S’inspirer de la protection civile ?

Protection civile vaudoise

Les facultés de théologie et la protection civile gagneraient, sur certains points, à s’inspirer de la protection civile vaudoise.

Sans doute qu’on n’aurait pas pu dire une telle chose il y a encore dix ans en arrière. Mais les choses peuvent changer et bouger, aussi à l’échelle d’un canton.

Je consacre mon début de mois de février à la protection civile Vaud. Je suis en train d’y réaliser mon stage pratique de Cours Cadre (chef de groupe).

J’en profite du coup pour faire résonner un peu ma propre expérience de la PCi-VD. Depuis le début de mon incorporation, j’y puise un grand nombre de ressources positives pour mon cheminement personnel, mais aussi pour ma réflexion sur l’Eglise et le travail en théologie.

Dans ce qui suit je vais rapidement expliciter quelques éléments que je reçois de mon engagement à la protection civile et qui me manquent profondément dans ce que je fait en théologie. Je pressens qu’ils vont me manquer aussi dans ce que je serai amener à faire en Eglise.

1. Mon expérience

Mon propre vécu de la PCi-VD n’est sans doute par représentatif de tous – j’en donne quelques traits.

Suite à mon recrutement, j’ai été déclaré “psychologiquement inapte” au service militaire. J’avais rien contre l’idée de faire l’armée, mais on m’a laissé avec ce diagnostic. En conséquence j’ai été incorporé dans la protection civile au sein de l’Assistance. C’est la fonction qui a pour charge l’accueil et le suivi des personnes. Je ne sais pas très bien ce que cela dit de mon inaptitude psychologique… mais soit !

Depuis quelques années, la protection civile vaudoise est en train de vivre une réforme de son fonctionnement et de ses missions. Moi-même j’ai été formé sous l’ancien régime lors de mon école de formation de base (EFB). Mais depuis le début de mon engagement je vis les différentes étapes de la réforme. Actuellement on me forme en tant que cadre sous les conditions de la nouvelle formule.

J’ai fait mon EFB en 2015 et me suis engagé au sein du détachement cantonal, alors en cours de formation. Le détachement était en période de constitution à ce moment, et nous avons par ailleurs changé de commandant. C’est important à prendre en compte. Je n’ai pas d’expérience de ce qui se fait dans les ORPC (Organisation Régionale PC). Mais dans le cadre des interventions du détachement cantonal on est souvent en relation avec une ORPC.

Actuellement je suis membre de la cellule de soutien de la PCi-VD, l’une des tâches du domaine de l’assistance dans le détachement cantonal. Pour accéder à ce poste j’ai pu bénéficier d’une formation de “soutien psychosocial aux pairs” certifiée RNAPU. Elle est aussi donnée aux professionnels de l’urgence (pompier, ambulancier, policier, etc.).

En février 2020 je fais donc la dernière étape pour valider ma formation de cadre (Chef de groupe).

2. Les points inspirants

A) Du bon sens de la hiérarchie

J’ai personnellement une expérience très positive du fonctionnement hiérarchique à la PCi-VD. En tout cas sous les normes de la nouvelle mouture.

Chaque échelon a une fonction et une autorité claire. En même temps, les différents échelons reposent complètement les uns sur les autres : l’échelon supérieur ne peut rien faire sans l’échelon inférieur.

Un exemple : en tant que chef de groupe, j’ai la responsabilité principale de conduire mon groupe lors de l’intervention, ainsi que de fournir les instructions lors des cours de répétition. Je reçois la mission de la part de mon chef de section et je permets qu’elle soit accomplie par mon groupe.

Dans ce cadre, il est absolument décisif que je ne me jette pas tête baissée dans l’action. Je suis le point de référence sur le terrain pour les soldats. Si je quitte mon rôle, ceux-ci perdent leur point de coordination. Je dois leur assurer le cadre nécessaire afin qu’eux puissent accomplir la mission qui a été confiée au groupe. En tant que chef de groupe c’est ma contribution et je compte sur le chef de section pour me donner des missions claires et pertinentes.

À mon propre échelon je dispose d’une très grande autonomie dans la manière d’accomplir la mission, tant dans l’instruction que dans la conduite. On ne me donne pas du matériel prémâché à recracher pour les instructions. Je dois produire moi-même mes supports de cours, mon plan d’instruction, les animations, etc. Pour la conduite, c’est à moi de formuler mes données d’ordre, d’évaluer les différentes alternatives pour remplir ma mission, d’assumer les décisions que je prends.

Je me sens responsabilisé. Je trouve du sens à ma fonction du fait que ses limites sont claires : ce n’est pas moi qui exécute les manipulations concrètes en général et les aspects généraux de ma mission me sont donnés de plus haut.

B) Des outils et des formations structurantes

Pour nous assurer que l’on puisse remplir nos différentes tâches, en fonction de notre domaine, l’instruction nous offre maintenant des outils clairs et structurants.

Si le chef de groupe à la responsabilité d’instruire et de conduire ses soldats, la hiérarchie a aussi la responsabilité de lui offrir une formation qui lui permet de le faire. C’est ce que j’expérimente – et très positivement – en ce moment.

Les outils qui me sont donnés en ce qui concerne la conduite des hommes et l’instruction me sont utiles au quotidien: dans l’organisation d’activité à la faculté de théologie, dans mon travail et mes projets personnels, lorsque je donne des cours ou que j’anime des séances.

Je me sens outillé pour faire ce qu’on attend de moi, et je ressens une adéquation profonde entre l’attente quant à la fonction et les éléments que l’on me donne pour la remplir.

Ce point vaut tant pour ce que j’expérimente en tant que chef de groupe que pour ce que j’expérimente comme membre de la cellule de soutien.

Je constate aussi, globalement, qu’il y a une réelle culture de l’erreur sous-jacente à l’instruction qui nous est donnée. Les bilans et évaluations intermédiaires régulières nous donnent les moyens pour progresser, en mettant constamment en avant tant les acquis à renforcer que les points à améliorer.

Carl Rogers (1902-1987)

C) De la prise en compte des personnes.

Malgré le fait d’être dans une structure extrêmement hiérarchisée et un organisme concentré autour de la fonctionnalisation des personnes, je pense pouvoir affirmer que la protection civile adopte le principe d’approche “centrée sur la personne”, inspiré par les travaux de Carl Rogers.

En témoigne déjà l’accent constant qui est mis sur, d’une part, le développement des compétences à un niveau personnel et d’autre part sur les ressources personnelles des astreints dans l’accomplissement de leur tâche.

La mise en place d’une cellule de soutien pour la PCi-VD témoigne aussi de ce souci des personnes. La protection civile étant composée de milicien et non de professionnels de l’urgence, le seuil du stress dépassé est plus rapidement atteint.

Les formations reçues m’ont globalement mené à une meilleure conscience de moi-même, de mes valeurs, de ce qui me structure, de mes limites aussi. Mais j’ai aussi pu constaté que je n’étais pas enfermé par ces éléments “donnés”, mais que je peux évoluer et développer des compétences insoupçonnées jusque là

Je me sens structuré et plus conscient de moi-même, avec l’impression réelle qu’on me donne l’occasion de croître.

3. Une expérience inspirante ?

À la PCi-VD je fais l’expérience de choses dont j’estime qu’il est également bon – voir fondamental – de pouvoir les vivre en faculté de théologie et en Eglise.

Avec un risque à la centralisation, un risque d’autoritarisme aussi (mais pas expérimenté de mon côté), la PCi-VD n’est clairement pas exempte de défauts. Mais je souhaite quand même mettre en avant ce que l’expérience que j’y fais m’inspire – d’autant plus que cela commence à devenir une partie importante de mon propre vécu. J’ai une expérience que je peux activer ailleurs, et dans d’autres contextes.

Les quelques remarques conclusives de chaque paragraphe forcent un peu le trait. Je sais aussi les efforts qui sont faits de parts et d’autres face à ces problèmes et les contre-exemples nombreux qui existent. Mais ici je souhaite souligne ce qui m’est particulièrement pénible, ce que j’expérimente comme une souffrance personnelle.

Membres d’un même corps

Les théologien-des connaissent cette image utilisée par Paul :

12 Eh bien, le Christ est semblable à un corps qui se compose de plusieurs parties. Toutes ses parties, bien que nombreuses, forment un seul corps. (1 Co 12,12)

Nouvelle Français Courant

C’est l’un des éléments les plus fort de mon expérience à la protection civile vaudoise. D’autres pourraient sans doute témoigner de la même chose dans d’autres contextes.

Cette image est essentielle à la constitution de l’Eglise : sa réalité concrète est faite des dons que Dieu a donné à chacun. Chacun devrait pouvoir trouver une place active en fonction des charismes qui sont les siens.

Cela implique aussi de savoir articuler quelle est sa place, son rôle, de pouvoir expliciter là où il commence et là où il s’arrête, tout en sachant que cette délimitation et le rôle lui-même évolue avec le temps.

À ce titre, dans l’Eglise et en théologie j’expérimente plutôt quelque chose qui est de l’ordre du flou artistique : on est tous copains, sans poser d’exigences, pas d’organisation claire de l’autorité, des fonctions et des tâches qui ne sont pas clairement délimitée…

Outillé-es par l’Esprit

Si au départ je ne savais trop que faire du verset suivant, c’est différent maintenant.

Saisissez donc maintenant toutes les armes de Dieu ! Ainsi, quand viendra le jour mauvais, vous aurez la force de résister, après avoir combattu jusqu’à la fin, vous tiendrez encore fermement votre position. (Ephésiens 6,13)

Nouvelle Français Courant

Pouvoir jouer son rôle dans un corps, c’est aussi être dotés des outils nécessaires à sa fonction. Pour les chrétiens, le temps que nous vivons maintenant est un temps de témoignage et de lutte. Le temps de l’annonce de l’Evangile et de la préparation du Royaume. C’est dans ce contexte que nos charismes sont appelés à se déployer.

Pour qu’une personne puisse déployer ses charismes, il faut aussi lui donner l’occasion d’affuter ses armes, d’ajuster son baudrier et de s’entraîner. Cela implique aussi d’avoir une vision concrète des “combats” que l’on mène – par là je veux dire : la célébration hebdomadaire, le service et le témoignage rendu dans le monde.

En ce sens, le catéchisme n’est pas seulement une introduction à la foi pour les jeunes, mais une instruction et une préparation constante à l’exercice de son propre rôle dans le corps du Christ.

Qu’en tant que théologien-ne nous ne développions jamais de vision de notre rôle et que nous n’encouragions pas plus la formation d’adulte en Eglise (surtout pour les membres de nos divers conseils) selon une compréhension large du ministère est catastrophique.

Grandir en Christ

Le chemin de spiritualité de chaque personne implique croissance, transformation, passage de seuil, conversion.

1Enfin, frères et sœurs, vous avez appris de nous comment vous devez vous conduire pour plaire à Dieu. Certes, vous vous conduisez déjà ainsi. Mais maintenant, nous vous le demandons avec insistance au nom du Seigneur Jésus : faites mieux encore ! (1 Th 4,1)

Nouvelle Français Courant

C’est reconnaître ce qui a été donné, mais aussi voir au-delà, en direction de la plénitude de notre personnalité. Celle-ci devra encore être pleinement révélée (1 Co 13,12). Mais dans le chemin qui mène jusque là, nous en vivons un bout.

Pour un bout, à titre personnel, je vis de cette croissance à la protection civile. Je le mets en lien avec ma propre croissance spirituelle, ce que je vis en Eglise et mon propre travail en théologie.

Ce que je constate cependant, tant en Eglise qu’en théologie, c’est une certaine cécité quant à des pratiques déstructurantes, aliénantes et d’une violence spirituelle certaine.

Lorsqu’une leçon, un séminaire, une communauté de travail, etc. est guidé par la loi de la jungle, il y aura toujours des personnes qui en feront les frais. Je l’expérimente au quotidien, en Eglise comme en théologie. Des personnes blessées, qui subissent le regard méprisant de “ceux qui savent” et le regard dépité de ceux qui subissent, mais s’en sortent mieux.

On nous apprend à survivre et non à vivre et à croitre dans la vie.

Brève Conclusion

Notre croissance spirituelle, personnelle, individuelle et collective, dépend aussi de notre capacité à assumer un cadre sécurisé pour nos interactions, à formuler des objectifs explicites et limités pour nos actions et à permettre aux personnes de croître avec leur charismes.

Cela j’en fais l’expérience à la protection civile. J’espère, à mon échelle, pouvoir l’apporter en Eglise et en théologie. Pour l’instant j’en manque cruellement. Je constate plutôt le jeu immonde de la loi du plus fort, et le jeu angoissant de l’arbitraire. Pour ma part j’ai décidé de ne plus subir ça.

L’Eglise n’est pas parfaite, la théologie non plus. Je vais continuer à apprendre là où l’arbre porte du fruit, afin de planter de nouvelles graines et de nouvelles habitudes dans le terreau offert par Dieu à chacun-e. De là continueront à croître les enfants de Dieu et l’intelligence de la foi.


Pour aller plus loin,

  • Le pasteur Benjamin Corbaz a proposé un témoignage sur son engagement à la PCi-VD lors de la crise du COVID-19 (Printemps 2020).
  • Les engagements pour la collectivité, comme ceux de la PCi-VD posent la question du rapport entre civisme, religion et spiritualité.

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Les Ecritures

Ecritures parallèles

Expliciter le rapport à ce qu’on appelle “Ecritures” – au pluriel ou au singulier – est toujours un peu sensible. En protestantisme particulièrement : c’est une notion un peu explosive.

La Réforme protestante a clamé : Sola scriptura! Mais qu’est-ce à dire ?

Ce que peut signifier “Ecriture”

Ce que l’on appelle “Ecritures” peut avoir plusieurs sens – je ne parle pas ici de la théorie des quatre sens de l’Ecriture.

a) L’écriture est un procédé technique qui permet de représenter le langage par des inscriptions / signes. On pourrait mettre l’accent sur le fait qu’il s’agit de la représentation d’un langage oral – en ce sens, on parle d’abord et ensuite l’on écrit. Mais on peut aussi mettre l’accent sur l’inscription comme telle : la trace, le trait qui ouvre et permet un certain jeu de signification qui décale toujours le rapport d’immédiateté de la parole orale.

Je recommande à ce propos la lecture de De la grammatologie (Paris, 1967) du philosophe français Jacques Derrida (1930-2004), ou encore L’écriture et la différence (Paris, 1967). Les textes de Roland Barthes (1915-1980) sont aussi d’une lecture stimulante il paraît. Mais je n’ai pas encore eut l’occasion de m’y approfondir.

b) Les Ecritures désignent dans le Nouveau Testament tout un corps de textes de références, rassemblant la Torah – Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome – et ce qu’on appelle les “prophètes” (ce sont les textes auxquels le Jésus ressuscité fait référence lorsqu’il parle aux disciples sur le chemin d’Emmaüs ; Lc 24,27). Ces textes semblent avoir une certaine autorité, mais on ne peut qu’émettre des hypothèses sur leur contenu exact au tournant de l’ère. On ne peut pas dire avec une exactitude parfaite ce que regroupe la notion d'”Ecritures” dans le Nouveau Testament.

c) Pour la tradition chrétienne, les Ecritures désignent le corpus canonique composé du Nouveau Testament et de l’Ancien Testament. Si on a l’habitude de le penser comme un corpus “fixe” et terminé, de fait il n’en est rien : les différentes traditions chrétiennes ont différents canons. C’est-à-dire : toutes les “bibles” ne comprennent pas les mêmes livres, ni le même ordre. De fait, l’idée d’un “canon fixe” ne s’est imposée qu’au concile de Trente et avec la réforme protestante (16e siècle). Avant cela il y a un noyau dur de textes constants et des frontières relativement souples. Il est tout à fait légitime de se dire qu’aujourd’hui encore le canon n’est pas définitivement clôt.

d) Par mimétisme, l’Occident a catégorisé toute une série de textes religieux d'”Ecriture sacrée”, ou de “textes sacrés”. Le Coran, les Vedas et d’autres textes tombent sous cette catégorie. La notion de “textes sacrés” doit être systématiquement interrogée quand on aborde un texte en particulier. Appliqué à la Bible, cette notion est par ailleurs extrêmement problématique.

Un point de référence

Sola scriptura !

Pour les protestants, ce qu’on appelle les “Ecritures” est une référence centrale, tant pour la vie de la communauté, la spiritualité et la théologie. En ce sens, elle consonne avec le verset suivant, tiré de la seconde épitre à Timothée :

16 Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner la vérité, réfuter l’erreur, corriger les fautes et former à une manière de vivre conforme à ce que Dieu demande. (2 Tim 3,16)

Nouvelle Français Courant

Elle a acquis cette importance face au besoin d’effectuer un recentrage théologique et spirituel. La vie authentique étant révélée et donnée dans le verbe incarné, Jésus-Christ, c’est sur lui qu’il faut se concentrer et les Ecritures en sont le principal témoin.

Portrait de Guillaume Briçonnet https://www.google.com/url?sa=i&url=https%3A%2F%2Fbib.umontreal.ca%2Fcollections%2Fspeciales%2Ftheologie&psig=AOvVaw2wZGWNXnWGERW01sw9JOF6&ust=1580843367253000&source=images&cd=vfe&ved=0CAIQjRxqFwoTCLi5oOCKtucCFQAAAAAdAAAAABAP
Guillaume Briçonnet

On n’annonce pas l’Evangile en suivant l’arbitraire de traditions humaines, mais en écoutant la Parole de Dieu lui-même. Et cela, on ne peut le faire autrement qu’en se concentrant sur les Ecritures, le dépôt de cette révélation. C’était en tout cas le pari des réformateurs (Martin Luther, Huldrych Zwingli, Guillaume Farel, Jean Calvin, etc.) et des gens qui les ont précédés – je pense ici notamment aux fameux évangéliques du cercle de Meaux et à l’évêque Guillaume Briçonnet (1470-1534).

Ce recentrage ouvre au meilleur comme au pire de la tradition protestante. Je reviendrais peut-être une autre fois sur ce point.

L’enjeu central, c’est qu’avec ce rapport aux Ecritures, on vise à instaurer une circulation entre trois horizons de références : (i) le texte que l’on lit ; (ii) la prédication que l’on dit ; (iii) le Christ vivant que l’on rencontre. C’est dans le passage entre ces trois moments, ou horizons, que peut se vivre et s’énoncer la Révélation pour aujourd’hui : la Parole de Dieu. C’est en tout cas ainsi que propose de le comprendre Karl Barth (cf. Dogmatique, vol. I/1*, § 4, Genève, 1953, pp. 85ss).

La Bible est l’instrument concret qui rappelle à l’Eglise le souvenir de la révélation intervenue, l’attente de la révélation future et l’obligation de prêcher. La Bible n’est donc pas en soi et par soi la révélation de Dieu déjà intervenue, de même que la prédication n’est pas en soi et par soi la révélation attendue. Mais lorsqu’elle nous parle et lorsque nous l’écoutons, comme Parole de Dieu, la Bible témoigne de la révélation intervenue, de même que la prédication, dans les mêmes conditions, promet la révélation à venir. C’est dans la mesure où la Bible témoigne réellement de la révélation qu’elle est la Bible ; c’est dans la mesure où la prédication promet réellement la révélation, qu’elle est la Parole de Dieu.

Dogmatique, vol. I/1*, 1953, p. 107.

Réellement” veut dire “quand ça arrive concrètement”. Cela ne se laisse pas décréter. Cela se vit et s’éprouve. Et lorsque cela s’éprouve et se vit, c’est que l’on rencontre le Christ.

Enfin, en tout cas dans la perspective de Barth.

Ecrire à cause des Ecritures

Ce recentrage sur les Ecritures, je suis moi-même en train de l’apprivoiser. J’arrive à en tirer du fruit.

Cependant, j’aurais envie d’aller un peu plus loin.

On a tendance entre protestants-es – et ailleurs aussi peut-être – à considérer qu’il n’y a d’Ecritures que ce qui est fixé dans le canon. Les Ecritures, c’est ce que je regarde, c’est ce qui se tient en face de moi, c’est ce qui me résiste.

Mais l’Ecriture est censée être vivante et non pas morte. L’Ecriture n’est pas un cadavre placé derrière une vitre pour qu’on puisse le contempler de loin.

L’Ecriture se vit et se pratique.

Paradoxalement, j’ai l’impression qu’en recentrant sur les Ecritures, on risque aussi de n’avoir plus qu’un sens passif de l’Ecriture.

a) Cela commence avec ce fait que je trouve toujours très étonnant : pourquoi lors de la célébration – en tout cas celles que je pratique – l’on écoute toujours quelqu’un lire la Bible, l’on écoute quelqu’un prêcher dessus, mais on ne la tient jamais entre les mains ? Dans un temple protestant, la Bible est souvent ouverte en grand sur l’autel, mais rarement ouverte entre les mains de l’assemblée. Peur de la distraction ? Peur de ne pas avoir la même traduction sous les yeux ?

Le risque d’avoir des bibles ouvertes lors d’une célébration, c’est de fluidifier le texte, de faire circuler l’autorité. Mais peut-être est-ce un risque à prendre?

b) Un autre aspect me trouble profondément ces temps : notre incapacité à travailler avec l’écrit, ou à mettre des choses par écrit lors d’assemblées, de séances de travail, de colloques ou de travail commun en théologie. On aime la parole qui part dans tous les sens, le débat ouvert, la libre expression. On rechigne à mettre par écrit aux yeux de tous.

Mais pourquoi ne pose-t-on que rarement des thèses ? Pourquoi n’affiche-t-on pas des phrases aux yeux de tous ? Pourquoi ne travaille-t-on pas à des formulations visibles ?

La peur peut-être de fixer quelque chose, d’avoir un point de référence contraignant, de se risquer à un jeu commun, de restreindre la réaction et l’expression égotique.

La fascination d’une Ecriture fixe est peut-être le revers d’une incapacité à écrire nous-mêmes.

Je conclurai avec trois petites thèses exploratoires :

§ Sola scriptura ! vise l’Ecriture qui me fait face, mais aussi l’Ecriture à laquelle je me risque, seul ou en groupe.

§ Il n’y a pas d’Ecritures lues sans Ecritures écrites.

§ L’inspiration des “Ecritures” doit s’entendre en ce double sens actif et passif.


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La peur de dire “non” – dire un “non” structurant

Mains croisées

Savoir dire “non” c’est important.

Non seulement ça fait du bien à soi-même, mais ça fait du bien aussi aux autres et au groupe ou la communauté à laquelle on appartient.

Dire “non”, c’est assumer une différence, poser une différence. C’est permettre la “différenciation”. C’est soigner sa spiritualité.

A. Se différencier

La “différenciation”. C’est un gros mot.

Par là on veut simplement dire “moi je suis moi” et “toi tu es toi” (et non pas “toi tais-toi!”).

Se différencier, c’est se permettre d’exister en tant qu’individu au sein d’une communauté. C’est refuser la fusion mentale ou émotionnelle avec le groupe tout en restant un membre de ce groupe. C’est avoir réellement et concrètement sa propre place.

Se différencier, c’est se donner les moyens d’être acteur dans une situation et non pas simplement de la subir. C’est aussi savoir assumer la différence entre le rôle que l’on est appelé à jouer dans une situation et la personne que l’on est. C’est ne pas confondre “métier” ou “travail” et “vocation”.

Se différencier, c’est pouvoir se tenir face à Dieu et face à son prochain au sein d’un même monde.

B. Dire un “non” structurant

Dire “non” c’est se différencier. C’est poser une limite structurante au sein des relations, dans des situations concrètes.

Il y a cependant différentes manières de dire “non”. Tout comme il y a un “bon rire” et un “mauvais rire”, il y a un des “non” réactifs et déstructurés, il y a des “non” structuré et structurant.

Il y a le “non” de la peur et il y a le “non” de l’enfant de Dieu.

1. Le “non” de la peur

La peur n’est pas une mauvaise chose. Elle est une émotion fondamentale avec la joie, la colère, la tristesse et le dégoût. Elle nous donne des indices sur ce que l’on est en train de vivre.

Une émotion à accueillir

Lorsque j’ai peur, c’est qu’il y a danger. En ce sens, elle renvoie au face à face avec la mort. Avec la peur peuvent venir différentes réactions : le combat, la fuite ou la paralysie. Ces réactions réflexes vont peut-être me permettre de survivre.

La peur je peux l’accueillir de façon consciente, ou la subir. C’est ces moments où, face à l’adversité, face à quelque chose qui me confronte, je commence à devenir méchamment agressif, ou que je perds mes mots, ou que j’ai un besoin pressant d’aller aux toilettes, ou de sortir de cette salle, que je fais tout pour éviter ce rendez-vous ou cet endroit.

Dans la petite enfance, la relation complexe aux parents structure cette émotion. Elle prend forme dans nos premières expériences de l’amour, ou de l’absence d’amour. Je fais différentes expériences de rejet, de refus, d’absence. J’apprends à la dure que je ne suis pas ma mère et que ma mère n’est pas moi. Je fais l’expérience d’une solitude qui me laisse à moi-même, seul-e face à mon destin. Seul-e face à la mort.

Ces peurs si complexes et invasives, si profondément ancrée dans notre personnalité, ces expériences les mettent en place : peur de ne pas être aimé, peur de décevoir, peur de perdre, peur de faillir, peur de s’engager.

Les réactions de la peur

Ces peurs nous mènent à dire “non”, à refuser, à fuir ou à combattre. Mais mon action ne sera pas constructive. Un réflexe de survie où les autres passent au second rang : parce que la peur n’est pas accueillie pour ce qu’elle est, qu’elle n’est pas reçue, qu’elle n’est pas verbalisée. Parce que l’on refuse le face à face avec la mort, avec notre propre finitude.

Ces peurs guident aussi notre incapacité à dire “non”. Mais alors on se dit “non” à soi-même, à ce que l’on est en train de vivre, à l’enfant qui est confronté à une réalité qui le dépasse et qu’il subit. C’est le paradoxe de la “peur du non” : une violence retournée contre soi-même dans le refus de vivre son émotion.

Ces “non” là peuvent avoir un effet profondément déstructurant. Dans le premier cas, c’est la fuite face à la responsabilité, le refus de la responsabilité. Dans le deuxième cas, c’est refuser ce que l’on vit, face à la peur de perdre le lien symbiotique, la fusion avec l’autre. C’est contenir une énergie qui, au bout du compte, trouvera d’autres voies pour s’exprimer. Dans les deux, je ne peux pas assumer le rôle que je pourrais jouer dans le groupe.

Dans les deux cas, théologiquement, je ne peux pas assumer ma vocation : je ne peux pas me tenir face aux autres et face à Dieu, tel que je suis. À ce moment, c’est la victoire du “non” de la peur.

2. Le “non” de la foi

La victoire du “non” de la peur n’est plus une fatalité. Ce “non” a été vaincu dans la mort de Jésus-Christ. Pour celui qui est dans la foi, la peur n’a plus à être un tyran.

Fils-filles de Dieu

14 Toutes les personnes qui sont conduites par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu. 15 Car l’Esprit que vous avez reçu n’est pas un esprit qui vous rende esclaves et qui vous remplisse encore de peur ; mais c’est l’Esprit saint qui fait de vous des enfants de Dieu et qui nous permet de crier à Dieu : « Abba, Père ! » 16 L’Esprit de Dieu atteste lui-même à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. 17 Nous sommes ses enfants, donc nous sommes aussi ses héritiers ! Oui, héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ ! Car si nous souffrons avec lui, nous serons aussi avec lui dans sa gloire.” (Rm 8,14-17)

Traduction Nouvelle Français Courant, Cf. https://lire.la-bible.net/lecture/romains/8/1/?_open=true

Je suis est je resterai un enfant – que je connaisse ou non mes parents biologiques, qu’ils soient encore en vie ou non, que je les ai renié ou non. C’est inévitable. C’est de là que vient ma peur.

Mais dans l’expérience de la foi, celle qui prend forme dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth, celle dont Paul témoigne ici, cet être-enfant est restauré. Fils-fille de Dieu, je n’ai pas à craindre la fin de la relation d’amour. Fils-fille de Dieu, celui-ci ne renonce pas à moi, même face à la mort. C’est ce que manifeste la résurrection du crucifié.

1 Voyez à quel point le Père nous a aimés : nous sommes appelés enfants de Dieu, et nous le sommes réellement ! Si le monde ne nous connaît pas, c’est parce qu’il n’a pas connu Dieu. 2 Très chers amis, nous sommes maintenant enfants de Dieu, mais ce que nous deviendrons n’est pas encore clairement révélé. Cependant, nous savons que quand le Christ paraîtra, nous deviendrons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est.” (1 Jn 3,1-2)

Traduction Nouvelle Français Courant, Cf. https://lire.la-bible.net/lecture/romains/8/1/?_open=true

Un “non” structurant

Cela ne veut pas dire que je n’aurai pas l’expérience de la peur. Elle est inévitable, elle est un réflexe de survie, donc un élan de vie. En cela elle est bonne. Mais ce qui la motive ne sera plus une fatalité. Je peux me tenir face à elle: je n’ai pas à subir la fuite, je n’ai pas à subir la paralysie, je n’ai pas à subir le combat, je n’ai pas à avoir peur du “non”.

Fils-Fille de Dieu, je peux me tenir face à la source de ma peur, face à ce qui me semble être un danger et dire “non”. Refuser ce qui blesse ma dignité de Fils-Fille de Dieu, refuser l’injustice, refuser le mal.

La peur peut alors être convertie : accueillie, elle me permet d’analyser ce qui est en train de se passer, elle me permet de me positionner. Elle me permet de me différencier au sein du groupe. Si j’ai peur, c’est que quelque chose est en train de se passer.

Accueilles ta peur, vis là, prends un pas de recul, regarde ce qui se passe et prends position.

La prise de position me permet de dire “non”, de tracer une limite. Ce non est structurant. Il place la limite entre moi et les autres, entre l’injustice et la justice, entre un fonctionnement morbide et un fonctionnement vivifiant.

Ce “non” est essentiel en Eglise.

C. Dire “non” en Eglise

1. Quelle norme?

Souvent on fait du commandement du triple amour la règle de nos relations en Eglise (Lv 19,18 ; Dt 6,5 ; Mt 22,36-40). Sans doute qu’il y a du vrai dans cette perspective.

Mais il ne faudrait pas que la fascination face au triple amour fasse oublier cette autre recommandation :

37 Si c’est oui, dites “oui”, si c’est non, dites “non”, tout simplement ; ce que l’on dit en plus vient du Mauvais.” (Mt 5,37)

https://lire.la-bible.net/lecture/matthieu/5/1

On aime pas se dire “non” en Eglise : on a peur de blesser l’autre, de le juger, de le rejeter, de ne pas l’inclure, etc.

Il faut effectivement être vigilant : un “non” d’Eglise qui est ancré dans la peur et non dans la foi est effectivement excluant, jugeant, etc.

2. Face à l’injustice

Mais refuser de dire “non” c’est aussi refuser de dire “non” à l’injustice, de dire “non” aux fonctionnements mortifères, de dire “non” à des relations toxiques. C’est refuser la dignité que l’on a en tant que Fils-Fille de Dieu, c’est refuser l’action du Saint-Esprit. C’est succomber à la tentation de la fusion symbiotique, à la non-différenciation. C’est refuser de travailler ensemble, c’est refuser la différence de l’autre. Refuser de dire “non”, c’est dire “non” au Royaume.

C’est peut-être de cette difficulté à dire et à vivre le “non” qui est à l’oeuvre derrière toute une série de problèmes dans l’Eglise réformée – celle que je connais dans le canton de Vaud.

Ne pas oser dire “non” à un collègue au comportements abusifs. Ne pas savoir dire “non” à face à des injustices crasses. Ne pas recevoir le “non” de l’autre. Ne pas savoir poser des “limites” et donc constamment subir les limites qui s’imposent par la loi du plus fort – que ce soit le-la collègue, le-la supérieur-e ou le-la prochain-e.

3. Condition du travail en commun dans l’institution

La difficulté à dire “non” mène aussi à ce qu’on n’arrive pas à habiter adéquatement l’institution. On n’arrive pas à faire la différence entre ce qu’est l’institution comme condition nécessaire de notre travail en commun, celui-celle que je suis et celui-celle qu’est l’autre, tous-tes les autres.

On n’arrive pas à faire évoluer notre travail en commun. On préfère le flou artistique à la confrontation. On préfère ne pas blesser plutôt que de confronter, plutôt que de poser une limite. On tolère les dysfonctionnements personnels et de groupe, pour ne pas vexer, de peur de blesser.

Pourtant, dire “non” c’est devenir acteur dans l’espace de jeu de l’institution. C’est poser une différenciation, c’est réclamer la présence d’un “tiers” qui me permette d’exister pleinement, de poser des limites, tout en restant dans la structure, dans le groupe.

4. Un enjeu de responsabilité

Si l’on refuse le “non” et la confrontation au nom d’une horizontalité du triple amour, alors on refuse le jeu du triple amour. Le triple amour n’est possible que dans la mesure où l’on est responsable. Et être responsable, c’est savoir répondre de soi face aux autres, savoir poser des limites, savoir produire du changement collectivement et institutionnellement tout en respectant l’intégrité des personnes.

Poser une limite provoque du changement, de la confrontation. Et peut-être qu’à l’issue de la confrontation, il y aura un changement, une transformation dans l’organisation de nos relations.

Institutionnellement, cela peut vouloir signifier un changement dans les rôles, une réorganisation, un déplacement, un licenciement. Ces décisions, quelles qu’elles soient, engendrent de la violence. Elles peuvent blesser. Parce que tout le monde n’en est pas au même degré de confiance, parce qu’aucun-e d’entre nous n’a encore pleinement accès à son être-enfant. (cf. 1 Co 3,2).

D. Un “oui” fondamental

Dire “non” est une décision. C’est une décision issue de la connaissance de son identité profonde, du respect infini de la dignité personnelle, de l’obéissance au commandement de Dieu, du respect de sa justice.

Théologiquement et ecclésialement, dire “non” n’est jamais un “non” à la personne en tant que telle. Le fait de poser une limite, ne peut être orienté contre le-la Fils-Fille de Dieu. Parce que ce “non” n’a pas ce pouvoir.

Tous les “non” que nous pouvons et devons affirmer dans notre vie sont fondés dans un “oui” plus puissant. C’est le “oui” de Dieu à notre égard, celui qu’il manifeste en Jésus-Christ. C’est le “oui” de la résurrection de Jésus et le “oui” de la promesse de la résurrection des morts. C’est le “oui” qui fonde la foi.

Les connaisseurs sauront qui m’influence sur ces réflexions. Karl Barth (1886-1968) m’inspire beaucoup quand il s’agit de penser au processus concret de prise de décision. Une décision théologique authentique est fondée dans cet événement radical de Dieu qui vient à notre rencontre. Mais cela ne veut pas dire que l’on sait par avance ce qu’il faudra faire. Il faudra toujours analyser avec soin les situations données, les respecter dans leur contingence et leur historicité. Mais la connaissance de la foi, la connaissance des enfants de Dieu, nous permet de prendre une position ferme, une position qui consent à la confrontation, sans renoncer pour autant au commandement du triple amour.

Pour conclure ce poste, je laisse la parole au vieux Barth lui-même.

Extrait du documentaire JA und NEIN, Karl Barth zum Gedächtnis, Heinz Knorr, Reiner Marquard, Rudolf Rohlinger, Stuttgart Calwer Verlag, 1967 . Cf. http://www.kbarth.org

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Le-la théologien-ne

Souvent on s’écharpe pour savoir ce qu’est la théologie, ce qu’on y fait, où elle doit se faire. Mais pour moi, ayant fait des études de théologie, faisant un doctorat en théologie, me profilant pour un ministère ecclésial, le problème réside plutôt dans la difficulté de savoir ce que je suis en tant que théologien-ne, plutôt que ce que je fais. Par ce qu’il y a un tas de choses que je fais en tant que “théologien”, mais ça ne règle pas le problème : mes études m’ont laissée à moi-même la tâche de développer ce que je suis, sans jamais me présenter des exemples d’incarnation du-de la théologien-ne.

Le théologien Karl Barth (1886-1968), dans le contexte de la montée au pouvoir de Hitler en Allemagne, affirmait la spécificité de l””existence théologique”. Qu’est-ce qu’une telle existence pour le-la théologien-ne contemporaine?

Je veux essayer de te livrer ici ma compréhension de ce qu’est un-e théologien-ne. Il y en a sans doute de meilleures. Peut-être que la tienne est différente ?

Si tu veux directement voir ma compréhension, tu peux aller au dernier titre!

Détenteur-trice d’un papier ?

"Théologien-ne" correspond à un grade universitaire

Un-e théologien-ne est détenteur-trice d’un grade universitaire “en théologie”. Ou tout du moins, il est passé par une formation qui lui reconnaît ce titre.

Souvent on rencontre la théologie via des institutions qui forment à la théologie. En tout cas c’est là que j’en ai eu ma première expérience. D’ailleurs, à ce sujet je te recommande etudierlatheologie.ch !

Mais c’est là aussi qu’il y a la grosse difficulté : les études de théologies sont un composite de disciplines et de domaines distinctes. Elles sont souvent en débat les unes avec les autres. Les besoins d’un domaine ne sont pas les besoins de l’autre. Les attentes non plus.

Tes professeurs, sont des spécialistes d’un domaine, et ne font pas eux-mêmes au quotidien ce travail étrange qui est de tenir ensemble ces différentes disciplines : ce qui constitue la base de ton savoir-faire de théologien-ne une fois que tu as fini tes études. En fait, il n’y a que l’étudiant-e en bachelor et en master qui à l’université pratique l’ensemble des disciplines de la théologie.

Un-e théologien-ne détient un papier “en théologie”. Mais les études ne semblent pas encore dire ce qu’est le-la théologien-ne.

Un-e responsable religieux ?

Traditionnellement, les théologien-nes appartiennent à une tradition religieuse spécifique

La théologie a bien quelque chose à voir avec la religion et la spiritualité, avec les lieux où l’on développe des discours et des pratiques qui concernent la transcendance, Dieu, l’expérience que l’on en fait, la vie que l’on mène à lumière de la foi, etc.

Mais en protestantisme le-la théologien-ne n’est pas un-e religieux-se à proprement parlé. Ou tout du moins, il ne l’est pas moins que n’importe qui d’autre.

Il n’est pas quelqu’un qui, en tant que tel, serait séparé du reste des êtres-humains, parce qu’il aurait un rapport spécifique au sacré, ou quelque chose de cet ordre. De même, le-la théologien-ne n’est pas nécessairement un-e responsable religieux.

La théologie ne peut jamais complètement se détacher de la relation à une tradition religieuse. Et en même temps, ce n’est pas la raison de sa spécificité parmi les sphères du savoir.

Un-e autorité en Eglise ?

Les théoloigien-nes avaient traditionnellement des fonctions dirigeantes dans les communautés. Ils ont aussi une forme d'expertise qui leur permet d'enseigner et d'avoir une parole public qui compte.

Dans la tradition protestante réformée, on attend de la part des ministres – diacres et pasteurs-es – d’avoir une formation en théologie. Pour le-la pasteur-e il lui faut un papier en théologie d’une formation reconnue.

Anciennement on peut rattacher cela à l’appellation verbi dei minister. Le-la théologien-e est celui-celle qui a la charge de faire résonner le verbe divin dans le monde et de former le peuple de Dieu à l’écoute de cette parole – il le fait par la prédication, par l’enseignement, pas l’accompagnement des personnes et de la communauté. Le-la théologien-ne a du coup aussi la responsabilité de la direction d’Eglise. D’ailleurs, si t’es curieux-se de ce que c’est le ministère pastoral, va voir : https://devenir-pasteur.ch.

Jusqu’au siècle passé, il était attendu que la direction d’Eglise ait une formation théologique, que les “clercs” aient une place importante dans l’organisation de l’Eglise. Mais le processus de dé-cléricalisation et la reconnaissance d’un pluralisme théologique au sein des Eglises protestantes mène à ce qu’on ne puisse plus simplement réduire le “théologien-ne” à la fonction d’autorité.

On peut lui reconnaître une certaine expertise. Sa parole a du poids, et en même temps elle ne fait pas autorité per se au sein de la communauté religieuse – de même que dans la société ou dans l’université.

On est d’ailleurs peut-être à un point où l’autorité propre à la parole théologique n’est plus tout à fait claire, est en attente d’être réarticulée.

Un-e érudit ?

Un-e théologien-ne participe de la quête du savoir en général, de la recherche de la vérité sous toutes ses formes. Il y a de la gratuité là-dedans

Il y a une certaine gratuité dans ce que fait le-la théologien-ne. Il a aussi une certaine indépendance dans ses projets de recherche. Au fond, l’activité du-de la théologien-ne gagne à être ancrée dans un désir, un élan vital, un intérêt pour ce qu’il étudie.

Sa recherche peut se constituer indépendamment des intérêts institutionnels, religieux, sociaux, politiques, etc. C’est ce qui fait que par la suite il peut aussi se profiler comme expert dans l’édition, dans le journalisme, voir dans des ONG, etc. À partir de son intérêt propre, il peut se constituer un profil spécifique.

En même temps, les thèmes qu’il travaille sont tous sauf anodins. Ils touchent à des objets extrêmement importants pour les communautés religieuses, académiques, politiques et pour la “spiritualité” d’un grand nombre d’individus. Textes sacrés, pratiques, traditions, dogmes, connaissance, réflexion éthique, etc. Ce sont des éléments qui ont une place importante, une place normative, pour un grand nombre de personnes.

En tant qu’expert, il a donc également une certaine responsabilité à l’égard des communautés religieuses, de la société et l’université. Si de l’argent a été mis dans ces lieux de formation, c’est que l’on estime qu’ils sont importants pour le développement de l’Eglise, de la société et de l’université.

Si le-la théologien-ne a un peu les traits d’un érudit, en même temps son expertise est attendue. Sa Parole est précieuse et c’est à chaque fois un drame lorsqu’un-e théologien-ne renonce à sa parole : “au fond c’était juste valable durant les études, maintenant c’est fini”.

Un-e théologien-ne a quelque chose de l’érudit, et en même temps il-elle est attendue. Il-elle est plus qu’un-e “expert-e du religieux”, bien qu’il-elle le soit aussi. Autour de lui-elle s’organise l’attente d’une parole à propos de “Dieu”.

Comment je le comprends et constate

Qu’est-ce que le-la théologien-ne ?

Je n’ai pas encore trouvé le dénominateur commun. Je n’ai pas encore réussi à trouver la formule qui dit de quoi je suis expert. Je n’ai pas encore réussi à trouver la formuler qui dit exactement quel est mon rôle. Je n’ai pas encore réussi à trouver la formule qui résume exactement mon savoir-faire.

Communauté

(1) Avec ma parole, mes analyses, mes propositions, je dépends fondamentalement des autres, de leur propre parole, pour pouvoir développer mon propre discours. À moi tout seul, je ne peux pas résumer le tout de la théologie, ni de l’être-théologien. Cela implique que je me lie fondamentalement à une communauté de recherche. Je suis théologien parce que je me lie à cette communauté de recherche bigarrée et plurielle. Je consens à ce qu’on m’identifie comme faisant partie de cette communauté.

Risque

(2) Avec ma parole, mes analyses, mes propositions, je consens à me “risquer”. Risquer un regard sur une réalité qui importe beaucoup, même fondamentalement. Risquer une parole par rapport à des situations aux problèmes inépuisables – Dieu, le bien et le mal, la vérité, l’être-humain, le monde, les tracas du quotidien, les valeurs, les références fondamentales, la Bible, la foi, la religion, etc. Risquer une parole qui s’ancre dans mes désirs, mes intérêts, ma spiritualité, etc. Risquer une parole en sachant qu’en face de moi j’ai des personnes qui attendent aussi quelque chose. Risquer une action décalée, qui prépare à “autre chose”, à ce qu’on appelle le Royaume, à ce qu’on appelle “Dieu”. Risquer une parole, une action et un regard, tout en sachant que quelqu’un d’autres, depuis ailleurs, aura la légitimité de dire autre chose. Ce risque je peux le prendre et on attend de moi que je le prenne, parce qu’on me reconnait comme “théologien”, parce que j’ai fait une formation académique qui me confère ce status.

Structure et ouverture

(3) Avec ma parole, mes analyses, mes propositions, je permets à des groupes, des personnes, des communautés, d’éclore sur la compréhension de ce qui les rassemble. Je leur permets d’éclore sur la compréhension de ce qui fait leur unicité, de leur source spirituelle, du vécu qui est au point de départ et à l’horizon de leur être-ensemble. Je propose une parole, une présence, des actions qui structure et qui donne de la place, tout en sachant que ce n’est pas moi qui aurait le dernier mot et que ce n’est pas moi qui ait le premier.

Vérité

(4) Avec ma parole, mes analyses, mes propositions, je ne cherche pas à défendre mon opinion personnelle, mais je suis en quête de quelque chose de commun, de l’expression d’une vérité qui me dépasse et qui en même temps m’ancre dans la réalité et ses strates innombrables. En même temps, tout ce que je vais bien pouvoir développer, sera irrémédiablement lié à ma personnalité.

Evangile

(5) Tout cela, je le comprends comme étant fondamentalement une expression de l’Evangile. Tout cela, je ne pourrais le faire sans un rapport fort à la tradition, à la prière, à la communauté, aux Ecritures, sans entretenir un rapport bienveillant, curieux et lucide à tous ces éléments qui balisent mon existence.

C’est au-travers de ces différents aspects que j’arrive pour l’instant, et à défaut de mieux, à dire ce qui fait mon être-théologien.

Et toi ?

Qu’est-ce qui fait de toi un-e théologien-ne ?


Pour d’autres “profils”, voir :

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C’est quoi comme mot “spiritualité” ?

“Spiritualité” n’est pas “Spiritualité”.

Le mot “spiritualité” est déjà compliqué au niveau de sa définition. Elle est souple, semble toucher à plein de dimension différentes. C’est un peu ce qu’on appelle un “mot-valise”. Armin Kressmann a inventorié tout une série de manière de définir la “spiritualité” sur son blog. Vas voir pour te dépayser !

Mais il peut y avoir confusion à un niveau encore plus basique que la définition. Elle a à voir avec la forme du mot lui-même en français – et on va en rester au français pour l’instant !

Cela fait bientôt trois ans que je travaille sur une compréhension protestante de la “spiritualité”, et c’est seulement maintenant que je prends conscience de ça ! Mieux vaux tard que jamais.

Don't Panic

Un mot en -ité.

Wikitionnaire nous aide sur ce point: “-ité” est donc un suffixe (une particule qui se rajoute à la fin d’un radical, la base d’un mot).

Sert à former un nom indiquant une caractéristique, à partir d’un adjectif.

https://fr.wiktionary.org/wiki/-it%C3%A9

Normalement, “spiritualité” fonctionne donc comme un dérivé de l’adjectif “spirituel”. La “spiritualité” c’est ce qui aurait la caractéristique d’être “spirituel”. Donc il est proche de mots comme animalité, méchanceté, immortalité, volubilité, débilité, etc.

Un mot dérivé de “spirituel”

L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert offre un exemple de l’usage du mot “spiritualité” dans le sens que je viens de décrire.

On dit la spiritualité de l’ame, pour désigner cette qualité qui nous est inconnue, & qui la distingue essentiellement de la matiere.

http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v15-1563-0/

Comme dérivé de l’adjectif “spirituel”, la “spiritualité” désigne donc ce qui s’oppose à la “matérialité”. Cette manière d’utiliser le terme “spiritualité” pourrait aussi se retrouver dans une opposition avec “corporalité” ou encore “temporalité”.

Globalement, on peut trouver cette manière d’utiliser “spiritualité” dans le domaine de la philosophie. Il permet d’organiser la réalité selon des principes opposés, notamment dans l’opposition entre matière et esprit. Ce langage est investi assez volontiers aussi en théologie.

La “spiritualité” désigne une forme de vie

L’autre manière de parler de la “spiritualité” peut aussi être illustrée par l’Encyclopédie.

Le même mot se prend aussi pour une dévotion honnête, recherchée, qui s’occupe de la méditation​ de ce qu’il y a de plus subtil & de plus délié dans la religion.

http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/article/v15-1563-0/

Ici le terme spiritualité ne fonctionne plus comme dérivé d’un adjectif. Il en vient à désigner une manière de faire, une manière de vivre, une manière d’investir quelque chose. Il se rapproche alors de termes comme “sexualité” ou “piété”. “Spiritualité” désigne quelque chose qui se manifeste dans des comportements, ou dans des pratiques.

Or, c’est plutôt dans ce second sens qu’on utilise le terme “spiritualité” aujourd’hui. On parle en effet de “spiritualité chrétienne”, de “spiritualité suffi”, de “spiritualité athée”, de “spiritualité du quotidien”, etc.

Les enjeux

En soi, il n’y a pas de problème à cette ambiguïté. Seulement, il faut être attentif quand on lit des textes de la tradition théologique et philosophique qui utilisent ce mot. Jusque dans les années 60 on peut voir des textes qui utilisent encore le mot “spiritualité” comme un dérivé de “spirituel”.

Il me semble que l’on va progressivement perdre le premier fonctionnement du mot pour aller en direction de la “spiritualité” comme manière de vivre. L’accent mis sur la dimension holistique quand on parle de “spiritualité” invite à ne pas opposer “spirituel” à “matériel” ou “corporel”. À titre personnel, l’idée d’une “spiritualité de l’âme” me parle à peu près tout autant que l’idée d’une “matérialité franciscaine” : donc très peu! Il y aura peut-être encore quelques esthètes pour parler de la “spiritualité” d’une oeuvre d’art.

Je regrette cependant que le CNRTL distingue entre une entrée “philosophique” et une entrée “théologique” pour distinguer les deux usages. La séparation n’est pas aussi claire dans l’histoire de l’usage du mot “spiritualité”. Les frontières sont poreuses entre théologie, religion et philosophie sur ce point.

Ce qui est intéressant par contre, c’est le moment où on intègre la dimension du “spirituel” dans des textes institutionnels. On peut prendre exemple sur l’art. 169 de la constitution vaudoise. L’hésitation sur la compréhension de “spiritualité” est patente lors des débats de la Constituante.

Mais ça, ce sera le topic d’un autre article !


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