La critique de l’Église se réduit souvent à une critique de « l’institution » – comme si ce mot suffisait à expliquer tous ses maux. Ce discours esquive une réalité de fond : l’Église est constituée par des dynamiques contradictoires. Dans ce texte j’indique les éléments de bases d’une théorie de l’Église qui permet de développer une posture réflexive pour un positionnement assumé au sein de la conflictualité ecclésiale.
Contre une logique du bouc émissaire
Dans mon contexte social et professionnel – celui du milieu réformé –, on a souvent un coupable tout trouvé pour les problèmes actuels de l’Église : l’institution. Elle serait la source de tous les maux, de tous les blocages, de toutes les tracasseries auxquelles nous sommes confronté·e·s.
Cette désignation me semble trop facile, trop rapide – et surtout, imprécise. Ce que l’on met derrière le mot « institution » est souvent une réalité distante, aux contours flous et menaçants : facile à manipuler, mais difficile à cerner. Pourtant, cette critique sert surtout à conforter la position de celle ou de celui qui se plaint de cette entité.
Cette imprécision m’agace. Parce qu’elle masque toute une série de dépendances à l’égard de cette même institution dont les acteurs profitent pourtant largement : une autorité symbolique, une rémunération stable, etc. Elle m’agace aussi, car cette critique occulte parfois d’autres problèmes : la communauté refermée sur elle-même, l’entre-soi qui tolère les abus sous couvert de solidarité, etc.
J’aimerais transformer cet agacement en levier. Le défi que je perçois est le suivant : comment articuler une critique sensée de l’Église, qui peut nourrir de manière constructive notre propre positionnement ?
Une théorie ajustée à la réalité de l’Église
Les réflexions sur l’Église (ecclésiologie) issues de la théologie germanophone protestante m’ont apporté éclairage précieux, que je souhaite partager ici. L’Église est à considérer comme une réalité hybride, constituée par des dynamiques contradictoires, qui ne se laissent pas séparer.
On peut en distinguer trois : l’interaction, l’institution et l’organisation. Je reprends ici les termes du théologien Fritz Lienhard (Heidelberg) dans Communiquer l’Évangile (2025, pp. 151-224). Ce type de distinction peut apparaître sous différents termes et varier dans la description, mais il s’est établi dans la théologie protestante germanophone. Chacune de ces dynamiques s’exprime de manières distinctes dans la vie concrète de l’Église et toutes peuvent être interprétées théologiquement.
L’Église comme interaction
L’Église c’est des rencontres plus ou moins imprévues : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom… » C’est un lien entre des personnes qui traverse l’épreuve du temps, jusqu’à s’exprimer dans un sentiment d’appartenance. Ce sont des personnes qui font quelque chose ensemble (célébrer, servir, prier, apprendre, se soutenir, témoigner, etc.). L’Église, c’est ce groupe qui se constitue autour de certaines pratiques élémentaires. « Régulièrement et fidèlement, les croyants écoutent l’enseignement des apôtres. Ils vivent comme des frères et des sœurs, ils partagent le pain et ils prient ensemble. » (Actes 2,42).
L’Église comme interaction se trouve à la racine de la communauté : ce groupe de personnes avec qui je partage les mêmes expériences de foi et de solidarité – un socle autour duquel la dynamique peut d’ailleurs se refermer, avec des conséquences qui peuvent être profondément aliénantes. Mais elle apparait aussi dans des rencontres plus fugaces, moins centrée sur l’intensité et la permanence de l’interaction, comme celles entre Philippe et l’Éthiopien (Actes 8,26ss.).
L’Église comme institution
L’Église incarne ‘une histoire et des pratiques transmises de génération en génération. C’est la mémoire toujours répétée d’un geste fondateur : « il prit du pain, prononça une bénédiction, le partagea à ses disciples… » C’est cette évidence partagée : on baptise notre enfant, tout comme nous l’avons été et nos parents avant nous, etc. Ce sont ces édifices qui font partie du paysage, auxquels chacun·e a un lien plus ou moins fort. Ce sont ces mots, ce langage, ces gestes que j’ai appris à dire et que tout le monde sait dire.
Comme institution, l’Église est une expression de la Chrétienté occidentale et jouait un rôle dans son maintien. Et c’est bien la fin de l’Église comme évidence partagée que les différentes thèses de la sécularisation essaient de comprendre. Et en même temps, cette dimension institutionnelle a aussi une portée théologique qui dépasse la question de l’Occident chrétien : l’Église se comprend comme l’expression d’une Parole qui la précède et qui l’oblige. Une idée qui s’est beaucoup développée durant le siècle passé.
L’Église comme organisation
L’Église est un agencement complexe de décisions successives et accumulées, prises par personnes et des collectifs pour répondre à des défis concrets. Par exemple : comment répartir les tâches ? À un moment donné, on décide de distinguer les responsabilités : il y a celles et ceux qui sont là pour partager leur témoignage et leur enseignement, il y a celles et ceux qui préparent la salle et l’apéro pour que tout le monde ait de quoi manger (Actes 6).
Certaines décisions s’institutionnalisent, d’autres sont oubliées. Parfois, il faut rompre avec une décision passée, parce que la situation actuelle réclame d’autres décisions. Ces décisions sont prises dans l’espérance qu’elles s’inscrivent dans la présence de l’Esprit-Saint. Alors que le Christ lui-même siège à la droite de Dieu, c’est à l’Église qu’il revient de donner forme à la proclamation du Royaume, dans la puissance de l’Esprit-Saint (Éphésiens 1,23).
Alors que les Églises luthéro-réformées – contrairement à l’Église catholique-romaine – ont renoncé à une constitution propre là où elles étaient la religion d’État, les décisions politiques du XIXe et XXe siècles les ont menés, voire forcé, à re-découvrir leur autonomie : celle-ci peut s’organiser comme elle l’entend, dans le respect de la loi (comme toute organisation par ailleurs). Aujourd’hui cette autonomie organisationnelle prend forme dans la gestion des ressources humaines, des membres, de l’administration, des finances, de la communication, etc.
Des lunettes pour percevoir l’Église
Quand je décris chacune de ces dynamiques, je vois à chaque fois apparaître autre chose. Elles supposent différentes lunettes et des logiques d’appréciations distinctes :
- sous l’angle de l’interaction, la question critique portera sur ce qui se passe concrètement entre les personnes : l’amour est-il partagé ? ;
- sous l’angle de l’institution, la question critique portera sur la fidélité à la Parole et à la mémoire transmise et réactualisée ;
- sous l’angle de l’organisation, la question critique portera sur la réalisation de la raison d’être de l’Église et sur les décisions à prendre face aux obstacles à cette mission.
Ces différentes dynamiques ne se laissent pas harmoniser et en même temps, elles sont dans un rapport d’interdépendance. De nombreux débats en politique d’Église expriment souvent la valorisation d’une dynamique plutôt que d’une autre – mais elles ne sauraient être séparées.
Quelques exemples
Ainsi, certaines formes d’interaction finissent par modifier l’institution et l’organisation : ce fut le cas avec la bénédiction des couples de même sexe. La reconnaissance progressive de la réalité de couples homosexuels dans l’Église a mené à modifier à la fois la conception du mariage et les réglementations relatives à la bénédiction nuptiale. On peut observer une dynamique inverse avec l’ordination des femmes dans l’Église catholique-romaine : la conception traditionnelle du sacerdoce l’emporte sur son ouverture aux femmes et semble se confirmer comme une dimension centrale de cette identité ecclésiale.
Dans un autre registre : une fusion de paroisse génère de nouvelles interactions entre fidèles, mais affaiblit les liens avec la population locale. De plus, elle marque une rupture dans les dynamiques qui guidaient jusqu’alors la logique d’appartenance jusque-là : le développement de la mobilité des pasteurs et des paroissiens rompt avec une logique d’hyper-proximité.
Cette grille de lecture permet de dépasser les oppositions stériles pour embrasser la complexité de l’Église.
De la critique facile à la réflexivité politique
Dans ces différentes situations, interaction, institution et organisation sont toujours entremêlées, mais elles apparaissent de manière plus ou moins marquée, selon la façon dont on décrit la situation. Ce qui influence en retour la manière dont on en apprécie les enjeux.
Le choix de valoriser telle ou telle dynamique, de les opposer ou, au contraire, de les articuler de manière constructive, exprime lui-même une position dans le spectre plus large de la politique d’Église. Et cette position interroge, en creux, le positionnement que l’on y occupe soi-même, les intérêts que l’on incarne, et les positions que l’on défend.
Assumer ces tensions, c’est refuser les raccourcis et choisir une critique lucide. Car le choix de valoriser l’une ou l’autre de ces dynamiques – ou de les opposer – révèle toujours une position politique. Et cette position, nous devons en avoir conscience : elle détermine non seulement notre façon de voir l’Église, mais aussi celle de la vivre.
Cultiver cette perception devrait permettre de parler de manière précise des dimensions qui s’entrechoquent dans notre expérience de l’Église. Elle devrait aussi nous aider à nous à situer et à assumer notre propre position dans l’échiquier de l’espace politique qu’est (aussi) l’Église.
