Théologie vécue. Un résumé

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Pour les églises réformées, il s’agit maintenant de travailler à l’empowerment théologique des laïcs – c’est-à-dire des personnes qui n’ont pas une formation en théologie, mais qui prennent des responsabilités dans la vie de l’Eglise et qui s’engagent en elle. Mais cela vaut de fait pour toute personne qui souhaite vivre sa foi de manière publique et réfléchie.

La théologienne zurichoise Sabrina Müller a proposé un bref ouvrage (98 pages) intitulé Gelebte Theologie. Impulse für eine Pastoraltheologie des Empowerments, Zürich, 2019. Traduit en anglais chez Wipf and Stock sous le titre Lived Theology. On peut traduire le titre par Théologie vécue. Impulsions pour une théologie pastorale de l’empowerment.

La traduction du terme “empowerment” en français est compliquée ( capacitation me semble encore la meilleure, ou empuissancement). Il s’agit en somme d’une activité qui vise à renforcer les compétences, l’identité et la capacité d’action d’un certain groupe de personne.

Dans ce qui suit je me contente de résumer dans les grandes lignes les différents chapitres du livre.

Introduction

L’affirmation réformatrice du sacerdoce universel implique que chaque croyante est capable, par la lecture personnelle de la Bible, de développer de manière responsable ses propres convictions religieuses. La relation à Dieu n’est pas médiatisée par le clergé. Par Jésus-Christ chacun accède à sa relation à Dieu, indépendamment de tout autre médiation.

Sous cet horizon, toute personne est productrice de théologie. L’enjeu est pour l’Eglise de se donner les conditions pour reconnaître la productivité théologique de celles et ceux qui n’ont pas de formation “en théologie” afin de les faire participer activement à la praxis théologienne de l’Eglise – ce qui pour l’instant est complètement négligé par le travail théologique.

Cette perception du sacerdoce universel implique un changement dans la compréhension de soi des ministres, des bénévoles à l’égard de la théologie, et plus précisément à l’égard du niveau de la théologie vécue.

Sacerdoce universel et bénévolat

Sabrina Müller propose un bref parcours historique, qui va des sources du christianisme antique jusqu’aux constitutions ecclésiales contemporaines. Par le baptême et la foi, chaque croyant participe au ministère sacerdotal du Christ – ce qui prend forme notamment dans la suivance. Selon l’article 4 de la confession de foi de Barmen, le ministère est une tâche de la communauté dans son ensemble, au-travers de la diversité de ses membres. Cependant, si les constitutions ecclésiales expriment le sacerdoce universel, celui-ci n’est que peu ou pas présent au niveau du discours.

L’engagement des personnes qui ne sont pas formées à la théologie n’est pas nommé en termes de mission ou de témoignage, mais en termes de bénévolat. Le bénévolat constitue une grande partie ce que l’on appelle le capital social de l’Eglise – c’est-à-dire, les ressources qui proviennent de l’interaction avec le groupe social. Il est présent à tous les échelons du travail en Eglise, constitue l’une de ses forces d’action principale et est un argument pour la légitimité des subventions publiques du service ecclésial.

Cependant, le bénévolat n’est une expression du sacerdoce universel et de la suivance que si sa dimension théologique est explicité et activement renforcée auprès des acteurs·trices. Actuellement, la dignité propre à l’engagement bénévole n’est pas développée et exprimée dans son caractère théologique, ce qui induit un déséquilibre symbolique important au profit de la dignité “théologique” des ministères ordonnés. Ceci se reflète dans l’incapacitation de la parole théologienne des bénévoles et dans l’affaiblissement de leur conscience de leur propre participation à la tâche théologienne de l’Eglise – leur sacerdoce et leur suivance.

Cette configuration ne rend pas justice au fait que les personnes ont bel et bien une théologie qui se développe et s’exprime, sur la base de leur expérience et des discussions qu’elles engagent. Un “être devant Dieu” réfléchit et mis en discussion dans le quotidien, mais qui n’est pas signifié dans sa théologicité – alors qu’il est le lieu où prend forme leur suivance.

Pourtant les conditions contemporaines de l’individualité favorisent l’éclosion d’une maturité (Mündigkeit) et d’une dignité théologienne liée à la personne et non plus à l’interaction avec le clerc.

L’expérience religieuse et la genèse de la théologie vécue

Ici S. Müller propose sa définition de la “théologie vécue”. Lorsqu’une personne tente d’exprimer et de clarifier de manière explicite et publique son expérience religieuse, on peut parler de théologie vécue. Il s’agit d’un geste herméneutique [= interprétation ou a lieu également une production de sens], où la personne part de l’expérience vécue et tente d’en faire sens de manière publique – que ce soit par le discours, le texte, l’oeuvre d’art, ou une autre forme de communication.

La théologienne différencie la “théologie vécue” d’autres concepts, comme la religion vécu, la foi vécue ou encore la théologie ordinaire. La théologie vécue est liée à la praxis et désigne un processus constamment en cours plutôt qu’une identité ou un set d’affirmations fixes.

Elle s’ancre dans le vécu corporel et le monde vital de la personne, et se constitue à partir des expériences de contingences, un mouvement de recherche personnel ou encore les impulsions donnés par d’autres personnes, l’éducation, Dieu, etc. Müller s’inspire ici pas mal de Paul Tillich, mais aussi de Paul Ricoeur.

La relationalité, la constitution d’un savoir intuitif, l’expérience d’une libération ou d’une transformation, le sacré/Dieu, la réponse à des besoins ou encore la dynamique émotionnelle sont des éléments de ce champ expérientiel mouvant qui motive la formulation de cette théologie vécue.

Le caractère publique de la théologie vécue (analogue et digital)

Si cette théologie vécue se constitue de manière implicite dans le quotidien ecclésial, à la maison, dans les loisirs ou au travail, elle se présente en revanche de manière plus explicite dans la sphère du numérique.

L’autrice évoque ici différents thread sur Twitter, le projet Homebrewd Christianity ou encore le projet KircheHoch2. Via la production de podcasts, de capsules, d’articles en ligne, de files twitter, etc. le numérique offre des laboratoires pour la théologie vécue, en marge des institutions traditionnelles que sont les Eglises et l’académie. Ce qui se fait en numérique mène également à des rencontres “live”.

L’enjeu central est le suivant : les personnes éprouvent publiquement leur discours sur Dieu et sur leur expérience religieuse par une interaction quotidienne. Ceci les amène à renforcer leur propre capacité à parler théologiquement, en dehors du contrôle institutionnel.

Ce que l’on peut constater pour la sphère numérique, vaut aussi pour d’autres lieux (formation d’adultes, groupes de jeunes, lieux d’engagements et de services, etc.). La théologie qui se développe ici est plurielle, en évolution et pragmatique – on retient ce qui marche.

La théologie vécue comme moment de l’empowerment

La théologie vécue se fait et se développe indépendamment du contrôle institutionnelle. Selon l’autrice, à Pentecôte la force de la parole créatrice est donnée à tous et toutes. Tant que cette théologie vécue ne fait pas l’objet d’un empowerment concret, la notion de “sacerdoce universel” reste vide de sens – “une blague”.

Il s’agit donc d’oeuvrer à ce que la capacité de parole théologique soit favorisée, renforcé. Le pari posé est que ce renforcement personnel est favorable à l’Eglise et à la société. Ceci est en ligne avec une compréhension de la théologie orientée sur la communication de l’Evangile : le croyant est constitué par une parole qui le libère et qui le libère notamment à sa propre parole face à Dieu et au monde.

Des impulsions pour une théologie pastorale de l’empowerment

Le rôle des ministres du verbe divin en tant que théologien et théologienne est d’être des accoucheurs des personnes à leur théologie vécue. Une théologie pastorale – dans le contexte de la théologie pratique académique – doit donc permettre aux praticiens d’articuler de manière réfléchie le rapport entre leur propre théologie vécue et un savoir herméneutique/scientifique afin de permettre à d’autres d’accéder à leur propre parole.

Le théologien ou la théologienne de formation n’est pas porteur d’un fondement normatif, mais ouvre l’espace d’expérimentation et d’expression qui permet aux personnes de développer leur capacité de parole théologique. Le théologien et la théologienne de formation se met au service de la théologie vécue.

En ce sens, la théologie pastorale contribue à l’affirmation du sacerdoce universel en encourageant et accompagnant le développement de la théologie vécue. Le théologien et la théologienne est donc appelée à adopter une posture dialogique orientée sur les personnes et l’engagement publique de leur théologie vécue.

Cette tâche demande du temps, de l’espace de créativité et de pensée. Dans le développement actuel de la tâche pastoral, avec une multiplication des compétences et des exigences organisationnelles, cet espace et ce temps semblent pour le moins compromis.

Postface personnelle – fragment d’une prédication

Ici je traduis directement son texte qui résume bien les enjeux de son livre et de sa proposition. (pp. 89-90)

La programmatique du sacerdoce universel et de sa théologie vécue sont fondamentales pour la théologie pratique, pour la théologie pastorale et pour toute réflexion théorique sur l’Eglise. C’est non seulement ma conviction dans le cadre de la théologie pratique, mais c’est aussi ma conviction personnelle. Il s’agit que des personnes qui n’ont pas étudier la théologie, puisse être perçue et prise au sérieux comme des représentant d’une théologie vécue, de manière qu’ils prennent constitutivement part à la praxis ecclésiale et théologique. Dans la théologie vécue, c’est la pertinence de l’évangile pour la vie qui s’exprime, de manière plurielle et ouverte, avec de nombreuses facettes et parfois avec ses controverses.

La théologie vécue ne se base pas uniquement sur l’expérience. Elle est quelque chose qui arrive aux personnes et qui les transforme au coeur de leur identité. Elle n’est pas l’addition de plusieurs expériences, mais une transformation du Soi et du système de sens personnel, qui place le passé, le présent et le futur dans la présence de Dieu. De cette manière, c’est la vie qui est mise dans une autre lumière et qui prend une nouvelle signification : l’être humain comme créature de Dieu, qui vit dans la présence de Dieu. On ne se crée pas soi-même cette compréhension. Elle nous arrive et il faut de l’espace de liberté et du temps pour lui donner forme et pour l’exprimer.

La théologie vécue est la théologie qui nous arrive, dont on fait l’expérience, que l’on vit et que l’on éprouve. C’est la théologie qui soutient le quotidien, qui est présente lors des climax de la vie et qui aide à interpréter la vie, à la poser dans une nouvelle lumière. Mais c’est aussi la théologie qui reste là, dans l’obscurité la plus profonde, dans la dépression et la solitude, qui est plus que le simple désespoir. Elle peut être une lumière qui brille dans l’obscurité, bornée et opiniâtre (Jn 1,5), même là où ne la sent, ni ne la voit. Elle est accessible là où la vie est à son plus bas, dans la plainte et dans la doute. Elle ressemble à une promesse : toutes nos émotions, notre propres obscurité ou notre propre sentiment de bonheur n’ont pas le dernier mot. Derrière ce que l’on peut percevoir ou faire de manière toute humaine, a lieu un changement de perspective à la faveur de la vie.

La théologie vécue est la théologie qui, dans le quotidien, doit se mettre au service de la vie et la favoriser. Elle évolue toujours un peu avec les expériences et fait expérimenter de nouvelles interprétations au travers de la vie. En même temps, c’est la vie qui est toujours interprétée à neuf par la théologie vécue. Dans la vie quotidienne, la théologie vécue a toujours besoin d’être interprétée, comparable à la recherche d’une expression, d’un langage et d’une résonance. Elle ne devient visible que dans une vie vécue.

Cette programmatique est relationnelle. Elle a besoin de vis-à-vis, que ce soit dans l’espace numérique ou analogique. La théologie vécue a besoin d’être encouragée pour être visibilisée, et elle a besoin de l’accompagnement herméneutique d’autres prêtres et prêtresses, et dans l’idéal, de l’accompagnement d’une théologie pastorale de l’empowerment. Dans un espace de résonance relationnel, c’est une productivité théologique autonome qui devient visible : par le fait de penser, de poser des questions en retour, de réajuster le cadre, de consoler et de prier.

Cette théologie vécue est une suivance en recherche, et nécessité un accompagnement qui est lui-même en recherche – non un docte savoir (Wissende Belehrung).

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Dans le même horizon, on peut lire : 

Intervenir en théologie systématique. Points de repères

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Contexte

Du 26 mai au 2 juin 2021, j’ai participé à une session de formation permanente des pasteurs de la communion protestante luthéro-réformée (CPLR). J’y intervenais en tant que théologien, avec ma spécificité en théologie systématique – en collaboration avec David Douyère et Katie Badie.

Je suis intervenu en tout sur 5 modules, qui thématisaient chacun, d’une manière ou d’une autre, la relation entre théologie et communication. Il y avait une douzaine de participantes et les thèmes abordés dans les modules que j’ai proposé étaient les suivants

  • Communication de l’Evangile et spiritualité.
  • La relation entre “numérique” et “incarnation”.
  • Le rôle des médiations (media) en théologie chrétienne.
  • Les conditions pour une présence communautaire réussie.
  • La réception de la communication d’autrui.

C’était la première fois que j’expérimentais la formation continue en tant qu’intervenant et particulièrement sur une durée d’une semaine.

Cela me donne l’occasion de réfléchir à ce que j’apporte spécifiquement en tant que théologien spécialisé en systématique/dogmatique. J’ai pu également en tirer quelques points de repères pour la prochaine fois que je donne des interventions analogues

Ce que j’apporte en tant que systématicien

En théologie systématique je considère que l’on travaille la manière de parler de Dieu. Notre travail scientifique se situe au niveau du discours, des cohérences qu’il permet et de sa force poétique.

En conséquence, lorsque j’interviens dans une formation, la spécificité que j’apporte serait la suivante : j’offre l’occasion pour un·e autre théologien·ne de travailler son propre discours, d’en développer un usage plus conscient, plus responsable, plus libre, capable de se situer dans la discussion théologique contemporaine.

Le travail que je propose se fait au niveau des métaphores utilisée pour parler de Dieu et des relations que nous établissons, en tant que théologien·nes entre différents domaines, par nos discours et pratiques – par exemple, ici, entre le domaine de la communication et celui de la théologie.

Mes points d’attentions

Dire “Dieu”

(i) je dois risquer des formulations au sujet de Dieu

Dans ce que je fais, je ne peux pas me cacher derrière une description empirique ou un panorama historique : je dois risquer une parole par rapport à Dieu qui fasse sens dans le contexte dans lequel j’interviens. La matière travaillée par mon intervention porte sur cet enjeux.

Economie de formules

(ii) je dois concentrer mes interventions autour d’idées précises ou formulations cruciales

Je ne peux pas démultiplier les idées et complexifier à outrance le discours. Ce que je propose doit permettre aux bénéficiaires de la formation d’embrayer avec leur propre discours, de prendre position à l’égard de ce que je propose dans une discussion commune. Les idées, formules, images ou autre que je pose au centre doivent être au service de la parole des personnes qui assistent à la formation.

L’apprenant·e au centre

(iii) je dois permettre aux personnes de formuler elles-mêmes quelque chose.

L’enjeu n’est pas que les personnes répètent le système que je peux proposer, mais qu’elles puissent engager leur propre discursivité par rapport à ce que je propose. Il faut en conséquence que l’animation de mon module comprenne un moment où les personnes ont l’occasion d’engager leur propre discursivité et que l’ensemble du module se mettent au service de cet effort de formulation.

Problématiser efficacement

(iv) je dois montrer par rapport à quels enjeux tel ou tel effort de formulation fait sens.

Il s’agit de faire entrer les personnes dans l’horizon du problème et d’engager leur discursivité par rapport à celui-ci. La manière la plus efficace d’accéder à cette problématisation me semble être le détour et non l’exposition frontale. Jeu, dialogue dirigé, introspection guidée, lecture du texte biblique, rite, etc. ancrent la discursivité dans la densité de l’expérience personnelle et de la communication qui la porte. C’est à partir d’elle que les enjeux et les problèmes peuvent apparaître dans la discussion commune.

Anticiper l’intervention

(v) je dois préparer les différentes éléments de l’animation un jour avant l’intervention.

Qu’il s’agisse d’un exposé, d’une structure d’animation ou de matériels pour l’animation, il ne faut pas que le matériel qui structure l’action des apprenants·es dans la formation soit improvisée sur le moment. Questions dirigées, powerpoint, support d’écriture collective, structure d’animation, ces éléments doivent être prêts en amont – avec une évaluation du timing impliqué. L’adage less is more s’applique très bien ici.

Adapter le contenu

(vi) je dois être prêt à adapter le contenu de mes modules au fil des différentes journées de la semaine.

Les besoins et les attentes d’un groupe se précisent au fil de la semaine, de même que sa manière d’être en discussion collective, etc. Il faut donc pouvoir adapter l’animation – et parfois le contenu – en fonction de ce qui se construit avec le groupe.

*

Ces éléments m’apparaissent plus clairement à la suite de cette première expérience. Je n’aurais pas pu les identifier avant celle-ci – même si j’ai pu avoir des intuitions.

Merci à Andreas, Frédéric, Caroline, Stéphanie, Stéphane, Sébastien, Noé, Pierrot, Véronique, Magali, Joëlle, Aurélie, Natacha, David et Katie pour leur confiance, leur bienveillance et la fraternité partagée durant cette semaine!

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Une responsabilité théologique non définie. Problématisation

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L’article 18 du Règlement Général d’Organisation de l’EERV énonce la règle suivante :

Le Synode assume la responsabilité théologique et ecclésiologique dans l’EERV. Il veille à en préserver l’unité et la cohésion, en cohérence avec les positions des Eglises issues de la Réforme. Il fixe les grandes lignes de son organisation et de son action. 

Règlement Général d’Organisation, art. 18, EERV, 2016

Cet article justifie que l’on se préoccupe du travail “théologique” du synode. Cependant, ce que recouvre l’idée de “responsabilité théologique” reste en l’état complètement indéfini.

Dans ce qui suit j’esquisse un début de problématisation sur la “responsabilité théologique” du synode de l’EERV, en partant de cette situation d’indétermination et du type de personne qu’est le synode. Dans cet article le mot “théologie” reste donc un signifiant vide.

L’absence de définition

Dans l’EERV, ni le Règlement Ecclésiastique, ni le Règlement Général d’Organisation, ni les Principes Constitutifs, n’offrent de définition, ou même une esquisse de compréhension, de ce qu’est la théologie.

Les textes de l’EERV ne proposent pas non plus de renvoi à d’autres textes ou autorités qui pourraient faire office de définition opérationnelle.

En l’absence de définition propre, ou de renvoi explicite à une autre définition opérante, ce qu’est le “théologique” pour l’EERV demeure indéterminé.

On pourrait essayer d’offrir une reconstruction des sens possibles de la “théologie” à partir du contexte romand immédiat. Cependant cette reconstruction n’a aucune importance : le sens de la “responsabilité théologique” doit pouvoir être présenté, indépendamment d’un tel effort de reconstruction.

Le but d’une définition

Elle permet à toute personne élue de pouvoir endosser activement la responsabilité qu’on attend apparemment d’elle en tant que membre du synode. En l’absence d’une telle définition, il est impossible à l’élue de savoir quand la dimension théologique est convoquée, c’est-à-dire de repérer les moments où elle est concernée dans sa responsabilité théologiques des moments où elle ne l’est pas.

Il ne lui est pas non plus possible en conséquence de discerner quand il est fait un usage abusif du terme “théologie”. Ce discernement est important si l’on veut maintenir une dignité propre au terme “théologie”.

Cette définition est d’autant plus important dans le mesure où l’on parle de “responsabilité” théologique au sein de l’EERV.

Une “responsabilité” théologique ?

On peut comprendre “responsabilité” en deux sens.

Il peut désigner d’une part une tâche ou une mission conférée à un individu ou à un groupe. En ce sens, c’est au synode qu’il revient de discuter ou de décider ce qui concerne la “théologie” pour l’EERV. Avec la reconnaissance de la tâche vient donc aussi la reconnaissance d’une certaine autorité.

La responsabilité désigne également la capacité d’une personne à assumer ce qu’elle dit et ce qu’elle fait au regard d’une réalité donnée. Cela veut dire que le synode, dans le cas présent, assume pour l’EERV ce qui est dit et fait en son sein en matière de “théologie”.

Cette responsabilité à une fonction de régulation. C’est au synode d’assumer ce qu’il en est du théologique dans l’EERV à ses différents niveaux. C’est lui qui détermine les “règles du jeux” pour ce qui concerne le théologique dans l’EERV et c’est donc lui aussi qui détermine les “frontières” pour ce qui concerne le théologique.

Une personne collective

Dans le cas du synode, la responsabilité personnelle ainsi engagée est celle de l’EERV comme institution. En conséquence, la responsabilité est incarnée par un processus de prise de décision complexe, qui comprend des moments de débat, de prise de décision régulée, de mise par écrit de la décision, de reconnaissance de la décision, de son application, etc.

Le choix fait par l’EERV d’adopter une structure démocratique implique déjà une complexification accrue de la responsabilité. Au regard de la “responsabilité théologique” la complication est accrue du fait que le synode est composé de 2/3 de personnes, pour lesquelles aucune formation “en théologie” est présupposée et de 1/3 de personnes pour lesquelles une telle formation est un pré-requis professionnel.

Dans la mesure où la responsabilité théologique doit être assumée par le synode dans son ensemble, il n’est pas possible en l’état de partir du principe que ce serait la formation “en théologie” qui fournirait la définition implicite de ce qu’est le “théologique” pour la personne collective qu’est le synode – à moins d’assumer explicitement, qu’au sein du collectif, cette responsabilité est déléguée à celles et ceux qui ont le papier “en théologie”. Mais ce n’est précisément pas le cas.

Les risques d’une absence de définition

Je vais terminer avec quelques hypothèses quant aux risques d’une absence de définition.

Une connivence théologienne

Le contenu de ce que recouvre la “responsabilité théologique” sera déterminé implicitement. Le collectif va générer des usages habituels du terme “théologie” sans formuler explicitement de règles pour cet usage. À ce moment, la personne extérieure ou le nouveau venu devra deviner à l’usage ce que ce lexique recouvre, mais n’aura jamais de certitude quant à la validité de son propre usage de ce terme. En d’autres termes : aucune reconnaissance explicite n’est possible en matière de “théologie”.

Cela peut au mieux mener à une “impression” de responsabilité théologique, de par l’utilisation explicite du mot “théologie” dans les discussions synodales. Mais on ne peut identifier cette impression avec une responsabilité explicite – il manque pour cela la référence commune (ce qui définit l’usage du mot “théologie”) par laquelle la reconnaissance mutuelle se construit.

On peut à la limite imaginer la constitution d’une reconnaissance par connivence, qui scinde le synode entre “celles et ceux qui savent ce qu’est la théologie” et “celles et ceux qui ne le savent pas”. Le problème est que ce type de reconnaissance ne permet aucun contrôle possible sur le contenu de ce savoir, et donc aucune contestation en cas d’abus. À ce moment, la pondération initiale entre ministres (licenciés en théologie) et laïques (non-licenciés) devient caduc – voire est pervertie, vu que cela met les laïques dans une situation de double contrainte : d’être responsable d’une dimension dont, par effet de connivence, on leurs refuse les clefs.

La disparition des experts

En l’absence de définition, il n’est pas non plus possible de spécifier les attentes que l’on peut avoir à l’égard de celles et ceux qui ont acquis un papier “en théologie”. Elles ont beaux être élues du fait de disposer d’une telle compétence, mais celle-ci ne peut être mise à profit pour le collectif, l’absence d’une référence commune ne permettant pas la reconnaissance qui leur permettrait d’activer cette compétence.

Cela ouvre la porte au fait que les experts·es en théologie démissionnent de leur compétence. En l’absence d’attentes explicites, les experts·es en théologie peuvent renoncer à endosser la responsabilité qui leur revient par leur formation et leur engagement salarié. Cette démission peut simplement résulter du fait de l’impossibilité d’activer la spécificité de leur compétence dans un collectif où les experts·es sont minoritaires. Tenter d’activer sa compétence implique alors de porter entièrement sur sa propre personne la crédibilité de ce que l’on pose et l’on avance en matière de “théologie” – s’exposant au discrédit, aux railleries et en définitive au désintérêt face à leurs propres contribution dans la discussion.

À la limite, ce dispositif valorise la brillance et la force rhétorique de celles et ceux qui osent prendre la parole en matière de “théologie”. Le problème est alors que la définition de ce qu’est l’expertise théologienne pour le synode est plus liée à leur personne qu’à la pertinence de leur propos, la personne seule étant en définitive ce qui soutient la possibilité de prendre la parole en tant que “théologien” au sein du synode.

Conclusion provisoire

À mon sens, ces deux éléments ouvrent sur le risque d’un discrédit complet de la “théologie” au sein du synode – avec la perspective qu’en définitive il serait mieux de renoncer à cette responsabilité (et donc à l’article 18 du RGO) que d’entretenir des interactions perverses et aliénantes.

Cela étant, il faudrait faire un travail d’analyse de l’usage du lexique de la “théologie” au sein des sessions synodales, pour vérifier la validité empirique de ces hypothèses. Il faudrait également l’adosser d’une enquête sur la “perception de soi” des synodaux par rapport à leur responsabilité théologique.

L’autre voie serait, pour le synode, de clarifier ce qu’il en est de sa responsabilité théologique : ce qu’elle recouvre et ce que l’on peut attendre des membres du synode à son égard, notamment dans la distinction entre “ministres” et “laïques”. Il s’agirait d’un travail de fond, dont les résultats ne pourront toujours qu’être provisoires, mais qui permettraient de baliser le cheminement commun de l’EERV (synode) dans ce qu’elle témoigne de “Dieu” dans le monde et face à “Dieu” lui-même.

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