la pierre de son tombeau.

Face à la violence, ne pas abuser du pouvoir qui nous est confié, mais demeurer dans l’amour que Jésus-Christ a manifesté. Approfondir la confiance – jusque dans la colère la plus noire. Et se réjouir lorsque nous rencontrons des anges au bord du chemin.


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